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Livre premier
Chapitre XVIII

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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

K. K. Kronprinz promettait. À moins de trente ans, il représentait à lui tout seul la moitié des connaissances astronomiques de son temps. C’était du moins ce qu’annonçait un curriculum vitae rédigé par l’agence de presse qui travaillait exclusivement pour lui. Il avait créé une société anonyme unipersonnelle et se chargeait de toutes les tâches de cette entreprise bidon au lieu de rendre à ses employeurs le travail qu’ils lui payaient parce que c’était un futur prix Loben. On ignorait tout de son passé, comme c’est la règle avec ce genre de personnage, et les spéculations allaient bon train dans son entourage professionnel. Il était l’objet d’une jalousie constante qui nourrissait son ambition de nègre asiatique. Directeur intransigeant et même quelquefois parfait profiteur de l’impuissance à laquelle la menace de chômage scientifique qui harcelait ses collaborateurs ajoutait une nuance de fatalité vampirisée, il actionnait les commandes d’un Centre d’Observation du Ciel qui occupait l’aile Est du château de Vermort. Un ancêtre de l’époque romantique avait coupé l’herbe sous le pied de ses descendants en léguant à l’État son observatoire et les pièces attenantes, pas moins de trente qui accueillaient à longueur d’année des savants venus du monde entier pour se reposer des vanités universitaires et des contraintes industrielles, sans parler des pressions politiques qui étaient le sujet de conversation favori de K. K. Kronprinz.

Il occupait à lui seul tout le rez-de-chaussée transformé en palace à usage personnel et ne recevait que des femmes. On était habitué à la présence de ces corps tranquilles qui promenaient une mélancolie silencieuse dans les allées du parc où les péristyles se multipliaient comme des champignons autour d’un gnome introuvable. Il ne mangeait pas avec les autres et les allées et venues des fournisseurs troublaient chaque matin ces cerveaux qui tentaient de ne plus penser aux complexités de l’infini en expansion. Cette vie de luxe nuisait à l’image sociale de K. K. Kronprinz, mais on le respectait parce qu’il avait de l’influence et qu’il était prouvé que ses recommandations étaient toujours suivies d’effet, et qu’à l’inverse, ses jugements sur les personnes et leurs travaux se concluaient par un isolement définitif, quand ce n’était pas par l’enfermement pur et simple comme suite à une campagne judiciaire qui mettait la justice et ses parlementaires à genou.

Les invités logeaient au premier qui pouvait en contenir une vingtaine si le programme de recherche imaginé par K. K. Kronprinz l’exigeait. Ils habitaient des chambres austères convenant à leur douce instabilité mentale, mais les fenêtres s’ouvraient toutes sur un paysage paradisiaque planté d’arbres et resurfacé d’un gazon fleuri toute l’année. Les péristyles jouxtaient des salons en plein air où l’on pouvait bavarder à voix basse en écoutant les jets d’eau et les oiseaux. Le Président de la Res Nationale venait une fois par an en plein été, le château de Vermort étant sur la route des vacances de cet élu qui avait le devoir d’aimer le peuple et qui se donnait continuellement en spectacle comme s’il n’avait pas autre chose à faire. C’était le côté positif de l’Observatoire vu du côté des héritiers qui ne parvenaient pas, malgré le poids des générations, à se consoler de la perte définitive de cette partie du château qui les privait du crépuscule du matin et d’un revenu que le comte Fabrice de Vermort, qui succédait à son père Armand tué dans un accident de voiture, voyait se profiler dans la croissance raide des activités touristiques qui le nourrissaient et payaient les déficits eux aussi en pleine croissance des exploitations agricoles et forestières. Cette vie rurale ne l’enchantait guère, mais il n’était jamais allé plus loin que Toulouse pour y poursuivre des études de médecine qui le situaient dans la lignée des comtes de Vermort qui avaient tous été des médecins, en principe aux Armées, et quelquefois sans attribution particulière, ce qui était le cas de Fabrice.

Bon comptable et gestionnaire des biens familiaux, on ne discutait jamais ses décisions. Même K. K. Kronprinz semblait s’y soumettre quand sa propre activité de directeur du COC empiétait sur des prérogatives comtales sourcilleuses en matière de possession et de jouissance foncières. Fabrice usait d’un cheval quand ses déplacements se limitaient au domaine, ce qui lui valait l’estime de K. K. Kronprinz et le spectacle de sa dentition éclatante qui accompagnait un commentaire flatteur sur la maîtrise de l’animal et de sa race. Fabrice répondait pas un autre sourire, mais sans les dents, laissant aux lèvres le soin de traduire les impressions mitigées que lui inspiraient toujours la flatterie et autres flagorneries destinées à l’amadouer quand on était sur le fil d’une négociation mettant en jeu l’intégrité du domaine. L’Observatoire jouissait de l’usage d’une partie de ces terres. On y cultivait des bois et des jardins aux frais de la famille Vermort qui réduisait les coûts par l’emploi de travailleurs émigrés qu’on logeait dans le sous-sol de l’aîle Est, le testament ne précisant pas à qui appartenait ces lieux ni ce qu’il convenait d’en faire. Un procès avait tranché en faveur des comtes et K. K. Kronprinz, qui n’avait pas vécu cette époque, redoutait secrètement une puissance comtale qui avait fait plier l’État lui-même. Il était le premier Directeur à avoir accordé une importance primordiale à cette influence que le comte de Vermort pouvait toujours exercer sur un État dont il n’était lui-même qu’un employé. Il avait compris que la préservation du domaine constituait un terrain dangereux pour son existence s’il ne prenait pas la précaution de mettre tous les atouts de son côté. L’État pouvait le trahir à tout moment, il le savait. Ses femmes pouvaient témoigner de cauchemars significatifs à cet égard.

Quand le comte Armand de Vermort perdit la vie dans un accident de la route, K. K. Kronprinz fut le second à témoigner de son chagrin auprès de la famille qui accueillit ces prétentions à l’égalité avec une condescendance qui le mit hors de lui. Il suivait de peu le juge Kol Panglas qui se flattait dans les couloirs d’avoir été le premier et d’être surtout passé devant celui qu’il appelait un illusoire illusionniste de l’illusion, III qu’on prononçait iii ou trois selon l’humeur. Les Hautetour débarquaient à ce moment crucial de l’existence de K. K. Kronprinz qui descendait les marches du perron en lorgnant du côté de Kol Panglas qui ameutait les savants pour les instruire de la douleur que la famille lui avait permis de consulter pour son instruction. K. K. Kronprinz alluma sa pipe d’écume qui étincelait dans ses mains noires et tendit une oreille indiscrète que les systèmes de survie du magistrat repérèrent une fraction de seconde plus tard. Le baron de Hautetour était accompagné d’un cousin et d’un vieil oncle, n’étant pas marié. Il salua K. K. Kronprinz en lui tendant une main que le futur prix Loben secoua comme s’il espérait en faire tomber quelque chose dont il avait un besoin urgent. Le cousin lui tourna le dos pour contempler la ruine moussue d’une poterne et le vieil oncle parut tellement sénile que K. K. Kronprinz lui accorda un sourire de circonstance, fait rare chez cet homme qui n’agissait jamais sans calcul, ce que le baron de Hautetour nota dans un coin sécurisé de son cerveau toujours en éveil.

- Quelle douleur ! dit K. K. Kronprinz en faisant flamboyer sa pipe.

- Comment expliquer ? dit le baron.

Le vieil oncle secoua sa tronche de chien de chasse que les coups de fusil inquiètent.

- Le voilà comte, dit K. K. Kronprinz qui était toujours à l’écoute de Kol Panglas.

- J’ai connu ça, dit le baron.

K. K. Kronprinz n’avait pas l’intention de s’écarter de leur chemin et le baron perçut alors le monologue joyeux que Kol Panglas insinuait dans l’esprit des savants qui se multipliaient autour de lui.

- Il va refaire l’histoire, dit K. K. Kronprinz.

- C’est son métier, dit le baron qui n’avait plus l’intention de forcer le passage.

- Un accident, dit K. K. Kronprinz, ça ne s’explique jamais à fond. Il y a toujours une fraction de seconde inexplicable.

Le baron le toisa. L’astronome était aussi astrologue. Il se targuait de prévisions. Avait-il eu vent de la mort du comte avant que la probabilité n’en devînt une hantise pour tous les membres de sa famille, qui n’était pas bien nombreuse ? K. K. Kronprinz devina la question et s’empressa d’y répondre.

- Je ne suis pas fin psychologue, dit-il. Je me fie aux étoiles. Cette Anaïs K. est une magicienne. Je l’ai rencontrée plusieurs fois, toujours la nuit. Je souffre d’insomnies. Je ne devrais pas appeler cela souffrance, car ce n’est pas un mal, c’est un pouvoir. J’ai vu...

La voix de Kol Panglas l’interrompit.

- Vous auriez dû être le premier, dit-il en arrivant sur le baron, laissant la communauté scientifique sur le carreau. Mais vous connaissez la procédure...

Le vieil oncle ne comprit pas un mot aux salutations du magistrat. Le cousin s’était retourné pour s’incliner. K. K. Kronprinz recula, tirant sur sa pipe qui grésillait. Une odeur de chair brûlé titilla les narines du magistrat qui interrogea le baron du regard. Celui-ci haussa discrètement les épaules, sachant que ce geste ne pouvait pas échapper à l’attention exacerbée de l’astrologue.

- C’est un accident, dit Kol Panglas.

- Elle n’est donc pas morte, dit le baron qui ne parvint pas à cacher une émotion fragilisée encore par l’air frais de ce matin tranquille.

- Nous ne l’avons pas encore décidé, dit Kol Panglas qui surveillait l’astronome. Ces louveteaux veulent savoir tout d’elle, vous comprenez ?

Il désignait les savants dont le cercle commençait à se fondre dans une lente impatience que les fumées de cigares et de pipes traversaient de toussotements rapides et nets comme le chant d’un geai. K. K. Kronprinz redescendit les marches qu’il venait de monter en reculant. Il offrait une nouvelle explication si ces messieurs le souhaitaient. Kol Panglas allait se désister en grognant, mais le baron invita l’astronome à vider son sac à malices sans attendre que la rumeur publique se chargeât de l’augmenter.

- Vous ne serez pas le troisième si vous ne vous pressez pas, conseilla Kol Panglas qui voyait arriver un taxi dans l’allée principale.

- Je me demande qui ça peut être, dit le baron.

K. K. Kronprinz eut un geste de dépit. Le nouvel arrivant le privait d’un délire. Il avala une pilule de métacolocaïne, ersatz commercial de la colocaïne qui demeurait expérimentale et secrète à l’état pur. Ses joues se mirent à trembler aussitôt, signe qu’il réagissait à l’emprise moléculaire de ce qui était vendu comme un euphorisant. Le baron nota au passage cet abus d’excentricité et pressa Kol Panglas de retourner à son auditoire.

- C’est Frank, bafouilla-t-il tandis que Kol Panglas s’étonnait d’assister à un bafouillage de la part d’un baron qu’il croyait incapable de déséquilibre.

K. K. Kronprinz considéra la scène à travers la lentille biologique qui s’interposait entre sa conscience et le Réel. Il constata avec une pointe de regret que sa pipe était éteinte.

- Est-elle morte ? grognait Frank en arrivant sur le perron.

Il jeta un oeil grave sur les crocodiles de pierre qui descendaient les marches de chaque côté de l’escalier. Giclée d’enfance. Kol Panglas se précipita au lieu d’obéir au baron.

- Nous ne savons rien pour l’instant, pérora-t-il. En l’absence du docteur Omar Lobster, nous ne savons plus...

- Ça va aller, Frank, interrompit le baron qui retrouvait sa contenance de leader. On se passera d’Omar Lobster.

- C’est vrai, caqueta K. K. Kronprinz, j’avais oublié que ce cher docteur nous avait quittés sans explications convaincantes. Que vous a-t-il expliqué, mon cher baron ?

Frank le sidéra. Il n’avait pas l’air d’un type capable de supporter longtemps une conversation mondaine sur un sujet qui ne l’intéressait pas. Le baron siffla le cousin qui pivota sur ses talons et se mit automatiquement à gravir les marches, atteignant la porte avant Frank qui se heurta à une carapace décidée à lui interdire le passage.

- Soyez raisonnable, Frank, dit le baron qui montait lentement derrière lui. La famille est plongée dans un profond chagrin et...

- Je les vois mal verser la moindre larme, dit Frank qui projetait de traverser le mur de chair et d’obstination qui l’empêchait de passer le seuil.

- Vous les connaissez mieux que moi, admit le baron. Mais les usages veulent...

- Les usages, répéta le cousin qui avait l’air venimeux.

- Vous devriez venir avec moi, couinait Kol Panglas. Qand est confiant. Il sait pas mal de choses sur le projet Lobster. Il croit même en savoir assez pour...

La porte s’ouvrit. L’athlétique Constance apparut. Son visage était voilé. Elle portait un pantalon et un sweater, mains dans les poches. Frank contempla les orteils qui gonflaient leur musculature en appui sur le rebord de la première marche.

- Bonjour, monsieur Chercos, dit-elle de sa voix grave qui lui rappela les mugissements de son enfance. Pas de scandale, d’accord ? On est assez emmerdé comme ça. Vous venez, Pierre ? dit-elle d’une voix plus féminine au baron qui poussa ses collatéraux sans ménagement.

La porte se referma. Kol Panglas fuyait.

- Pas facile, dit K. K. Kronprinz. On se demande où on vit. Ils sacrifient nos enfances.

Il se dressa comme s’il allait prêcher. Il y avait un prédicateur en lui, mais il était trop tôt pour en dire davantage[1]. Frank lorgnait la serrure sans se décider à tirer dedans.

- Nous ne nous connaissons que de vue, dit K. K. Kronprinz qui s’allongeait pour se faire serrer la main.

Frank ne lui offrit que son regard. L’astronome évita de s’y noyer. Il dut se hausser sur la pointe des pieds pour faire signe aux savants de retourner à l’Est. On les avait assez vus. Ils comprirent que le type que K. K. Kronprinz essayait d’amadouer était un indésirable qui souffrait cependant sincèrement. Ils s’éloignèrent deux par deux, silencieux et rapides comme la brise qui amenait des feuilles d’un vert pomme sur le perron où Frank ne se décidait pas à enfoncer la porte à sa manière. K. K. Kronprinz voulait en savoir plus.

- Elle n’est pas morte, dit-il en s’étreignant les mains comme en prière. Ce cher docteur Omar Lobster ne serait pas le charlatan que j’ai maintes fois dénoncé aux autorités scientifiques. Il lorgne un prix Loben, vous vous rendez compte ? Vous êtes un collaborateur du baron, si je ne me trompe ? On en parle, en tout cas.

Mélange d’amabilité mondaine et de cruautés étudiées de longue date. Frank fit face à une montagne de chair qui prétendait en savoir plus.

- Vous êtes qui, vous ? grogna-t-il.

- Je dirige, susurra l’astronome, l’Observatoire que vous ne pouvez pas avoir oublié...

- J’en ai connu, des astronomes, dit Frank. Tous des dingues. Vous lisez vous aussi dans les étoiles ?

- Les planètes. En amateur éclairé par une tradition qui me vient de mes ancêtres chinois et soudanais. Vous avez des ancêtres ?

- En veux-tu en voilà ! gloussa Frank. Vous pouvez les compter, vous ?

- C’est difficile, mais certains sont plus importants que d’autres. On se mesure toute sa vie à ces évaluations nécessaires.

- Nécessaires à quoi ? Vous avez besoin des autres à ce point ?

- Des autres, non. Mais d’eux, oui.

Frank souriait comme s’il avait à faire à un fou en liberté, un de ces pauvres esprits dont le corps n’a pas franchi les limites de la dangerosité, concept en mésusage chez les juges de l’homme aux prises avec ses démons.

- Si elle est vivante, dit K. K. Kronprinz, ils ne vous laisseront pas la voir avant...

- Vous en savez des choses.

Kol Panglas n’avait pas fui longtemps. Il attendait près du taxi. Frank le rejoignit, abandonnant l’astrologue à sa folie.

- Vous m’emmenez ? demanda Kol Panglas.

- Où ? dit Frank qui scrutait ce regard infranchissable au-delà des apparences.

- Où vous voulez, dit Kol Panglas, mais loin de la foule.

Frank l’amena chez lui. Kol Panglas s’intéressa tout de suite au perroquet qui accepta d’ouvrir des graines de tournesol pour l’amuser.

- Il parle ? demanda-t-il comme si l’enfance l’éclaboussait.

- Pas encore, dit Frank.

Kol Panglas s’étonna. Il grignota l’intérieur d’une graine avec une canine qui explora une saveur précise.

- Ça s’apprend ? dit-il. Je croyais que c’était inné.

Frank se pencha pour se montrer. Sa moitié supérieure, coupée verticalement par le montant de la porte de la cuisine, demeura un instant comme en suspension dans un air qui empestait l’ammoniaque.

- C’est Pitsy, expliqua-t-il. Elle inonde trois litières par jour. Le vétérinaire me dit que c’est l’angoisse. Elle ne parle jamais à personne.

- Les chats ne parlent pas. Ils ont leur langage, bien sûr.

Kol Panglas ne savait plus rien de ce langage. Il avait su. Il y avait un tas de choses qu’il ne savait plus sans les avoir toutefois oubliées. La chatte le considérait d’un oeil morne. Elle ne lui demandait rien. Il abandonna le perroquet et s’assit près de la chatte qu’il caressa comme il se rappelait. Elle se laissa faire sans ronronner. Frank s’avança avec un plateau garni de boissons et de victuailles. Une vraie p’tite femme, pensa Kol Panglas.

- Vous connaissez Omar Lobster ? demanda-t-il en plantant ses dents dans une tartine où les olives étaient fixées par un pâté constellé d’éclats de trompette.

La mort, pensa-t-il. Je dois parler de la mort avec ce jeune étourdi qui est mort et qui ne veut pas disparaître de la surface de la Terre où je suis encore un vivant. Il avala une bruyante gorgée d’une bière trop froide. Ses yeux rutilaient.

- Vous aimez les animaux, dit-il, tentant de faire accepter une bouchée surmontée d’une olive noire à la chatte qui ne détournait même pas la tête, laissant le morceau odorant et visiblement trop voyant lui flatter le museau.

- Avec elle, dit Frank, il faut des manières.

Ce camé en sait plus que moi question enfance et animaux domestiques. Je ne sais plus pourquoi je suis venu. Je ne suis jamais venu et je n’aurais peut-être pas dû venir.

- Vous vouliez me parler ? demanda Frank en soufflant sur la mousse.

- D’Omar Lobster que je n’ai pas très bien connu.

- Vous en parlez comme s’il était mort ou qu’on ne le reverra jamais. Un très net avantage sur moi, trouvez pas ?

- Mort ! Je suppose qu’il a pris ses précautions. Quant à disparaître, c’est difficile. Aucun système n’est totalement indépendant. Nous utilisons le même moteur. Mais je ne suis pas un spécialiste de ces questions de... détails.

- Il a toujours tourné autour de Constance, oui.

Frank se rapetassa comme s’il avait maintenant besoin de se concentrer pour ne pas prononcer l’imprononçable. Kol Panglas se reprocha une étourderie. Il n’était pas doué pour la conversation en dehors de l’interrogatoire judiciaire qui n’avait pas de règle, lui laissant toute liberté d’interprétation et d’erreur, alors que la conversation des témoins de l’existence semblait exiger une connaissance pratique du vertige. Kol Panglas n’aurait pas accepté de tourner de l’oeil à l’approche d’une vérité. Jamais il n’aurait consenti à perdre le contact avec le Réel, ne fût-ce qu’une fraction infinitésimale de ce temps qu’il jalousait aux autres parce qu’il les accusait de le perdre pour le tromper. Frank possédait la clé d’une enfance encore tangible. Il avait donc le pouvoir de connaître sans s’angoisser. Kol Panglas rêvassait tous les jours à cette joie, fumant de gros Havanne qui lui conféraient l’odeur de l’attente et les frémissements de l’obscurité.

- Une belle femme, au fond, dit-il tandis que la bière lui montait à la tête.

Pourvu qu’il n’y ait rien ajouté. Je n’ai jamais touché à ces choses d’un autre temps. Qu’est-ce que je dis ? Un autre temps ? Pourquoi pas ?

- Oui et non, dit Frank. Elle m’a torgnolé une fois. On était gosse. Je me moquais souvent de ses difficultés à former les lettres.

- C’est une fille du pays. Omar est venu de loin pour la chercher. Où se sont-ils rencontrés ?

- Au château. Omar était stagiaire ou assistant. Il n’arrêtait pas de la reluquer et elle en parlait à table. Le comte ne voyait pas la chose d’un mauvais oeil. Il me demandait ce que j’en pensait comme si je pouvais en penser quelque chose.

- Vos parents étaient dans la domesticité, non ? Au service des Vermort.

- Entre autres. Ils ont beaucoup servi et ils se sont usés. On a fini par les jeter.

- Vous ne saviez pas que vous n’étiez pas leur enfant. Votre mère vivait sa vie à l’autre bout du monde, nous le savons. Que voulez-vous savoir ? Nous pouvons vous aider.

- Je veux savoir si elle est morte.

- Vous le savez. Vous êtes mort à la même heure et au même endroit, descendus par un inconnu qui agissait au nom d’une organisation criminelle qui visait le fonctionnement du RI et du SSE.

- Je ne parle pas de ça. On m’a retiré l’enquête. Je n’étais pas avec eux l’autre nuit.

- Avec le comte et cet Américain ?

- Pas avec eux. Je dormais, ici. On m’a interdit d’utiliser ma moto. Qand dit que la mort joue sur l’acuité visuelle.

Il offrit son regard bleu, lui qui avait toujours eu de beaux yeux noirs. Kol Panglas s’en souvenait avec plaisir des yeux noirs que Frank posait sur lui quand la procédure le contraignait au ménagement des témoins.

- Qand vous recevra, assura le magistrat. Il en sait beaucoup sur le projet Lobster. Il a été son assistant. Vous connaissez Rog Russel[2] ?

- Il a dirigé l’Observatoire. Lui aussi reluquait Constance, mais il avait passé l’âge. Je crois qu’elle lui a montré comment. Elle m’a bien montré à moi.

-Vous avez fricoté avec elle ?

- Non ! Elle m’a secoué parce que je me foutais d’elle devant les autres. Pas avec les autres, vous comprenez ? On avait nos petits secrets. Omar lui offrait des fleurs. Elle revenait avec des bouquets qui me fichaient le tournis. Vous connaissez le sketch de Dany Kaye ? J’éternuais chaque fois que j’aurais pu me montrer à la hauteur.

- Vous jalousiez Omar.

- Non ! On travaillait ensemble sur le même projet.

- Vous ? Ça paraît improbable. Je ne veux pas dire que vous ne pouviez pas vous hisser à la hauteur d’un scientifique, mais tout de même !

- Chacier avait bousillé sa Terrot dans une côte. Un tricycle. Omar s’était proposé pour refaire le cylindre. À ses heures perdues, et il en avait beaucoup quand il ne les perdait pas avec Constance. On a travaillé sous la surveillance sceptique du garde-chasse qui n’en crut pas ses yeux quand elle est partie au premier.

- Vous appréciiez cette intimité.

- Avec Omar ! Il n’y avait pas d’intimité. Il s’appliquait à resurfacer la chemise comme s’il caressait le corps de ma soeur.

- Constance n’a jamais été votre soeur.

- On était du même âge. On vivait sous le même toit et le comte m’appelait son fils, alors. Moi, j’agissais comme si elle avait été ma soeur et Omar en tenait compte, croyez-moi. Chacier lui demandait ce qu’il allait faire de la Terrot une fois remise en marche. On riait tous les deux, Chacier et moi, parce qu’on savait que Constance ne contiendrait pas dans le porte-bagage. Même le moteur aurait foiré en première. C’est du passé tout ça.

- On n’oublie rien, dit Kol Panglas qui avait oublié l’essentiel.

Il consulta son oignon.

- Qand nous attend, dit-il en se levant.

Il se déplaça vers l’étroit vestibule où Frank avait accroché son chapeau à un clou. Un Stetson. Il y a des clous pleins les murs. Qu’est-ce qu’il accroche, à part les chapeaux des rares visiteurs qu’il est en mesure de ne pas effrayer ? Le perroquet devrait parler, à son âge. Or, il ne parle pas. Du moins pas en présence d’un étranger. Je finirai par tout savoir de ce freluquet qui se prend pour un flic. Et rien sur moi. Toujours rien alors que lui sait encore tout de ce qu’il a été. La mort a peut-être favorisé d’autres réminiscences encore plus profondément ancrées dans ce moi qui persiste par exercice de la parole donnée aux autres.

- Vous partez ? dit Frank sans quitter le divan.

- Vous venez avec moi. Vous devez savoir.

- Savoir quoi, nom de Dieu ! s’écria Frank en se propulsant dans le vestibule.

Kol Panglas était déjà dans l’escalier, le descendant en sifflotant. Le perroquet se plaignit de l’odeur de cigare. Frank vaporisa rapidement quelques atomes de senteurs boisées et se précipita dans l’escalier que l’autre continuait de descendre d’un pas alerte. La chatte referma la porte en minaudant.

 

*

 

- Vous êtes venu seul ? piailla Qand à travers l’hygiaphone.

Il se tordait le cou pour regarder dans le couloir, ses yeux luttant contre la nausée et les angles morts. Frank glissa l’autorisation spéciale dans le lecteur et attendit que la porte s’ouvrît. Ce que pensait Qand ne l’intéressait pas. Il était venu pour lui poser des questions.

- D’habitude, dit Qand, on ne vient jamais seul. Le règlement prévoit le conjugo...

Un déclic amorti par une pression pneumatique annonça l’ouverture du sas de sécurité. Aussitôt les donnés envahirent le cerveau de Frank qui failli perdre conscience. Il ne supportait pas ces protocoles. Il devait y avoir une incompatibilité entre leur substance métallique et les acides. Qand le surveillait à travers une vitre blindée.

- On vous gâte, dit-il. C’est un honneur de pouvoir entrer ici sans chaperon expérimenté en matière d’investigation de la personnalité. Votre formation ne vous permet pas d’accéder à ces connaissances pyramidales. Nous allons essayer... enfin... je vais essayer de vous empêcher de ne pas comprendre.

Frank lui envoya quelque chose qui tenait à la fois du sourire et de la grimace. Il avait l’air de souffrir.

- C’est le degré de connaissance, plaisanta Qand dont les épaules sautillaient joyeusement.

Frank revenait lentement à lui. Il se sentait lourd et fragilisé, comme s’ils l’avaient rempli de substance verte et que sa propre chimie ne pouvait plus s’exprimer à travers l’immensité de ses réseaux nerveux et musculaires.

- Si vous voulez, dit Qand en aidant la porte à coulisser dans ce qui semblait avoir perdu toute réalité gravitationnelle, je peux vous injecter un euphorisant. Mais je ne suis pas sûr de l’innocuité du mélange.

Il riait en poussant Frank hors de la zone de sécurité.

- Je sais même plus ce que je suis venu faire ici, continua Frank sur le même ton.

En réalité, il ne se portait pas aussi bien qu’il tentait de le paraître. Il se sentait toujours un peu ridicule de se laisser surprendre en flagrant délit de combat contre les analyses qui le redéfinissaient avec une précision toujours plus grande. Cette réduction de la marge d’erreur commençait à l’inquiéter, au point qu’il lui arrivait de ne plus savoir en effet dans quelle action il était en train d’exister pour le compte du système ou de quoi que ce fût qui eût un sens social et presque salvateur. Qand filait devant lui en lui parlant du savoir minimum. D’après lui, il y avait des endroits de l’univers où l’on ne pouvait pas raisonnablement exister sans un minimum de connaissances scientifiques et techniques. Ces lieux secrets de l’existence, qu’on découvrait au hasard des errances professionnelles, pouvaient très bien être de création divine.

- Dieu ne serait que le créateur de ces espaces. Nous serions les auteurs de tout le reste et ainsi s’expliquerait l’idée d’infini qui deviendrait autre chose qu’une idée.

- Autre chose ?

- Matière. Nous sommes condamnés à trouver la matière. Nous savons déjà réduire à la matière. Contemplez cette technologie qui a toujours été pensable, même du temps des cavernes. Seuls les termes ont changé, Frank, vous comprenez ? Les termes, les mots, nos langues vernaculaires et véhiculaires, ce sens de la communauté qui nous a valu l’Histoire et ses propositions explicatives. L’herma et le phrodite enfin portés au rouge !

Frank tirait la langue. Il lui semblait perdre du terrain sur Qand qui se rapetissait. Le couloir était interminable ou bien il n’en percevait maintenant que l’inachèvement, le provisoire, l’exemplarité.

- Platon, Jung, continuait Qand. La fusion moléculaire de la science et de la beauté. Seule une poignée d’hommes formés dans le cercle restreint de la connaissance a su reconnaître la beauté véritable. Et non pas celle des poètes et autres prophètes de malheur. La beauté du résultat tangible basée sur l’efficacité probable.

Je ne suis pas venu philosopher, pensa Frank. Je suis venu enquêter pour savoir... non. Pour informer. Je ne suis pas un savant. Je suis un informateur. Nuance !

- Nous avons toujours eu une idée croissante de la science, disait Qand au bout du couloir. Par contre, nous nous sommes laissés bernés par les poètes. Mahomet a raison : qu’on leur coupe la langue. Il y a beaucoup de vérités premières dans ce sacré livre. On se demande comment les musulmans ont pu sombrer dans le chaos. Ils possédaient la sagesse primordiale et ils se sont perdus dans l’énormité de la tâche à accomplir. Nous nous sommes inspirés du Coran, Frank. C’est inouï. Nous ! Eux et moi !

Il exultait. Frank n’était plus très sûr de percevoir toute la réalité qu’il lui était donné de traverser sans se poser de questions.

- Bien sûr, dit Qand, nous avons remis Dieu à sa place, comme je vous l’ai expliqué. Nous possédons tout le reste. À lui le fini et à nous l’infini. Nous avons expurgé le Nouveau Testament de tout ce qui ne lui appartient pas. Malheur aux riches ! Jamais un prophète n’a prononcé une pareille idiotie. Mahomet était riche et commerçant. Nous ne connaissons plus d’homme de cette envergure. Jésus n’était pas un homme, vous comprenez ?

Frank le perdit de vue. Ça devait arriver, Ça arrive toujours. Je ne devrais pas changer d’endroit si souvent. Je devrais m’en tenir à plus de circonspection. Qui suis-je ? Qand continuait de parler, mais sa version des faits était trop étrangère à la vie et à ses modes tels que Frank les savait exister. Il s’appuya sur un bras et accepta l’aumône d’un liquide qui mouilla ses pieds, triste et tiède comme l’urine de son enfance. Debout devant le père, urinant par défi à travers la culotte, la mère se tenait à une distance respectable. Elle n’eût pas existé sans cette distance. - Tu as oublié pourquoi je te punis ! Il est incroyablement dingue, ce gosse ! Il a oublié à quoi servent les coups ! Explique-lui, toi. Je n’en peux plus. Laissez-moi !

- C’est bon, non ? dit la voix de Qand. Quand j’étais petit...

Le bras coulissait dans la main, métallique et traversé de pulsions électriques qui annonçaient la lumière.

- Nous y sommes, dit la voix de Qand. Débarrassez-vous de ça.

On lui arrachait quelque chose, mais il n’y tenait plus. J’y tenais il n’y a pas une seconde. Les lignes verticales commencèrent à redéfinir les choses. Il se sentait mutilé, ne croyant pas à la promesse d’un recouvrement partiel du pouvoir de polarisation qui était, avec son révolver, une arme indispensable à l’exercice de sa profession.

- Profession de foi, profession de foi ! répéta Qand qui s’asseyait pour manipuler les données d’une console.

Frank vit Agnès Bégnard à travers une vitre. Elle était couchée sur un brancard, traversée de fils qui couraient sur elle et s’élevaient en masses vibrantes vers un plafond qu’il supposa composé de connexions avec le système. Elle le regardait sans doute depuis qu’il était entré. Elle le regardait. Le suppliait-elle ? Il observa ce visage travaillé par la peur. Elle ne semblñait pas souffrir d’autre chose. On n’appliquait pas la douleur aux témoins dans ce système judiciaire. On pénétrait dans les cerveaux avec une peur inexplicable. Il ne restait plus au réquisiteur qu’à proposer une explication en échange d’un renseignement digne de foi. Frank ne regardait pas dans les yeux qui cherchaient à communiquer avec son propre cerveau.

- Ella va vous convaincre, murmura Qand sans quitter l’écran des yeux. Coriace, la veuve. Mais on à le temps. L’agent S. court toujours et les informations s’accumulent dans notre corbillon.

Frank ne parvenait pas à détacher son regard du corps qui paraissait pourtant tranquille.

- Ne vous laissez pas faire, dit Qand. Où en êtes-vous avec votre perception des distances ?

- Ça va mieux, dit Frank. Je peux mesurer ce qui me sépare d’elle.

- Bien, dit Qand. Vous êtes en progrès. On continue ?

Injection de la douleur nécessaire à la totale compréhension de la situation. Frank se tordit sans pouvoir crier.

- Perception des couleurs et des volumes ?

Elle devenait atrocement réelle. Sa tête s’était immobilisée, le menton sur l’épaule tranquille. Il parcourut le corps de calculs dont il ne comprenait pas le prétexte.

- Elle vous appartiendra quand vous aurez atteint ce minimum de connaissances des lieux dont je vous ai parlé théoriquement, Frank. Vous sentez-vous en mesure de traverser ce miroir, Frank ?

- On ne peut rien traverser, bredouilla Frank. Je dois trouver la porte.

- Bien, Frank ! C’est bien.

Ce n’était pas un reflet, mais une transparence. Il ne se voyait pas, il la voyait et savait qui elle était. Il le savait obscurément, mais nettement. Elle lui parlait, sans doute aussi lentement que le lui permettait les secousses de la terreur qui lui était infligée de l’intérieur, et il voyait les lèvres former les syllabes d’un appel ou d’un avertissement, peut-être d’une recommandation que les yeux, à peine saisis dans leur parallélisme criant, communiquaient aux filaments verticaux qui croisaient les objets pour former une approximation du Réel.

- Vous avez raison de collaborer, Frank, dit Qand. Il m’arrive de lutter pendant des heures contre la mauvaise volonté ou la panique. Je vous prie de croire que c’est un véritable calvaire pour ma famille.

Il se pencha sur le clavier.

- Vous comprenez, Frank ? Injectez tout le reste.

- Ça va aller, dit Frank.

- Vous la voyez, elle, et pourtant tout le reste n’est pas encore visible. Vous avez raison de vous concentrer sur elle. Vous comprenez ce qu’elle vous dit ?

- Je ne lis pas sur les lèvres.

- Formation incomplète. Notez, Sally. Il ne lit pas sur les lèvres. Vérifiez sa fiche de présence. Et voyez s’il s’est nourri ce matin. Il aurait dû venir avec Kol. Renseignez-vous. Kol est toujours à l’heure. Il y a anguille sous roche.

C’était le bras de Sally. Il était métallique. Elle leur appartient alors que nous sommes encore insaisissables autrement que par des moyens violents et donc illégaux. La voix de Qand parcourut la pluie de fibres qui dinguaient au plafond et descendaient dans la même transe vers l’endroit qu’il occupait partiellement, la vitre ayant pris une importance démesurée depuis qu’il avait compris qu’elle voulait le regarder dans les yeux.

- Elle nous a eu pendant des heures, Frank, dit Qand qui pianotait frénétiquement. Des heures perdues à utiliser des moyens légaux. Nous l’avons finalement soumise à un traitement par la peur.

- Elle ne sait pas où est l’agent S. ni ce qu’elle a fricoté, balbutia Frank.

Ce n’était pas lui qui parlait. Il agissait en médium, pas plus. Qand comprenait-il qu’à un moment donné de cette recherche, on devenait la voix de l’autre ?

- Je comprends, dit Qand, que vous n’êtes pas en mesure de continuer avec nous. Sally !

Frank rencontra de nouveau ce métal. Il suivit une tangente propice à des propagations aléatoires. Sally se positionna à l’angle du bureau occupé par un Qand qui s’acharnait en faveur de Frank, celui-ci en était persuadé.

- Pas de nouvelles de monsieur Kol Panglas, dit-elle.

- Il l’a descendu. Qu’a donné l’interrogatoire du taxi ?

- Un déplorable incident...

- Ça va ! Ça va !

Qand s’impatientait. Il se mit à pianoter tout en récitant un chapelet de paramètres qui tardaient à s’immiscer dans le champ opératoire. Frank ne voyait plus Agnès parce qu’il ne voulait plus la regarder. Alors j’entendis, mec. J’entendis sa voix. Elle me parlait à travers une épaisseur destinée à la réduire au silence. Incroyable, mec !

- Frank, dit Qand qui interrompait brusquement ses recherches, nous avons perdu Kol Panglas en chemin. La procédure est stricte. Vous ne pouvez pas aller plus loin sans un chaperon agréé par la Hiérarchie. Vous avez tenté de pénétrer dans ces lieux. Mesurez-vous la gravité des faits qui vont vous être reprochés si Kol Panglas est mort comme je le pense ?

- Je la mesure, Alice. Je mesure mon inconséquence, Alice.

Frank n’avait pas pu dire ça ! Il se tourna vers la vitre. Agnès souriait.

- Frank, dit Qand maintenant plus proche, je vais vous faire une faveur.

Technique du chaud et du froid, pensa Frank. Il veut me mystifier. Agnès forma plusieurs mots, lèvres lentes et précises.

- Vous pouvez l’interroger, dit Qand, en attendant que les nouvelles tombent. Vous en savez plus que moi sur le sujet.

- Kol Panglas est descendu du taxi pour aller acheter un Havanne, dit la voix de Frank. Il était à l’intérieur quand j’ai aperçu l’agent S. qui attendait l’S comme si rien ne s’était passé.

- Que s’était-il passé, Frank ? Janver vous en a-t-il parlé ? Je veux dire : dans le cadre strict de l’enquête qui vous a été confiée.

- J’ai sauté sur le trottoir. Le chauffeur m’a interpellé, croyant que j’avais l’intention de le blouser d’une course. Je ne sais pas si Kol Panglas a reçu les signaux de l’anomalie qui contrecarrait ses projets. Je ne saurais le dire.

- Il les a reçus. Continuez.

- L’agent S. m’a alors reconnu et elle s’est enfuie dans une impasse.

- Bon, l’impasse, Frank. Très bon. Pas d’issue. Elle entre dans n’importe quel édifice.

- Non. Elle m’a fait face et m’a demandé si je voulais voir Omar Lobster.

- Nous y voilà ! Continuez, Frank. Agnès vous entend. Vous la sauvez de l’impunité. On est toujours heureux de finir pour la bonne raison, pas vrai, Agnès ?

Frank était rouge de confusion. Il parlait parce qu’on le lui demandait. Il n’était pas venu pour sauver Agnès.

- C’était de l’humour, Frank. Et donc elle vous a parlé ?

- Pas longtemps. Elle me menaçait avec un révolver, mais je savais que le baron l’avait laissée sur le carreau sans munitions.

- Tous des pagnottes ! grogna-t-elle. T’as des munitions pour moi ?

Je lui montrais mon P32 et deux chargeurs de réserve.

- Ben mon salaud, dit-elle, ils te gâtent.

Elle fit tournoyer son vieux Français et le rengaina quelque part sous sa chemise. Elle sentait l’égout. Elle avait perdu une chaussure.

- J’en sais pas plus, dis-je en rengainant moi aussi, ce qui l’a fait sourire.

- Tu m’en veux pas, alors ? fit-elle.

Elle se méfiait, des fois que je serais en train de ruser. Elle me regardait comme si elle avait déjà estimé que je n’en avais plus pour longtemps à l’emmerder. Omar Lobster voulait me voir, me dit-elle.

- Qu’est-ce qu’il me veut ? dis-je, ne cessant pas de mesurer les possibilités de la neutraliser pour la livrer pieds et poings liés...

- Bien, Frank !

- Il te veut, c’est tout ce que je sais, mon coco. Tiens-toi bien, hein ?

C’est une agente initiale, vous comprenez ? On ne sait jamais. Ils sont encore humains, ça, je sais. Mais leur équipement de défense...

- Ça va, Frank. On sait ce que c’est, un agent initial. Vous avez vu Omar Lobster ?

- Je vais le voir si vous arrêtez de m’interroger. On a passé l’heure du rendez-vous. Il a dû filer.

- Vous ne pouviez pas le dire plus tôt !

Qand gicla. Frank resta avec l’agent S. sur le trottoir de l’impasse.

- Ça te fait plaisir de le voir ? demanda-t-elle.

- On se croise quelquefois dans le service, dit Frank. Je ne vais plus au château depuis que...

- Il n’y va plus. Il n’ira pas non plus au service. Il a d’autres projets.

- Ils ont essayé de le blouser ?

- Les vaches ! Les crevures ! Les enc...

Frank la suivit à l’intérieur d’un immeuble qu’elle semblait connaître.

- Si tu vois Agnès, dit-elle, tu lui transmettras mes excuses. Une gentille fille, Agnès. Mais elle ne résistera pas longtemps. Ils l’auront à la première injection.

- Pour dire quoi ?

- Qu’elle ne sait rien. Lucas ne lui faisait pas de confidences sur l’oreiller. Ils ne dormaient pas sur le même, si tu vois ce que je veux dire.

Frank se surprit à se laisser secouer par un petit rire nerveux. La silhouette de l’agent S. ondulait à portée de main.

- Tu m’appelles Amanda si ça te fait plaisir, dit-elle. Mais uniquement si t’en tires quelque chose de positif. Sinon tu peux aller te faire foutre.

- Je te suis, Amanda.

- Tu fais bien, mon chou.

Ils arrivèrent dans une cour encombrée de détritus dingués d’une marquise qui projetait les ombres de ses barlotières et des objets qui lui étaient tombés dessus depuis les étages. Frank passa sous une pluie de poussière qu’Amanda traversa en diagonale. Il s’y prenait mal avec sa manie d’aller droit au but. De l’autre côté, elle lui conseilla de la fermer si on lui demandait quelque chose et en effet, un costaud s’interposa au moment choisi par Frank pour franchir une rigole écoeurante.

- Tu lèves bien le pied, mon zizi, dit la brute. Mais personne t’as autorisé à aller si loin.

- Laisse tomber, Frank, dit Amanda sans s’arrêter.

- Je m’appelle pas Frank, dit la brute.

Il était endimanché. On était dimanche. Il n’allait pas à la messe, mais il n’avait pas perdu les bonnes vieilles habitudes que lui avaient inculquées des ascendants pas faciles question tradition et amour de la patrie. Il portait une cuirasse d’acier équipée d’une quantité de viseurs numériques. Il jouait encore au cow-boy.

- Tu devrais avoir honte à ton âge, dit Amanda. Moi, je ne joue plus. Et lui non plus.

La brute recula d’un pas.

- Je pouvais pas savoir, dit-elle en se donnant les moyens d’un sourire. Il est avec toi ? C’est que j’la connais point, c’te petite gueule-là !

- Vise un peu son instrument, gloussa Amanda. C’est pas du toc.

Frank montrait son P32. Il comprit que la brute voulait le voir pisser dans la rigole comme tout le monde avant de passer. Frank faillit tirer. Amanda s’interposa et offrit à la brute une caresse rapide qui lui coupa les jambes.

- On continue, dit-elle en filant. Range ça.

Le type avait des orgasmes précoces ou quelque chose dans le genre. Les explications d’Amanda se perdirent dans les sonorités des égouts du Troisième homme.

- Pas vu, dit Amanda. Mais j’aime bien la gueule de Joseph Cotten. Pas toi ?

Ils étaient de nouveau dans la rue.

- Ce qu’il faut pas faire pour raccourcir ! soupira-t-elle en hélant un taxi.

Elle ouvrit la portière et le poussa à l’intérieur.

- Sinon on ne comprend plus rien. Filez, vous ! On vous dira.

Il sentit à quel point elle était la première propriétaire de son corps. Il l’enviait, se reprochant d’envier une femme. Le taxi pila en pleine campagne.

- Pleine, dit Amanda. N’exagérons rien.

On voyait encore la ville au-dessus des arbres poussifs.

- Plus loin, dit-elle, il en pousse des géants. Tu verras ça.

Pourquoi le verrait-il ? Il la suivait toujours, se demandant s’il ne finirait pas par descendre quelqu’un, elle peut-être si elle lui en laissait le temps. Les agents initiaux...

- Je sais, je sais, s’impatienta Qand. Toujours pas de nouvelles de Kol, Sally ?

- Rien, monsieur Qand.

- Elle refuse de m’appeler Alice. Enfin... elle n’ose pas, vous comprenez ? Un nom de femme. Vous pourriez, vous, Frank ?

- Je pourrais...?

- M’appeler par un nom de femme ? Continuez plutôt.

- On arrive, dit Amanda. Ça te plaît, la campagne ? Momo adore ça.

- Momo, c’est Omar, précise Qand. Continuez. Sally, vous me tenez au courant sans délai. Elle hésite quelquefois et je perds de précieuses secondes.

Frank vit une maison comme n’en connaissait que son enfance malheureuse.

- Ça t’en fiche un coup, hein ?

Il dut accepter son bras. Pas métallique, celui-là. Tout à l’heure, le bras de Sally sera en métal. J’ai souvent besoin de ce métal. Fusion froide de l’oeuvre au noir.

- C’est bien là, dit Amanda qui le traînait. Momo a pensé que ça te ferait plaisir.

- Ça me fait pas plaisir. Je veux pas y aller.

- Ça t’en rappelle, des choses ! J’aimerais pas être à ta place. Momo sait ce qu’il veut.

- Momo est un méchant garçon !

- Et toi un petit menteur !

J’ai toujours menti. À un moment donné de mon existence, je n’agissais que dans le mensonge. Rien n’était vrai. J’ai conçu une irréalité à laquelle j’ai demandé aux autres de croire.

- Et ils n’y ont pas cru, c’est joué d’avance. Mais à ton âge, on ne peut pas tout savoir. Tu sais maintenant ce que c’est, une leçon. Et tu ne l’oublieras pas.

- Ah ! Ah ! Ah ! exulta Qand. On s’y croirait !

Omar était debout sur le perron de la maison, les bras croisés comme quand on attend quelqu’un de pied ferme.

- Il est armé ? demanda-t-il de sa voix forte.

- Mais pas dangereux, fit Amanda.

Frank se retrouva aux pieds de l’Araboaméricain.

- Vous voulez me voir ? dit-il en levant des yeux mouillés de larmes encore brûlantes.

- C’est l’émotion, dit Amanda avec un petit spasme. On peut comprendre. Pauvre gosse !

- On comprendra plus tard, fit Omar. Entre !

Frank reconnut le moindre détail. En le forçant à ces lieux imaginaires, Omar savait ce qu’il limitait dans l’esprit de Frank. Il balança une bûche dans la cheminée qui s’embrasa, et son ombre se répandit comme une coulée de lave. Frank était assis sur la chaise aux pattes raccourcies, les genoux à la merci du feu qui l’éblouissait.

- Je n’ai pas de mauvaises intentions, dit-il. Kol Panglas a dû les avertir que quelque chose a changé dans les plans. Je les connais.

- Certes beaucoup mieux que moi, admit Omar Lobster. Vous avez vu le corps ? Je suis en fuite et ne peux lui rendre ce dernier hommage : ma dernière vision de lui. Je le considérais un peu comme mon père. Que savez-vous de cette nuit ?

- Ce qu’Anaïs K. a bien voulu raconter aux narrataires. Pas plus. J’écoutais. Il faut me comprendre. Tout ça me tombe dessus à un moment difficile de mon existence. Ils ont diagnostiqué une tendance à la folie circulaire. L’herma et le phrodite ne correspondent à rien dans mon mental. Je leur ai expliqué...

- Parlez-moi de son corps, sa mort tranquille maintenant.

- Je ne l’ai pas vu. J’étais venu pour les engueuler. Le baron m’a imposé un de ses robots qu’il appelait mon cousin. Il y avait aussi un vieil oncle dont je n’ai pas saisi l’utilité. Le baron ne s’encombre jamais de choses inutiles. C’est un calculateur froid. J’aimerais lui ressembler. Je m’y efforce en vain.

- Kronprinz vous a parlé ? Il m’avait promis...

- Kronprinz voulait lire dans mes planètes et Kol Panglas lui a dit que c’était de la foutaise. Je n’en sais pas plus.

Omar Lobster consentit à s’asseoir. Il croisa ses longues jambes dans un fauteuil dont Amanda occupait déjà un accoudoir. Ils formaient un couple.

- Vous en êtes sûr ? dit Qand.

- Constance sera furieuse...

- Et destructrice, je la connais. Continuez.

- Toujours rien, monsieur Qand. Je continue.

- Allez-y, Frank. La suite !

Frank ignorait pourquoi Omar l’avait fait venir. La maison de l’enfance, c’était le décor d’une mise en scène prévue pour contraindre le cerveau de Frank à penser ce qu’Omar Lobster voulait qu’il pensât. Amanda rayonnait, prise entre les lueurs du feu et l’ombre impénétrable qui coupait Omar Lobster en deux êtres contradictoires dont l’un, c’était sûr, voulait agir sur ses neurones. Omar possédait ces moyens physiques de changer l’aspect des choses comme il avait déjà changé la mort en existence post-mortem. Frank n’éprouvait plus aucune peur de sombrer dans l’enfance au lieu d’y revenir en conquérant de l’âge adulte. Il se sentait presque serein, ayant conquis sur le moment mis à mal par l’exquise et dangereuse Amanda les ressources d’une joie probable face à l’évidence du Réel. Elle lui souriait comme si elle avait oublié qu’elle avait envisagé de le tuer s’il s’avisait de montrer le bout de son nez aux pétoires sophistiquées qui la protégeaient du mal. Elle ne pouvait pas cacher ces surfaces sensibles à la caresse. Frank n’en savait pas vraiment plus, n’ayant connaissance de ces sensations que par ouï-dire. Il fantasmait sans se reprocher de donner trop au minable qu’il était et pas assez à l’enfant qui avait désiré conquérir la femme en lui.

- Vous verrez Agnès, dit Omar presque inaudible tandis qu’Amanda devenait discrète et transparente. Ils vous imposeront le spectacle de son silence, vous forçant à retrouver dans ses yeux le sens que sa bouche ne pourra pas vous donner. Ce sont des spécialistes de l’inquisition. Vous leur transmettrez ce message de ma part...

- Il ne veut pas d’argent, dit Qand. Et je sais que ce n’est pas un homme de pouvoir. Frank en sait beaucoup plus qu’il ne le dit. Allez jeter un oeil sur cette baraque. On ne sait jamais. Ne vous occupez pas des traces d’ADN.

Il parlait au téléphone, hachant le débit d’une parole qui ne parvenait pas à recouvrir la moindre parcelle de réalité. Frank avait collé son gros nez contre la vitre derrière laquelle Agnès s’évertuait à parler alors qu’elle savait pertinemment qu’il ne pouvait pas l’entendre. Il devait avoir fermé les yeux. Qand s’inclinait, s’étirait, se contorsionnait, se pliait à l’équerre, sans obtenir que l’explication hypothétique des reflets dont Frank maîtrisait les effets d’angles et de raccourcis.

- Des nouvelles de Kol, Sally ?

- Pas la moindre, monsieur Qand. On multiplie les recherches.

Tous des salauds. Ils disparaissent pour me laisser seul dans mon projet. Pas un ne m’a appuyé. On est tout seul. Je n’ai jamais appuyé la thèse de personne. Et je ne le ferai jamais. Je suis un salaud parce que ce sont des salauds et ce sont des salauds parce que je suis un salaud. Le serpent se mord la queue, il finit par se la mordre, au début, il n’était question que de sa morsure.

- Ça va, Frank ? Midi approche. Une petite faim ? Rien qui vous donne le goût de vivre ? Une pensée pour celle que vous avez aimée et qui en a aimé un autre À VOTRE PLACE ?

- Je n’avais pas froid, dit Frank. Ils avaient eu cette attention : allumer un feu de cheminée. Je crois aussi que j’ai trop mangé. Je vais vomir.

- Utilisez le sac prévu à cet effet. On arrive.

Agnès flottait dans ce qui pouvait être un ciel tranquille au cours d’un voyage tranquillisant. Il n’avait toujours pas regardé les yeux et subissait leur influence oblique. Qand traversa une paroi impossible de traverser quoi que ce soit sans passer pour un fou et se pencha sur lui pour examiner la rétine. L’oeil était anesthésié. Il pouvait le toucher sans provoquer une crispation de tout le complexe musculaire derrière lequel se cachait le vrai visage de son patient. Frank sentait l’haleine chaude et neutre. Usage pertinent d’un neutralisant de fétidités dyspeptiques. Il ne voit que le fond de mon oeil réduit à une tapisserie organique en parfait état de conservation malgré la décomposition lente qui me définit maintenant jusqu’à ce qu’ils décident de m’envoyer ad patres. Qand éclata de rire.

- On ne vous en veut pas à ce point, Frank ! Un peu de patience. Kol ne va pas tarder.

Le visage serein de Sally ne disait pas le contraire.

 

*

 

La Crevault de K. K. Kronprinz filait à vive allure sur la nationale Res 10 en direction du centre urbain. L’astrologue suait à grosses gouttes, épongeant de temps en temps son vaste front cuivré que Frank observait dans le rétroviseur.

- Vous conduisez trop vite, haletait K. K. Kronprinz. Ils ne s’apercevront de rien avant l’aube. Vous allez nous faire remarquer. Tous les gendarmes ne dorment pas la nuit avec Mickey sous l’oreiller. Ralentissez, je vous en prie. D’ailleurs, je suis malade.

Frank surveillait les platanes et les croisements. Des calvaires se succédaient, sinistres et noirs. Les phares arrachaient à la nuit des façades obliques qui bornaient la trajectoire de la Crevault sur un parcours que Frank connaissait de longue date. Ils traversèrent des places désertes au ralenti imposé par le mauvais état de l’échappement.

- Pas un chat, dit Frank. Ils savent où nous allons. La voie est libre.

- Que va-t-il nous arriver ? gémit K. K. Kronprinz en secouant son mouchoir dans l’air surchauffé de la Crevault.

Il agissait sous les ordres de Rog Russel. L’évasion de Frank ne lui avait coûté aucun effort. Frank s’était chargé de toutes les effractions avec une dextérité et un flegme qui avaient impressionné l’astronome. Pas une serrure n’avait résisté à cette science de la fuite en douce. Frank adora tout de suite l’idée de partir en cavale. Il était confiné dans une cellule depuis des jours. Apparu dans la lucarne qui servait d’habitude à Qand qui se livrait à ses observations sans répondre aux questions bruyantes dont le harcelait son prisonnier (il disait : mon patient), la grosse tête de Carnaval de K. K. Kronprinz avait expliqué en vitesse que le silence devenait d’or et qu’il avait la clé. Frank s’était méfié. Ce Nègre fantasque ne lui inspirait qu’un mépris lancinant, quelque chose comme une douleur dont il ne pouvait pas situer l’origine ni mesurer la croissance. La porte s’était ouverte et l’imposante carcasse de K. K. Kronprinz s’était avancée avec les instruments de la cavale, une autre clé numérisée dans la puce d’une carte et un pied-de-biche qui devait suffire à forcer les passages non sécurisés. L’astronome soufflait comme un ruminant, expliquant rapidement les objectifs poursuivis par Rog Russel qui oeuvrait en faveur de son ami et élève Omar Lobster. Frank luttait contre le vertige que ces informations inattendues injectaient dans son cerveau épuisé par plusieurs jours d’interrogatoire et de traitements médicamenteux. K. K. Kronprinz lui remit le P32 et les deux chargeurs que Qand lui avait subtilisés pendant son sommeil artificiel. Une fois dehors, Frank fut saisi de panique en voyant la Crevault.

- Cette chiotte est notre perte ! s’écria-t-il.

K. K. Kronprinz posa sa vaste main moite sur sa bouche, l’intimant à se taire tant qu’une distance appréciable ne les mettrait à l’abri. Il avait lui-même déconnecté tout le système de sécurité du Centre. Cela parut louche à Frank qui vérifia le contenu des chargeurs.

- Tout va bien, dit-il. Je prends le volant.

K. K. Kronprinz eut à peine le temps d’enfourner sa carcasse sur le siège arrière de la Crevault qui leva le nez comme un canasson de cartoon surpris par le sergent Garcia. Ils passèrent le portail d’entrée sans inquiéter ni déranger la sentinelle et Frank commença à douter. Le Nègre haletait derrière lui. Il sentait ce souffle chaud et humide comme un vent du désert. Il tenait le volant de la main gauche et le manche des vitesses trahissait le contact du P32 dont il avait ôté le cran de sécurité. Si le coup partait, la radio était bousillée et K. K. Kronprinz, qui était amateur de musique, lui défoncerait le crâne avec ses dents de cheval. Passé le dernier réverbère, Frank se sentit soulagé. Il alluma les phares et ralentit nettement, éprouvant maintenant le besoin de respirer un air tranquille et si possible frais. La nuit les enveloppa. K. K. Kronprinz s’inquiétait parce que les lumières du Centre persistaient à l’horizon. Frank, qui connaissait la route, ne lui dit pas que ces lumières sinistres étaient visibles même du centre urbain parce que le centre était construit sur une colline et que la ville pataugeait dans une cuvette.

- Plus vite ! dit K. K. Kronprinz.

Frank renonça à un arrêt hygiénique. Il accéléra d’abord progressivement, surveillant la montée en régime du Crevault qui cognait pour prévenir, puis la vitesse lui sembla adéquate et il s’en tint strictement à ces approches d’ombres et d’éclaboussures qui glissaient sur les flancs de la Crevault comme si elles ne pouvaient avoir aucune emprise.

- Vous conduisez trop vite, haleta K. K. Kronprinz. Ils ne s’apercevront de rien avant l’aube. Vous allez nous faire remarquer. Tous les gendarmes ne dorment pas la nuit avec Mickey sous l’oreiller. Ralentissez, je vous en prie. D’ailleurs, je suis malade.

Frank ne broncha pas. La nuit continuait de leur filer entre les doigts, rapide et légère comme un mauvais rêve.

- Vous vous arrêterez au prochain croisement, gémit K. K. Kronprinz.

- Non ! dit Frank.

En même temps, il vit le corps de l’agent S. qui levait les bras près d’un piquet bornant le croisement en question. Il freina dans un grand bruit d’arrachement pneumatique.

- Vous êtes fou ! hurla K. K. Kronprinz.

Ça, Frank le savait. Qand l’en avait convaincu.

- Si vous n’êtes pas fou, lui avait-il seriné pendant des jours, qu’est-ce que vous êtes, hein ?

Incapable de répondre sensément à cette question absurde, Frank avait choisi de se taire et de mordre son oreiller en pensant aux souffrances inexplicables d’Agnès Bégnard dont le spectre nu et couché le hantait toutes les nuits, si c’étaient des nuits, ces périodes de sommeil qui pouvaient aussi bien durer une fraction de seconde. Cette mémoire impossible à mesurer commença à le miner dès la première seconde de conscience.

- Il ne veut pas répondre à la question. 30 cc, Sally.

- Oui, monsieur.

- C’est-y qu’t’es un vrai barjot complètement camé, hé Frank !

Amanda s’engouffra dans la Crevault avec son sac à dos dans les bras. K. K. Kronprinz dut se pousser de l’autre côté de l’accoudoir, sa chair envahissant la portière. Le sac à dos se posa sur sa cuisse. Il sentit le poids des armes qu’il contenait.

- Des pétards, expliqua Amanda. On va faire sauter quelque chose, je sais pas quoi. Vous savez vous, mon gros ?

K. K. Kronprinz secoua la tête qui rebondissait contre la vitre.

- Il n’était pas question de ça ! couina Frank emporté par l’accélération que la Crevault acceptait enfin de satisfaire par un vrombissement de formule 1.

- On sait jamais de quoi il est question, fit Amanda à travers son masque de protection.

- C’est quoi, ce masque ? s’inquiéta K. K. Kronprinz qui n’était pas un homme d’action.

- Je descends à la prochaine, mon chou. Tu ralentis d’abord.

Frank grinça des dents, comme s’il était en train de mâcher un rire nerveux qui arrivait en droite ligne des centres indécodables de son cerveau.

- Le masque, c’est pour la frime, dit Amanda pour le rassurer.

- C’est Mickey, dit K. K. Kronprinz avec un sourire enfantin.

- T’est qui, toi, mon balaise ? Je t’ai déjà vu quelque part. Tu chantes ?

- Ça m’arrive, soupira l’astronome qui parut enchanté par cette reconnaissance.

- Faudra écouter, dit négligemment Amanda.

K. K. Kronprinz écrasa le dossier devant lui pour atteindre les disques qui rutilaient dans une lumière bleue. Il vit le P32 en appui sur le manche des vitesses et la main de Frank qui s’accrochait à cet acier intranquille. La sienne continua d’avancer dans l’ombre bleue, finissant par agiter ses gros doigts dans les reflets d’or de la collection qui se limitait, comprit Frank, à sa propre production.

- C’est plus qu’un hobby, dit la main noire en retirant un disque.

- Ah ! Ouais ? fit Amanda derrière son masque.

Le disque trouva la fente invisible, sous le regard attentif et précis du révolver qui tremblait tandis que Frank commençait à fredonner un autre air plus connu, puis la voix envoûtante de K. K. Kronprinz, ou de celui qui chantait à sa place, envahit l’habitacle comme une messe. Amanda, visiblement, se laissait séduire. Frank résistait.

- Si je n’étais pas un savant, dit K. K. Kronprinz, voilà ce que je ferais.

- Et si vous étiez chanteur, vous ne feriez pas savant, riposta Frank que les yeux du Nègre scrutaient comme une cible lointaine.

- Mmmmmm... fit Amanda inaccessible derrière son masque.

Mickey agita ses oreilles.

- Moi, dit Frank, si je n’étais pas flic, je serais quelqu’un.

Amanda éclata de rire, preuve qu’elle n’était pas aussi envoûtée que ça et que K. K. Kronprinz n’était pas si envoûtant que Frank l’avait cru un moment parce qu’il se sentait envoûté, imaginant alors l’effet d’un tel envoûtement sur une femme. Mais Amanda, qui parlait vrai et agissait exactement là où ça faisait mal, n’avait pas acquis cette sensibilité que K. K. Kronprinz avait cultivée pendant toute sa jeunesse pour atteindre un niveau de créativité remarquable, sinon génial. Sa voix accompagnait une musique farcie de réminiscences qui, au lieu de prêter le flanc à la critique, invitaient l’esprit à se plonger, ou peut-être à se replonger, dans cette complexité de racines qui fait le lit quotidien de l’existence.

- Tu t’arrêtes, dit Amanda.

Frank rangea la Crevault sous les arbres noirs d’une aire de repos. Elle fila vers les pissotières et se fit attendre. Elle revint plus lentement, allégée de son sac à dos.

- Pipi, dit-elle. Ça arrive.

Et le sac à dos ? pensa Frank. Pipi mon oeil ! Je ne sais plus où je suis.

K. K. Kronprinz craqua comme une planche au passage d’une brouette. Sa voix s’éteignit dans les cognements du Crevault qui redevenait poussif.

- Quand ça monte pas, ça descend ! grogna Frank.

Et Mickey ? Elle a laissé Mickey dans les chiottes. Le pauvre ! Le beau visage d’Amanda apparaissait maintenant reposé, comme si Mickey avait été chargé de dissimuler une fatigue impossible à expliquer pour des raisons secrètes. Même K. K. Kronprinz était soulagé. Il fredonnait en tambourinant l’accoudoir à proximité de la main d’Amanda qui regardait la nuit en connaisseuse de l’ombre.

- Je te dirais, fit-elle sans lâcher la nuit.

- Et j’écouterai, dit Frank allègrement.

- Tu f’ras bien ! prévint-elle en riant.

K. K. Kronprinz avait lui aussi envie de rire, mais le charme de sa voix n’agissait plus. Il se contenta d’une risette qui gonfla ses dures pommettes. Je ne vivrai pas longtemps si je ne sais pas ce que je vis, pensa Frank.

- Jeudi ! fit Amanda et la Crevault bifurqua sur les chapeaux de roue, on aurait dit un animal traqué hurlant à la mort.

Une rue sans trottoir les avala. Des portes grises se ressemblaient. Frank visionnait les plaques portant les numéros. Il n’avait pas besoin de se souvenir de tous ces détails. Si je continue à me remplir d’objets qui ne signifient rien immédiatement, je vais finir par ne plus avoir de sens, plus d’existence à opposer aux autres, plus rien à dire à mon ombre, rien à laisser en substance. Et la Crevault s’arrêta mollement devant une porte cochère.

- On descend, dit Amanda en claquant la portière sans se soucier du silence.

Frank redoutait ces provocations. Le silence ne m’aime pas si je ne lui ressemble pas. Amanda ouvrit une porte et les intima à passer devant elle. K. K. Kronprinz parut hésiter puis sa lente carcasse d’envoûteur à la noix se glissa dans l’interstice que Frank considéra alors de près comme s’il venait d’assister à l’impossible. Amanda lui souriait. Elle a pitié de moi et je veux croire qu’elle ne dirait pas non si je lui demandais. Au passage, il reluqua les seins dans l’échancrure de la chemise. Elle piaffa en refermant la porte. Qu’est-ce que je me disais, hein ? Il sautilla dans un couloir à peine éclairé par des ampoules faiblardes qui pendaient aux murs, nues comme des insectes en attente. Le dos de K. K. Kronprinz gravissait un escalier, faisant craquer les marches de bois qui exhalait l’encaustique et la moisissure. Au premier, Janver se tortillait comme un ver dans un fruit, la tête émergeant de l’obscurité projetée par un angle de mur. Frank l’embrassa sur les deux joues, se reprochant aussitôt ce geste familier qui arracha un petit cri d’étonnement facile à Amanda qui le dépassa pour pénétrer la première dans l’appartement que Janver désignait comme le point de chute d’une nuit à peine terminée pour les braves. Frank entra le dernier, agité par la perspective d’un repos mérité, mais Omar Lobster lui tordit le poignet :

- Pas d’armes ici ! beugla-t-il.

Frank vit le P32 rejoindre le Français d’Amanda sur une console animée de reflets de miroir. Omar Lobster traversa le tapis et se jeta dans un divan comme une starlette, levant les bras pour les positionner sur le dossier. Il avait l’air de se crucifier pour le plaisir, croisant des jambes longues qui atteignaient une table encombrée de documents et d’appareillages électroniques. Un flacon de substance verte rutilait dans ce désordre. K. K. Kronprinz l’éleva comme un calice et l’approcha d’une ampoule qui descendait du plafond au bout d’un fil torsadé. Cette verticalité inattendue inspira le vertige à un Frank qui se sentait nu sans son arme. Janver lui lançait de courts regards pour le prévenir de l’inattention. Omar Lobster venait au contraire d’exiger une attention soutenue. Amanda se tenait debout près d’une lampe qu’elle caressait comme si elle avait l’intention de ne pas partir sans l’emporter et K. K. Kronprinz reposait religieusement le flacon vert dans la confusion de la table basse qui jouxtait les genoux impatients d’Omar Lobster.

- D’abord, dit celui-ci après s’être rengorgé, merci à Frank de nous apporter ses compétences. (Il leva un verre auquel personne n’avait été invité et Amanda se pourlécha) Frank connaît le terrain comme sa poche. Il en a gardé un souvenir précis malgré les traitements qui ont détruit ses capacités narratives. (Amanda regarda Frank comme un objet rare) Vous connaissez l’éternelle histoire du savant génial qui échappe un jour au contrôle de la société. (Frank regarda Janver qui fit non de la tête) Soit il veut dénoncer l’usage inhumain que les dirigeants ont l’intention de faire de son invention géniale (sourire de K. K. Kronprinz), soit il a décidé d’informer le public que cette invention n’est que du vent que les dirigeants ont prévu de souffler pour endormir les foules. (Il se pencha pour saisir le flacon vert et les yeux de K. K. Kronprinz s’ouvrirent comme les portes de l’Enfer) La colocaïne (il attendit que le flacon atteignît la hauteur considérable de son regard), la colocaïne, dont je suis l’inventeur, peut être considérée comme un danger pour l’humanité et une voix sacrée pour l’homme. (Amanda renifla parce que ça commençait à devenir compliqué. Frank lui envoya un sourire qu’elle repoussa en grimaçant) Danger, car l’homme abuse de l’homme, quelquefois jusqu’au crime, et quand l’homme agit au nom d’une puissance, il demeure impuni malgré l’horreur que ses crimes ont inspirée à l’homme.

- Danger, dit K. K. Kronprinz qui opinait en se dandinant selon ses rythmes secrets.

- Voie sacrée, psalmodia Omar Lobster.

Il se leva. Janver remit en place un coussin entraîné par cette cérémonieuse inspiration.

- Voie sacrée, mon cher Frank, car vous avez été le premier à en abuser.

Frank grimaça douloureusement.

- Oh ! pas de bon gré ou inspiré par la foi. On vous a drogué, Frank. Et nous ne pouvons plus rien pour vous.

La douleur envahit le visage nu de Frank.

- Nous ne pouvons plus rien pour vous, mais vous, Frank, vous pouvez tout pour nous.

De l’autre côté de cet Enfer personnel, Amanda parut se rasséréner.

- Comment ? clama Omar Lobster.

K. K. Kronprinz répéta :

- Comment ? Oui, comment ?

- En vous sacrifiant, susurra Omar Lobster.

Frank défaillit. Janver le poussa dans le divan. Aussitôt, Omar Lobster s’approcha :

- Que vous a dit Qand au sujet de notre projet ? murmura-t-il pour ne pas être entendu des autres.

- Quel projet ? dit Frank qui n’en pouvait plus de souffrances inexplicables.

- Qand sait ce que je sais, dit Omar Lobster.

Une voix traversa le silence qu’Omar Lobster venait d’imposer à Frank. Rog Russel avançait sur un fauteuil roulant. Les roues butèrent contre la table. Le visage de Rog Russel exprimait une douceur que Frank connaissait bien pour avoir expérimenté depuis longtemps l’hallucination artificielle et son pendant naturel, dans l’abîme tournoyant des rêves.

- Je... je ne comprends pas, bégayait Frank en essayant de sourire au moins à l’attention d’Amanda qu’il ne voyait plus.

- Je ne veux pas croire que vous nous avez trahis, dit Rog Russel. Pourtant, nous sommes trahis, n’est-ce pas Konrad Konstantin ?

- Nous sommes trahis, scanda K. K. Kronprinz. Nous, pas lui. Nous, pas eux. Eux et lui trahissent. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

- Je n’ai trahi personne ! s’écria Frank.

Le visage d’Amanda revint se placer dans son champ de vision, parcouru d’une inquiétude glissante, moite, absurde. Le suppliait-elle ? Il ne s’était jamais sacrifié pour une femme, s’imaginant qu’après le sacrifice, elle l’oubliait. Il était hanté par cette forme d’oubli depuis la nuit de son enfance. Elle sembla s’approcher pour exprimer une autre angoisse plus réelle.

- Je ne sais pas de quoi vous parlez ! cria-t-il. Je n’ai jamais touché à la colocaïne.

- Tout est colocaïne ! lança K. K. Kronprinz. Tout et rien ! Rien et nous ! Nous et Lui !

- Il vous a bien dit quelque chose que vous ne saviez pas, dit Rog Russel qui travaillait sa voix dans le sens d’une impatience infinie.

- Vous ne saviez pas tout, dit Omar Lobster.

Dites que non, semblaient dire les yeux d’Amanda.

- Non, répéta Frank, à peine heureux d’avoir pu le dire et de constater que le visage d’Amanda se détendait comme après l’amour qu’ils n’avaient pas fait.

- Non ? fit Rog Russel.

Sa chaise grinçait comme une porte.

- Vous ne pouviez pas tout savoir. Quelque chose vous était inconnu. Vous y aviez réfléchi. Souvenez-vous !

Tu te souviens de rien, dirent les yeux d’Amanda.

- Je me souviens de l’attente, dit Frank en étreignant un pneu. J’ai attendu jusqu’à en devenir fou. Ça n’en finissait pas !

Bien ! dirent les yeux d’Amanda. Et il lui sembla entendre : Maintenant tu peux crever. Mais il savait que c’était un effet de l’angoisse qu’elle lui inspirait dans la perspective du sacrifice qu’elle aussi exigeait sous peine d’oublier vraiment. Qu’oubliera-t-elle ? Nous n’avons pas vécu et je suis mort.

- Il est mort, dit Omar Lobster. Son cerveau flotte dans la colocaïne et il ne veut pas le reconnaître. Nous avions prévu cette éventualité.

Rog Russel se caressa le menton. Ils vont décider de mon sort. Ma volonté n’existe plus. Ni ma raison. Je suis réduit à la négation et à la folie.

- On n’en tirera rien, dit Rog Russel.

Au loin, le regard d’Amanda s’absentait de nouveau. Il ne l’avait pas trahie. Elle oubliait. Mais que venait-il de sacrifier à cette promesse de lui appartenir un instant ?

- Je conduirais, dit K. K. Kronprinz.

Il vit le corps de K. K. Kronprinz derrière le volant, imposant sa masse au volant qui pivotait dans sa tunique à la tangente des colliers de perles et des gri-gris qui tombaient de sa bouche épaisse. Il était assis sur le siège du mort et un paysage étrangement clair le ramenait chez lui, tranquillement, alors qu’Amanda s’agitait sur le siège arrière, en proie à un discours qui ne semblait pas atteindre le chanteur astronome. Il reconnut sa rue, son escalier, son perroquet qui consentit à adresser la parole à Amanda qui lui caressait le menton, Kol Panglas fumait un cigare, mais il avait l’air mort, le cigare fumait sans lui. Frank accepta de se coucher dans son lit et la lumière disparut comme un objet qu’il ne pouvait désormais plus atteindre par un simple commandement à son cerveau. À midi, je verrai bien si Kol Panglas est un cadavre ou si j’ai halluciné. J’ai le temps. Je n’en aurais pas si Amanda avait consenti à se coucher avec moi. C’est fou ce qu’on perd comme temps avec les femmes ! Si je me conduis bien, on m’autorisera à piloter ma Java sur ces routes qui me donnent le vertige. Je pourrais me contenter de ce vertige. Ils accepteront cette opportunité. Je l’ai lu dans leur regard. Je n’ai plus qu’à dormir en attendant de me réveiller.

Mais Anaïs K. le dorlotait. Elle avait jeté tout ce beau monde dans l’escalier, s’en prenant particulièrement à Amanda qui avait eu un geste de rébellion parce qu’elle se croyait déjà chez elle. Anaïs avait refermé la porte en les traitant de bons à rien. Qui suis-je ?

- Je suis sur une piste, mon amour, dit-elle doucement, versant cette espèce de poison qui sortait de sa bouche chaque fois qu’elle le privait de sommeil ou de femmes.

Il se recroquevilla pour exprimer son refus. Son corps rassemblait une chaleur agréable sous le drap. Il la sentait remuer à l’entrée du sommeil.

- Frank, c’est sérieux ! Ils vont finir par nous flinguer ! Frank !

Elle quitta le lit. Il entendit le robinet. Si elle avait l’intention de l’asperger d’eau, elle se faisait des illusions sur la fragilité de son sommeil. Mon sommeil, maintenant, c’est ma volonté. Je ne retrouverai jamais la raison. Le robinet arrêta de chuinter. Elle entra dans l’eau. Il ouvrit un peu le drap pour humer l’humidité et la tiédeur. Elle utilisait ses sels. Il reconnut cet abandon. Elle est chez elle ou je suis chez elle. Elle n’est pas chez moi. Le drap se laissa traverser. Il l’entendit parler. Il lui arrivait à lui aussi de s’adresser au miroir. Au début, c’était une plaisanterie. Puis, c’était devenu une habitude. Maintenant, et depuis un temps qu’il ne mesurait plus, le miroir avait acquis sa propre personnalité et il ne se regardait plus dedans, préférant interroger son ombre dans le regard des autres. Pas si fou ! Il se leva, traînant le drap derrière lui comme une trace de sommeil et de rêves. Kol Panglas était toujours dans le fauteuil et le cigare fumait encore. S’il ne dormait pas, il était mort. Anaïs ne lui avait pas adressé la parole en entrant. Elle ne l’avait pas jeté dehors. Donc, il était mort. Un jour, ils mettraient au point une puce antimort. Ils la grefferaient quelque part dans le cerveau ou ailleurs, et elle réagirait à la mort, alertant des services spéciaux qui arriveraient à temps pour que la récupération post-mortem soit encore possible. En attendant, les types qui crevaient comme Kol Panglas n’avaient aucune chance de ressusciter. Il se trouvait toujours quelqu’un pour ne pas le signaler et le mort devenait impropre à la récupération. C’est complexe, l’organisation sociale. Chaque invention, c’est-à-dire chaque voeu exaucé, implique des usages et des structures pour les rendre possibles à tout moment et dans n’importe quelles conditions. Nous assistons constamment à ces transformations de fond, perdant notre temps à nous y soumettre pour être social. Le vrai suicide consiste dans ce refus, et non pas dans la destruction du corps auquel ils finiront par avoir un accès autorisé par la loi.

- Tu dors, mon chéri ? Tu fais semblant. Je vais me coucher. Demain, on parlera. Il est temps.

Il SERA temps. Nuance. Je vis dans cette seconde instance, la première étant insaisissable pour cause de présent, qui est non-temps par définition, et le point zéro déterminant l’entrée infinitésimale de mon passé impossible à intégrer avec des moyens littéraires. Tu veux que je te dise ?

- Oui. Dis-moi. Tu n’as plus sommeil ? Tu tombais de sommeil tout à l’heure.

- Qui est Kol Panglas ?

 



[1] Emori nolo, premier volume du Tratatus ologicus.

[2] Emori nolo.

 

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