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Chapitre XVI

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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

Fin de la première partie - début de la seconde - l’amusant tribunal de Sainte-Bordure est remplacé par le crasseux hôpital de Foux (prononcer : foukse) - on m’a installée toute nue dans une petite chambre blanche-coquette avec vue sur le parking de l’hôpital où gémissent les embrayages - pas de perfusion - pas de drain - pas de poulies - de câble réparateur - ni de plâtre de l’espoir - je suis vivante - ce qui n’est pas mal du tout - et intacte - ce qui est un miracle -

 

Dans la nuit noire et les croisements aveuglants des projecteurs j’ai à peine aperçu les morceaux de nos corps sur lesquels s’éteignaient les rognures de métal sous la morsure impeccable de la tronçonneuse - j’ai dit oui à tout le monde - vous avez mal ? oui - vous vous sentez bien ? oui - comment vous appelez-vous ? oui - oui oui oui oui oui - c’est tout ce que j’ai su dire - à croire que la bête qui commande à mon cerveau s’accrochait désespérément à ce mot - est-ce que c’en est un ? - Comme le dernier de tous ceux - innombrables - qui s’étaient installés depuis ma tendre enfance dans les connexions soigneusement myélinisées par l’éducation et la peur - ou l’éducation de la peur si vous préférez - c’est vrai que j’ai, l’espace d’une courte seconde, formé sur mon écran mental la face vertigineuse de ma mère et le profil tournoyant de mon père - il n’y avait plus rien de sexuel dans ma pensée alors je pouvais en avoir une tout émue pour ceux qui m’avaient donné le jour sans savoir ce que la vie me réservait - est-ce que j’ai réfléchi moi-même quand j’ai pondu à mon tour ? - non, n’est-ce pas ? - Alors pourquoi en vouloir aux vieux qui ont baisé comme tout le monde, tartinant le plaisir avec le dos de la cuillère en rêvant d’héritage -

La petite seconde familiale a duré une seconde - et puis la limaille enflammée m’a sauté aux yeux - j’ai insulté l’ombre qui serrait les dents mains solides autour de la tronçonneuse - vous êtes vivante ! - Ne bougez surtout pas - tirant sur le corps du comte qui était comme de la guimauve la tête pivotant toujours dans le même sens comme une girouette - l’oeil de Marcel collé sur la joue - rond et lumineux - et puis le corps de Marcel a craqué - ils cassaient les os dans les passages de ferraille - je me suis souvenu des genoux de grand-père qui avaient craqué quand ma brute de mère avait refermé le couvercle - le couvercle brisant les genoux - jambes de grand-père trop longues - ou s’étant allongées entre la mort et la disparition - deux jambes pliées qu’il avait fallu briser pour pouvoir refermer le couvercle - mais pouvaient pas couper Marcel en morceaux - sa grande carcasse noire se brisant elle aussi entre les poutres - colonne à l’angle briseur - bras retournés en supination-pronation incontrôlable -

Une fois les morts extraits, ils ont vu que j’étais entière - au moins à l’extérieur - et je suis sortie de là comme un bébé du ventre de sa mère - aussi vrai que c’était une deuxième naissance - des produits vertigineux me dégoulinant entre les cuisses - la peur revenait - je n’étais pas sûre de ce que je voyais - j’avais un sacré problème d’interprétation - intacte toute la peau - intacte dehors - mais dedans ? murmurait un petit homme inquiet - elle est comment dedans ? - Quelle question ! - 

Et pendant tout le trajet en ambulance jusqu’à l’hôpital, je n’ai pas cessé de me poser la question - parce que mon corps n’était plus sexuel - il était peut-être intact, mais il n’était plus sexuel - les organes avaient dû se briser en deux, ou bien ils étaient écrasés - ou ouverts comme des fruits laissant pisser la jute sucrée de la mort qui se régale comme au festin - il n’y avait plus rien de sexuel ni dans mon corps ni dans ma pensée - Marcel étant mort flasque visqueux - moi brisée à l’intérieur - le comte disloqué à cause de ses articulations fragilisées par l’abus de tortures - et soudain dans l’ambulance je me suis mise à hurler comme une folle - rien de sexuel dans ce cri qui était l’exigence de toute la conscience possible - merde qu’est-ce qu’on peut exiger avant la mort ? - Pas une goutte de gnôle - ça c’est pour le condamné qu’on va couper en deux - intact complet bien vivant - l’alcool lui redonnant la versatilité qu’un brusque réveil lui avait interdite - et après tout c’est bien fait pour sa gueule - il a cherché à mourir de cette façon - il savait bien que ça arriverait un jour ou l’autre - on n’échappe pas à ce destin qui n’en est plus un sitôt qu’on a fait ce qu’il faut pour que ça arrive - mais qu’est-ce que j’avais fait, moi, pour que ça arrive - intacte complète lisse - et pas de sexe pour cultiver la contradiction - pas même une larme amoureuse pour regretter la séparation définitive - pas une vue dans la forêt de bites dont Marcel aurait pu être l’initiateur si dieu l’avait voulu - repensant à dieu comme à une probabilité grandissante - courbe giclant dans le repère vibreur de peur non sexuelle -

 

On m’a couchée toute nue dans le lit qui grince - le parking chuinte comme une fontaine sur les carreaux de la fenêtre - je pleure un peu mais sans y penser - le chagrin n’est pas dans ma pensée - je sais maintenant que je suis intacte-complète-sexuelle à l’intérieur comme à l’extérieur - c’est juste la peur qui me fait craquer les dents - ça fait un petit bruit vibreur amer que je ne suis pas seule à entendre - sirotant au bout de la paille un thé au citron - parfaitement heureuse d’écarter les cuisses et de me sentir m’ouvrir - la tristesse me tombant dessus parce que j’ai viré de bord et que tout ce qui m’accompagnait avait filé tout droit dans la direction qu’on avait convenu - sans savoir que c’était le chemin des âmes -

Et moi je m’ouvrais un peu entre les cuisses exactement comme on ouvre la bouche pour s’accrocher à l’air du temps - mordant dedans avec la précision héréditaire de l’animal - sans calcul préalable - sans la sensation de bien conduire le calcul - voyant à quel point le monde existe quand il a failli disparaître à tout jamais - petite pute minable en compagnie de deux messieurs qui se réjouissaient - petite pute toujours vivante jouant la mort de deux messieurs débiteurs à jamais - petite pute finira mal un jour - mais avant que ça n’arrive, il va s’en passer des choses pour continuer de ravager son visage dont les yeux ne sont plus capables d’un regard.

 

J’étais en train de penser à ce genre de choses - c’était pas vraiment de la pensée - c’était purement sexuel mais ça ne m’empêchait pas de penser - quand une grande brute en costume trois pièces - blouson de cuir noir, pull-over acryl, blue-jeans délavés et retroussés sur les chevilles - a fait irruption dans la chambre -

Je me referme d’un coup, je tire le drap sur mon corps de rêve, je ne montre que ma gueule infecte qui va lui inspirer des envies de rature - enfin c’est ce que je crois - mais au lieu de ça - au lieu de retourner vers la porte pour la fermer derrière lui dans un retour définitif - il se met à gueuler - remuant les bras autour de lui - moi ne comprenant pas ce qu’il me dit - puis saisissant petit à petit le contenu de sa conversation - me demandant si c’est un fou ou un flic qui vient me faire la leçon - quand il m’arrache le drap et qu’il me soulève du lit pour me poser sur le radiateur je commence à percevoir ses intentions, du verbal à reconstituer lentement dans mon esprit outragé par le choc de la ferraille et de la terre - jusqu’à l’insulte qui me réveille d’un coup, le cul inondé de la chaleur pétante du radiateur dont les éléments s’impriment dans ma peau - j’ai l’impression de rejouer quelque chose -

Je me mets à chialer - le type s’enfonce d’un coup dans le placard qui s’ouvre entre le lit et la porte des cabinets - des vêtements volent sur le lit - une paire de chaussures - et pas de culotte ce qui ne manque pas d’alimenter l’amertume de ses commentaires - il revient vers moi en beuglant comme un carrosse de cinéma - renoue avec mon bras la relation charnelle qui m’envoie en vol plané de l’autre côté du lit - je comprends que je dois m’habiller - et j’y arrive pas - je me suis mise à trembler de tous les côtés - qu’est-ce qu’il me veut ce loubard ? -

J’ai un mal fou à entrer dans ma robe de soirée - j’ai gonflé ou quoi - et il m’engueule tellement que je ne sais plus enfiler mes chaussures - j’ai la robe sur le ventre quand une femme un peu gosse - vêtue à la diable - entre à son tour, me balançant la porte sur les miches - la refermant à moitié et s’excusant.

- Mais qu’est-ce qui se passe ? - 

Son visage de petit enfant gâté se ferme comme celui d’une grande personne - elle lance une question au loubard qui la traite de connasse - elle se met peut-être à avoir peur - elle s’accroche à la porte à moitié ouverte qu’elle veut ouvrir entièrement mais c’est contre mes fesses nues qu’elle bloque - ma robe coincée aux hanches n’arrivant pas à descendre plus bas - mes deux bites soudain tout excitées - allez donc savoir pourquoi - pendouillant sur mon corps penché qui essaie de mettre ses pieds dans les chaussures - et la porte qui bat qui bat qui bat contre mon cul - parce qu’elle veut l’ouvrir et qu’il veut sortir - la menaçant des pires choses - disant qu’il ne veut plus entendre parler de moi et qu’elle ferait mieux de fermer sa gueule - elle, réclamant plus de justice - lui, rétorquant que la justice n’a pas été invitée - qu’on l’a pas sonnée - ce qui est sans doute vrai - et à défaut de montrer sa bite excitée par la colère qui est la sienne - la colère flic-sexuelle - il exhibe le pétard encore fumant de sa puissance qui crachote dans les humeurs fétides de son aisselle gauche - comme si ça pouvait impressionner une gamine qui joue à l’assistante sociale dans l’attente de trouver un meilleur parti que l’administration -

Le type finit par sortir - il transporte à coups de talon son odeur de flic dans le couloir qui est celui que n’importe qui emprunte pour sortir de cette blancheur réparatrice où l’on meurt cependant quelquefois - la fille referme la porte - les joues rouges et l’oeil larmoyant - elle dit que tout est arrangé - enfin faut que je sorte de là - on va m’aider mais je dois être discrète - est-ce qu’on a déjà vu une pute manquer de discrétion ? - Je lui dis que je comprends - je peux tout comprendre en matière de discrétion - je comprends qu’il y a des gens qui ont de la famille - des familles qui n’ont aucune envie de se faire chier à essuyer le sang des putes qui donnent à leur rejeton le plaisir qu’il ne rencontre pas ailleurs - je blague un peu parce que j’ai retrouvé la santé - mais la fille des services sociaux ne sourit même pas - sa nature de femme est une fatalité qu’elle accepte maintenant qu’elle n’a plus la force mentale-sexuelle de l’adolescente qui voulait être un homme comme papa - maintenant elle comprend sa mère - sa mère n’est plus la pute qu’elle croyait - est-ce qu’elle est pute, elle ? - Mais non, la pute c’est moi - 

Alors elle m’aide à enfiler la robe qui s’accroche à mes hanches et elle renifle mon odeur sexuelle - elle me dit que je ne peux pas aller dans cette tenue dans son bureau où elle a besoin de s’entretenir avec moi - c’est une robe de pute dont la coupe est faite pour inspirer des sentiments sexuels - ce n’est pas une robe plein-jour quand les usages et la mauvaise foi jettent un voile sur la question sexuelle qui est censée nous agiter uniquement la nuit - le jour inspirant le viol-phantasme - la nuit tentant de le réaliser avec toute la retenue que l’amour impose au sexe - ce que je peux en avoir marre de ces foutaises à la con ! - Et je n’ai rien d’autre à me mettre

- Bon, qu’elle dit, on passera d’abord chez vous - vous vous mettrez quelque chose de convenable -

- Et pourquoi on s’entretient pas chez moi - pas possible, quelqu’un m’attend dans son bureau - je mettrai ma tenue de paysanne, mon froc de montagnarde, je sentirai un peu la merde et ça n’excitera personne.

Elle sort d’un coup, comme si elle avait eu une bonne idée - me demandant d’attendre elle revient - en effet les bras chargés d’un long tablier vert qu’elle enfile sur mon uniforme de grue - l’attachant dans le dos comme une camisole - je jette un coup d’oeil dans la glace sur la porte du placard qui baille - ça va - j’ai plus du tout l’air d’une pute - et tout à fait l’allure d’une infirmière à qui dix ans de services rendus à l’état ont sculpté exactement la même tête que la mienne qui s’est forgée sa laideur insoutenable entre les coups et la peur des coups, d’une part, et l’alcool et l’envie d’en boire, d’autre part - il y a une telle similitude entre la pute fatiguée que je suis et l’infirmière blasée à qui je ressemble comme une soeur, que la petite conne des services sociaux se demande soudain si elle a eu raison de me déguiser pour cacher ma véritable nature - ou alors elle n’arrive pas à faire le parallèle entre mon joli petit cul et cette tête impossible - elle est peut-être sexuelle elle aussi - ou bien elle est sexuelle par jets de vapeur mentale - elle sifflote par le trou sexuel - puis s’arrête par manque de pression - elle m’a touchée au bout de mes deux bites en m’aidant à enfiler mon étui - elle se demande ce que fait cette tête sur mes épaules - 

Enfin, elle décide de sortir - elle jette un coup d’oeil circulaire, n’avisant rien qui ressemble à un sac à main ou à un pardessus - moi qui suis tout entière par en dessous - elle me prend par la main comme une petite soeur - moi la grande exhibant ma tronche au passage - jouissant de l’écartement tranchant de mes cuisses - main dans sa petite main d’héritière foutue d’avance - hésitant entre l’amour nécessaire et les bienfaits de la propriété - ayant côté face le trou inerte de sa mère - et côté pile, le cul mâchouillé par la position assise de son pauvre père à qui on a peut-être brisé les genoux en refermant le cercueil - est-ce qu’elle a été capable de faire à son père ce que ma mère a fait au sien ? - Brisant les genoux dans la fermeture définitive - le haut de son crâne faisant pression d’un côté du cercueil - les pieds de l’autre - et la colonne se tassant un peu - et les genoux se brisant.

Quand on sort de l’hôpital et qu’on se retrouve sur le parvis, elle me lâche la main et se met à marcher devant moi - elle porte des blue-jeans et des mocassins - et un manteau qui a l’air d’un tuyau - surmonté d’une moumoute synthétique - le cheveu court-rasé par endroit - elle manque totalement de sexualité - dans ce domaine délicat entre tous, elle ne vaut vraiment rien - même si on n’a pas autre chose à se mettre sous la dent sexuelle qui fait mal à la carie qu’on a tous dans la tête à la place du bonheur - on entre dans la voiture qui lui sert de carrosse - elle fout un peu sa merde dans la circulation urbaine - et enfin on s’engage sur la route de la maison qui est la mienne - je ferme les yeux - j’ai l’impression qu’il ne s’est rien passé - je retourne à la maison - gentille et complète jusqu’au dernier poil - j’ai de la chance - et la pauvre enfant ne sait pas où elle va mettre ses pieds de pistonnée inassouvie - 

 

*

 

Anaïs ! - 

 

Jules ne me reçoit jamais autrement - et ça se passe toujours de la même façon - je traverse un champ les bras chargés de fleurs - ou je trottine sur le bord de la route - et il lance son cri de Tarzan aurois - depuis le flanc d’une montagne qui descend vers moi ou qui me rejoint sur une hauteur tangente - et le v’là qui court comme un Indien entre les ronces et les fougères - clignotant entre l’ombre et la lumière - et il s’amène sur moi - me baise le front de sa bouche toujours humide qui sent le tabac et la gnôle - il dit : bonjour anaïs je t’aime - d’un trait oubliant lui aussi les virgules qu’on doit à la femme - et on fait l’amour dans l’herbe haute - ayant relevé ma robe sous les seins - sa queue giclant hors de la braguette - on fait l’amour avec une rapidité d’insecte - oubliant ma part de plaisir, mais ça on peut pas lui reprocher - je suis sa seule femme et c’est presque gratuit - et on reste là tournés vers le ciel - exactement comme font les paysans qui couchent sur l’herbe - étant rarement couchés sur le côté - préférant tourner le dos à la terre - oublier que l’horizon existe - et perdre son regard qui s’éloigne comme un cerf-volant au bout d’un fil invisible - moi les jambes nues que visitent les insectes curieux - lui ayant pudiquement refermé la braguette - fumant une cigarette puante et parlant de s’arracher une gnôle d’enfer pour fêter l’évènement - souvent Jules et moi on se rencontre de cette manière - lui le fils du pays qui vit sans femme parce que la terre a perdu toute sa valeur sociale - moi l’étrangère au cul brûlant - discrète par obligation professionnelle - et toujours sincère quand le plaisir me fait la surprise de me montrer le bout de son nez -

 

Et maintenant Jules descend l’adret vaporeux en marchant d’un bon pas, mais ne courant pas, parce qu’il a vu l’assistante sociale - la travailleuse sociale tu parles Charles ! - Ou parce que je suis debout près de la carcasse blessée de la Royce et que je regarde dedans avec une attention qui fait peur - pour voir quoi !

La bête n’est pas en si mauvais état - bien sûr elle est ouverte sur le côté - les portières ayant été arrachées - et toutes les vitres ayant répandu leurs cristaux dans l’herbe grise - les fauteuils sont crevés ou alors se sont des taches de chair - je n’arrive pas à me souvenir de la place que j’occupais dans ce qui m’avait semblé être un amalgame de matières contradictoires - c’est qu’il manque les corps - il manque surtout la mort - et moi dedans dans la position de la femme qui enfante - l’entrecuisse encombré de la mort qui va naître -

J’ai dû descendre jusqu’au bord de la rive - descendre la pente glissante sur laquelle on ne voit pas de trace - rien n’ayant blessé l’humus - rien n’ayant arraché la pierre ni la souche - la voiture a dû voler comme un oiseau blessé - et elle s’est abattue sur la berge rocailleuse quand elle a cessé d’être un oiseau - je ne me souviens pas des choses de cette manière - je n’ai pas eu la sensation de voler - mais il faut reconnaître les faits : la pente ne s’est pas déchirée dans le passage de métal qui s’est écrabouillé plus bas avec nous dedans - l’oeil de Marcel me revient à la mémoire - Jules arrive tranquillement, s’aidant de sa canne de noisetier et il me baise le front - il dit : bonjour anaïs je t’aime - mais ensuite il lève la tête et regarde en haut de la pente où la petite travailleuse se pause mille questions, debout au bord de la pente - ayant plié la blouse verte sur son avant-bras à l’équerre - n’ayant rien dit encore pour mettre fin à cet épisode de ma vie.

- C’est l’assistante sociale, dis-je à Jules.

- Je te croyais morte, dit-il en me regardant. Et je ne croyais pas que ce soit possible. Tout le monde disait que tu étais morte, mon amour.

Il dit mon amour pour la première fois - levant la tête de nouveau vers la travailleuse qui s’impatiente - le moteur de sa petite voiture ronronne derrière elle - tandis que je descendais la pente, elle a dit que c’était malsain - je ne lui ai pas dit qu’au contraire c’était bandant - elle était la négation totale de la chose sexuelle qui vit et meurt avec nous - elle n’était pas morte, non - elle ne vivait pas.

- Je suis vraiment heureux que tu sois vivante, dit Jules en se grattant les couilles - ça me donne une de ces envies !

J’éclate de rire - oubliée la mort - vive l’amour - mais il va falloir remonter la pente et faire ce que demande la travailleuse - retourner à la maison - s’habiller proprement - et se mettre à son service.

- Nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous, dit-elle tandis que Jules et moi on remonte sur la route. Il va falloir se dépêcher.

Elle fait une petite crise d’autorité - on lui a expliqué qu’elle avait beaucoup plus d’importance que les gens qu’elle est censée aider - ça lui donne des bouffées d’autorité - c’est vraiment antisexuel - elle va vieillir avant l’âge - Jules devrait lui faire don de sa grande bite qui se gonfle maintenant dans la jambe du pantalon tout contre sa cuisse - voilà ce qui est beau - et je sais de quoi je parle - je ne sais pas si elle a vu la bosse sexuelle - elle ne regarde que le visage de son interlocuteur - elle est incapable de regarder entre les cuisses - c’est pourtant ce qu’il faut faire si on veut rester sexuelle jusqu’à la fin.

- Allez dépêchez-vous ! Au revoir, monsieur !

Elle aurait besoin d’une bonne beigne dans la gueule que ça ne m’étonnerait pas ! - Je dis :

- Monsieur c’est mon ami Jules ! On va boire un coup chez lui.

- Pas question ! Mais vous êtes vraiment inconsciente. On nous attend dans le bureau de monsieur le directeur. Dépêchez-vous.

- Dis donc espèce de remède contre l’amour - alors là j’explose - mais tu veux m’empêcher de vivre ce que j’ai envie de vivre ! - Puisque tu le prends sur ce ton, démerde-toi avec ton directeur à la con et dis-lui bien des douceurs de ma part. Allez, tire-toi ! Fille à papa ! (enfin dans la mesure où maman a été fidèle !)

Cette tirade lui insuffle le calme qui est la condition première de ma présence à ses côtés - elle essaie de sourire - je continue ; non pas parce que j’aime aller jusqu’au bout et que je ne m’en laisse jamais compter tant que je n’y suis pas - au bout de ce que j’ai à faire comprendre - mais parce que je suis une salope qui peut pas s’empêcher de blesser l’amour propre des connards qui me font chier la vie par les trous de nez : qu’est-ce que tu veux me démontrer en me traitant comme une gosse ? - Qu’est-ce que tu veux m’apprendre de la vie ? - Quelque chose que je ne sais pas ? - Tu veux qu’on en parle, de ce que je ne sais pas ? - Est-ce que tu veux qu’on parle des raisons exactes de ta présence dans l’administration de la chose sociale ? - On peut aussi parler de cul, mais ça c’est pas ton rayon - alors dit bonjour au monsieur - monsieur c’est Jules, mon ami de toujours - sous la crasse qui compose son apparence sociale y a un corps fait pour l’amour et qui s’en prive pas - et je te parle pas de la profondeur de ses sentiments - c’est un coeur comme celui-là qu’il te faudrait - pour te sortir de ta mélancolie et de ta laideur sexuelle - tu me fais chier !

Jules me tapote l’épaule - histoire de me faire savoir que j’en ai assez dit - la travailleuse se met à bouder, bouche en cul de poule qui va éclater en sanglots l’oeil larmoyant de la gosse qui va rater son truc et qui va se faire souffler dans les bronches - elle a laissé tomber son bras à la verticale, et la blouse dépliée pendouille au bout de son bras, touchant l’herbe rase et grise.

- Ça y est ? Vous avez tout dit ? dit-elle soudain pour faire croire qu’elle domine la situation et qu’elle ne se fait plus chier -

Mais moi je ne suis pas prête à tomber dans ce piège de petite fonctionnaire minable - je sais que si on me fait toutes ces attentions - c’est qu’on a besoin de moi - alors je ne me presse pas - et puis j’ai terriblement envie de baiser - la queue de Jules est toujours aussi bien bandée - pourquoi que j’me la ferais pas sur le champ ?

- Je ne sais pas si j’ai tout dit, mais j’ai pas encore fait tout ce que je voulais faire, dis-je triomphante.

- C’est ça, allons boire un coup ! lance Jules qui n’a pas tout compris -

Quand il bande, ça lui prend tout le cerveau et il devient complètement incapable de réfléchir méchamment il est tout amour cet homme ! 

- Est-ce qu’on va boire un coup ? dis-je à la travailleuse qui replonge dans sa mélancolie de gosse qu’aurait jamais dû espérer faire un boulot correctement - je vous l’demande pas comme une permission, je vous demande si ça vous fait plaisir.

Je suis méchante quand je m’y mets - et elle a plus beaucoup de ressources - elle hoche la tête comme une mule et balance le tablier vert caca à travers la vitre ouverte de la portière.

- Si ça nous prend pas trop de temps, dit-elle, s’installant au volant - on est en train d’en perdre beaucoup - allons chez monsieur !

Mon crasseux bouseux se plie en deux et trouve le moyen de s’intégrer au véhicule - il sent le cheval - il a des relents de mouton et de patates fraîchement arrachées - une odeur de lard salé et d’oeufs frits - il sent la vermine du plancher - la pourriture des bas de portes - la poussière d’entre les pierres qui se croisent dans le mur - il sent la peau de lapin, la botte de caoutchouc, la pipe et le fond de bouteille - un peu la pisse et très distinctement la jute - enfin je veux dire avec beaucoup de distinction - elle, elle sent la lavande et la lessive de machine à laver - elle n’a pas su choisir son parfum - avec elle, impossible de prendre son pied - ou alors il faudrait la violer - ce serait la seule manière de ne pas regretter de l’avoir touchée - moi je suis de nouveau à moitié à poil - et la voiture cahin cahanne, fumant sur le coup de midi dans l’air suave de l’hiver qui a soulevé un peu son couvercle de plomb pour nous égailler d’un nombre compté de rayons de soleil - c’est l’heure de se découvrir un peu - pourquoi se gêner ?

 

Chez Jules, c’est le royaume de la merde - on peut rien toucher sans se salir - il y a vingt ans, quand les premiers hippies ont débarqué pour vivre leur vie, Jules a essayé de les imiter, parce qu’il trouvait qu’ils avaient de la classe - et puis il s’est aperçu qu’en fait ce sont eux qui cherchaient à l’imiter - alors il est devenu l’exemple à suivre et il a pris très au sérieux son rôle d’initiateur - c’était pas difficile de le suivre sur la voie de la crasse - mais ça devenait toujours dangereux à un moment ou un autre - et nombreux sont ceux qui sont demeurés de pâles imitations de sa majesté inaccessible - certains cependant l’ont suivi jusqu’au bout - ce qui leur a coûté même l’amitié de leurs semblables - et ils ont fini par composer cette société qui n’en est pas une - cet éparpillement savant de solitudes qui peuplent la montagne de loin en loin - ayant enterré les origines bourgeoises avec toutes les autres douceurs de la vie - s’ouvrant les veines de temps en temps en signe de révolte - ou s’il s’agit du désespoir, les ouvrant définitivement - Jules n’ayant pas les mêmes origines, il ne connaissait pas les mêmes problèmes - il était heureux de donner l’exemple, d’autant que ça ne lui coûtait aucun effort - son seul regret était de n’avoir pas trouvé l’âme soeur - l’âme vaisselle - l’âme balai - l’âme au lit - le double parfait qui s’accomode de la vie en commun pour un salaire médiocre - Jules aurait donné beaucoup pour que ça lui arrive et il m’avait même proposé le mariage - il se foutait pas mal que je sois moche comme un poux - il était vraiment le meilleur copain du monde - et quand Pierrot s’est enfin barré avec ce gosse immonde qui était de ma faute - Jules y a cru de toutes ses forces - et il m’a fallu du temps pour lui faire comprendre que je n’avais plus envie de partager - que j’avais simplement besoin de profiter un peu de la vie - et que quand ce serait fait, je laisserais faire - mais qu’est-ce que je laisserais faire ? - Je n’en savais vraiment rien - alors Jules a pris les choses du bon côté - et il s’est mis à me surveiller du haut des montagnes, ou levant les yeux sur les pentes, appuyé sur sa canne au fond des vallées - sous un arbre ou au bord de la rivière - prêt à entrer dans mon ventre sans qu’il soit besoin de me demander la permission - voilà comment on vivait Jules et moi - tandis que la vaisselle - le balai - les poules et les carreaux - c’était sa mère qui s’en occupait.

 

Quand notre petite voiture a fini de clapoter dans la flaque énorme qui est toute la cour de la ferme de Jules sa mère a soulevé le rideau Vichy - et puis elle est apparue avec un regard terrible sur le seuil de la porte - c’est toujours comme ça qu’elle accueillait les visiteurs - qui en principe étaient tous indésirables - l’huissier de justice, l’agent du crédit agricole, le soi-disant conseiller de la Chambre d’agriculture, le facteur et ses recommandés avec avis de réception, la petite frappe de l’EDF etc. - alors elle avait un air terrible et comme elle avait tué un homme, et fait près de dix ans de prison à cause de cet acte d’auto-justice, tout le monde ne l’approchait pas sans beaucoup mais alors beaucoup de précaution - on raconte même que son mari n’arrêtait pas de mourir - alors un jour elle s’est mis en colère et lui a ordonné de crever sur le champ - ce qu’il a fait - et elle en parlait aujourd’hui comme le meilleur des hommes - alors il a fallu attendre que Jules s’extraie de la voiture et lui explique, les pieds dans la boue, que la femme à demi nue, c’était moi et que l’autre, c’était une amie de passage - évitant ainsi le possible coup de fusil dans le radiateur déjà poussif de la voiture - ne disant rien de la nature étatique de la travailleuse qui recommençait à perdre son calme - elle prenait des risques - la mémé haïssait l’État français et ses serviteurs.

Mais enfin pour l’heure la mémé a retrouvé le sourire - elle nous fait entrer dans une cuisine impeccablement propre dans laquelle le Jules n’a pas le droit d’entrer - il s’installe sur une chaise pourrie sur le seuil de la porte - les bras croisés - genoux écartés et pieds joints - souriant de chaque côté du mégot qu’il s’est planté au milieu de la bouche - l’infâme béret sur le genou comme sur une tête -

La mémé est une grasse femme qui s’assoit en écartant les cuisses comme un homme - qui fait craquer son tablier sous lequel elle est nue comme une jeune fille - bourrelet sur bourrelet jusqu’aux chevilles - et elle avance sa poitrine de géante sous la boutonnière tendue à l’extrême - bras nus costauds et fermes - une main sur le genou comme sur une tête - propre, impeccablement propre, sentant la Javel et la lessive Saint-Marc à l’essence de pin - la mémé est un poteau indicateur à la croisée des chemins - 

- Et pourquoi tu les amènes ? dit-elle à Jules qui trépigne dans l’embrasure de la porte.

- Mais enfin maman ! C’est Anaïs ! Elle est vivante, quoi !

- Ça par exemple ! dit la mémé en ouvrant les bras et faisant craquer le chanvre de la chaise - Je ne t’avais pas reconnue - mais qu’est-ce qui t’arrive donc ?

- Il m’arrive, mémé, que j’ai eu un accident de voiture. J’ai pas été blessée mais ça m’a fichu un coup.

- Et toi, petite, tu étais dans la voiture aussi ? Il y avait deux hommes à ce qu’on m’a dit ? Ils sont morts. Alors, petite ?

Normalement, il faut toujours répondre à la question que mémé vient de poser - c’est la seule manière de faire - il n’y en a pas d’autres.

- Tu ne réponds pas ! s’indigne la mémé tandis que la travailleuse se demande ce qu’elle fout dans ce merdier - mais elle a besoin de moi - c’est vital - et elle semble prête à tout pour faire le boulot qu’on lui a demandé de faire - elle sent qu’elle doit répondre à mémé.

- Je n’y étais pas. On est venu voir la voiture.

Tout comme elle sent qu’elle ne doit rien dire de ses occupations professionnelles - la mémé la toise du regard.

- Tu n’as pas l’air d’une pute ! anaïs a l’air d’une pute, et même quand elle ne l’était pas, elle en avait toute l’allure. Toi tu as l’air d’une gentille petite fille ou alors je me trompe.

- Je suis une gentille petite fille, dit la travailleuse qui ne se démonte pas.

- Ce n’est pas le cas d’Anaïs. Elle s’y entend, elle, pour gratter le peu de fric que je donne à mon fils. Hein que c’est à elle que tu donnes tout ton fric ? T’aurais mieux fait de l’épouser. C’était une bonne épouse, l’Anaïs, quand elle était mariée. Mais maintenant que son ivrogne de mari a foutu le camp, c’est une bonne pute. Et toi tu es un bon couillon qui ne sera jamais riche.

- Elle ne veut pas m’épouser, dit Jules doucement - et il essaie de croiser mon regard pour me le redire.

- C’est ta faute, couillon. Peut-être qu’il te manque quelque chose et qu’elle en a besoin. Moi j’ai cessé d’y penser en prison. Et quand je suis revenue, il s’est mis à crever. Alors...

- Maman, dit Jules - ne parle pas comme ça.

- C’est vrai que je vais choquer les oreilles de cette petite. Je devrais faire attention à ce que je dis en présence des enfants. N’est-ce pas petite ?

- Vous pouvez en parler si vous voulez. Je suis mariée.

- Mariée ? Mariée à un homme ? Combien pèse-t-il ?

- Je ne sais pas moi.

- Mon Jules à moi (le père de Jules), il pesait cent quarante kilos et c’était une bête d’amour. Mais le malheur a frappé à la porte de notre maison. Et j’ai fait ce que la justice n’avait pas été foutue de faire à ma place. Mon Jules à moi a attendu que je revienne de prison pour mourir.

- Faut pas en parler, maman, dit Jules en baissant les yeux. On est venu pour boire un coup, pas pour parler du malheur. Tout le monde est malheureux, et personne ne dit rien. Alors pourquoi tu veux en parler toi ? Et puis ça n’intéresse pas ces dames.

- Je sais bien, toi, ce qui t’intéresse, dit la vieille en se levant pour aller cueillir une bouteille de gnôle - Et toi, petite garce ! Tu n’as pas honte de te balader dans cette tenue ? Qu’est-ce qu’on va dire si on apprend que je reçois des putes chez moi.

- C’est qu’une pute, dit Jules en trouvant mon regard. Je veux dire que la petite dame n’en est pas une.

- Il ne manquerait plus que ça ! dit la travailleuse qui a retrouvé son sang froid en se replongeant dans l’atmosphère rurale dans laquelle elle n’a pas fini de tremper ses racines - je ne suis pas une pute et je vous remercie de me donner un morceau de sucre.

- Voilà qui est parlé ! dit la mémé qui se met à apprécier les manières de la travailleuse - et un canard pour la petite mariée !

 

*

 

Prémonition - la mémé et la travailleuse sont en train de sympathiser autour d’un canard - secouant les origines communes - la mémé se rappelant son corps gracile - la travailleuse ne se doutant pas de son poids futur -

Et Jules et moi on se caresse du regard - lui assis toujours dans la même position - crasseux et puant - et moi sur la chaise pliante près de la cheminée éteinte - jambes croisées sexuellement - le pied en l’air jouant avec la chaussure du bout des orteils et du talon - fumant la cigarette que la travailleuse m’a fourrée dans le bec pour que je la ferme - me demandant où elle m’amène - elle qui s’arrête pour tailler une bavette mémorable - suçant le canard par la bite et la mémé lui frottant le coin de la bouche avec un bout de son tablier tortillé en pointe - soulevant le tablier jusqu’à son énorme sexe - ce qui me fait bander un peu - pensant que la travailleuse est aussi sexuelle que moi - qu’elle sait peut-être calculer le temps à consacrer au sexe - que le sexe n’est pas toute sa vie - qu’elle peut s’en passer pendant le temps raisonnable qu’exige l’exercice d’une profession honorable - Jules me caressant du regard - moi lui souriant parce que je vais être payée - l’oeil-garce dans son oeil-captif - jouant la clé du mystère - jouant sans comprendre - aguicheuse allumant le feu terrible qui prend toujours - qui coupe l’envie de faire autre chose - d’aller aux champs pour respirer des vapeurs sexuelles - de reluquer les mollets d’une voisine assise au bout de la charrette - de regarder passer les blondes visiteuses en maillot de bain sur leurs vélos tout-terrain piaillant comme des oiseaux sur un arbre qui passe lui aussi quand on a le nez à la portière - se branler doucement en se demandant ce qu’on fout sur cette terre - pourquoi celle-là et pas une autre - pourquoi justement sans valeur marchande - une terre-fleur aux étamines d’or sexuel remplacées par cette terre lourde grise dont on ne veut même pas pour les cimetières - moi aussi je me suis posé la question - mais il y a peu d’élus - on n’a pas été choisis - on est mis sur la touche - il n’y a pas de petit plaisir pour nous faire oublier qu’on ne sert à rien - et je suis en train de penser qu’on ferait mieux, Jules et moi, en attendant que ces deux gourdes aillent au bout de leur causette filiale-sexuelle - de se jeter l’un dans l’autre entre deux vaches étonnées - et d’arrêter de se poser des questions grandeur nature - je pense à tout ça quand une voix claironne dans la cour :

- Anis ! Anis ! ’garde ce que j’ai trouvé ! Tchou ! Tchou !

 

Oh ! Rage oh ! Désespoir ! C’est le frangin aîné de Jules qui se ramène. Il va encore m’offrir une branche d’arbre ou un caillou plein de goudron et il va falloir que j’écoute son discours de demeuré ! - Sa tête hirsute apparaît d’un coup à la fenêtre entre les géraniums gris - il rigole comme d’habitude - il rigole tout le temps - sauf quand il sent des présences autour de lui - nous on ne sent rien en tant que témoins - mais lui les entend et il est alors capable d’en parler avec une précision de chirurgien - il se met à disséquer l’inconnu jusqu’à vous foutre la trouille tant ça sent le vrai - ponctuant son discours de sonores tchou tchou tchou qui l’ont fait surnommer le Train - ou alors il vous menace avec une seringue imaginaire - s’approche de vous dans un mouvement calculé de samouraï - et quand vous êtes à la portée de son arme redoutable - en enfonce l’aiguille dans sa tête - actionne le piston avec une grimace douloureuse - et s’effondre d’un coup par terre - secoué de spasmes contre lesquels on ne peut rien - le Train est un instrument de la peur - il aurait pu être le résultat de la consanguinité qui détruit l’Aure - mais il n’est que le produit brutal de la dernière guerre coloniale - celle d’Algérie je crois - qui a envoyé ce sympathique jeune paysan d’alors dans les pires embuscades - il est revenu fou - on l’a enfermé jusqu’à ce qu’il devienne supportable - il voulait partir de l’hôpital où on le gavait de piqûres diverses - et quand les portes se sont ouvertes - il a fait le train - de Toulouse jusqu’à sa vallée natale - faisant le train et amusant tout le monde - et jouant au jeu de la seringue dans la tête qui est son terrible moyen de vous détruire le coeur - je ne dis pas la raison - parce qu’il ne me rendra pas folle - c’est dans le coeur que sa cruauté vous fait le plus de mal - et il est là, la tête dans les pots de géraniums - faisant le train qui s’arrête pour apporter la bonne nouvelle à son Anis chérie qui va devoir dire merci - sous le regard éberlué de la travailleuse qui en apprend tous les jours - sa mère pleurant sans que ça se voit vraiment - la bouche crispée pour que ça ne se voit pas - et il montre ce qu’il vient m’apporter :

- Voilà les cheveux d’Anis ! crie-t-il comme s’il craignait qu’on ne l’entende pas. Ce sont les cheveux d’Anis !

Et il secoue à bout de bras dans l’écran chargé de lumière de la fenêtre - ma perruque lourde de métal et de chair.

- Nom de dieu ! fait sa mère. Mais qu’est-ce que c’est ?

- C’est dégoûtant ! dit la travailleuse en recrachant un canard - elle est un peu pompette - c’est-à-dire qu’elle est ivre comme c’est permis à une femme de l’être.

- Ce con est allé à la voiture ! dit Jules sans se déranger. On t’a pourtant dit de rester tranquille, foutu imbécile !

Moi je suis morte de peur - d’angoisse - de quoi est-ce qu’on peut mourir quand un fada s’amuse avec ce qui reste de votre tête de morte en sursis ! - 

Et il la balance au milieu de la cuisine - elle touche le sol avec un glissement qui chuinte encore dans ma tête - et elle touche le piédestal de ma sexualité - décroisant mes jambes je lève les pieds dans la cheminée - regardant ma chevelure de métal et de chair que je voulais oublier.

- Merde ! c’est dégoûtant, répète la travailleuse qui perd les pédales. Qu’est-ce que c’est ?

C’est bien une femme à la con oui ! - Elle trouve ça dégoûtant mais elle sait pas ce que c’est ! - Elle veut que je lui explique ou quoi ! 

- C’est ma tête de mort, connasse ! - 

Ce foutu idiot est allé chercher ma tête de mort dans cet amalgame qui a failli être mon cercueil - il connaît tous les détails de mon corps - il sait tout de mes artifices - il peut suivre toutes mes traces - rien ne peut troubler sa connaissance de moi - il a un sens de l’orientation magnétisé par ma seule présence - est-ce que vous allez le laisser continuer d’empoisonner mon existence - et je suis là sur ma chaise - jambes en l’air - redoutant le pire - redoutant ma peur - redoutant l’incontrôlable - et personne ne bouge pour ramasser cette saloperie et la foutre au feu ! -

- Bon ça va ! finit par dire la travailleuse - elle n’a vraiment aucune idée de ce que ça peut être - Calmez-vous ! Ce sont des choses qui peuvent arriver.

Mais qu’est-ce qui arrive, connasse ! - Tu ne vois donc pas que ce fou est en train de me piquouser ? - Infiltrant son poison dans ma cervelle - me rejoignant sur le terrain de notre communauté d’intérêts - tu la ramasses cette cochonnerie oui ou non ?

- Ce con est allé à la voiture ! répète Jules sans se bouger. Quel foutu imbécile ! - Ne regarde pas, Anaïs.

Et Jules ose rentrer dans la cuisine - c’est un cas de force majeure - la mémé ne bronche pas - elle javellisera plus tard - je me siffle un verre de gnôle sans rien demander à personne - ne regardant pas le Jules qui se baisse, qui ramasse, qui secoue la cendre dans la cheminée, et qui recouvre ma tête de mort chevelue - poussant une bûche éteinte - faisant pivoter une autre - préparant le feu réparateur - le feu qui tue la mort - qui tue la peur - est-ce que quelqu’un peut dire ce que ça ne tue pas, le feu ?

- Moi j’ai rien compris, dit la travailleuse que des bulles pleines d’alcool empêchent de tout comprendre. - D’ailleurs y avait-il quelque chose à comprendre ? C’est une scène grotesque. - J’ai mal à la tête.

Elle s’enfonce dans sa chaise de paille et regarde les dents de la fourchette où scintillent encore des cristaux de sucre imbibés de gnôle.

- Je crois que je suis un peu grise. - 

Mais elle n’est pas au bout de la question qui commence à peine à se poser dans sa cervelle de coincée sexuelle.

- Et toi qui ne fais rien ! hurle soudain la mémé à l’adresse de Jules qui déguerpit d’un coup - passe la porte - et se met à poursuivre son frère dans la flaque boueuse qui sert de cour à la ferme -

Le fou secoue sa seringue imaginaire - fait tchou tchou avec sa bouche en forme de locomotive - et la vieille qui braille les mains sur les hanches - comme un sac de patates planté sur le seuil de la porte vociférant dans le patois local - et moi et la travailleuse on s’est mis à la fenêtre pour regarder le cirque - les deux frères pataugeant dans la flaque - boueux et beuglant comme des bêtes - et la mémé qui les insulte l’un à cause de sa folie l’autre à cause de son incapacité à arrêter ce cirque - et la travailleuse qui me demande si on ferait pas mieux de mettre les voiles -

On s’approche de la porte où la vieille a l’air d’un rocher - la travailleuse signale timidement son intention de partir - et la vieille se retourne - moitié tank, moitié charrette de foin - et elle continue de parler en patois - et alors je ne sais pas ce qui lui prend à cette soubrette - c’est l’alcool qui recommence à fermenter dans sa cervelle - elle regarde la vieille bien en face et lui dit avec cet aplomb qui n’appartient qu’aux fonctionnaires intarissables en matière de trahison :

- Va falloir qu’on s’occupe sérieusement de ce problème !

- De quel problème nous parles-tu, ma petite ? dit la vieille qui commence à ne pas aimer les airs de fausse vierge de la travailleuse.

- Vous ne pouvez pas continuer comme ça. C’est impossible. Il faut le signaler.

- Il faut signaler quoi à qui ? dit la vieille encore incrédule - la vieille qui sent venir la vérité du fond de la conversation - qui l’entend pousser comme une fleur qui va faire tache dans le massif vert.

- Je suis assistante sociale et je ne peux pas - je n’ai pas le droit de vous laisser continuer de vivre dans cette...

- Dans cette quoi ? Qui tu dis que tu es ? Anaïs, dis-moi que je rêve ! Tu m’as MENTI ! Julot m’a MENTI. Vous vous foutez tous de ma gueule.

- Ce n’est pas la peine de le prendre sur ce ton, fait la travailleuse en rejouant son rôle préféré - la petite fille gâtée qui veut montrer à son papa ce qu’elle est capable de faire dans le sens de l’ordre public et des bonnes moeurs - vous ne pouvez pas...

Elle ne termine pas sa phrase - l’énorme poing-massue de la mémé lui arrive en plein dans la poire - elle lève les deux jambes en avant et tombe comme une crêpe sur le carrelage glacial de la cuisine - 

- Elle se mêle de quoi celle-là ! crie la mémé -

Et comme je crains de m’en prendre une, ce qui n’améliorera rien de mon aspect physique, je prends la poudre d’escampette - traverse la flaque immonde sous les éclaboussures que soulèvent les deux frères qui jouent dedans - me retrouve vite fait au volant de la petite voiture - tourne la clé - la retourne - la reretourne - et le moteur démarre - j’ai plus qu’à bien conduire - la mémé n’aura pas ma peau -

Mais tandis que je manoeuvre dans la boue - c’est tout un cinéma - voilà que s’amène la petite travailleuse qui n’en croit pas ses yeux - elle se casse la gueule dans la flaque - disparaît dedans - la mémé l’empoigne par la peau du dos comme un chaton et lui rebalance une mémorable castagne qui fait un bruit mat - elle a tapé poing fermé sur une joue qui s’est écrasée contre les dents - la travailleuse replonge dans la flaque - c’est son jour canard - mais la mémé ne l’entend pas de cette oreille - elle la sort de là - la remet debout sur ses cagnettes tremblantes - l’installe en face d’elle comme une cible - bras ballants le long du corps disant quelque chose comme merci j’en veux plus - et le poing de la mémé s’abat encore - la pliant en deux cette fois - ventre troué par une force irrésistible qui la déplie et la replie plusieurs fois - moi je suis paralysée au volant de la petite voiture qui patine - ne veut plus ni reculer ni avancer - la mémé va se ramener et me la faire bouffer - la mémé n’aime pas les fuyards - et je n’arrête pas de fuir - mais cette putain de voiture ne veut pas avancer - je suis en train de me pisser dessus.

Alors la mémé lance un regard vers le pare-brise derrière lequel je suis en train de chialer les larmes acides du désespoir - du coup elle laisse choir le corps de la travailleuse qui retombe comme un sac et ne bouge plus - et la mémé s’avance - disant quelque chose que je ne comprends pas - l’air tranquille et les poings serrés - s’avançant jusqu’à venir toucher la carrosserie - et d’un solide coup de rein, elle s’arc-boute sur le capot - et la voiture s’extrait d’un coup de la merde - j’appuie sur le champignon et ça roule - en marche arrière vers la sortie de la ferme où un chien hurle à la mort - et une fois sur la route étroite, je prends pas le temps de calculer comment ça marche - je tourne le volant, je croise les roues, je défonce le fossé - la portière s’ouvre et le fantôme boueux et sanglant de la travailleuse s’assoit en hurlant de terreur sur le siège du mort - je fonce descendant la pente trouée - arrachant de l’herbe sur les côtés - faisant hurler le moteur parce que je suis restée en première - et au premier croisement je tourne à droite - parce que j’ai toujours l’impression que c’est dans cette direction que j’habite.

 

*

 

Et en effet on se retrouve chez moi - avec la distance, on a gagné en lenteur - toujours en première des fois que la seconde ne marche pas - je tiens la première, je la garde - on descend le sentier caillouteux entre les tilleuls - un coup de freins sur les pierres humides de la terrasse - moteur calé - la travailleuse est dans un état épouvantable -

Je sors de la voiture - je fais le tour - je l’aide à se remettre sur ses pieds - elle dit qu’il faut appeler les gendarmes - je réponds que mon téléphone est coupé - elle dit qu’on ira voir les gendarmes - je dis que la route est coupée - elle dit que j’ai intérêt d’être gentille avec elle - et je fais tout pour l’être -

Je l’amène dans ma chambre - je la déshabille complètement - elle se laisse faire comme une enfant - et par la main je la conduis sous la douche - une douche à peine tiède dans un semblant de salle de bains pas chauffée - elle a mal aux dents - au ventre - aux cheveux - et à un pied qu’elle s’est tordu en courant - je frotte son petit corps meurtri - j’éponge le sang dans sa bouche - je lisse ses cheveux - y démêlant d’incroyables noeuds - elle revient lentement à elle - elle me regarde sans rien dire - je ne sais même pas si elle a envie de me dire quelque chose - moi j’ai rien à lui dire - elle n’a plus qu’à foutre le camp - et me laisser en paix - moi je suis comme la maman de Jules - je ne demande rien à personne - j’ai pas envie qu’on me fasse chier parce que je ne ressemble pas à tout le monde - est-ce que je demande à tout le monde de me ressembler ? - Avec la gueule que j’ai ! - Avec la gueule qu’il a le monde ! - Un monde de capitales qui bouffent le monde - tandis qu’à la campagne on se fait chier - même les bourgeois se font chier - et cette jeune conne qui veut gagner sa vie en faisant chier les gens de mon espèce - elle toute nue, laide, pas désirable, ni femme ni femelle - nue sans être ce qu’une véritable femme peut être quand elle est nue - elle n’a rien compris au jeu social - elle fait ce qu’on lui dit - c’est ce qui l’empêche d’être désirable.

 

 

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