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Chapitre XXX
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 Article publié le 6 mars 2006.

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À sa sortie de prison, le baron von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen ne retrouva pas son poste à l’Université. Le doyen Grandin, qui descendait d’une grande famille de chimistes et d’anémiques, le reçut en qualité de vieil ami et ils parlèrent d’abord de Morandelle non sans une larme à l’oeil. Depuis deux ans, K. avait beaucoup pleuré, mais il ne parla pas à Grandin des sévices qu’il avait subis de la part de codétenus, voleurs et assassins, qui se croyaient le devoir de punir un pédophile incestueux sans que l’Administration y vît une entorse au principe de la réinsertion sociale qui, dans le cas de K., était problématique. Grandin évita soigneusement tous les sujets délicats, y compris l’état de la recherche en astronomie. K. en avait été écarté par la justice de l’application des peines qui estimait que les étoiles étaient peu compatibles avec l’enfermement. Il ne vit qu’une fois ce magistrat pour qui l’infini n’était qu’un bon moyen d’évasion. K. l’avait traité d’ignorant et de pervers. L’ignorance fit beaucoup rire le tribun, par contre la perversité le jeta dans un avatar du jugement qui avait condamné K. et deux ans se passèrent avant que le hasard les réunît sur le perron de la prison où ils se saluèrent. Puis K. crut bon d’insulter le feudiste, en termes choisis dans le vocabulaire le plus châtié, mais dont la mise en forme syntaxique ne laissait aucun doute sur le sens à accorder à ces circonlocutions. Le juge leva son parapluie, faillit battre K. qui appela à l’aide, on retint le juge qui le poursuivait sur le trottoir et K. dut prendre un taxi pour échapper à ses poursuiveurs. Aux barreaux des fenêtres, on lui envoyait des baisers dont il s’épousseta ostensiblement, ce qui mit en fureur les plus fervents et le juge trouva la force de déchirer l’uniforme du gardien qui le retenait pour aller donner un coup de parapluie au taxi qui pila. Le chauffeur asséna une gifle sonore à cet énergumène et conseilla à Totor, le chef des gardiens, de fermer sa grande gueule de poivrot sinon il allait s’en charger lui-même. Comme K. se mit au volant du véhicule et s’en servit pour aller de l’avant, et qu’il atteignit ainsi l’Université où l’attendait Grandin, une plainte fut déposée, qui n’aboutit pas, car le doyen était un ami du procureur. Grandin n’évoqua pas non plus cette sortie en fanfare et se refusa à imaginer ce que K. avait vécu dans cette prison dont les murs offensaient les couleurs de la ville, sans parler de l’allure du personnel pénitentiaire et judiciaire qui s’y produisait comme au Music-Hall.

- Ce que je veux vous confirmer, dit Grandin en offrant du tabac à quelqu’un qui en avait cruellement manqué, c’est cette amitié indéfectible qui me liera toujours à votre science.

K. ne parut pas satisfait par cette offre et s’en alla en tenant des propos séditieux à l’encontre de l’Université dont il dénonça les racines religieuses et militaires. Comme il en connaissait un bout sur le sujet, Grandin ferma son caquet et ordonna qu’on servît un repas à l’illustre professeur déchu. K. s’installa dans une cafétéria où les étudiants composaient en mangeant, car Grandin avait dirigé le pédophile vers le département des musiciens où des prétendants à la mélodie et à l’orchestration, sous prétexte d’harmonie et de contrepoint, apprenaient l’histoire de leur art avec un intérêt mitigé. Ils ne connaissaient pas le baron von Klingelödemauf... et celui-ci put prendre un dernier repas dans l’enceinte qui ne le retenait plus et l’invitait à ne pas revenir. Grandin avala une anisette et promit à son ami de ne pas l’oublier. K. acheva son repas, oublia le plateau sur la table, ne salua personne et grommela quelque chose qu’un agent de la circulation prit pour une insulte, ce qui passa inaperçu.

K. possédait encore les clés de son appartement, mais il lui était interdit de s’en approcher à moins de cinq cents mètres. Il acheta un plan et un compas et traça le cercle, avide de savoir ce qui lui était supprimé. Il opérait sur le guéridon d’une terrasse de café, et la Thonet craquait sous lui pour lui rappeler qu’il était de retour à l’existence et que personne ne lui interdisait d’aller visiter la belle Hortense qui devait se morfondre. Ayant laissé un pourboire famélique, il se rendit chez Morandelle, comme il disait encore. La boutique était éclairée, car la nuit ne s’était pas complètement retirée. Il y alla d’un pas décidé, évitant toutefois de faire claquer la pointe de son parapluie sur le trottoir. À l’intérieur, Josèphe alignait des bijoux de pacotille en chantonnant un refrain de son Andalousie natale. Il entra. Josèphe vacilla, mais ne tomba pas.

- C’est Madame qui va être...

Elle sembla prendre la fuite et l’escalier qui montait à l’appartement gronda sous elle. Une minute plus tard, la voix d’Hortense appela le baron à monter. Il croisa Josèphe qui marmonna un salut. La porte était ouverte. Il entra dans la cuisine où la belle veuve se tenait, debout près d’une fenêtre dont il avait déjà admiré le paysage de cour triste et circulaire.

- Passons au salon, dit-elle.

Il ne reconnut pas la voix. Le galbe n’avait pas changé. Il ne s’en étonna pas. Deux ans, ce n’était rien au fond, ce n’eût été rien s’il n’en eût pas souffert. Mais il avait beaucoup, beaucoup souffert. Il avait même été humilié dans sa chair. L’expérience de la sodomie l’avait rendu circonspect. Hortense demeura indifférente à cette confession, ne lui accordant même pas le regard qui l’eût renseigné sur l’avenir de leurs relations. Le portrait d’Agnès trônait à côté de celui de Morandelle. Il y avait aussi une photo d’Anaïs. Mais rien sur lui. Elle avait supprimé cette présence d’un environnement qui avait aussi été le sien et qu’il croyait pouvoir encore pénétrer sans demander la permission.

- Asseyez-vous, Alberte.

Il aima cette germanisation qui lui rappela le témoignage accablant de Jean-Loup pendant le procès. Hortense servit un Porto et lui tendit le verre. Elle avait toujours de belles mains. Il en baisa une. Elle se retira en grognant. Cette bête qui naissait l’épouvanta et il avala le Porto sans le commenter, ce qu’il s’apprêtait à faire avant le grognement.

- Agnès est morte, dit Hortense. Elle s’est suicidée.

K. apprit qu’Agnès s’était jetée du pont Matabiau à Toulouse et qu’un train arrivant d’Hendaye l’avait écrabouillée dans l’indifférence la plus totale, car on ne retrouva son corps, ou ce qu’il en restait de reconnaissable, qu’au matin. K. faillit pleurer, mais Hortense lui demanda s’il aimait toujours le Porto. Elle s’assit en face de lui, belle et désirable comme il l’avait toujours aimée et comme il l’aurait arrachée à la possession si le propriétaire n’avait pas été un ami indiscutable. Les deux mains se croisèrent sur le genou et le grognement reprit. Il aperçut à peine la surface tavelée d’éphélides des seins que le corsage offrait à son attente. La gorge lui parut moins tendre et la bouche, entrouverte pour laisser passer le grognement qui l’affectait d’une crispation déformante, lui communiqua l’horreur du désir qui pourrissait dans cette chair martyrisée. Il regarda les pieds chaussés de pantoufles à pompons.

- Anaïs vit chez les Vermort à Castelpu, dit Hortense. La mort d’Agnès a achevé l’oeuvre de mortification entreprise par votre déconfiture. Je vis seule et tristement. Josèphe ne réussit pas à me sortir de cet enfermement. J’ose parler devant vous d’une prison qui n’a pas de fin, car vous n’avez vécu que deux ans dans la vôtre et ce n’est guère suffisant. Anaïs vous a condamné à mort. Elle m’a condamnée aussi. Je vous aime.

K. eut une érection. Il n’en avait pas connu depuis le procès et avait même été soigné sans résultat. Il bénit Hortense.

- Certes, dit-elle, notre amour est impossible, vous le comprenez, bien sûr.

- Le comte m’a offert un poste dans son observatoire, dit-il précipitamment. Je ne peux me payer le luxe de refuser. L’Université m’a remercié.

- Mais vous ne pouvez plus vous approcher !

Il traça mentalement un autre cercle sur ce qu’il savait du château de Vermort. C’était le troisième cercle. Sa descente aux enfers s’annonçait mal. En revenant à la vie civile et aux civilités qui la fondent, il n’espérait pas y trouver un paradis qui n’avait jamais existé pour lui. Les trois repères de son existence étaient encerclés, anéantis serait plus juste. Cette perspective le réduisait à la mendicité. Si Hortense ne lui offrait pas un toit (il était prêt à devenir garçon de courses), il était perdu.

- Je n’y avais pas pensé, dit-il. Je n’ai plus que vous.

Ce n’était pas gagné. Il omettait de se renseigner sur les raisons qui avaient poussé Agnès au suicide. L’anéantissement de l’Université, le dessaisissement de son appartement parisien et la disparition monumentale du château de Vermort le plongèrent dans un long silence qu’Hortense mit à profit pour le jeter dehors. Ce n’était plus de la solitude, c’était la fin. Il lorgna les roues des camions et s’éloigna. Comme tous les errants des villes, il se dirigea vers une gare de chemin de fer. Il avait de quoi aller en banlieue. Il téléphona à Grandin.

- J’étais loin de me douter que la situation était aussi grave, dit celui-ci.

K. entendit la barbe dure fourragée par les doigts jaunes du doyen.

- Venez, dit celui-ci, mais pas avant huit heures, car mon épouse serait surprise.

Encore un obstacle, pensa K. en reniflant.

- Ne vous mettez pas dans cet état, dit Grandin. Sophie-Ange comprendra.

Une autre belle femme comme K. n’en avait jamais possédé. Elle le reçut à huit heures pétantes. Grandin était en retard. Elle était vêtue d’une robe longue et moulante. Il admira ce dos animal pendant qu’elle le conduisait au bureau de Grandin. Il lorgna dans le salon où deux dames se penchèrent pour le regarder passer. Sophie-Ange lui indiqua un fauteuil et parla des deux dames qui l’attendaient. K. se leva plusieurs fois pour accepter cette attente. Grandin l’avait-il informée de la pénurie qui l’affectait ?

- Victor ne me cache rien, dit-elle. Je suis heureuse de vous accueillir.

Il se vit dans un lit et la remercia en multipliant les courbettes.

- Ça alors ! s’écria Grandin quand il apparut enfin. Vermort n’est pas homme à se tromper. Nous allons l’appeler.

Grandin appela Vermort.

- Ah ! Je me disais aussi ! [Le juge est un ami.] Notre ami est désespéré. Vous le sauvez. [Vous partez demain.] Mais je comprends, mon cher Armand. [Vous prendrez le train.] Il passera la nuit ici. Rien ne l’interdit. Ah ! je le saurais. Mais non ! [Il pense lui aussi que l’Université vous est interdite.] C’est temporaire. Une ou deux années, au plus. Le temps d’oublier. Oui, cela fera quatre. C’est long. Mais que voulez-vous... Un grand, mon cher ami. Un grand ! Quel dommage qu’il soit... certes. Ces reproches nous affectent tous. Je vous serre la main, mon cher Armand et je vous dis à la prochaine fois. Dans de meilleures conditions, oui.

Il raccrocha.

- Il n’y a guère que votre appartement qui vous est interdit de fréquentation, expliqua-t-il. Anaïs en a la jouissance. Décision du juge. Nous n’y pouvons rien. Pour notre Université, rien n’est perdu. Je croyais que vous l’aviez compris. Je n’ai pas tenu compte de votre désarroi. Je m’en excuse. C’est une leçon pour moi. Sophie-Ange vous fera préparer un lit. Ces dames seraient d’ailleurs enchantées de connaître un... un...

K. s’empourpra.

- Mais je ne sais pas si c’est opportun, dit Grandin. Je vais les prévenir.

- N’en faites rien, dit K. en se levant. Je vais les recevoir.

- Sophie-Ange vous en saura gré.

Les recevoir ? K. se sentait-il chez lui à ce point ? Grandin le suivit, car K. avait retenu le chemin qui menait à ces dames. Elles étaient plus âgées ou moins séduisantes que Sophie-Ange. Il caressa leurs mains, mais ne les baisa pas. Sophie-Ange le bouscula dans un fauteuil et prit place sur l’accoudoir.

- Nous savons comme il est difficile d’évoquer le malheur, dit une des dames.

Comme elles se ressemblaient ! Sophie-Ange était si différente ! Grandin fila pour aller répondre au téléphone. K. répondit à des questions indiscrètes avec un maximum de sincérité. Il avait appris à être sincère en prison. Il n’avait menti qu’à son juge. Vermort avait tout arrangé. Il pouvait compter sur lui.

- Nous connaissons Armand comme si nous l’avions fait ! exultèrent les dames.

Sophie-Ange accompagna leurs gloussements d’un rire moins jovial. Elle avait posé sa main sur l’épaule de K. qui sut dès ce moment qu’il ne coucherait pas seul ce soir. Il eut alors une peur douloureuse de ne pas se montrer à la hauteur. Il entendait les glissements de ses cuisses sous la robe. Une des dames se leva pour montrer un pas de danse qui émoustillait Armand de Vermort. L’autre était aux anges et s’esclaffait sans vergogne.

- Nous nous éloignons du sujet, remarqua Sophie-Ange.

Elle lui tortillait une boucle sur la nuque. Il sentit alors l’odeur de naphtaline de ses propres vêtements. Il n’y avait prêté aucune attention depuis ce matin. Il était loin, le matin, et la nuit serait blanche comme la peau élastique de Sophie-Ange. Les schémas explicatifs du psycho de la prison sur les mécanismes de l’érection se mélangèrent à la perception de cette petite réunion impromptue. Il pensa à Hortense et banda enfin. Ce n’est pas trop tôt ! Grandin revint avec une mauvaise nouvelle :

- Les cheminots sont en grève !

Sophie-Ange ne broncha pas. K. pensa que c’était à lui de commenter la nouvelle.

- Ce ne sera qu’une nuit, assura-t-il. Demain, j’irai à l’hôtel.

- Vous n’y pensez pas ! s’écria Grandin.

Sophie-Ange ne manifesta aucune censure. Les dames attendaient, impatiemment immobiles. Grandin calcula que la grève pouvait durer une semaine.

- La la la ! dit-il. Vous êtes mon invité.

Sophie-Ange consentit à s’associer à la noblesse de son époux.

- Vous aurez la compagnie de trois dames, dit-elle, car monsieur Grandin est occupé toute la journée et quelquefois même toute la nuit à l’Université où il a son existence. Nous nous sommes réunies pour trouver un sujet.

K. offrit une tête médusée aux dames qui le toisaient.

- Nous cherchons un thème, plus exactement, dit l’une d’elle. Si vous consentiez à vous prêter à nos questions, vous qui êtes si sincèrement repentant...

Etc. Sincèrement reconnaissant, oui, mais repentant, certainement pas ! K. se contenta de secouer sa main à proximité de la cuisse de Sophie-Ange. Il se laissa communiquer une chaleur de promiscuité comme il n’en avait connu qu’au moment de la mort de Morandelle, quand il s’était honteusement senti libéré de toute obligation de réserve à l’endroit (et à l’envers) de la belle Hortense. En prison, il avait intitulé un poème "La belle Hortense" en s’inspirant de Gauguin (La belle Angèle, un grand, très grand portrait) et non pas d’Arthur Rimbaud comme le pensait Totor. C’était fou d’ailleurs, le nombre de poètes qui exerçaient des fonctions pénitentiaires. Il y avait aussi beaucoup de poètes chez les cheminots et il leur devait le don de Sophie-Ange. Enfin... de son corps, ce qui constituait un don appréciable et qu’il ne manquerait pas d’apprécier si Tsoin-Tsoin voulait bien se donner la peine. Son zizi était retourné à la niche en attendant. L’angoisse prenait la place du désespoir, et Tsoin-Tsoin celle d’une justice trop délétère pour être respectable.

- Nous ennuyons Alberte, dit Sophie-Ange.

- C’est ça, dit une dame. Mangeons !

Grandin se précipita. Le repas du soir était le seul de la journée pour lui. Il énivra les dames qui s’abandonnèrent à son bagout. Sophie-Ange servit K. avec une aménité certes conforme aux bienséances, mais plus clairement amoureuse. - Les petites filles vous tentent-elles encore ? semblait-elle demander en versant un peu de vin sur la nappe.

Au coucher, K. examina son corps dans un miroir, juché sur le bord de la baignoire, car le miroir était en hauteur et se contentait en général de dévisager le badaud en quête d’hygiène. Sophie-Ange avait fait couler un bain. L’eau était rose et sentait la lavande, petite entorse à une association des couleurs et des odeurs qu’il avait acquise sans la protester ni même tenter de la changer.

- Ce sera mon premier bain depuis deux ans et des poussières, confessa-t-il si sincèrement que les dames en tombèrent leur fourchette.

Car la proposition se fit à table, au beau milieu d’un discours sur la mangeaille et la cochonnaille dont Grandin établissait les principes moraux avec un talent de jouisseur impénitent.

- Nous prenions des douches, toutefois, précisa K. qui remit les dames à l’endroit.

Grandin admira une habileté didactique dont il connaissait les ressorts de longue date. Sa moustache griffue (découvrons un peu le personnage) se hérissa.

- L’eau était froide et le savon de Marseille.

- De Marseille ! s’écrièrent les dames.

- Comme le plâtre de Paris, dit Grandin. Ou le nougat de Montélimar. Les bêtises de...

- Un beau roman de Jacques Laurent, dit une dame. Vous connaissez ?

K. avoua, au comble de la sincérité, qu’il ne connaissait pas la littérature des librairies. Il avait une âme forgée. On ne le fondait pas facilement. Seule la prison l’avait réduit à la fusion métallique. Il remonta une manche pour faire admirer un tatouage.

- Ça alors ! dit Grandin.

Le tatouage représentait une femme nue en position de chienne. Un nom était écrit sur elle : Hortense. Sophie-Ange posa un doigt sur Hortense nue.

- Ça ne s’efface pas ? demanda-t-elle.

K. se souleva pour se plonger dans ses yeux.

- Jamais ! dit K. qui s’aperçut que le vin était un Madiran.

Pas étonnant qu’il me soit monté à la tête. Chaptaliseurs impunis !

- Nous en reprendrons ! chantèrent les dames.

Grandin les soignait en prévision d’une nuit infernale.

- Une semaine ! dit K. en se tenant la tête. Une semaine. Je ne sais plus ce que c’est. Je n’ai compté que les jours !

- Incroyable ! dit une dame.

Pourquoi les confondait-il ? Il s’adressait à elles indifféremment. Certes, elles étaient soeurs jumelles. Mais pourquoi ne pas chercher la petite différence qui fait le larron ? Il imagina Grandin à cheval sur ces dos émergents.

- Nous irons au bois ! cria Grandin.

On en était au Pinot.

- Ah ! Merci pour l’orthographe, dit une dame. C’est les Charente et non pas la Bourgogne !

- Oui, bravo ! beugla son reflet dans la nappe qui montait au plafond avec ses ustensiles et toute la maisonnée.

- Soutenez-le ! cria Grandin.

Le lit était froid. Il réclama un moine et les dames s’amusèrent à l’imaginer. L’une appuyait sur la tête et l’autre faisait un bras d’honneur. Grandin, revenu dans des limites plus convenables, sourcillait en consultant Sophie-Ange qui donnait des coups de pieds au radiateur.

- Vous ne pouvez pas avoir froid, expliquait-elle. Nous sommes en nage.

Les dames aussi nageaient. Grandin caressa une croupe qui bondit sans dénoncer l’outrage. Sophie-Ange cogna un coussin qui se dégonfla et l’inséra sous la tête de K..

- Deux ans sans alcool, dit Grandin.

- Et sans femmes ! précisa K. qui croissait dans l’estime des dames portées sur la sincérité et ses à-côtés picaresques.

Le matin s’interposa. Tout avait changé. Il n’était plus dans sa cellule. Il n’y avait personne sur la selle. Le vent glacé ne secouait pas les carreaux. Personne ne produisait d’étincelles avec les fils électriques. Aucune odeur de tabac ni d’urine. On ne lui demandait pas d’aller jeter les préservatifs dans les waters. La porte chuchota avec la voix de Sophie-Ange.

- Vous n’êtes pas mort ?

Il ouvrit. Il était enchanté de la voir et s’exprima mollement sur ce sujet.

- Il y a un télégramme pour vous.

Il l’ouvrit. Si tu reviens, je t’épouse, que tu le veuilles ou non ! Tu es Papa.

- Un oubli ? demanda Sophie-Ange qui souriait.

- Une mercerie ! s’écria K. en levant les bras au ciel dans l’attitude du démiurge qui vient d’apprendre qu’il y a plus haut et plus conséquent que lui.

- C’est beaucoup moins bien que l’Université, dit Sophie-Ange.

Elle lui caressa le dos puis la main descendit sur les fesses, explorant le sillon. Anaïs le sait déjà. À la campagne, tout se sait. Chaque fois qu’il y allait, il apprenait des détails dont la nature témoignait assez clairement qu’il n’avait pas cherché à les connaître. La main fit le tour de l’abdomen et s’empara du pénis.

- Hortense acceptera de me prêter sa voiture !

- Vous n’êtes pas bien avec moi ?

- Je ne suis bien avec personne ! Oh ! ma chère Sophie-Ange ! Je suis une pourriture digne de la poubelle. L’enfer ne me mérite pas !

Il se jeta sur le lit et se recroquevilla. Elle tirait sur les jambes du pyjama. Il sentit l’air frais sur ses fesses. Une bouche l’explorait. S’il avait connu cette avidité cette nuit, il n’en conservait aucun souvenir. Elle lut le message à haute voix :

Si tu reviens, je t’épouse, que tu le veuilles ou non ! Tu es Papa. Alberte ! Vous êtes un véritable monstre ! Grandin m’avait prévenue !

Il éjacula et s’endormit. Puis le tintement d’une tasse et d’une cuiller le sauva d’un naufrage où il était le seul à s’être pris les pieds dans un filin tandis que TOUS les autres sauvaient leur peau dans une eau moins troublante.

- Merci ! Merci ! Merci ! cria-t-il à Sophie-Ange qui le déshabillait encore.

Un croissant s’enfonça dans sa gorge.

- J’ai une voiture, moi, dit Sophie-Ange à l’oreille qu’elle mordait sauvagement.

- Grandin ne sera pas d’accord.

- Je l’emmerde !

Il éjacula et s’endormit. À midi, elle lui arracha un cri de douleur et fit sa valise. Il téléphona à Hortense pour lui dire que tout s’était arrangé pour lui.

- Mais les trains sont en grève ! dit Hortense qui confondait souvent l’utile et l’agréable. Je peux vous prêter ma voiture. Je ne m’en sers plus depuis que...

Matabiau. Il écouta ses larmes. Sophie-Ange s’impatientait.

- Un ami a accepté de m’accompagner, mentit-il.

- Il n’y a pas de cheminots, vous dis-je ! Pas avant une semaine !

- Mon ami dispose d’une voiture, voyez-vous, ma chère Hortense, et nous avons pensé...

- Ne pensez plus, Alberte, et allez vous placer sous la protection de ce cher Armand. Filez ! Ah ! Je n’en puis plus !

Il raccrocha. Sa main tremblait comme celle d’un violeur. Sophie-Ange téléphona à Grandin pour lui confirmer son départ avec K.. Grandin apprécia la litote. Les deux dames déjeunaient dans la cuisine.

- Pour le thème, dit l’une d’elle, toujours d’accord, monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah ! merde ! J’y arriverai jamais !

- Solange ! Voyons !

Elles riaient. Sophie-Ange les embrassa et K. leur tendit une main moite qu’elles secouèrent en lui prodiguant des voeux. La voiture était une Crevault, mais la route était bonne jusqu’à Castelpu. Elles descendirent dans la rue pour aider à la manoeuvre, car la circulation était dense et susceptible. Sophie-Ange exécuta un demi-tour qui prouvait, si c’était nécessaire, que sa volonté était intacte, sinon impitoyable. K. ne pouvait pas en dire autant de sa volition. Il se sentait abattu, n’incriminant que l’abus d’orgasmes auquel Sophie-Ange avait soumis un prisonnier en manque sans les précautions d’usage. Le psycho, qui était autrement attentionné que le psy, avait prévenu K. de la difficulté qu’éprouve toujours un prisonnier qu’on livre aux femmes sans dispositif social adapté à une biologie qui ne se souvient pas (psycho dixit). La sodomie, que K. avançait comme un exercice avant-coureur de meilleurs moments à passer avec les glandes, était au contraire, toujours selon le psycho, un prodrome du pire.

Les dames s’éloignèrent sur cette pensée morose. Sophie-Ange sortit de Paris avec une maestria qui le laissa pantois et paniqué. Les choses avaient à peine vingt-quatre heures de retour à l’existence et elles l’envahissaient plus judicieusement que les souvenirs. Il se sentait bringuebalé, manutentionné, expédié. Il s’éloignait à la fois de ce qui avait été et de ce qui avait assez duré pour le marquer au fer rouge. Sophie-Ange avait acheté du tabac. Il retrouva une pipe qu’elle lui offrit comme un serment. Il l’avait oubliée après une soirée à l’Université et Grandin avait à son tour oublié de la lui restituer. Il crut se souvenir des moments de la pipe, de cette pipe en particulier. Elle l’avait plongé dans une réflexion si profonde que Sophie-Ange s’en inquiéta. Il firent une halte dans un hôtel charmant où ils mangèrent des écrevisses. Dans la nuit, leurs voisins se plaignirent à la direction qui n’osa pas monter pour tempérer leur passion. Sophie-Ange avait juré d’en faire un homme alors qu’il n’était qu’un amateur de petits corps inachevés. Il lui parla de son péché mignon.

- Pourvu que ce soit un garçon ! gémit-il. Pourvu que le Seigneur, dans sa bonté pharaonique, ne m’ait point privé d’un garçon que je voulais être moi aussi !

Sophie-Ange ne dormit pas. Il se réveilla seul. Il était seul. Elle l’avait abandonné. Il fila à l’anglaise et rencontra un chauffeur de poids-lourds qui accepta un échange de bons procédés.

- Un taulard, s’était-il extasié. Toi, un vrai, un dur ? Tu m’en diras tant !

K. lui enfonça une lame qui trancha à la fois la carotide et le larynx.

- Un chef-d’oeuvre militaire, constata l’inspecteur Frank Chercos qui avait bon oeil.

- Ouais, fit son adjoint.

Et ils abandonnèrent le cadavre au carabin, histoire d’aller prendre un pot.

- Les conclusions, dit Frank Chercos à son adjoint, ça peut attendre.

- Sûr !

 

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