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Chapitre XXVIII
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 Article publié le 6 mars 2006.

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Le baron Albert von Klingelödemauf... et des poussières n’aimait pas les voyages. Même Margot, née à Toulouse d’un cousin et d’une cousine, ne put jamais le convaincre d’aller plus loin que le nécessaire. Aussi limita-t-il toujours les raisons aux exigences de son travail. Il connaissait par coeur ces lignes de chemin de fer et en suivait les évolutions techniques et commerciales en connaisseur de l’habitude et du bien-être déduit d’une infatuation à l’épreuve de la non moins légitime susceptibilité de son épouse. Marié à une source d’ennuis relatifs à l’adultère et aux jouissances hâtives, il ne voyait jamais d’inconvénient à voyager dans le connu et toutes les raisons de ne pas voyager si l’aventure promettait l’humiliation de l’inconstance et/ou une maladie soignée par un médecin et donc par une médecine étrangère à ses us hygiéniques. On le vit rarement revenir d’un séjour forcé sans au moins une bonne raison de se mettre au lit ou à l’amende, car s’il ne revenait pas mal guéri d’une mauvaise grippe ou d’une entorse, il tenait à se faire pardonner publiquement les crises de jalousie dont la Margot témoignait elle aussi pour donner à mesurer le peu de cas qu’il faisait de sa prétendue fidélité. K. ne la trompa jamais, sauf platoniquement, et il n’eut donc pas d’enfants naturels. Par contre, Margot ne renonça à l’avortement clandestin qu’une fois dans sa vie et Anaïs naquit de cet obscur désir de conserver un souvenir vivant d’une aventure sentimentale qui s’était achevée, comme toujours pour elle, par un épilogue explicatif entièrement conçu, sans doute d’avance, par un amant qui n’avait jamais eu d’autre intention que de passer et de passer bien. Couché dans des draps humides de fièvre ou de confessions, K. se réinstallait lentement dans ses pénates et l’Université, prévoyante et diligente, le reprenait dans son sein sans commentaires qui eussent alors paru au hobereau parfaitement superfétatoires et sujets à caution. À ces voyages lointains qui ne lui enseignaient rien, K. préféra toujours le retour au pays, en dépit de l’affectation républicaine du château familial qui accueillait des pupilles de la nation et des vieillards qui n’avaient pas trouvé preneur. Il allait aussi en banlieue pour éprouver la pertinence de ses conférences et de ses articles. Il lui arrivait même d’aller se tremper dans les eaux normandes si le temps s’y prêtait. Il y allait d’ailleurs seul, car la Margot ne supportait pas, disait-elle, le climat ni le beurre. Elle couchait alors chez une amie et c’était quelquefois la belle Hortense qui faisait encore les beaux jours d’une rêverie sexuelle qui, si K. avait eu le dixième du talent de Jean-Jacques Rousseau, eût défrayé la chronique littéraire de son temps. Il se sentait une âme de poète quand son esprit d’astronome redescendait sur terre pour se livrer aux contingences de la chair. Là encore, il n’alla jamais plus loin que le regard et la concupiscence, car Morandelle était un ami et il n’était pas question de le tromper à ce point. D’ailleurs, la belle Hortense n’avait d’yeux que pour des hommes de papier qu’elle contemplait silencieusement au café, le dimanche, tandis que la télévision rugissait avec la foule à laquelle K. ni Morandelle n’eussent osé appartenir pour ne pas nuire à leur réputation d’hommes intègres sinon sérieusement attachés au principe de réalité. Agnès naquit parallèlement à Anaïs, peut-être du même homme, K. leur trouvait des ressemblances qui amusèrent encore la Margot alors qu’elle était en train d’agoniser sous l’influence de la morphine.

Les déplacements de K. étaient comptés, pas seulement limités. Il n’y avait aucune raison pécuniaire à cette autre limitation, K. profitant des largesses de Margot qu’il aimait faire chanter. Il n’allait jamais loin et jamais ailleurs, mais avec une parcimonie digne de la commination dont il la prévenait, car elle était croyante et terrifiée par sa foi, comme il convient au clergé. On ne le vit qu’une fois dépasser la mesure qu’il s’était imposée comme le rite d’une religion du voyage, et ce fut à l’occasion de la naissance d’Anaïs, car il pensa alors à s’enfuir et il atteignit en nage les territoires volcaniques d’une France où il contracta des amibes dont il admira aussitôt les pseudoévolutions à travers une lentille grossissante. Revenu en piteuse déformation de sa propre constance, car Hortense tint à le consoler, ce qui augmenta les teneurs passablement érotiques de ses foisons confessionnelles, il s’attacha à l’enfant comme à un animal domestique et consentit à lui donner son lait quotidien sans chercher à le lui reprendre. La Margot adorait cette enfant, ignorant que celle-ci ne se souviendrait pas d’elle, ou ne s’en souviendrait que sous l’influence de K., distillateur impénitent qui redoutait de survivre à l’enfer comme Mahomet, le ventre ouvert et les tripes à l’air, si c’est l’air, mais il en doutait, qui alimente cette atroce combustion du mal. K. n’eut jamais la conscience tranquille, mais cela ne datait pas de Margot qui n’ajoutait que les tourments et les similitudes amies d’une dégénérescence chronologique réduite à l’ana des anecdotes et des gloses. Il n’y eut pas d’autres Anaïs pour inspirer le pire à cet homme qui était égoïste sans le savoir et qui savait qu’il n’avait pas la force de lutter contre sa propension à l’hypocrisie. Il veilla douloureusement aux avortements qui ruinaient la santé et le portefeuille de Margot, tenant lui-même la comptabilité de cette symétrie propice aux dédoublements et aux scissions. Margot mourut dans la joie religieuse et dans l’hallucination d’une nouvelle vie construite par la morphine. Elle étreignit pendant des heures un Christ nu, haïssant Mahomet et Bouddha, certaine d’avoir eu raison et ne regrettant rien car, confiait-elle au personnel médical, elle avait épousé un homme indifférent à sa nature de femme et avait tout tenté pour le changer, vainement, mais en conformité avec sa foi féminine. Il se tenait à l’écart, souriant chaque fois qu’elle s’approchait de l’évidence ou que la vérité lui paraissait moins discutable. Un dernier soupir contint une allusion à leurs voyages et le soleil se coucha. Il était huit heures et le printemps se finissait. Il rentra chez lui et oublia l’enfant pendant trois jours. Heureusement, la belle Hortense veillait encore et son sein généreux, qu’il voyait pour la première fois, le poussa à recommencer, cette fois sans Margot. Morandelle, pieux et narquois, lui conseilla le divertissement et K. se rendit aux Folies Bergères pour ne plus penser aux femmes en termes de nécessité. Il lui fallut une bonne année pour revenir à ses études et le comte de Vermort lui proposa d’acheter, pour presque rien, le Bois-Gentil qui avait été la garçonnière des Vermort et qui n’était plus que l’objet d’un délit soulevé comme un lièvre par la comtesse. Ce voyage dans les Pyrénées, en plein été, l’avait enchanté, car il avait connu le plaisir avec une mercière qui s’adonnait au veuvage en dehors des principes, mais avec un talent de garce qu’il crut, à tort, expérimentée. Elle avait simplement de l’inspiration et ne l’avait jamais su avant de perdre ce qui l’empêchait d’en avoir. Mais K. ne se montra pas à la hauteur d’exigences qui dépassaient son imagination et il dut se résoudre à l’abstinence, car il ne rencontra plus jamais aucune femme prête à s’abandonner à lui, condition qu’il subissait comme une punition ou une fatalité, il n’aurait su le dire. Émoustillé une fois par semaine par Hortense et sa cuisine épicée qui ajoutait de la teneur à des érections sous la table, il se contenta de savoureuses masturbations jusqu’à ce qu’Anaïs lui parût à point.

Ce voyage à Nice, auquel l’avait poussé Hortense avec une vigueur inexplicable autrement que par la nécessité de se débarrasser de lui, - pour quelles raisons, il l’ignorait encore, mais ne désespérait pas de la trouver - s’annonçait éprouvant et de surcroît inutile. Il était cependant monté dans le train et non seulement il dépassa Limoges, malgré les prévisions pessimistes d’Hortense, mais il atteignit Nice et sut même se servir des clés pour pénétrer dans Les azalées, la demeure secondaire des Morandelle, où il avait vécu quelquefois, toujours les yeux fermés pour ne pas céder à des tentations que les deux fillettes semblaient cultiver à la place du Diable. Le taxi le déposa devant une grille ouvragée dans le fer. Tiens, se dit-il, il y a de la lumière. Il sonna.

- Je suis Jean-Loup. Appelez-moi Jel. Il y a un malentendu.

Le jeune homme était assez bien mis de sa personne, vêtu sobrement d’un complet jaune citron et chaussé d’escarpins mauves qui lui donnaient l’allure d’un tableau impressionniste. Il montrait des dents soignées, des doigts agiles dans la conversation et un coude assez leste pour le lever plusieurs fois de suite sans sourciller. K. résista moins à cet abus de boissons mirifiques et s’enfonça paisiblement dans un fauteuil qui semblait conçu à la mesure de son attente.

- Anaïs m’a laissé tomber, dit Jean-Loup (appelez-moi Jel). Je la croyais majeure. Elle a de faux papiers. Si je m’attendais...

K. frissonna. La perspective d’une confrontation policière, voire judiciaire, ne l’enchantait pas. Il avait compté sur Jean-Loup (appelez-moi Jel) sans le connaître. Le jeune homme n’aimait pas les femmes. Anaïs était une amie, c’était tout. Avec qui donc convolait-elle ? Jean-Loup, Jel si vous voulez, le savait, mais il était si menacé qu’il demandait la permission de n’en rien dire, ce que K. ne pouvait lui accorder.

- C’est inadmissible ! s’écria-t-il. Jel (le jeune homme se redressa comme si on venait de le chatouiller), il faut que vous m’aidiez. Puis-je compter sur vous ? Je saurais être un ami et je puis vous assurer que jamais je ne me permettrai de vous trahir.

Jean-Loup réfléchit.

- Anaïs ne me trahit pas, dit-il presque joyeux. Elle compte sur moi. Je ne peux rien y faire. Si je comptais sur elle...

- Jel !

Le cri de K. fit trembler les murs. Le jeune homme était terrifié. Dégrisé pour le restant de la nuit, il se jeta néanmoins aux pieds du baron von Klingelödemauf... et quelques. Celui-ci poussa encore son cri, quelque chose comme un cri de guerre hérité des Lézards, et sa face grimaçante se jeta dans un coussin pour pleurer.

- Je suis perdu si Anaïs ne revient pas, bredouillait-il.

Le jeune homme lui caressa le crâne d’une main experte.

- Elle ne reviendra pas et vous ne serez pas perdu pour tout le monde...

- Pour qui alors ? s’écria K. dont la face s’immobilisa à un centimètre du visage tranquille et satisfait de Jean-Loup.

K. ne connaissait personne qui eût accepté de ne pas perdre un pédophile incestueux.

- Mais Anaïs n’est pas un garçon ! jubila Jean-Loup. Je l’aurais su, vous pensez !

- Qu’est-ce que vous en savez, justement ! dit K. en se mouchant. J’aurais aimé qu’elle fût un garçon comme moi.

Si l’occasion était bien choisie pour haïr les filles, K. n’en trouverait plus d’aussi conforme à l’idée qu’on peut s’en faire si on en conteste l’opportunité. Jean-Loup leva son coude étroit en se plaignant obscurément de l’existence. K. n’en voulait pas à l’existence, mais à l’État civil !

- D’abord qui vous a autorisé à pénétrer ici ? grogna-t-til.

Jean-Loup cracha une olive.

- Madame Hortense en personne !

- Madame Hortense ! Ah ! C’est trop fort ! De quoi se mêle-t-elle ?

- Elle est chez elle !

- Mais je ne vous connais pas aussi bien qu’elle !

La conversation prenait un cours hermétique que K. se mit en devoir de restituer à la clarté d’un discours qu’il ne tenait pas à conclure précipitamment.

- Entendons-nous, Jel.

- Oui, Bébert.

- Je n’ai pas fait tout ce chemin, contre mon gré et au risque de m’en... de m’en...

- De vous enrhumer.

- Oui ! De m’enrhumer. De me laisser enrhumer par une petite sss...

- Sotte.

- Par une petite dévergondée dont j’ai, j’y insiste, la charge devant Dieu et devant l’État.

- Je l’entends bien, Bébert. Mais qu’y puis-je ?

Ce que c’est que l’amitié, K. l’ignorait. Il avait apprécié Morandelle, mais pas au point de l’aimer. Il n’aurait pas pensé le trahir dans de pareilles circonstances. D’ailleurs, Morandelle, qui le soupçonnait et en parlait quelquefois à demi-mot, l’aurait trahi avant de mourir si l’occasion lui avait été donnée, ou plutôt non : imposée. K. se sentait acculé. Il n’aurait jamais couru après cette petite c...

- Cruche.

... si la nécessité de traiter avec elle ne s’était imposée à son esprit avec tant de vigueur comminatoire. Hortense savait tout, il en était cruellement persuadé. Il adorait ses seins.

- Prenons le temps de nous connaître, proposa Jean-Loup.

L’idée n’était pas mauvaise. Anaïs lui avait dressé un portrait sans doute exact, mais il n’était pas trop tard pour lui apporter quelques corrections de principe. Il ne servait plus à rien de mentir. Il invoquerait la passion, le feu, peut-être même l’amour. Jean-Loup ne semblait pas être homme à s’en formaliser. À l’abri du jugement, K. se sentait pertinent. Un magistrat l’eût abattu comme un lapin.

- Je ne dis pas non, gloussa K. qui ne fréquentait que les personnes de son âge, en dehors d’Anaïs qu’il aimait pour la posséder et d’Agnès qu’il possédait pour l’oublier dans un tiroir.

Jean-Loup s’excita, répandant les gouttes de son verre sur les coussins.

- Ne m’appelez pas Bébert, dit K.. Margot me haïssait et je ne veux pas penser qu’Anaïs vous ait trompé à ce point.

- Bien, Albert.

Jean-Loup prononça Alberte, à l’allemande, ce qui ne déplut pas à K. qui se déplia langoureusement pour retrouver sa position initiale. Maintenant qu’il était debout, il vit que Jean-Loup n’était pas un homme. Il cilla.

- Je me mets quelque chose et j’arrive, dit le jeune homme en filant prestement dans l’escalier.

Cette idée de bâtir des escaliers au milieu du séjour ! Cette culture des apparences qui ne trompent personne ! Morandelle, qui avait dessiné les plans des Azalées, avait planté là un décor de théâtre où l’escalier sert de prétexte à entrer et sortir au gré d’une intrigue que des répliques censées spirituelles ne sauvent pas du naufrage dramatique. K. acheva un verre qu’il pensait avoir vidé et s’étonna d’avoir oublié sa valise sur le perron. Il sortit un instant pour constater qu’elle n’y était plus. Affolé par cette nouvelle condition préalable, il gravit la moitié de l’escalier pour s’époumoner sans retenue. Jean-Loup apparut sur le palier. Sa nudité coupa le sifflet du baron qui eut un trou de mémoire et ne sut expliquer les raisons de sa tirade tragique au beau milieu d’une comédie joyeuse. Il y avait belle lurette qu’il n’avait assisté au spectacle déroutant du nu masculin. Morandelle louait une cabine sur la plage et passait d’ailleurs après les dames. Jean-Loup avait une belle queue, aurait dit Hortense.

- J’en finis avec ma petite barbe et j’arrive ! dit-il en secouant son rasoir.

Belles fesses aussi. Ma valise ! K. frappa à la porte de la salle de bain.

- Ma valise...

- Dans votre chambre, la bleue...

Le visage moussu de Jean-Loup apparut dans l’interstice et la vapeur.

- Je me rase deux fois par jour...

K. se trotta. La chambre bleue avait connu les parfums illusoires de la Margot. Il en restait quelque chose, mais c’était peut-être encore de l’illusion. La valise trônait sur le lit, avec sa petite odeur de térébenthine et d’huile de lin. K. avait la passion des cuirs. Il la tenait d’une longue lignée de cavaliers émérites. Il montait lui-même, mais sans se faire d’illusion sur son apparence de céladon. Il fouilla dans sa poche, ne trouva pas les clés et faillit entrer encore en crise. Il finirait par la choper, cette grippe ! À moins que ce ne fût le tour de l’entorse. Il avait perdu le compte d’une alternance qui n’avait plus de raison d’être maintenant que Margot ne l’alimentait plus de ses trouvailles, mais l’habitude, la nostalgie, ce bonheur au fond, cette quête de l’indicible qui l’avait approché des seins d’Hortense.

- Je suis prêt ! dit Jean-Loup à travers la porte.

- Pas moi ! grogna K. qui trouva les clés accrochées à la poignée de la valise.

Cette manie de fouiller dans ses poches chaque fois qu’il cherchait quelque chose ! Passons. Jean-Loup respirait derrière la porte. Cet oiseau rare en savait long sur les projets d’Anaïs qui avait tout calculé pour que son petit Papa rond et débonnaire tombât de haut. Mais ton petit Papa rond et débonnaire ne regardera plus la belle queue de Jean-Loup sans la lui reprocher. Dire qu’Hortense adore les queues et que je m’en aperçois maintenant ! Je n’ose imaginer ce qu’elle penserait de cette situation vaudevillesque. Sans doute la même chose que moi, allons !

- Vous êtes bien long ! dit Jean-Loup. Si j’avais su...

S’il avait su ! Ces moumounes ! Peut-être uraniste. Sodomite, qui sait ? Brr ! K. noua une cravate devant un miroir qui ne le flattait pas. Il ne porterait pas le chapeau ces jours-ci. Il portait mieux la calvitie. Il arracha un cil cornu.

- Vous sentez... laissez-moi deviner ! Vous sentez la lavande !

Comment le cacher ? Il suivit le jeune homme dans l’escalier et, un quart d’heure plus tard, il dépeçait des poissons avec lui sous la bâche d’un bougnat qui lancinait au son d’un tube de l’été. Jean-Loup ne mangeait pas le soir, sinon il avait des cauchemars. Il se contenta d’un vermouth et de quelques olives qu’il suça sans les mâcher.

- Vous n’êtes pas gentil avec moi, dit K. en aspirant le contenu d’une tête.

- Je vous l’ai dit : Anaïs est une amie et je ne tra..

- La la ! fit K. qui se sentait joyeux ce soir.

Hortense eût aimé cet entrain à savourer la chair juteuse des poissons sous des jets de citrons qui lui eussent inspiré des éjaculations convulsives à souhait. Il n’avait pas été à la hauteur de la tâche. Hortense était si désirable ! Il avait sombré dans une espèce de dépression et sa queue s’était refusée à l’érection. Ces automatismes biologiques le fascinaient, comme c’était normal de la part d’un homme, mais il fallait reconnaître qu’en de certaines occasions, qui font d’ailleurs le larron, un peu de maîtrise n’eût rien gâché. Au contraire.

- Laissez-la filer, dit Jean-Loup.

- Je ne peux pas ! éclaboussa K..

- Vous ne pouvez pas quoi ? Quand on ne s’aime pas, vous savez ?

Le poisson perdit alors sa saveur. K. faillit pleurer. Il se moucha dans sa serviette en papier et eut le temps de s’enfiler un autre poisson avant de déclarer :

- Qui est-il ?

Il était devenu sombre comme un arbre qu’on s’apprête à couper. Jean-Loup ravala une salive amère et psalmodia :

- Elle. Il s’agit d’une f...

- Femelle !

Il ne s’en doutait pas. Anaïs avait un joli petit cul. Et aussi un joli petit con. Ah ! la fumelle ! Mousmée ! Morue ! C... c... c...

- Créature. Elles ne sont jamais comme elles paraissent, dit Jean-Loup qui montrait là son côté accablé. Sinon, je m’eusse...

- Si je m’attendais ! dit K. en giclant du citron.

Il considéra le profil tragique de Jean-Loup qui se livrait à un public d’admirateurs.

- Je ne suis pas son Papa, dégagez ! beugla K. qui ne plaisantait pas.

Sa coupe à la Éric von Stroheim en disait long sur ses intentions. Pour une fois, il paraissait féroce. Jean-Loup l’admira.

- Remarquez bien que cela ne me choque pas, dit K. en reprenant du poil à la bête qu’il pouvait devenir si les circonstances s’y prêtaient et c’était le cas. Chacun et chacune est libre de choisir son Dieu sexuel. Il y a un Dieu pour tous nos travers. Le ridicule ne tue pas. J’imagine que vous n’aimez pas les femmes.

Jean-Loup parut offensé par ce jugement impérieux de la part d’un homme qui n’avait pas les moyens de les conquérir. Il se contenta de pouffer.

- Vous ne devriez pas sentir la lavande, siffla-t-il. Du moins, pas autant !

K. en avait vu d’autres. Tranchant la tête d’un poisson, il s’imagina en possession de la queue de Jean-Loup et des seins d’Hortense, en même temps. D’une pierre... Le vin lui montait à la tête. Avec les chauves-souris ! riait Hortense le dimanche au café. K. rit lui aussi, à 800 km de Paris ! Il eut un vertige.

- Voilà qu’il ne se sent pas bien ! hurla Jean-Loup qui ameuta le personnel.

K. cracha une arête et accepta une boulette de mie de pain qu’il avala sur un verre d’eau. Son poing écrasa le dernier poisson qui éclaboussa le chemisier de Jean-Loup. Ils allaient se battre ! On s’approcha. Les murettes se peuplèrent. K. toussa encore pour évacuer une autre arête et son coeur s’arrêta.

 

Il reprit connaissance dans la chambre bleue. Des mains l’examinaient. Il craignit que ce fussent celles de Jean-Loup. Il se sentit nu, en quoi il ne se trompait pas. Le visage inquiet d’un praticien le convainquit qu’il était bon pour la Romaine, comme aurait dit Morandelle. Une aiguille traversait sa chair, il n’aurait su dire à quel endroit de ce corps qui souffrait de ne pas se reconnaître. L’injection l’angoissait au lieu de le tranquilliser.

- Heureusement, dit l’archiatre, vous ne l’avez pas avalé(e ?). Dites A.

K. sentit sa gorge s’enfler inutilement. Puis il se dégonfla.

- Ne dites plus rien.

K. se sentit plongé dans un profond silence pendant une atroce minute d’aperception. Il sentait la petite odeur poivrée de Jean-Loup.

- Attention... Hop ! On n’en parle plus.

Le sourire du praticien revint dans un champ de vision étrangement étroit.

- D’ailleurs, dit la bouche, vous ne parlerez plus pendant quelques jours.

- Ça ne l’empêchera pas de dire des bêtises, dit Jean-Loup.

- Vous savez, moi, les histoires d’amour, pfff ! dit le carabin qui se leva.

Le visage de Jean-Loup se positionna dans l’écran.

- Vous êtes sous l’effet d’une drogue, expliqua-t-il.

- Il y avait de la drogue dans le poisson ?

- Dans une heure, si vous souffrez trop, je vous en donnerai un peu.

- Je ne veux plus manger de poisson !

Il se mentait pour se donner du courage. Il adorait la marée et aurait sacrifié sa patience sur l’autel d’un poisson. Il y avait du bon poisson aussi en Normandie.

- Vous m’expliquerez plus tard. Je n’ai pas l’esprit à...

- Quelle idée de s’empiffrer quand on est en colère après quelqu’un ! Vous avez failli m’éborgner avec vos idées. La prochaine fois, je vous abandonne.

- Ne partez pas, Jel ! Cette maison me file le cafard.

- Quelques jours, c’est combien de jours ? Je n’ai pas que ça à faire. Anaïs m’avait parlé de deux jours, au plus. Le temps de réveiller en vous...

Il ricana.

- ... ce qu’elle sait que vous ne savez pas ! Ah ! Ah ! Ah !

- Nous parlerons quand je pourrais vous dire ce que je pense de...

- On aurait dû vous la coudre, cette arête !

Jean-Loup claqua la porte. K. se sentit terriblement seul. Il ne souffrait pas et redoutait d’avoir à réclamer sa petite dose de perlimpinpin. Il n’aimait pas dépendre des autres quand c’était la douleur ou l’angoisse qui le travaillait au corps. Ses combats avec ses doubles fantasmagoriques n’intéressaient personne que lui-même. Les drogues médicales, les seules dont il faisait usage à l’exclusion de toutes les autres qu’il regrettait quelquefois de ne pas avoir pratiquées dans sa jeunesse, avaient toujours été à portée de main. Jamais il n’eût accepté une administration d’une main étrangère, surtout si elle était inconnue. Et celle de Jean-Loup se voulait étrangère. K. ne l’eût pas conçue autrement. Ce n’était pas la première fois qu’il subissait une trachéotomie. Il avait avalé une abeille en présence de la Margot qui en avait ri toute sa vie. Hortense souriait, mais compatissait avec ce jeune marié que Venise épouvantait à cause de la distance qui le séparait de Paris et de l’étrangeté des lieux. Morandelle ne l’avait pas amenée à Venise. Elle s’était contentée de Nice. Nice, toujours Nice, encore Nice ! Quel manque d’audace ! Morandelle ne s’en fatiguait pas et s’il avait repris connaissance après son attaque, il eût exigé d’y expirer. Heureusement, pensa K., personne n’est mort dans cette maison. Cette idée le réconfortait. Il soupira longuement dans le tube. Une mouche volait, attirée par la perspective d’un voyage intrahumain. Je suis si seul ! Tout le monde va m’abandonner parce que je cours après une fille qui n’est pas la mienne. Je prouverai qu’il n’y pas inceste ! La porte gémit.

- Vous avez réfléchi à la manière de me nourrir ?

- Quelqu’un vous demande. Qu’est-ce que je dis ?

- Porte-t-il le noeud papillon ?

- Il n’a pas l’air tendre. Boudiou !

- Ce n’est pas le juge d’instruction, ouf !

Qu’est-ce qu’il disait ? Ou plutôt, que ne disait-il pas à cause de sa trachée ouverte comme un poisson ? Il y eut une espèce de confusion sur le tapis, comme une série de glissements, d’évitements, de lenteurs rapides et minutieusement préparées malgré l’improvisation, puis Jean-Loup quitta les lieux parce qu’une voix grognonne le lui intimait. Un vieillard dans ma vie ? La mort peut-être ? Je suis en plein délire ! Le champ de vision, qui avait tendance à s’ouvrir, se referma comme un oeil. Il ne subsistait qu’un interstice dans lequel apparut un visage en proie à l’incrédulité.

- Inspecteur Frank Chercos. Vous savez où est votre fille, monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah ! merde ! J’y arriverai jamais !

 

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