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Chapitre XXXIV
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 Article publié le 6 mars 2006.

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K. mit son meilleur costume, se parfuma pour cacher l’odeur du tabac, soigna le détail de sa fausse moustache et se pointa devant la porte principale du château à l’heure prévue. Quelle ne fut pas sa surprise d’y être accueilli

1º) par des cris de bienvenue venant des fenêtres où l’on s’agitait joyeusement ;

2º) par Constance de Vermort qui le souleva et l’emporta dans ses bras musclés.

Elle grimpa vivement l’escalier et se retourna pour exhiber la charge déconcertée qui se mit elle aussi à secouer sa main en criant des hallalis comme c’était la coutume à Vermort. Une joie profonde le gagnait, si profonde qu’il regretta de n’y avoir pas pensé plus tôt, car il eût alors envisagé la scène et mérité d’elle, alors qu’il paraissait ou se sentait quelque peu ridicule ainsi soulevé dans ces bras nus ou pressé contre des seins qui ne tenaient plus rien de la glande. La bouche de Constance conservait une certaine immaturité qu’il ne vit pas d’inconvénient, faute de mieux, à considérer comme une marque de féminité. Les yeux étaient moins faciles à concerter tant ils possédaient la capacité de traduire en regard l’égoïsme inviolable qui demeurait la marque de fabrique de Constance. Elle le haussa trois fois. Les vivats enflammèrent les façades. Elle entra dans le vestibule grandiose en poussant un cri de guerre. Elle s’était bien amusée. K. retrouva la position verticale avec la même sensation d’avoir abusé de ses forces.

- Vous êtes à l’heure, dit-elle en épongeant son visage carré devant un miroir.

Il minauda malgré lui et s’épousseta sous le regard du miroir qui le toisait sans difficulté. Son embonpoint avait jailli de la ceinture et la chemise flottait négligemment, formant une pointe qu’il eut du mal à réintégrer. Il suait lui aussi, ce qui le rendit circonspect. Le dos magistral de Constance constituait une architecture qu’elle offrait nue jusqu’à la racine du postérieur. Elle était vêtue d’une robe longue de soirée et portait un collier de perles qu’il ne gâta rien en le trouvant véritable, ce qui dans son esprit voulait dire qu’il lui était agréable. Constance ne comprit pas autre chose et le poussa verticalement dans l’escalier. Gisèle de Vermort, qui les observait depuis un moment et que la clameur avait passablement irritée, tendit sa main étroite à un K. qui la remerciait d’être encore une femme dans ce monde de déséquilibrés et de consommateurs. Elle était d’ailleurs "assez" d’accord avec lui. Les trois parfums se mélangèrent sur ce palier somptueux qui inaugurait par une scène de sang versé la chronologique galerie des portraits à laquelle le comte de Vermort prétendait encore qu’il ne manquait pas un seul détail décisif. La salle à manger s’ouvrit sur le décor pharamineux d’une table fleurie et illuminée par des chandeliers électriques. Le comte, qui sirotait une anisette devant le feu impétueux d’une cheminée gardée par deux Dogons de céramique vêtus à la mode arabe, caressait le crâne vétuste d’une lionne empaillée. Il accueillit K. à bras ouverts, ce qui était rare de sa part, et chacun le nota.

- Fabrice est là, dit-il. Il a réussi à se libérer. Vous savez comme il est occupé. La médecine et l’art n’ont jamais fait bon ménage. Mais il est plus obstiné que son Papa !

K. rit. Un verre valsa. Il l’emboucha comme une trompette. Le visage de Constance l’encourageait à dépasser les limites des convenances. Gisèle, moins encline à abuser du temps qui passe, se contentait de lui demander des nouvelles de sa santé, qu’il avait bonne, disait-il. Le comte approuvait les confidences pourvu qu’on se tint muet sur les questions intimes.

- Voici mes fils, dit-il cérémonieusement. Vous n’allez pas les reconnaître.

Fabrice avait pris du poids et perdu sa crinière d’or. Il tenait à peine debout dans un costume étriqué qui le contraignait à élever un peu les bras de chaque côté de sa personne, tant et si bien qu’il avait l’air de s’y crucifier au lieu de s’y trouver à l’aise. Les rapports de l’homme avec son costume passionnaient K. qui pouvait devenir loquace pour la circonstance, mais le jeune Jean de Vermort lui imposa un silence religieux. Il tendait une main sûre, portait très bien le chandail et le foulard de soie, possédait un regard serein et des mâchoires dignes d’un Klingelödemauf...

- Chacier, l’apéro ! commanda le comte en brisant son verre dans la cheminée qui s’enflamma.

Chacier, en costume XVIIIe, mais chaussé de pantoufles au tissu écossais, fendit la foule des fauteuils pour présenter le contenu d’un plateau savoureusement organisé en boissons et bouchées. K. commença par s’empiffrer, car la faim le tenaillait. Le comte retint son bras après la première gorgée et eut une pensée pour la comtesse qui n’était plus et ne pouvait donc pas être là. On se recueillit, verre en main, une bonne minute. Le comte mit fin à la cérémonie en levant l’opacité branlante de son verre.

- Omar ne sera pas là, dit-il en secouant le coude de K., et c’est dommage, car voilà un homme qui mérite d’être connu.

K. intensifia son épatement, travaillé au coeur à la fois par la faim et par la curiosité, car il avait eu deux raisons de répondre favorablement à cette invitation expresse de la part d’un hobereau qui lésinait en principe sur les bouts de chandelles. Mais c’était toujours sans invoquer la dureté des temps, ce qui le rendait de bonne compagnie finalement. Muescas profita de ce moment de repli pour déclarer, dans son costume XVIIIe, que les entrées arrivaient en grandes pompes. Le chariot qu’il poussait en contenait une quantité stupéfiante. Le comte parcouru la longueur de la table par la droite, Chacier recula le siège et attendit que son noble employeur se pliât, et l’invité fut conduit par la gauche afin de se situer à la droite de l’hôte. Gisèle le suivit tandis que Constance, par la droite, prenait place à côté de son père, perpendiculairement. Jean suivit sa soeur Constance, auprès de laquelle même sa beauté d’enfant ne valait plus grand-chose, et Fabrice, presque morose, se colla à Gisèle à une distance toutefois respectable. Chez les Vermort, on ne séparait jamais les femmes de leurs hommes respectifs. Le comte invita K. à se pencher sur une petite flamme symbolisant la comtesse défunte. K. se maîtrisait mal. Ce vacillement dans l’huile parfumée au jasmin lui tourna un peu la tête et il s’excusa de s’asseoir. Le comte comprit que le baron souffrait lui aussi et il changea le sujet d’une conversation incompatible avec le festin. Mais il n’en avait pas d’autres. Cet effort fut admiré par un K. étourdi par la première bouchée de pâté aux truffes.

- Omar, dit le comte, est un chimiste de premier plan.

K., qui était un astronome de premier plan, apprécia le jugement en grognant à travers le contenu de sa bouche. Constance mangeait avec des pincettes et Gisèle ne touchait pas à son assiette. Fabrice approuvait les propos dithyrambiques de son père, relayé par Jean qui avait un bon coup de fourchette. Chacier respirait à la gauche de K., les mains nouées dans le dos. Muescas surveillait dans l’entrebâillement de la porte de service, l’oeil rapide et serein.

- Je déteste ces moments de solitude, dit Constance.

- On comprend pourquoi, siffla Gisèle.

Comme elle était belle, Gisèle. Fabrice évitait de la regarder. Le comte eut une chaleur qui l’empourpra et se frotta le nez avec sa serviette. K. se tamponna la bouche, prêt à répondre si c’était ce qu’on attendait de lui. Gisèle se pencha.

- Nous avons épousé des hommes voyageurs, dit-elle.

- Voyageurs, mais pas volages, précisa Constance.

- Fabrice, comme vous ne l’ignorez pas, fait des concerts, dit Gisèle.

- Omar, des conférences, dit Constance.

- Nous sommes souvent seules, regretta Gisèle en posant une main tranquille sur son sein.

- Plus souvent qu’à notre tour, renchérit Constance.

- Évidemment, ma chère belle-soeur, vous pouvez parler à votre aise, car il n’est pas là pour vous donner la réplique. N’est-ce pas, Fabrice ?

Elle l’attendait, cette réplique, mais elle ne vint pas. Fabrice se contenta de planter sa fourchette dans un morceau de pain.

- Ces femmes ! dit le comte. Elles se plaignent alors qu’elles n’ont qu’une chose à faire : nous demeurer fidèles !

K. rit de bon coeur. On entendait vaguement le chahut dans les couloirs de l’aile Nord. Muescas roulait des yeux de braise, soulevant les couvercles pour vérifier la chaleur des plats. Un moulin à poivre pendait à sa ceinture comme une épée.

- C’est un sujet que je veux éviter, dit le comte. Les femmes ne sont pas un bon sujet à table. Je préfère la politique. J’évoque rarement mes convictions religieuses et mes conceptions matrimoniales, le tout demeurant d’ailleurs parfaitement conforme aux traditions, vous vous en doutez, mon cher baron. Que pensez-vous du gouvernement ?

K. n’en pensait rien. Fabrice sourit sans cesser de découper sa tranche de veau marinée.

- Vous savez, dit K., les gouvernements, les pouvoirs, la séparation, l’étranger, le social... tout cela me semble bien loin de nos préoccupations.

- Vous avez raison d’en penser du mal, conclut le comte.

Sans femmes, sans Dieu et sans gouvernement, la conversation tomba. K. en profita pour savourer ce que Chacier versait dans son assiette quand celle-ci n’était pas changée par un Muescas arachnéen qui laissait sa trace sur la nappe. De temps en temps, le comte l’attirait vers lui en se saisissant de son jabot et lui parlait à l’oreille. Muescas secouait alors sa tête hirsute sur laquelle trônait la blancheur instable d’une perruque.

- Nous regrettons pour Anaïs, dit Gisèle qui ne tenait plus sa fourchette ni son couteau.

Le comte s’ébroua. Fabrice préparait une réplique.

- Elle est bien là où elle est, dit le comte.

Sa main lâcha le jabot de Muescas et se posa sur l’avant-bras de K. qui travaillait dans son assiette avec une ardeur d’affamé ou de glouton. Fabrice crut apporter la note de bonheur qui manquait à la conversation :

- Nous la sauverons, dit-il.

Elle était donc perdue, se dit K. sans perdre de vue la gelée qui s’éparpillait sur les bords de son assiette. L’homme parut déconcertant à Gisèle tandis que Constance le croyait fou. Le comte barbouilla ses légumes.

- Dieu nous donne la vie, dit-il. L’homme nous impose l’existence. L’une est éternelle, dans la joie comme dans le châtiment. L’autre est soumise au temps qui passe, et c’est ce qui nous désespère. Nous avons sans cesse le sentiment de perdre ce temps et cela nous rend fragiles. N’êtes-vous pas de mon avis, Alberte ?

- Le temps des révolutions et celui des cerises, dit K. qui suspendit sa faim pour réfléchir à ce qu’il allait dire pour ne pas paraître trop ridicule.

- Le temps de la grossesse, dit Gisèle.

- Le temps nécessaire, dit Constance.

Les deux fils, qui ne se ressemblaient pourtant pas, se taisaient. Le comte bougonna parce qu’un petit pois roulait sous la table.

- Le temps astronomique, risqua K..

Le sujet plut. On parla des étoiles, de l’infini, de la vitesse de la lumière, du silence éternel de l’espace, belle intuition encore, remarqua K. à l’attention des dames, y compris la flamme qui pétillait dans son bain d’huile aromatique. Il décrivit l’espace et le comte en compara la majesté à l’étroitesse théorique du corps humain qui n’est qu’une machine. Fabrice parla de Parménide et Jean de Philip K. Dick. Ces dames demeuraient émerveillées, Gisèle dans sa beauté, tentatrice et possible, Constance dans sa force herculéenne qui fit dire à K. que la différence physique entre l’homme et la femme est une question de détails.

- Des détails qui coïncident, dit le comte. L’homme est une création de l’homme, j’en conviens, quitte à me brouiller avec Valisse et ses paroissiennes. Une création que la femme reproduit avec une constance (Constance rougit) et un ravissement (Gisèle pâlit) qui en disent long sur sa nature et sa fonction.

- L’enfant... commença Gisèle en reprenant des couleurs.

- Le corps... balbutia Constance qui serrait les poings.

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Un vacarme secoua la double porte de la salle à manger, laquelle n’était pas gardée parce que le comte épargnait. Un géant de couleur noire se dressa, les bras croisés sur un ventre auprès duquel, une seconde plus tard, celui de K. parut dérisoire. Le géant contestait l’usage de la salle à manger à des fins privées. K. écouta religieusement, coincé dans un bras fortement replié.

- La jouissance de cette partie du château ne vous appartient plus, disait le grand Noir. Vous auriez pu au moins m’inviter.

Fabrice s’était éclipsé. Jean souriait en opinant. Chacier, dans son dos, trépignait à l’adresse de Muescas que la peur paralysait au pied de son chariot chargé de victuailles brûlantes. K. se signala par un gémissement consécutif à une pression exagérée du biceps sur sa gorge. Le Noir le relâcha et l’invita à filer. K., ne sachant où aller, suivit à la lettre les indications de Constance et se jeta dans le divan le plus proche. Gisèle, ébouriffée, semonça le grand Noir :

- Konrad, ça suffit ! Vous n’êtes pas King Kong. Et je ne suis pas

 

 

- Hélas ! dit Konrad.

Il parut sincèrement abattu pendant une bonne seconde dont K. mesura la croissance au fil d’une angoisse atroce. Gisèle sortit en secouant ses voiles. Constance, qui était la seule à pouvoir se mesurer au géant, ne bronchait pas, triturant les pelures d’un fruit dont le suc marquait encore son menton.

- Fay ! Fay ! Fay ! gueula le géant en brandissant ses poings.

Jean mit Unforgettable. L’atmosphère ne se détendait pas. Le comte soutenait son coeur d’une main et son verre de l’autre.

- That’s why... That’s why... That’s why... chantonnait le Noir. Toi, lou chassur, si tu bouges, je te mange !

Chacier ricana.

- Pas un mot ! dit le comte.

K. se rassembla. Il n’était pas de taille à lutter contre le géant, par contre il lui sembla possible de tromper sa vigilance, quitte à ne pas achever un repas qui avait si bien commencé. Le Noir l’avait à l’oeil et lui souriait chaque fois que leurs regards se rencontraient. La voix d’Aretha Franklin n’était pas sans influence sur lui. K. encourageait Jean à monter le son, mais le jeune médecin n’avait d’yeux que pour sa propre peau. Unforgettable menaçait de s’achever. Constance se déplaça sans agir.

- Le Bois-Gentil vous appartient toujours ? demanda Konrad

K. se méfia. La question était tellement inattendue qu’il ne disposait pas de tout le temps nécessaire pour y répondre pertinemment. Le Noir aurait adoré cette pertinence d’angoissé. Il accompagnait la musique d’un lent balancement des hanches.

- Je suis fou, dit K..

Konrad se méfia à son tour. Sa bouche s’ouvrit pour cracher.

- Je ne le suis pas, dit-il.

Le comte avait une attaque. Chacier soutenait un paquet de douleur. K. n’eut pas pitié de son hôte et continua de travailler l’esprit de Konrad qui ne paraissait pas hostile à une conversation entre amis.

- Je ne suis pas votre ami, dit Konrad. That’s why... That’s why... That’s why... Je vous ai demandé si le Bois-Gentil vous appartenait. Vous n’avez pas répondu à ma question et ça m’agace souverainement.

Souverainement fut prononcé comme on savoure une menace.

- Je suis fou, répéta K. qui cherchait la bonne réponse dans les yeux de Constance.

- Moi pas, dit Konrad. On n’est pas fou si on sait ce qu’on veut. Pas vrai, docteur ?

Jean s’apprêtait à remettre le bras du pick-up en position. Sa main suivait la tête sillonante. Le Noir s’avança et toucha la table en reniflant.

- Vous êtes des porcs, dit-il d’un air dégoûté.

Sa main écrasa un pâté. Constance bouda.

- Je veux pas lécher, dit-elle.

- La dernière fois, tu as léché.

- Je t’aime pus, voilà.

- A m’aime pus ? Vous entendez ça les mecs ?

Une dizaine de têtes hilares se présenta à la porte.

- Arrêtez de vous frotter les mains, leur dit Konrad. Si elle veut pas lécher, elle lèchera pas. A jamais fait d’mal à une meuf, mé !

Il éclata de rire, mais d’un rire à la mesure de l’angoisse de K. qui s’accrochait au divan alors que rien ne s’en prenait à son corps. Chacier couchait le comte sur le tapis, versant la nitroglycérine dans sa bouche haletante. Fabrice et Gisèle s’en sortaient sans une égratignure, grimaça K. en se tenant le ventre.

- Si tu vomis, dit Konrad, je le mange !

Les têtes rirent. Muescas fit un signe à Chacier qui abandonna le comte.

- Les v’là ! dirent les têtes. On va morfler. Et ce s’ra de ta faute, K.K.!

L’hermétisme de la scène confondit K. qu’on arracha à son divan.

- Si t’es fou, tu viens avec nous, dit Konrad.

Au passage, il lécha la bouche de Constance qui tira une langue chauffée à blanc. K. chevauchait le cou grassouillet du Noir qui s’engouffrait dans l’obscurité d’interminables couloirs. Des ombres fusaient, indélébiles. Il aperçut le visage tranquille de Fabrice.

- Ils ont des seringues ! hurla une voix stridente.

- A piqu’ pas, dit calmement Konrad.

- A piqu’ pas mais elles tripent !

K. croyait devenir fou. Il ne voyait plus rien. La vitesse l’obligeait à se mordre la langue pour ne rien dire qui eût offensé l’âme chatouilleuse de Konrad et de ses compagnons. Fabrice avait cligné d’un oeil, mais c’était peut-être un tic.

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La nuit les plongea dans une angoisse sordide comme l’amertume. Le bois les absorba et toute l’équipée, haletante, s’arrêta dans une clairière éclairée par les torches. Le comte n’avait pas suivi. Un dernier effondrement l’avait retenu sur le perron. Il avait levé un bras agité de spasmes et encouragé sa valetaille à poursuivre les trouble-fête. Gisèle était restée auprès de lui. K., qui avait giclé comme un savon et s’était brisé le crâne, pensait-il, sur une pierre du gazon, la vit arranger les plis de la couverture, car le comte voulait assister à la chasse et refusait de regagner un lit où il eût trouvé, malgré le soulagement des draps et la tiédeur des murs, des raisons de se reprocher ce qui se passait cette nuit en dépits du bon sens. K., entraîné malgré lui, protestait vainement. Un peu de sang coulait sur sa joue. Constance le poussait, armée d’un bâton qui fit grande impression sur lui. Jean trottinait en marge de la meute, poussant des cris de guerre qui étaient peut-être des recommandations, mais K. souffrait d’une forte céphalée et Constance, derrière lui, lui conseillait la prudence. Il disparut plusieurs fois dans le fossé et en ressortit comme si cette obscurité boueuse ne voulait pas de sa propreté offensée. Les torches l’aveuglaient. Il se plaignit à Fabrice qui n’écouta pas, tant il était conscient de la gravité des faits si ceux-ci s’achevaient comme il le craignait. Il agitait lui aussi un bâton et frappait les ronces récalcitrantes du chemin. K. ne connaissait le bois que dans le plein jour. La nuit, insatiable, le condamnait à une imagination abracadabrante. Muescas fut le seul à témoigner de charité en lui offrant le bec de sa gourde. K. se vivifiait au contact du vin. Un relent de crème Chantilly le découragea et le vin de Muescas fut désormais sans effet. On était au coeur d’un bois et on tournait en rond, poursuivant des fuyards qui ne s’éclairaient pas et qui donc pouvaient parfaitement devenir invisibles. K. soutenait cette thèse dans l’oreille de Constance qui exerçait son adresse sur les têtes des mauves.

- Nous n’y arriverons pas, crachotait K., ils sont plus forts que nous !

- Qui ça, ils ? dit Constance qui ne faiblissait pas. Ce ne sont pas des hommes.

- Il vous a fait tirer la langue, n’empêche ! couina K. qui la devançait en se demandant comment c’était possible.

Ils en capturèrent un dix minutes plus tard. Le pauvre fou n’en pouvait plus. Il n’avait jamais été aussi heureux. Muescas lui offrit son vin. Ils retournèrent au château en rigolant. Un deuxième s’était empêtré dans un roncier. Ses cris ameutèrent une poignée de paysans qui veillaient. Il fallut les renseigner et ils se joignirent à la troupe des poursuiveurs. D’après K., qui se confiait à Constance, ils avaient l’intention de s’amuser et non pas de rendre service à la communauté. La géante aux petits seins le pensait aussi. K. redoubla d’efforts.

- On est foutu s’ils arrivent à Castel, glougloutait le mignon Jean.

On voyait les lumières du bourg. Il était temps d’en parler. Moins d’une minute après, tout ce monde surgissait sur la place de Castelpu. Des volets grincèrent, des voix se mélangèrent aux cris, le pavé résonnait d’une quantité de pas multipliée par les esquives et les feintes. K. lorgnait la porte de l’hôtel, mais Constance l’attirait sous le couvert pour lui montrer comment on abat un homme. Elle en démolit deux devant lui et lui confia son bâton pour qu’il démontrât qu’il avait compris la leçon. Il eut l’intelligence de refrapper ce qui avait déjà été frappé, ce qui lui donna bonne conscience, car après tout, il n’ajoutait rien au fait et à peine à la douleur. Il recommença, encouragé par les cris de Constance, et on dut l’arrêter, car l’ennemi était à terre. On les rassembla à la lumière d’une vitrine éclairée pour l’occasion. Ils ne s’étaient jamais autant amusés. Les bleus pavoisaient, quelques bosses semblaient sérieuses mais sans conséquence à long terme, on se rejoignit gaiment à l’Hôtel des Trois-Seigneurs que Rose ouvrait à grand bruit de rideaux de fer. K. accepta le vin, les pâtes feuilletées, les fruits confits et les bouches gourmandes qui venaient le goûter. Il perdit connaissance dans la joie. Constance lui était tombée dessus.

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Ces soirées de Carnaval se terminaient toujours mal. Mais on était peut-être à la Saint-Jean. K. retrouva ses esprits, mais pas forcément à la même époque. Il se traîna au milieu de la place parmi les masques des paillasses et accepta de bonne grâce les coups de vessie sur la tête et les pétards dans les pieds. Il croisa Gisèle qui arrivait sur son alezane. Son visage était si tragiquement défait qu’il s’accrocha au harnais pour la regarder. Elle venait annoncer une mauvaise nouvelle. Le comte était mort.

- Non, dit-elle. Il se remet dans son lit. Fab, poursuivit-elle, viens, j’ai quelque chose à te dire.

Sa voix ne plaisantait pas. Fabrice lâcha une donzelle en haillons et s’approcha de la cavalière. Ses yeux en disait long sur ce qui allait se passer. K. redouta le pire.

- Anaïs s’est pendue, dit Gisèle (c’était comme dans un rêve et il eut lieu deux fois dans la vie de K.). Chacier l’a décrochée, mais...

- Mais quoi ! cria Fabrice en frappant la cuisse de son épouse.

- Elle a fait caca, dit Gisèle.

L’esprit de K. se troubla. Fabrice se plaça derrière l’amazone et l’alezane força le passage sur le pavé qui s’éclaircissait. Quelqu’un dit :

- Elle a l’âme d’un trouble-fète. Qu’est-ce qu’elle a dit ?

- Le comte est mort.

- Non, non, dit K. qui titubait et qui amusait les filles qui insistaient pour qu’il portât une perruque phosphorescente, - Anaïs a fait caca. Il faut que j’aille voir ça de près.

- Pauvre homme, fit Rose qui appuyait son épaule contre la porte.

K. vit la foule entr’ouverte comme la mer Rouge. Il s’engagea dans ce défilé parcouru de lueurs électriques. Personne ne proposa de l’aider. Seule Rose pensa à sa vieille Crevault. Et c’est à bord de cette relique pétaradante que K. atteignit un château que son état d’ébriété eût autrement rayé de la carte.

- Cet établissement est un foutoir, dit-il à Rose dans l’escalier.

Il régnait un silence de forêt, un silence peuplé de présences cachées, de guets apprivoisés, d’instances crispées, de prévoyance feutrée. Rose l’aida à franchir les vestibules qui paraissaient innombrables. La cervelle du pauvre homme émettait des raisonnements hâtifs. Rose y répondait par des consentements amènes.

- Vous la verrez demain, dit Gisèle qui apparaissait en tablier blanc. Elle dort.

- Et son anus ? demanda K.. Son petit cucul. Son popotin ? Ses foufounes ?

- Vous allez vous coucher dans un bon lit, dit Rose.

- Il n’y a pas de raison, murmura K. qui posait une question.

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Rose erra un moment. Quittant la demeure des fous, comme on appelait l’aîle Nord du château depuis que des fous s’y reproduisaient, elle entra dans la salle à manger désertée. La table n’avait pas été levée. Elle observa longtemps le nourrison de guimauve dont on n’avait mangé que les pieds, le hallali ayant mis fin à ces agapes d’un goût douteux. Elle ne toucha qu’à une bouteille de champagne qu’on n’avait pas vidée jusqu’au cul, pensa-t-elle tristement. De retour à l’hôtel, alors que la nuit se finissait, elle vit le policier en faction près de la Crevault. Il l’attendait. Elle le prévint : elle n’avait rien à lui dire. Il monta dans la Crevault et se tut pendant tout le chemin. À l’hôtel, il continua de se taire et accepta un petit verre accompagné du café de la veille.

- Que cherchez-vous ? lui demanda-t-elle.

Il se gratta pensivement la pomme d’Adam et sourit.

- On ne cherche rien, dit-il. On surveille. On attend, quoi.

Rose dit :

- Vous surveilliez aussi il y a vingt ans.

- C’était l’été.

- Ce n’est pas la seule différence.

- Il tuera quelqu’un. Il est venu pour ça.

 Rose reboucha la bouteille, en proie à une crise d’hypermnésie.

 

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