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Chapitre XV
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 Article publié le 6 mars 2006.

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Comment ça s’arrête ? - Dans la nuit noire, une heure avant le premier rayon de soleil, avant la première goutte de rosée que le froid cristallise tout de suite - ça s’arrête à cause de la route trop étroite, du carosse inconduisible, d’une peur incontrôlée, d’un regard un mètre à côté de la chose qui a vraiment de l’importance à ce moment-là - on entend ce frottement métal-végétal qui creuse le minéral - les vitres explosent et on ne sent rien dans sa peau - on n’entend pas le cri - on sent le corps étranger qui rentre dans le vôtre pour y laisser sa trace éternelle - Ce sont peut-être ses ongles qui trouent ma chair - ses dents qui s’accrochent à mes dents - ses genoux qui me croisent - pas un cri juste un râle lointain de corps qui change de forme et de dimension - un corps qui s’imbrique - recompose autre chose que son éternel recommencement - un arrêt vacillant - une lenteur calculée de carcasse qui se balance - le ventre douloureux dans la pierre - j’ai fermé les yeux - j’ai tout fermé - tout s’est éteint - les phares, l’allume-cigare, le feu qui ne veut pas prendre dans la braise d’un mégot sans bouche - ma tête entre le cuir mou et odorant et une chair dont je ne reconnais pas la forme - cuisse, ventre, épaule, qui sait ? - La tôle se froisse encore un peu, une portière arrête de claquer - pas un oiseau pour signaler le ciel - je ne peux pas bouger - je sens parfaitement mon corps - je suis sûre qu’il n’a pas souffert - je suis persuadée de ne pas saigner - mon cul grelotte - je sens des présences inconnues entre mes cuisses que je ne parviens pas à dégager de l’entortillement absurde de la chair et du métal - on me saigne dessus - je sens la présence de la mort - j’ai envie de crier - il fait noir - à peine les reflets de je ne sais quelle lune dans les morceaux de verre, les traits de tôle et la poignée qui se dresse dans le cuir comme une bite sur un ventre, dans l’oeil qui me regarde, arraché à sa tête, il y a aussi un reflet qui m’horrifie - un reflet qui n’est pas celui de la vie - qui n’est rien dans les reflets - dans ce que je connais de la vie - plus rien ne bouge - nul bruit mécanique - le boucan de tout à l’heure a laissé la place au silence habité de la nuit - le sinistre hibou ne manque pas - il ne vole pas - je ne l’entends pas voler - il ne dit rien - il regarde.

Il faudrait que le jour se lève - il faudrait que je voie avec qui avec quoi je me noue - je n’ai aucun sentiment pour bouleverser mon coeur - il bat - je l’entends battre - ce n’est pas le battement d’un coeur qui saigne - je ne sais pas comment bat un coeur qui saigne - je crois qu’ils battent d’une manière différente - il bat comme un coeur qui va s’arrêter - le mien ne peut pas s’arrêter - pas déjà ! - Et la nuit qui dure - l’ombre qui ne bouge pas - il faut que je me libère - mais comment - tenter de sortir mes bras de cette chose qui m’emprisonne - c’est froid et c’est chaud - mes bras sont dedans et je tire dessus mais il faudrait que j’aie la force de soulever l’amalgame - je n’ai pas cette force - et mes jambes - elles sont lointaines - intactes - mais l’amalgame est le même partout - faisant pression sur mon ventre et sur mes seins - immobile un peu distant dans mon dos qui bouge sans s’extraire - les cheveux noués à quelque chose que je ne distingue pas - c’est quoi, cette chose qui se pose sur ma tête et que je n’arrive pas à secouer - je suis prisonnière de l’amalgame - 

Marcel est mort - le comte est mort - j’ai peur que ça se mette à puer - je n’aurai pas peur tant que ça ne sent rien - je voudrais tellement avoir la possibilité de ne pas sentir l’odeur - et du coup les odeurs m’arrivent en foule - je vais commencer à avoir peur - le cuir discret - il me semble l’entendre s’ouvrir pour se donner à sentir - le cuir ce n’est rien - je peux supporter l’odeur du cuir - et puis le froid se charge d’odeurs - le froid sur le bout de mon nez - m’apportant l’odeur confuse de la forêt en hiver - ce serait le printemps, je reconnaîtrais chaque odeur sans erreur - mais l’hiver, les odeurs n’ont pas une nature particulière - ce sont des odeurs d’ensemble - elles arrivent par paquets - odeurs de sous-bois - odeurs de fossés - odeurs de sentiers - odeurs de souches - odeurs de murailles - je les distingue mais sans l’assurance qui serait la mienne si tout cela était arrivé au printemps - je m’occupe de sensations parce que j’ai peur de reconnaître d’un coup le premier élancement d’une douleur qui se réveille - est-ce que je vais souffrir ? - Je vais avoir peur si je le crois - et qu’est-ce que je suis en train de vivre ? - La punition - le juste retour des choses - ou bien c’est le hasard - ou bien il ne m’est rien arrivé de grave - et je m’inquiète pour rien - bras captifs de l’amalgame qu’un impact a modelé - jambes écartées dans un coussin au remplissage incertain - goutte de sang - goutte de sang ! - Pas le mien - vient d’en haut - ou goutte de rosée - rosée chaude des matins d’hiver quand la montagne est sourde à toute douleur qui secoue son silence - je pourrais crier - il n’y a personne pour m’entendre - il n’y a personne pour saigner - est-ce que je saigne moi-même ?

Je me sens complètement nue dans cette matière hétéroclite de choses vivantes ou mortes ou inertes en tout cas pesantes - entourant comme le furent mes cuisses - avec un trou au fond de ces cuisses - deux trous, trois trous à la recherche du plaisir parce que le désir a la forme d’un manche - je ne veux pas comprendre ce qui m’arrive - il m’arrive ce qui arrive à tout le monde - je recherche le parallélisme absolu - nuit de sexe//accident de la route - et de tracer les flèches mentalement - perpendiculaire correspondance qui devrait avoir une signification - si la vie signifie quelque chose - est-ce que je vais me mettre à croire en dieu dans un moment pareil ? - Putain le moment est mal choisi - je suis en mauvaise posture - il n’y a aucune parallèle dans cette nuit où je n’ai même pas joui, ni même pu jouir comme je le voulais - avec une bite énorme dans le cul ! - 

Je blasphème - je fais un mauvais pari - j’ai tort de tenter d’oublier que je vais souffrir à cause d’un os brisé ou d’un muscle déchiré - mais qu’est-ce que je peux faire - je ne devine rien - je suis prisonnière et je ne peux rien contre ça - les odeurs sont celles de la forêt - rien ne s’exhale de l’amalgame temps-matière dans lequel je n’arrive pas à souffrir - est-ce que je vais souffrir beaucoup - est-ce que je vais commencer à souffrir avant le lever du jour - qui passera le premier sur la route - une vache ou un employé de la préfecture ? - Peu importe ce qui va se passer - je peux tout expliquer - n’ayant rien à expliquer bite cul douleur écrasement choc écartèlement étouffement érection brûlure évanouissement vomissure - ça vous va comme explication ? - Prenez le mot et fouillez-le - laissez tomber son étymologie - laissez tomber les citations qui l’ennoblissent - n’écoutez que sa sonorité - n’écoutez que la bouche qui le sonorise etc. - etc. - qu’est-ce qui me prend de faire de la littérature dans un moment pareil ! - 

Et puis l’alcool revient - sans doute parce que la douleur n’est pas loin - la douleur a réveillé l’alcool - elle aurait pu réveiller mon esprit - foutaises ! - La douleur ne réveille pas l’esprit d’une alcoolique - elle parle à l’alcool - je suis une étrangère dans ce dialogue de spécialiste - et ma bouche devient sèche - je renifle comme une chienne - et ce qui devait arriver arrive enfin - l’odeur de la gnôle se distingue - se sépare - s’isole parfaitement du silence qui n’est pas une odeur - au diable la forêt, les sentiers, les sous-bois - bonjour l’ami - où es-tu ? - Et pourquoi ? - 

Un rayon de lumière cylindrique croise mes yeux - je ne peux pas bouger les bras - l’odeur ne m’indique pas la seule présence - elle mesure aussi la distance - je le crois possible - un rond de lumière blanche s’attarde sur une chevelure qui n’est pas la mienne - ma perruque peut-être - l’angle m’arrive dans un autre relent - présence certaine, distance connue, angle précisé - il n’y a pas d’erreur - ce serait possible si je pouvais bouger au moins un bras - l’alcool atténuera la douleur - il faut que je boive avant que le message prenne fin - cylindre de lumière blanche, pastille de lumière en divers endroits de l’amalgame - le sourire mort de Marcel - le cou cassé du comte - augmentation de la taille de la pastille de lumière qui s’est arrêtée - bruit de pas - voix solitaire qui a peur - ce n’est pas une vache.

 

 

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