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Chapitre XXII
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 Article publié le 6 mars 2006.

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LUNDI

 

Anaïs Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen n’envisageait pas un séjour, mais un simple aller-retour, une après-midi superficielle comme une blessure d’insecte, et cette distance qu’elle mettait toujours entre elle et les questions sans solution. Elle avait déjà préparé dans ce sens la chape de l’oubli. Une nuit dans le train l’avait confortée dans sa pensée. Elle avait sommeillé tout près de la fenêtre, au troisième étage d’un compartiment couchettes, ayant soulevé un peu la toile du rideau avec un stylo en guise de mât. Pas une fois le paysage ne fut entièrement plongé dans l’obscurité. La vie persistait même au plus profond de l’obscurité immobile. Les quais apparaissaient presque par surprise.

Sur le quai de la gare, une vache mugit et la regarda. La petite dame brune au sac à main vert qui était elle aussi descendue entendit la vache et regarda Anaïs K.. Anaïs K. regarda la vache et la dame qui entra dans la gare malgré les récriminations de l’employé qui agitait sa casquette blanche et son drapeau rouge. Anaïs K. chercha un porteur sur le quai puis y renonça et souleva sa valise. On n’emporte pas avec soi une valise si pleine de son intimité si on n’a pas l’intention de s’installer à l’endroit où le train semble s’être arrêté définitivement. Elle sentit le froid sur ses cicatrices. Une brise glacée la pénétra tandis qu’elle franchissait un portail agité. Dans la cour de la gare, un taxi attendait. La dame brune au sac à main vert était déjà montée dedans et parlait au chauffeur en regardant Anaïs K.. La vache fit le tour elle aussi et se posta derrière une illusoire clôture de fil de fer barbelé. Elle regarda Anaïs K. et continua de mordre l’herbe gelée.

La dame brune au sac à main vert agitait sa petite main à la portière. Anaïs K. sourit, provoquant le tiraillement des cicatrices, ne parvenant que difficilement à montrer les bonnes dents. Elle monta. La petite dame au sac à main vert était chaude comme un beignet. Le taxi s’ébranla comme dans un rêve affecté de lenteurs et d’assourdissement.

- Nous avons voyagé ensemble depuis Paris, dit la petite dame. Je vous ai vue sur le quai et je vous ai reconnue. Comme vous sembliez ne pas me reconnaître, je n’ai point osé vous importuner.

Il allait bien, ce "point", à la petite dame au sac à main vert. C’était la vache qui s’éloignait. Anaïs K. se mit à chercher la petite dame au sac à main vert dans sa mémoire. Elle ne trouva rien. Sa mémoire connaissait mal ses personnages. Il lui arrivait même de les confondre, ce qui alimentait la confusion et relativisait son importance.

- Je me souviens très bien, caquetait la petite dame au sac à main vert. Ils sont rentrés en même temps. C’était l’hiver comme aujourd’hui.

Elle regarda les yeux du chauffeur dans le rétroviseur. C’était une vache lui aussi. Il se contentait de sa clôture en mangeant l’herbe du coin. Oui, c’était l’hiver, pensa Anaïs K., mais elle ne dit rien, se contenta encore une fois de sourire et de regarder le paysage aux arbres nus. La petite dame au sac à main vert paraissait satisfaite pour l’instant. Elle n’avait pas l’intention de tout refaire en une minute. Elle prendrait le temps. Le temps était si présent sur ses joues roses qu’Anaïs K. en éprouva du chagrin. Cependant, elle se tut, de peur d’en dire trop ou pas assez, comme c’était généralement le cas quand les gens venaient vers elle pour la reconnaître ou en savoir plus.

- Nous n’avons pas de chance, dit la petite dame au sac à main vert.

Elle traçait une limite maintenant. C’était trop tôt pour le faire. Anaïs K. n’était pas revenue. Elle ne répondit pas à cette question. Elle avait eu l’intention de ne jamais revenir. La petite dame au sac à main vert ne se posait pas ce genre de questions. Elle s’en posait d’autres et ces réponses étaient parfaitement étrangères à Anaïs K. qui avait choisi d’oublier en sachant que c’était impossible. Elle ne s’était jamais préparée à ce combat contre les forces morales de l’existence. Elle allait à la dérive, certaine de n’aller nulle part. Aujourd’hui, elle allait le revoir et elle en souffrait depuis que ce projet avait pris de l’importance. Au début, elle y avait seulement songé, puis la pensée s’en était mêlée et l’esprit n’avait plus eu le choix. Elle avait acheté ce billet et accepté la correspondance de Toulouse, un train vert et gris qu’elle s’était juré de ne plus jamais prendre. C’était sur le quai de Toulouse qu’elle avait revu la petite dame au sac à main vert. Elle l’avait reconnue après une seconde d’hésitation, mais elle avait détourné son regard pour allumer une cigarette. Dans le petit train vert et gris, elle avait quitté la voiture où la petite dame au sac à main vert l’avait suivie dans l’espoir de nouer une conversation qui ne pouvait pas avoir de lien avec le malheur. Or, elle n’aurait accepté que ce sujet de conversation. Elle se serait montrée d’une cruauté parfaitement dégoûtante.

- Je cherchais les W.C., dit-elle maintenant.

- Et vous les avez trouvés ? badina le chauffeur qui sortait de sa réserve.

La petite dame au sac à main vert éclata de rire. Tout en riant, elle posa sa main chaude sur le poignet d’Anaïs K. qui se mit à rire elle aussi, souffrant non pas physiquement, mais mentalement d’avoir à étirer les cicatrices qui se croisaient sur son visage dur aux yeux facilement égarés.

- Nous étions seules, dit la petite dame au sac à main vert. Oh ! Non. Il y avait cet homme avec sa canne en bambou. Il ne m’a pas adressé la parole en m’aidant à monter ma valise. Vous avez une valise ?

Elle le savait très bien qu’Anaïs K. avait une valise si pleine qu’on pouvait se demander ce qu’elle venait chercher après une si longue absence. Heureusement, elle ne demandait pas s’il avait souffert de cet abandon. Comment avait-il résisté à la tentation d’en finir au lieu de se laisser continuer par une existence qui ne lui appartenait pas et qu’on lui prêtait provisoirement ? La petite dame au sac à main vert cogna sur la vitre avec son index replié pour signaler qu’il fallait tourner. Le chauffeur savait qu’il fallait tourner. Il avait cette patience. Comment acquiert-on cette patience ? se demanda Anaïs K.. Elle vit alors apparaître les signes d’une immense inquiétude sur le visage de la petite dame au sac à main vert qui s’était comportée jusque-là comme quelqu’un qui accomplit un acte sans conséquence, important, peut-être même décisif, ajoutant sa détermination à l’irrémédiable, mais sans implications inattendues, sans attente, sans oppression.

- Nous y voilà ! fit-elle d’une voix si aiguë qu’Anaïs K. crut entendre un pipeau.

Le taxi franchit un portail prétentieux dont les grilles disparaissaient sous les ronces.

- Ils ne le ferment plus, dit-il.

Les roues chantaient, c’était du moins l’impression qu’elles donnaient aux oreilles d’Anaïs K. qui se réveillait maintenant totalement pour commencer à enregistrer les détails. Quand le chauffeur ouvrit la malle, et qu’il souleva les deux valises, il dit :

- Eh ! Bon Dieu ! Elle est bien lourde cette valise !

La petite dame au sac à main vert rougit. Elle n’avait emporté que le strict nécessaire, deux jours au plus, précisa-t-elle. Anaïs K. s’éloigna, les deux mains accrochées à la poignée de sa lourde valise qui semblait l’emporter dans un ailleurs menaçant. La petite dame au sac à main vert ne fit aucun effort pour la rejoindre. Elle regarda le taxi se rapetisser dans l’allée bruyante, sous les hêtres, et disparaître avant même d’avoir atteint la grille. Elle n’aimait pas ce genre de sensation et frissonna en secouant sa loutre, petit détail qui avait échappé au regard écorché d’Anaïs K.. On en parlera tout à l’heure, se promit la petite dame au sac à main vert. Elle avait déjà tout accepté. Elle avait une habitude sereine des inconvénients que les lieux opposaient toujours à sa consommation d’antalgiques.

Anaïs K. avait déjà atteint le perron. Elle ne se souvenait plus des crocodiles de pierre qui descendaient de chaque côté de l’escalier. Elle avait aussi oublié la coquille Saint-Jacques sur le mur à côté de la porte. Elle jeta un oeil triste à travers un carreau. Quelqu’un venait. Il se précipita quand il vit le visage transparent d’Anaïs K. qui se penchait et clignait des yeux en s’efforçant de le reconnaître. Il la rassura.

- Vous ne pouvez pas me connaître, dit-il en tendant une main moite. Je ne suis ici que depuis...

Elle n’entendit pas le reste. La petite dame au sac à main vert lâcha sa valise sur la première marche et félicita Anaïs K. d’avoir réussi à monter la sienne jusqu’au perron. L’homme s’inclina cérémonieusement. Il sentait le tabac et la rose.

Anaïs le revit un quart d’heure plus tard. Elle avait insisté pour que la petite dame au sac à main vert passât devant elle. Elle avait dit ridiculement :

- Vous avez plus l’habitude que moi.

La petite dame au sac à main vert avait souri. Impossible de savoir si cette absurdité la blessait. Anaïs K. n’avait jamais souhaité en savoir plus sur ceux qui s’adressaient à elle pour la rencontrer. Elle était moins timorée quand c’était elle qui prenait l’initiative de la rencontre. La petite dame au sac à main vert venait de recevoir sa première leçon. Non, pensa Anaïs K., elle ne pense pas comme moi. Elle ne vit pas ce que je vis. Mes mots ne l’ont pas touchée. Elle est entrée dans le bureau sans se demander ce que j’ai bien pu vouloir dire en parlant de cette habitude acquise par une fréquentation peut-être assidue de ces lieux. Elle attendit sans s’asseoir parmi les caoutchoucs et les ficus. Elle était seule dans le salon d’attente. Elle contempla le haut plafond d’où descendait un lustre étincelant. Un miroir judicieusement placé augmentait les dimensions d’une pièce qui sinon eût paru étouffante. Deux portes-fenêtres ruisselaient. Elle poussa le réalisme de la scène jusqu’à effacer la buée sur un carreau. Une autre vache la regardait, immuable et tranquille.

- Vous ne pourrez pas le voir aujourd’hui, madame K., je regrette. Un incident...

Elle se leva comme si elle abandonnait l’idée de le revoir. Il se leva pour la rejoindre et la rassurer.

- Trois jours, dit-il en lui caressant les mains, ce n’est pas long. Vous avez une chambre ?

Il téléphona à l’hôtel. La petite dame au sac à main vert attendait dans le salon, les mains posées sur son sac à main vert, petite et brune comme un pot de fleurs séchées. Elle souriait parce qu’elle savait. L’homme raccrocha et joignit ses mains pour annoncer que la chambre était retenue.

- Je vous invite à prendre votre repas de midi dans notre excellent réfectoire, proposa-t-il joyeusement. Nous sommes particulièrement attachés à une nourriture saine et de bon aloi.

Elle le remercia et sortit.

- Vous mangez avec nous ? demanda la petite dame au sac à main vert qui la suivait en trottinant.

- Non.

Quelle réponse !

- Je ne mange pas.

Pas avec vous.

- Pas aujourd’hui.

- Je comprends, dit la petite dame au sac à main vert en s’arrêtant, s’éloignant aussitôt.

 Anaïs était de nouveau sur le perron.

- Il vous faut un taxi, dit encore la petite dame au sac à main vert. À pied, c’est loin. Il fait si froid.

Elle se frottait énergiquement les bras en sautillant.

- L’été, je ne dis pas. Vous êtes déjà venue l’été ?

Elle savait bien que non.

- Je vous ai appelé un taxi, dit la voix de l’homme.

Elles levèrent la tête. Il se penchait à une fenêtre.

- Vous êtes un trésor, gloussa la petite dame au sac à main vert.

La fenêtre se referma.

- Si nous attendions à l’intérieur ? dit la petite dame au sac à main vert en se tapotant le visage.

Elle n’attendait rien, elle. Anaïs K. la suivit cependant. Le salon était maintenant occupé par deux autres femmes. La petite dame au sac à main vert se déplaça allègrement pour les saluer. Elles lorgnèrent du côté d’Anaïs K. avec une discrétion d’araignée. Anaïs frottait le carreau dégoulinant. Elle frottait presque rageusement. Elle n’avait pas souhaité cette attente. Elle ne voulait pas savoir ce qui était arrivé pour justifier, médicalement, trois jours d’attente. Comment peupler cette nouvelle solitude ? La petite dame au sac à main vert reprenait le train le soir même.

- Nous ferons connaissance, dit-elle. Nous avons besoin de nous soutenir. Vous voyez ces dames ? L’une et l’autre sont encore désespérées. Je ne le suis plus et puis, vous savez, je ne le cache plus. Prenez ces trois jours pour faire le vide, vous raisonner. Vous aimez la campagne ?

Pas vraiment. Anaïs K. sentit la petite main chaude et souhaita s’en frotter elle aussi le visage. Elle se sentait absurde et inutile. Elle n’attendrait pas. Elle n’avait jamais attendu.

- Voilà le taxi, dit la petite dame au sac à main vert. Votre valise, ouf !

Elle tenait à la porter. Elle n’avait pas l’habitude des efforts physiques.

- Hé ! fit-elle. Dérangez-vous !

Le chauffeur trotta en riant. La valise n’était rien pour lui, question poids. Il l’enfourna dans la malle et se remit au volant en parlant de la fragilité des femmes.

- Installez-vous, dit la petite dame au sac à main vert, et revenez nous voir.

Elle fila. Anaïs les vit derrière la porte-fenêtre, toutes les trois considérant ce qu’elle voyait comme l’annonce d’un malheur à la hauteur de leur attente. Le chauffeur bougea.

- Je monte, dit Anaïs. Vous savez où on peut acheter des cibiches ?

- Que oui !

 

La chambre était inconfortable, mais il y régnait une intense chaleur. Anaïs K. se posa sur le radiateur sans cesser de fumer. Sa valise était ouverte sur le lit, béante et veule. Une fenêtre avait déjà subi ses effacements. Le carreau s’égouttait sur le radiateur, lent et obscène. Elle se mit à arpenter le tapis, prenant soin de ne pas en dépasser les limites. Il va me rendre folle.

À midi, on gratta à la porte. Si c’est moi, je gratte, avait dit la tenancière, comme ça, vous savez que c’est moi. Pour les autres, je ne sais pas. Vous avez bon appétit, j’espère ?

- Et bien, si vous voulez déjeuner, c’est le moment. Attention au tapis en sortant.

Anaïs évita la pliure-piège et suivit la tenancière dans le couloir gris. L’odeur de la cuisine l’épouvanta, elle qui ne se nourrissait que de liquides froids. Encore trois jours !

- Vous vous installez où vous voulez, dit la tenancière.

La petite dame au sac à main vert trônait à une table près des fenêtres. Elle lui faisait de petits signes amicaux, mais ce n’était peut-être pas une invitation. Elle était accompagnée d’un jeune homme cassé au niveau du cou. Il trempait des morceaux de pain dans son assiette sans cesser de parler à ce qui était peut-être son reflet à la surface de ce qui était encore peut-être de la soupe. Anaïs sourit et glissa de l’autre côté de la salle à manger.

- Vous êtes seule ? demanda la tenancière.

Elle finirait par savoir pourquoi. Elle ne demandait pas si le pays plaisait à son hôtesse. Elle se contentait de se balancer sur ses sabots, serrant contre sa poitrine deux mains qui étreignaient un cruchon vide.

- Je serai seule pendant trois jours, expliqua enfin Anaïs. Ensuite...

Elle se sentit épiée et non plus invitée à s’exprimer clairement.

- Ensuite, on verra, dit-elle d’une voix dure.

La tenancière disparut comme un ballon qui éclate et fut remplacée par une jolie serveuse aux yeux noirs.

- Nous avons de tout, enfin, je crois, dit la jeune serveuse.

Elle rougissait.

- Il faut vous décider, vous savez ?

Anaïs referma la carte.

- Servez-moi un petit alcool. Qu’est-ce que vous avez ?

- Et pour manger ?

- Rien. Plus tard. Demain. Je ne sais pas !

La jolie serveuse fusa en direction du comptoir. Une minute plus tard, Anaïs sirotait une gnole en souriant à la vache qui la regardait derrière le carreau. La tenancière revint à la charge :

- Il faut manger, vous savez ? Avec ce froid !

Elle sentait le cassoulet. On en aurait mangé !

- Ça va, dit Anaïs. J’ai mangé des cochonneries dans le train. Ça ira mieux dès que j’aurais...

De nouveau seule, elle se prépara à revenir à Paris. Comme la gare était fermée et que le taxi n’était plus dans la cour, elle interrogea un passant immobile qui consentit à remuer les lèvres pour lui dire qu’il ne savait pas. Elle revint au bourg, les jambes glacées. Le restaurant était éclairé et la petite dame au sac à main vert veillait à la fenêtre. Elle était seule maintenant et paraissait triste vue de loin. En s’approchant, Anaïs vit qu’elle était au contraire parfaitement gaie. Le jeune homme était retourné d’où il venait. Elle était contente de sa visite. Lui aussi. Elle rentrait ce soir même. Le train passait à huit heures, plus ou moins les quelques minutes qui manquent toujours à ces pays lointains.

- Je rentre avec vous, dit Anaïs.

- Vous n’attendez pas ?

Attendre ? Que savait-elle de l’attente, elle qui venait et repartait parce que tout s’était passé comme prévu ? Anaïs évita de la regarder alors que l’autre recherchait activement ce contact fébrile. Mais la petite dame au sac à main vert se laissa aller elle aussi à commenter son existence :

- Quelle question stupide ! reconnut-elle en se frottant le nez. Je me la pose tous les jours.

- Je sais bien que trois jours, ce n’est rien si on les compare à tout ce qui reste à attendre, dit Anaïs qui se demanda de quoi elle allait parler maintenant.

Une heure plus tard, la petite dame au sac à main vert monta seule dans le train et Anaïs retourna à l’hôtel en se promettant de ne pas oublier ce petit visage serein marqué par une colère secrète et bien gardée. Elle avait aussi promis de ne pas abuser de la boisson.

- J’ai attendu moi aussi au début, expliqua la petite dame au sac à main vert. Et j’ai levé le coude plus souvent que prévu, croyez-moi.

Anaïs entra dans la chambre où la chaleur l’engourdit. Elle ne se jeta pas dans le lit comme d’habitude. Elle s’y coula. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas goûté à la chaleur des draps. Il y eut une bonne demi-heure de pas feutrés dans le couloir, puis tout devint si tranquille qu’elle eut peur d’être définitivement seule. Puis elle se reprocha de finir par tout gâcher et elle éteignit.

 

Le professeur Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen, natif de Berlin, reçut la lettre l’invitant au concert par un beau matin de printemps qu’il venait de consacrer à des exercices physiques. Il souffrait de rhumatismes et passait beaucoup de temps à les soigner. La lettre disait qu’il faisait mauvais à New York et que de toute façon, il était impossible de vivre dans cette ville tentaculaire sans éprouver au bout de trois jours le désir de revenir au pays pour y faire apprécier un talent que les New-Yorkais ne semblaient pas mesurer à sa juste valeur. La lettre avait été postée trois jours avant. Le professeur K., qui était un homme heureux malgré le veuvage et les rhumatismes, s’empressa de frapper à la porte de sa fille, qui dormait encore, pour lui annoncer la nouvelle.

- Fabrice rentre plus tôt que prévu, dit-il au bord du lit.

Il ne put empêcher d’éprouver un agréable vertige en respirant les parfums des draps. Anaïs plia l’enveloppe qui s’ouvrit (elle avait une habitude sereine de ce geste qui remontait à l’enfance) et retira vivement la lettre. Comme elle était heureuse ! Le professeur K. relut les mots de Fabrice par-dessus l’épaule tiède de la jeune fille qui exultait. Il y avait deux ans que Fabrice n’était pas venu à Paris et ils (le professeur K. et sa fille) l’avaient raté à Salzbourg où le professeur se trempait dans les eaux d’un temple dédié à la santé universelle. Demain, c’était demain, dit Anaïs en comptant sur ses doigts. La lettre était arrivée à temps, dit le professeur en frissonnant.

Il retourna dans le salon pour attendre sa fille qui tarderait une bonne heure. Ensuite, ils descendraient pour aller prendre un petit déjeuner dans la rue. Le professeur, qui n’enseignait plus mais qu’on consultait régulièrement, se flattait d’aimer la rue et il avait communiqué ce goût pour les passants à sa fille qui le surpassait d’ailleurs en descriptions et en dialogues. Elle voulait devenir écrivaine et il savait qu’elle en avait la fibre. Il reconnaissait là quelque chose qui avait existé chez sa défunte épouse, mais celle-ci avait été un tel désastre pour son existence de professeur et d’homme qu’il ne souhaitait pas approfondir cette connaissance du sang. Anaïs écrivait pour l’instant des poèmes, qu’elle considérait comme un simple exercice, en attendant de trouver le ton d’un roman. Le professeur n’avait pas lu beaucoup de romans et le seul qu’il avait achevé, La nouvelle Héloïse, l’avait énormément ennuyé. Il eût préféré que sa fille s’essayât à la réflexion philosophique ou, à défaut, morale. Elle écrivait tous les matins et ne négligeait pas ses études. Mais c’était les vacances de Pâques et les vitrines de Paris étaient pleines d’oeufs en chocolat. Il s’était promis de ne pas faillir à la tradition et d’en manger un gros plein de bonbons au caramel. Anaïs surveillait sa ligne et ne se souciait pas le moins du monde des péchés de son papa rond et d’apparence débonnaire. Elle pouvait se montrer quelquefois un peu égoïste et il en souffrait secrètement. Mais cette petite ombre au tableau était si transparente que les autres ne la voyaient pas. Il fallait être intimement invité à coexister avec le père et la fille pour le comprendre. Fabrice se proposait quelquefois d’y parvenir. Il y renonçait finalement et allait diriger ses orchestres au bout du monde. Comment Anaïs ne le détestait-elle pas, le professeur considérait que c’était là un mystère que rien ne l’invitait à résoudre. Il était un peu jaloux. L’égoïsme d’Anaïs valait bien une petite crise de temps en temps et elle les supportait avec une patience qui lui rappela les insectes de ses recherches. Le professeur K. était entomologiste et lisait Fabre avant de s’endormir. Il aimait en Fabre, plus que l’entomologiste, le héros national et le menteur universel que lui-même n’avait pas réussi à devenir. Mais il y avait trois billets d’entrée dans l’enveloppe et Anaïs avait frémi dangereusement.

Le professeur attendit une heure comme il avait prévu. Il mettait à profit cette attente presque rituelle pour jeter un oeil dans les journaux qu’un domestique avait amoncelés, sans doute en rechignant, sur la table basse du living. Le monde lui paraissait impossible à conquérir et il adorait l’action politique, pourvu qu’elle demeurât le fait des spécialistes et non pas des amateurs comme il l’était lui-même et comme l’était fatalement la majorité de ses semblables. Il aimait se soumettre aux impondérables de cette fatalité qui arrangeait heureusement ses récits destinés à la conversation courante. Il avait vite fait de se rasséréner si on lui reprochait sa légèreté. Anaïs enfonçait alors ce clou avec une vigueur qui le déconcertait. Il n’en parla jamais et s’efforça toujours de n’en laisser rien paraître. Elle descendit, belle et rayonnante comme le méritait ce printemps qu’elle avait déjà célébré pour en comparer l’expression avec les précédents lyrismes. Il avait constaté avec elle qu’elle était en progrès, mais le roman promis à sa jeunesse ne se laissait toujours pas deviner. C’était un secret bien gardé ou un rêve sans lendemain. On verrait bien, se dit-il en recevant le bras fragile de sa fille qui le conduisit directement au café où leur table jouxtait des conversations pour le moins rudimentaires.

- Il ne dit rien sur son séjour, dit Anaïs qui n’avait pas touché à son café-crème.

- La dernière fois, dit le professeur qui n’avait pas l’intention de raconter des histoires, il est reparti juste après le concert. Nous n’avons pas eu le temps de le voir vraiment.

Fabrice n’était pas parti après le concert, contrairement à ce que croyait ou voulait faire croire le professeur. Il avait passé la nuit avec Agnès et Anaïs ne l’ignorait pas. Ces cousines au prénom d’héroïne de Pierre Benoît avaient d’ailleurs le don d’irriter le professeur quand elles se muraient chacune de leur côté dans le silence inspiré, il le savait, par un Fabrice impossible à couper en deux, condition sine qua non d’un partage s’il en avait été question. Il trempa un croissant pressé dans son café noir.

- Un jour, dit le professeur, il se fixera quelque part.

Comme moi, pensait-il. Il était évident, pour lui, que Fabrice évitait Anaïs pour ne pas risquer de vivre ce que le professeur avait mal vécu avec sa défunte et invivable épouse. La mère d’Agnès était ravissante et agréable. Cela aussi, Anaïs ne l’ignorait pas. Le professeur ouvrit le journal qu’on lui tendait en lui demandant son avis. Il bougonna. Anaïs regarda la rue comme si elle y cherchait quelque chose ou quelqu’un. On aurait dit qu’elle cherchait plutôt à fuir. Le professeur se lança dans un commentaire qui fascina son auditoire.

 

 

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