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Chapitre XXXI
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 Article publié le 6 mars 2006.

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L’abbé Valisse s’était rendu célèbre dans la région pour avoir accompli deux exorcismes. Deux fois il avait vaincu le Diable. Un cercueil se promenait la nuit dans le cimetière : il le trouva, l’aspergea et le feu détruisit l’antiberceau devant une foule de témoins médusés mais néanmoins incapables d’en penser quelque chose d’intelligible. Une adolescente crachait sur lui : il la contraignit à s’agenouiller devant un crucifix et elle fut libérée du démon qui la rendait hystérique quelquefois. Elle épousa un employé de la Perception et eut un enfant trisomique ; ce fut toute sa punition. "Engeance incrédule et pervertie, jusqu’à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je ?" Ces mots tombaient de la bouche de l’eubage à l’office, sorte de prélude à sa mission apostolique et romaine. En ces temps de libre pensée mise à mal par les superstitions et les idéologies humiliantes, l’abbé Valisse se sentait un peu vainqueur et il ne cachait pas sa joie. "Elle retourna dans sa maison et trouva l’enfant étendue sur son lit et le démon parti." À ces mots, Anaïs K. ne put s’empêcher de rire. Ell était moins désinvolte.

- Je te sens fragile, lui dit l’abbé. Tu ne crois plus.

- Credo in unam.

- Garce !

- Soleil et chair !

Il fila comme il avait surgi : par surprise, car Anaïs n’avait pas pensé une seconde qu’on eût pu faire appel aux services extraordinaires de l’ecclésiastique, ni que celui-ci, connu pour ses vindictes, eût accepté d’abandonner une conversation qui la mettait sur la voie d’une explication sinon pertinente, du moins cohérente. Elles le regardèrent s’éloigner dans l’allée enneigée, emmitouflé dans sa cape noire et poussant un vélo tenu par la selle. Il l’enfourcha un peu plus loin et suivit les ornières, ce qui affectait son éloignement d’une lenteur et d’une temporisation presque moroses. Comme elles gravissaient les marches aux crocodiles, la petite dame au sac à main vert apparut. Elle souriait dans les poils d’un renard, promenant une main nue sur la fourrure, les pieds en éventail et le sac à main au bout de l’autre main qui était gantée. Ce n’était pas elle qui avait appelé l’abbé Valisse. D’ailleurs, elle était athée et n’éprouvait qu’un mépris indigné pour les choses de la religion. Fred, le jeune homme au cou cassé qu’elle visitait une fois par trimestre, selon les disponibilités de sa bourse, les regardait à travers un carreau dégoulinant. Il avait l’air très agité.

- La vue de ces charlatans le désespère, dit la petite dame au sac à main vert. Que voulez-vous qu’on devienne dans un monde encadré par la médecine et la superstition ? Des fous ou des rebelles. Fred est fou et je suis rebelle.

Elle effaça une larme sur sa joue rose.

- Ils font quelquefois venir ce corbeau, à la demande de la famille, disent-ils, mais je n’en suis pas si sûre. C’est triste, cette tolérance de l’intolérable. Mais il n’y a pas de pouvoir sans cette trahison de la libre pensée. Entrez.

Fred bondit. Ce matin, la neige l’effrayait. Il avait aperçu un écureuil qui avait laissé une trace sur une demi-toiture qui occupait la moitié du paysage quand il regardait à la fenêtre de sa chambre. Il en déduisait que les écureuils portent malheur. La petite dame au sac à main vert sourit et retint la porte avec son pied minuscule. Quelqu’un se plaignit du courant d’air.

- Non, continuait la petite dame au sac à main vert, j’ignore qui a pu imaginer que cette crapule peut sauver son enfant de la folie. Fred l’aime bien, mais Fred aime les images, vous comprenez ? L’autre le séduit faute de pouvoir le convaincre. Les fous occupent une place privilégiée à côté du trône divin. On ne leur demande pas leur avis. N’est-ce pas, Fred ?

- J’adore les images.

- La mort, dit la petite dame au sac à main vert. Je ne vois rien d’autre.

Elle marchait devant, ayant ouvert son manteau. Le renard voletait sur son épaule. Fred la suivait à grandes enjambées, si lent que l’effort grimaçait sur son visage étrangement asymétrique. Anaïs ne comprenait pas qu’on l’empêchât de voir Antoine. Ell se heurtait à des ombres et s’excusait mollement. Il y avait deux personnes dans le salon d’attente.

- Je suis revenue en catastrophe, dit la petite dame au sac à main vert. Ils m’ont téléphoné hier matin. J’ai encore passé une nuit dans le train. Heureusement que je suis pensionnée ! Asseyez-vous.

Les deux personnes qui attendaient elles aussi inclinèrent leurs têtes et tournèrent une page en même temps.

- "Fred n’est pas en cause", m’ont-ils tout de suite rassuré. "Mais voyez-vous, Madame, il ne peut plus rester ici." Il fallait demander pourquoi. "Parce qu’il n’est pas fou." Il fallait encore demander pourquoi. "On ne sait pas pourquoi on n’est pas fou," dit la voix. J’ai raccroché et rappelé une heure plus tard. "J’arrive." Je n’avais pas réfléchi. Impossible de penser quoi que ce soit. J’appelais le bon numéro. Ce n’était pas une farce. Je reconnaissais la voix de Monsieur de Vermort.

Son index montra le plafond. Elle pinçait les lèvres.

- Celui d’en haut, dit-elle. Pas le jeune. Celui-là, il n’y connaît rien.

- Vous avez parlé avec Fabrice ? demanda Anaïs qui commençait à s’intéresser aux bavardages de la petite dame au sac à main vert. Vous le voyez quand vous venez ?

- Jamais ! Vous pensez ! On ne le voit pas. Il vous écrit ou vous téléphone. On voit des collaborateurs. Ils sont bien informés.

Elle se pencha et mit sa main sur la bouche.

- Dieu sait tout ! rit-elle à travers les doigts.

- Elle est folle, dit Fred.

Il ne s’amusait pas ce matin. Il offrit son regard à Anaïs qui s’y perdit un instant. Ell frottait les carreaux avec un doigt.

- Je ne suis pas plus folle que toi, dit la petite dame au sac à main vert que l’intensité du regard d’Anaïs éprouvait. Pas fou ! Qu’est-ce qu’il est alors ?

- Normal, dit Fred. Ça devait arriver, dit-il à Anaïs comme si celle-ci était en mesure de comprendre cette fatalité. Fini le bonheur et les châteaux !

La petite dame au sac à main vert pouffa, puis toussa. Ses yeux se remplirent de larmes.

- C’est peut-être parce que je ne peux plus payer, dit-elle. Ils vous demandent beaucoup ?

Anaïs n’en savait rien. Qui payait ? Elle ne le savait pas. Elle n’avait jamais pensé à payer. Personne ne lui avait demandé de payer. Elle venait le moins souvent possible, mais ces derniers temps, elle avait expérimenté, comme disait Fabrice dans ses lettres, quelque chose qui pouvait être du remords, de la contrition. Fabrice avait écrit le mot repentir en italique. Il y avait une grande quantité d’italiques dans ses écrits.

- Vous le voyez, vous ? demanda la petite dame au sac à main vert.

- Il est mort, dit Ell.

Elle rit.

- Quand on ne les voit plus, c’est qu’ils sont morts. Il faut tout expliquer, sinon on devient fou.

- C’est ça ! s’écria Fred. (et se tournant vers Anaïs :) Elle sait ce qu’elle dit. C’est la différence.

Sa tête dodelina longuement entre ses mains. La petite dame au sac à main vert effaça une autre larme sur la joue dont les roses s’obscurcissaient.

- Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu, dit Anaïs. Je ne vois plus personne. Je ne connaissais pas Jean. On raconte tellement de choses.

Que craignait-elle ? sembla se demander la petite dame au sac à main vert.

- Elle se teint les cheveux, dit Fred.

- Qui ? grogna la petite dame au sac à main vert.

- Elle !

Qui était Ell ? Il le demandait à Anaïs.

- Ne répondez pas, dit la petite dame au sac à main vert.

- Je suis une garce, dit Ell. Demande à Valisse.

Elle mima une masturbation, poing fermé. Fred recula en riant et se cacha dans le rideau. Les deux personnes qui attendaient elles aussi levèrent la tête et observèrent l’entortillement du rideau autour du corps tournoyant de Fred. La porte du cabinet s’ouvrit. Une dame en sortit, buta sur le paillasson et s’enfuit.

- Elle n’a pas payé, dit la petite dame au sac à main vert.

Elle agitait le renard en riant doucement. Jean de Vermort s’avançait en tendant la main.

- S’ils continuent comme ça, dit la petite dame au sac à main vert, il n’y aura plus de Vermort authentiques !

Elle cessa de rire quand le vicomte lui offrit sa main. Elle venait de quitter celle d’Anaïs.

- Je n’ai pas de quoi payer, dit-elle. Il faut comprendre.

- Fred n’est pas fou, dit Jean de Vermort.

- Qui le dit ?

- Moi. Je suis...

Ell s’avança en se trémoussant.

- Tu n’es rien, dit-elle. Occupe-toi de ces messieurs.

Il s’empourpra, prêt à bondir. Fred sortit du rideau.

- Si je n’ai jamais été fou, dit-il d’un air menaçant, comment expliquez-vous que j’ai été si longtemps considéré comme tel ?

- Je n’ai pas dit cela ! s’écria le vicomte. Vous étiez fou, vous ne l’êtes plus.

- Je suis guéri ?

Fred abandonna le rideau.

- Je n’y avais pas pensé, dit-il en joignant ses mains.

La petite dame au sac à main vert dit :

- De toute façon, je n’ai pas de quoi payer.

- Je suis guéri, dit Fred. Donc, c’est logique. Ce que j’ai été n’est plus, car dans le cas contraire, il aurait fallu chercher la vérité, une chose que tu as toujours empêchée.

- Il n’est pas trop tard en effet pour... commença le vicomte.

- Pas d’argent, pas d’amour ! dit la petite dame au sac à main vert. Ta valise est prête ? J’espère qu’il leur reste un billet. Elle est si petite et si abandonnée, cette gare !

- Il faut d’abord que je vous explique...

- N’expliquez plus ! Fred, on s’en va.

- Comme ça ? dit Fred que la peur taquinait comme un mauvais plaisant.

- Comme ça !

La petite dame au sac à main vert dit à Anaïs :

- Rentrez vous aussi. Quand ils ont décidé quelque chose, il n’y a rien à faire pour en changer. L’abbé vous expliquera.

- En ce qui concerne la présence de cet individu dans notre établissement...

- Ta ta ta ! Vous n’avez rien à dire. Savez-vous au moins de quoi vous l’avez guéri ?

Fred s’approcha. Enfin une promesse d’explication à la hauteur de son attente. Mais le vicomte secoua sa main. Il n’en savait rien.

- Ça en fait, des cas de figure ! lança Ell.

Fred compta sur ses doigts, tirant la langue qui gouttait. Les messieurs qui attendaient ne se signalaient par aucune espèce d’impatience. Le vicomte leur adressa un

- Vous vouliez me voir ? Sans rendez-vous...

- Inspecteur Frank Chercos, police judiciaire. Mon adjoint, Février.

- Leuvrier, corrigea l’adjoint.

Il tendit sa petite main poilue. Le vicomte l’étreignit en gloussant.

- Mon frère est absent, dit-il. Je ne sais si je suis qualifié pour...

- Une ou deux questions, dit Frank Chercos. Si ces dames veulent bien patienter. Ce ne sera pas long. Je ne conclus pas aujourd’hui.

Il rit. Il aimait bien les yeux d’Anaïs. Quand la porte se referma sur lui, on entendit la voix du vicomte :

- Je sais bien que ces choses ne sont pas agréables, mais...

La porte coupa la voix. Fred attendait. Ses yeux guettaient la providence.

- Je suppose qu’il y a quelque chose à signer, dit la petite dame au sac à main vert. J’ai l’argent pour le billet. Ensuite, on verra. Rémission ou guérison, on verra.

- On a toujours vu, dit Fred philosophiquement.

Ell consultait maintenant les revues que ces messieurs avaient si précautionneusement effeuillées. Que cherchait-elle ? En regardant bien dans la buée du carreau, on voyait l’abbé Valisse sur son vélo. Fred possédait une longue-vue. Il s’en servait pour identifier les gens qui arrivaient. Il n’avait jamais été surpris, sauf par Antoine qui avait renoncé à s’évader. C’était en été. Antoine n’avait pas été plus loin que le fournil.

- Tais-toi ! dit la petite dame au sac à main vert. J’espère que ces messieurs n’en ont pas pour longtemps.

- Antoine leur donnait du fil à retordre !

Fred tordit un fil imaginaire, grimaçant dans l’effort.

- Je ne savais pas, dit seulement Anaïs. Antoine et Jean ne se ressemblent pas. Pourtant...

- Que dites-vous !

La main de la petite dame au sac à main vert empêcha la bouche d’Anaïs de dire la vérité. Ell haussa les épaules et dit :

- Petite fille née de la rencontre du désir et de la nécessité, qui suis-je ?

- L’abbé Valisse vous l’a dit, ce que vous êtes ! grogna la petite dame au sac à main vert.

- Il ne dit jamais tout, fit Fred. Ce n’est pas deux, mais trois. Et ce sera quatre.

Il montra sa main aux doigts dressés en éventail, moins le pouce qui se cachait.

- Le cercueil, la Margot, et... et...

- Tais-toi !

L’abbé Valisse n’était plus sur son vélo.

- Il a crevé, dit Ell.

Il avançait sur le talus au-dessus de la route, luttant contre la bise. Fred pointa sa longue-vue. Les messieurs sortirent et s’en allèrent après avoir dignement salué les dames.

- Madame Lespigue ? fit la voix de Jean qui ne se montrait pas.

Le pouce de Fred se dressa .

- Cinq !

La petite dame au sac à main vert se leva et dit :

- Tu entreras quand je te le dirai.

Elle entra et ferma la porte. Fred referma son poing.

- Tu en sais, des choses, dit Ell qui l’aguichait.

 Comment rester insensible à ces charmes athlétiques ? Fred ouvrit la bouche et recula. On entendit la voix de la petite dame au sac à main vert, mais il n’était pas possible d’écouter ce qu’elle disait. Je ne suis pas venue pour ça, pensa Anaïs.

- Qu’est-ce qu’ils voulaient, ces deux-là ? dit Ell.

- Ils veulent, c’est tout, dit Fred. Il y a ceux qui veulent et ceux qui désirent.

Je veux, pensa Anaïs.

Puis la petite dame au sac à main vert revint s’asseoir. Elle n’expliqua rien. Personne ne lui demanda d’expliquer. Fred dit qu’on revenait toujours au point de départ. La petite dame au sac à main vert s’impatienta et Fred se tut.

 

La neige s’était remise à tomber. Un employé en tablier bleu tourna les robinets des radiateurs. Il agissait seul, sans s’intéresser aux dames qui attendaient en silence. Elles attendirent qu’il fût parti pour continuer de bavarder. Maintenant, elles ne racontaient rien. Elles désignaient des choses et en parlaient : la neige, le plafond, les plantes vertes, le plancher, les rideaux, il n’y avait pas un nombre de choses inépuisable et elles les épuisèrent et retombèrent dans le silence où les avait plongées l’employé qui tournait les robinets des radiateurs sans rien souhaiter ni même s’exprimer au moins un peu sur le temps qu’il ferait demain.

- Voyez-vous, dit la petite dame au sac à main vert, ces gens ne travaillent pas pour participer à l’existence. Ils gagnent leur vie et en profitent comme ils peuvent. Simon...

Fred se crispa. La petite dame au sac à main vert renonça à parler de Simon. Anaïs s’en fichait. Elle attendait. Ell était collée au radiateur.

- Veux-tu que nous nous arrêtions chez tante Ginette ? demanda la petite dame au sac à main vert. Tu mangeras ses confitures. Tu aimes la confiture, je le sais.

Fred opina, mais ne dit rien. Simon ne partait pas. La petite dame au sac à main vert se mit à parler de sa famille. Elle oubliait toujours quelqu’un. Qui, cette fois ? Fred chercha, mais Simon ne partait pas.

- Nous n’avons pas beaucoup d’argent, mais quelques biens que nous partageons. Ah ! J’ai oublié Angèle. Tu te souviens d’Angèle ? Vous étiez si petits, si mignons tous les deux...

- Deux ! fit Fred.

Cela devait toujours se passer de cette manière. Les choses arrivaient dans la conversation et elles se mettaient à exister comme des personnages. Anaïs ne se souvenait d’aucune conversation avec Antoine. Elle le voyait, mais sa voix ne communiquait plus avec elle. Cette situation était purement métaphorique. La prison de verre était une métaphore et on lui demandait d’en élucider la transparence. On n’avait pas confiance en elle. Antoine était à l’abri de son indifférence. Elle n’était sensible qu’à ses propres reflets. Elle chassait des chimères ressemblantes et étrangères à ce monde.

- Je ne le vois plus, dit Ell.

L’abbé avait disparu dans la tourmente.

- Il connaît son monde, dit la petite dame au sac à main vert.

Qu’est-ce qu’on attend de moi ? pensa Anaïs. Ce n’est pas un jeu. Il y a des vies romanesques qui inspirent le jeu, comme celle du pauvre K. qui ne peut pas entrer dans le château et qui meurt dans un fossé. Le jeu consiste à vouloir entrer et on y arrive quelquefois. On ne meurt pas dans le fossé. On s’arrête avant et on recommence. On meurt à l’hôtel.

- Je vous offre une pastille, dit la petite dame au sac à main vert.

Fred se précipita et faillit renverser la petite boîte métallique. Ces mains peuvent tuer et je n’en sais rien. La boîte se referma. Un doigt poussait la pastille entre les lèvres d’Anaïs. Ell suçotait sans cesser de regarder la neige. S’ennuyait-elle maintenant ? Elle ne disait rien du temps elle non plus.

- Tu as oublié Sandrine, dit Fred.

- Oh ! Celle-là !

La bouche de la petite dame au sac à main vert se forma en cul-de-poule et s’obstina à ne pas commenter cet oubli. Fred rigolait en se tortillant.

- Sandrine se confesse à Dieu, dit-il.

Les pastilles étaient collées à sa langue comme des boutons de fièvre. La petite dame au sac à main vert était rouge comme un coquelicot. Elle s’efforça de changer le sujet d’une conversation dont elle était pourtant l’origine. Son petit nez se fronçait. Il y avait une pâleur morbide sur ses joues, autour des rouges et des roses. Le renard pendait sur sa poitrine, laconique. Anaïs s’impatientait.

- Vous passerez devant moi, dit la petite dame au sac à main vert trop heureuse de trouver là une occasion de ne plus parler de Simon, d’Angèle ni de Sandrine.

- Il a son idée là-dessus, dit Fred dont la langue se retira.

Il redoutait le silence, les recommencements et l’attente, dans l’ordre. Il connaissait bien ses phobies. Il en parlait avec volubilité, ce qui agaçait la petite dame au sac à main vert. Elle ne souhaitait pas expliquer ce qui venait de se passer, c’était tout. Comment expliquer qu’elle entrait dans le cabinet, qu’il s’y passait quelque chose et qu’ensuite elle en sortait pour attendre et non pas pour s’en aller ? Fred ne connaissait pas la réponse.

- C’est la même chose pour vous, dit-il à Anaïs. Vous n’entrez jamais alors qu’il y est. Quelque chose n’est pas expliqué et vous vous imaginez un tas d’autres choses, je dis bien : d’autres choses qui vous condamnent au silence, au recommencement et à l’attente. On ne peut pas vivre longtemps comme ça, je vous le dis !

- Fred ! hurla la petite dame au sac à main vert.

 Anaïs la retint, empoignant le renard qui lui noua la gorge.

- La différence, dit-elle, c’est qu’Antoine est fou et que tu ne l’es pas.

Ce qui rassura la petite dame au sac à main vert qui retrouva sa respiration. Elle secoua le renard et expliqua que Fred avait eu le cou cassé à cause d’une chute de vélo.

- Ce sont des choses qui arrivent, dit Fred. Si elles n’arrivent pas, on n’y pense pas.

- Il avait trois ans, poursuivit la petite dame au sac à main vert. Le vélo du petit voisin.

- Un vélo rouge, dit Fred. Baigné dans mon sang.

- Tu n’as pas saigné ! Comment t’en souviendrais-tu ? Le cou s’est cassé et on n’a rien pu faire pour le redresser. Ensuite, Fred est devenu fou et Simon et moi on...

Fred se mit à piailler en formant un bec avec sa main.

- Ka ka ka ka ka ! caqueta-t-il. C’est des histoires. On ne devient pas fou, on l’est. Si on n’est pas fou, on ne l’a jamais été.

- Je le sais bien ! dit la petite dame au sac à main vert.

Elle s’arrêta pour surveiller la porte qui avait frémi.

- Chut ! Ça va être votre tour.

Mais rien. La porte ne s’ouvrait pas. Il n’y avait pas d’autre moyen d’arriver jusqu’à la prison de verre d’Antoine.

- Les cous se cassent parce qu’ils sont déjà cassés, dit Fred.

- Chut !

Il écoutait peut-être derrière la porte. Il n’avait rien à dire qu’elle pût entendre et il espérait qu’elle perdît patience. Mais pourquoi revenir demain si rien n’arrive aujourd’hui ? Fred l’encouragea à prendre la parole.

- Si Antoine était fou, ils n’auraient pas fait venir l’abbé Valisse.

- L’abbé Valisse n’a rien à voir avec Antoine ni aucun pensionnaire de cette maison !

C’était le vicomte. Il se tenait sur le paillasson, la main sur la poignée de la porte, et il invitait la petite dame au sac à main vert à rependre la conversation où ils l’avaient laissée.

- Non, non ! fit-elle. Mademoiselle d’abord. J’ai le temps.

Le vicomte contracta les muscles de ses mâchoires. Anaïs était dans le cabinet. Il referma la porte.

- Je vous avais dit demain, grommela-t-il sans passer derrière le bureau.

- J’avais compris aujourd’hui.

- Vous comprenez ce qui vous arrange.

Il consentit à s’asseoir, mais les doigts de ses mains se croisèrent dans une position si complexe qu’Anaïs se sentit condamnée à les dénouer mentalement.

- Demain, c’est demain, dit-il. Antoine est invisible pour l’instant.

- Même à travers le verre ?

Le vicomte soupira. Ses mains se séparèrent enfin.

- Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-il. Vous n’avez amené que le malheur sur cette maison et vous n’y êtes pas la bienvenue.

- Je n’ai pas demandé qu’on y enferme Antoine.

- Vous ne savez rien de ce qui est arrivé à Antoine. Vous avez été déchue de votre autorité...

- Je reviens comme c’est mon droit.

- Il faudra vous en expliquer. Je n’y peux rien. Je ne savais pas...

- Tu sais. Montre-moi Antoine. Je veux seulement le voir. Pas lui parler. Il ne me verra pas.

- Nous ne disposons pas d’un pareil équipement.

- Il ne me verra pas. Il ne m’entendra pas !

Elle était désespérée et ne le cachait plus.

- Revenez demain, dit-il. Je ne peux rien décider...

- Sans Fabrice, je sais. J’attendrai. J’ai acheté le Bois-Gentil.

- À ce propos...

- Vous ne pourrez pas m’empêcher de l’acheter. Pierre...

- Pierre est malade !

Comme c’est lent, un piège qui se referme, pensa-t-elle. Elle n’entrerait pas et n’achèterait pas non plus. Elle prendrait le train. Comme elle était venue. Elle sortit et croisa la petite dame au sac à main vert qui entrait avec Fred. Ell attendait sur le perron, léchant la neige qui tombait en tourmente. Un taxi ronronnait au bas de l’escalier que Muescas gravissait en maudissant l’hiver.

- Ce sont mes rhumatismes, dit-il.

Ses lèvres tremblaient.

- Ils ne vous ont pas laissée entrer, hein ?

Il se mit à l’abri sous la marquise. La neige se décolla de son pardessus.

- Je vous avais prévenue, dit-il. Mais gare à l’imagination d’Antoine ! Elle traverse les murs. Vous êtes entourée de personnages sans pouvoir les distinguer des personnes. Un autre récit chamboule vos plans. Vous traverserez les murs. Façon de parler, bien sûr.

- On peut profiter du taxi ? demanda la petite dame au sac à main vert qui se penchait à une fenêtre au-dessus d’eux.

La neige fouettait son visage déçu. Elle a perdu, pensa Anaïs. Muescas s’avança dans la tourmente :

- Je vais m’ennuyer sans toi, mon petit Fred, cria-t-il.

La fenêtre se referma. Muescas revint sous la marquise, la bouche gelée.

- Il est fou, ânonna-t-il.

Puis le taxi les emporta. On retrouva l’abbé Valisse sous un calvaire. Il avait perdu son vélo. Il prit place devant, tandis qu’Anaïs, Ell, Fred et la petite dame au sac à main vert se trouvaient à l’arrière.

- Il ne doit pas être loin, dit l’abbé.

Il considéra Anaïs à travers ses cils gelés. Son nez gouttait. Il psalmodia :

- Engeance incrédule et pervertie, jusqu’à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je ?

La petite dame au sac à main vert se moucha.

- Foutez-nous la paix avec vos sornettes ! rugit-elle.

L’abbé regardait Anaïs, retournant ses grimaces à Ell qui s’appliquait à effacer la buée sur le carreau, une activité qui l’avait occupée souvent depuis ce matin. Sa main dégoulinait.

- Vous le verrez demain ? demanda l’abbé.

- Elle n’entrera pas, dit Fred.

L’abbé lorgna le jeune homme au cou cassé.

- Et toi, lui dit-il, tu n’as pas peur ?

Le sac à main vert rencontra son oeil.

- Vous m’avez éborgné !

- Je n’ai éborgné personne, dit calmement la petite dame au sac à main vert.

Le chauffeur se marrait, mâchonnant un papier maïs. Anaïs lui avait demandé de ne pas fumer et le mégot était entré puis ressorti de la bouche. Éteint.

- Ne m’insultez pas ! dit la petite dame au sac à main vert.

- Mais je ne l’insulte pas ! gémit l’abbé qui se tenait l’oeil.

Le chauffeur éclata de rire. Il ne s’amusait pas souvent. Les phares formaient un halo jaune dans la tourmente.

- J’espère que vous savez où vous allez, dit la petite dame au sac à main vert.

- Il sait où il ne va pas ! grogna l’abbé.

Ell se signa. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule. À l’hôtel, les deux policiers savouraient une anisette en regardant la télé dans le miroir, ce qui les en éloignait étrangement. Elle plongea ses mains dans l’eau savonneuse et chaude.

- Beaux bras ! fit Frank Chercos.

- Bandant, fit Leuvrier.

Anaïs montait, si lentement que Frank Chercos croyait voir un fantôme.

- Vous coucherez ici ? demanda la tenancière.

- Ouais, fit Leuvrier.

- Dans la même chambre alors, dit la tenancière en balançant les clés sur le comptoir. Repas à toutes les heures !

- Chouette !

Frank Chercos montait. Il l’entendait avancer dans le couloir.

- La 11 ! cria Leuvrier.

Il agita les clés.

- Si elle est fermée, il la défoncera, je le connais.

- Qu’il essaye, dit la tenancière.

Ell surveillait le policier qui atteignait le palier. Dans la salle, on s’interrogeait du regard.

- Elle n’a encore tué personne, dit Ell.

- Vous croyez ? fit Leuvrier.

Et il éclata de rire. Frank Chercos redescendit.

- La 11, dit Leuvrier en lui tendant les clés. Pas une de plus.

Et il s’esclaffa de nouveau. La salle était retournée à ses cartes et à ses dominos. Un sein apparut dans le chemisier d’Ell.

- Peinard ! fit Leuvrier.

Mais Frank Chercos était ailleurs.

 

 

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