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Chapitre XXXV
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 Article publié le 6 mars 2006.

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SAMEDI

 

Klaus Panglas avait servi dans l’Africa Corps comme mitrailleur. Prisonnier de l’Armée américaine, il passa trois ans dans l’Arizona où il apprit le métier de boulanger. Quand il fut question de le libérer, il hésita. Il était originaire de Potsdam et son église avait été détruite par les Anglais ou par les Russes. Le mur de Berlin était en construction. Il trouva à s’embaucher comme valet de ferme en France et apprit à élever des oies et des canards. Le hasard le débaucha et il apprit la cuisine chez une paysanne veuve de guerre qui l’épousa. Il n’eut jamais le sentiment de l’avoir épousée. Elle était possessive et avare. Il s’enrichit néanmoins et acheta une ancienne remise qu’il transforma en restaurant. La veuve divorça, lui fit un procès qui faillit le ruiner, puis elle mourut, décapitée par une moissonneuse-batteuse. Il se fit appeler Claude et non pas Nicolas, mais le préposé à l’État civil n’y vit que du feu. Une femme l’appela Kaul, ou Kol, elle était d’origine espagnole et il l’épousa en seconde noce (ou en troisième) car elle avait du bien et une assez jolie allure. Il la réduisit à l’état de servante, ce qui pour lui était une victoire, et le restaurant devint une affaire florissante qui fit de lui presque un notable. Il acheta un peu de terre que le comte de Vermort sacrifia à ses passions. Il reconstruisit une chapelle et l’habita malgré les récriminations de l’abbé Valisse et de ses paroissiennes. Il se présenta sur une liste de droite et occupa le poste de conseiller culturel. Il s’acquitta pendant dix-huit ans de cette tâche et créa diverses activités qui toutes tombèrent à l’eau quand sa liste perdit les élections. Il fut élu président de l’Association Dynamique des Commerçants de Castelpu et mit au point un plat qui promettait de devenir une spécialité locale. On le jalousait peu, car il ne touchait pas à la terre et s’acquittait de ses fonctions sans mettre en péril le droit de succession des fils et des filles du pays. Il n’eut pas d’enfant. Sa femme faisait venir des cousins andalous qui ressemblaient à des Arabes et il en concevait de la honte. Kol Panglas était un pragmatique. Il trahissait avec bonheur et cuisinait divinement. On n’exigea pas de lui qu’il devînt un exemple de probité ni de science. Il se terrait un peu, mais son fin museau, qui avait connu la défaite, reniflait les intentions avant tout le monde. Il se baladait en vélo et se baignait dans la rivière. Il avait sauvé une jeune fille de la noyade et on en parlait encore. C’était la future mercière.

K. fit donc la connaissance de Kol Panglas dans la boutique, devant une panière remplie de boutons et de fermetures que madame Panglas explorait, car monsieur Panglas avait perdu un bouton rarissime. Rolande, qui ne se lassait pas de remercier son sauveur, mais qui le haïssait en secret parce qu’elle avait voulu se suicider, était une experte en trouvaille. Elle trouva le bon bouton et le cousit. K. était en train de frire une côtelette d’agneau. Kol Panglas lui enseigna la manière de jeter les girolles au bon moment. En ce temps-là, K. n’avait encore assassiné personne et le châtiment qui l’avait frappé était considéré par la plupart des gens de bien comme une injustice à cause ou grâce au comportement d’Anaïs qui n’avait pas bonne réputation. Elle aussi préférait "le vin d’ici à l’au-delà"[1]. Cette association hérétique de l’alcoolisme et de l’athéisme avait fait d’elle une personne infréquentable. On plaignit le baron K.. Kol Panglas était un de ses meilleurs défenseurs, surtout du temps où il exerça son autorité pointilleuse de conseiller culturel. K. organisait des conférences de haut niveau sans négliger les vulgarisations qui nourrissent toujours à point la valetaille et la petite bourgeoisie. Il photographiait le ciel indifféremment avec science ou art et Kol Panglas savait apprécier la flexibilité de ce talent. Ils furent bons amis, d’autant que K. aimait la chère si elle était bonne, et celle que Kol Panglas prodiguait l’était particulièrement. Ils chassaient des oiseaux, pêchaient dans la rivière, échangeaient des impressions, déduisaient des idées et en induisaient d’autres. Pepa et Rolande, madame Kol Panglas et la maîtresse de K., sans devenir de véritables amies, se fréquentèrent dans l’attente, car ces messieurs étaient souvent ensemble, au four et au moulin, comme disait Rolande avec une certaine acrimonie. Pepa était moins sensible aux fugues de son maître du feu, comme il s’intitulait, car il se considérait comme un alchimiste du plaisir. Il n’y eut pas d’enfant pour troubler cette tranquille harmonie d’étoiles, de boutons, de fil à plomb et à coudre et de casseroles jetées sur des feux savamment calculés.

Pendant ce temps précieux que K. comptait parce qu’il le perdait, professionnellement et sentimentalement, Anaïs se livrait à ses débauches de sensations et de théories sans parvenir à provoquer le scandale qu’elle en attendait. Quand on vint arrêter K. pour un crime qu’il reconnaissait avoir commis, Kol Panglas eut une attaque et resta au lit jusqu’à la fin du procès. Madame en profita pour détourner une partie des biens au profit de ses ascendants et collatéraux, puis elle disparut, laissant fermée la porte d’un restaurant qui avait fait les beaux jours d’une place publique peu armée pour affronter les défis économiques que le siècle imposait comme la loi à cette terre qui n’avait pas toujours été ingrate pour tout le monde. Kol Panglas sortit de l’hôpital alors qu’il avait été décidé de couper la tête de K.. Il était trop tard pour changer ce destin tragique. Kol Panglas, obsédé par cette impuissance et rongé par la colère ou la douleur, ouvrit la porte déjà humide et écaillée du restaurant. Il se remit à son feu, d’abord sans ambition, puis la colère sortit enfin de sa bouche et il insulta la justice. Dans un pays où l’offense à la religion est un acte privé sans conséquence, ce qui est un bon droit, il n’en est pas de même de l’outrage à magistrat que la justice elle-même considère comme un délit en attendant que le crime finisse par s’y déclarer. Kol Panglas fut grondé par un magistrat, poursuivi par un percepteur et finalement débauché par le plaisir. Il sombra dans une espèce d’attente qui ne promettait rien. Le comte de Vermort le sauva in extremis en lui proposant de s’occuper des fourneaux du château, car ses fils, qui commençaient à raisonner, lui reprochaient l’état d’abandon d’une tradition qui avait fait des Vermort des hôtes de qualité. On avait restauré les murs, reverni les tableaux, lutté contre toutes sortes de chancis et de bestioles. La cuisine était en piteux état. Kol Panglas accepta de donner un coup de main, car le comte était un ami. Il travailla pendant deux semaines et la cuisine retrouva l’éclat de ses cuivres et la perfection tangible de ses émaux. On ferma le restaurant et on y accrocha une pancarte indiquant que l’établissement était en vente. Il l’est toujours.

Ce matin-là, Kol Panglas croisa Rose qui revenait du château au volant de sa Crevault. Kol Panglas chevauchait, comme chaque matin, son vélo réglementaire. Il n’en eût pas possédé d’autre, car il avait une peur cauchemardesque des gendarmes. Il sortit de l’ornière pour laisser le passage à la voiture. Le policier dont tout le monde parlait était assis à côté de Rose et fumait une cigarette dont la fumée tournoyait à la vitre. Kol Panglas frémit. C’était bien Frank Chercos, le policier qui avait arrêté K. vingt ans plus tôt. L’homme n’avait pas changé. Rose ralentit, actionna la trompe et passa son chemin. Frank Chercos s’était contenté de souffler sa fumée et d’incliner sa tête sans cesser de regarder le cycliste dans les yeux. Kol Panglas bredouilla quelque chose qui pouvait passer pour un salut. La voiture s’arrêta un peu plus loin, alors que Kol Panglas donnait le premier coup de pédale. Il reposa le même pied dans l’ornière et pivota sur la selle. La neige fondait sur ses chaussures.

- On se connaît, dit le policier en arrivant.

Kol Panglas, qui avait été riche, froissa ses lèvres et fit non de la tête. Frank Chercos s’approcha encore, dévisageant comme seul peut le faire un envoyé de l’État qui bénéficie de l’impunité accordée aux anges par leur seigneur et maître. Un petit bourgeois ne pèse rien dans cette balance truquée par la Constitution.

- Descendez de votre vélo, dit Frank Chercos. On va parler un peu.

Kol Panglas faillit se rebeller, renonça à s’attirer des ennuis et laissa doucement le vélo s’incliner sur le fil de la clôture. Il se frotta les mains et regarda le policier comme il avait l’habitude d’apprécier les qualités d’un quartier de boeuf ou d’une volaille.

- Me parler ? dit-il.

Rose regardait dans le rétroviseur. Elle se mordillait les lèvres parce qu’elle savait que quelque chose allait se passer aux dépens de Kol Panglas qui s’efforçait de deviner en quoi elle l’avait trahi. Il se passa cinq bonnes minutes et Frank Chercos lui fit signe qu’elle pouvait continuer sans lui. Kol Panglas regarda la vieille Crevault s’éloigner. La colère montait en lui, bruyante et impérieuse.

- C’est vous qui levez la table ? demanda Frank Chercos.

La poignée du guidon s’était prise dans le grillage.

- La table ? dit Kol Panglas qui secouait le vélo.

- Ils ont fait la fête cette nuit, non ?

- Comme tout le monde, dit Kol Panglas. Il n’y a que moi qui travaille. Vous savez pourquoi ?

- "Le travail est l’opium du peuple et je ne veux pas mourir drogué" [2], cita Frank en crachant un peu de tabac dans la neige.

Kol Panglas remit le vélo dans l’ornière et, prenant soin de ne pas y mettre aussi ses pieds, poussa le vélo. Pourquoi réglait-il son allure sur celle du policier ? Il se le reprocha en silence, grognant sous le prétexte que la neige était entrée dans ses chaussures.

- Je déteste marcher là-dedans, dit-il.

- En effet, dit Frank Chercos, à quoi servent les roues ?

Ils continuèrent sans échanger autre chose que des impressions sur la neige et ses impostures. Après la grille du château, qu’ils passèrent l’un derrière l’autre, l’allée était déneigée. Chacier s’activait maintenant sur une branche cassée. Il les salua à peine. Kol Panglas fit le tour par les anciennes écuries, évoqua les nouvelles pour expliquer l’odeur et se mit à descendre, cette fois monté sur la selle et les pieds levés au-dessus du pédalier, une pente maçonnée qui donnait sur une porte grise aux carreaux embués. Frank Chercos le suivit prudemment sur une surface glissante. Le cuisinier était déjà entré quand il poussa lui-même la porte. Le feu était allumé, les casseroles prêtes à l’emploi, les victuailles rangées sur le potager. Qui était cette femme ? Elle se retourna.

- Rose vous a raconté des bêtises, dit-elle.

- Madame Constance Lobster, née de Vermort, gargouilla le cuisinier qui fit une espèce de révérence à la noix.

Le policier préféra tendre sa main ordinaire, comme il l’appelait, la droite. Elle la secoua énergiquement après avoir frotté les siennes dans un torchon.

- Tout est prêt, dit-elle au cuisinier qui se confondit en remerciements.

Cette montagne de muscle ou de chair était une femme. Frank Chercos reconnaissait les femmes à leur poitrine. Celle-ci était un homme, mais un homme surdimensionné, presque terrifiant, un Barbare né d’une protohistoire imaginaire, taillé à coup de gomme dans le vif de l’obscurité métaphysique, un héros de bande dessinée par un antihéros. Il l’aima.

- Rose raconte beaucoup de bêtises, dit-elle. C’est une femme seule, si vous voyez ce que je veux dire.

Frank était un homme seul. Il n’aurait pas aimé être une femme seule. Dans son dos, le cuisinier actionnait un soufflet de forge. On se serait cru dans l’athanor secret d’un monde parallèle à la raison. Frank était particulièrement sensible aux détails de son aventure. Il voyait ce que son cerveau était incapable d’imaginer.

- Rose serait charmante si elle voulait, réussit-il à dire.

C’était un peu risqué de se mêler d’une vie quotidienne qui n’était pas la sienne, mais la tentation était quelquefois trop forte et il cédait à cette nécessité avec l’énergie du désespoir.

- Claude, dit Constance, vous nous cuisinerez un autre enfant pour ce soir. Nous avons des invités. Avec du chocolat, Claude. J’adore le chocolat, avoua-t-elle en frôlant les lèvres béates du policier.

Elle rit. Il la suivit. Toutefois, avant de quitter la cuisine, il recommanda à Kol Panglas de ne pas s’éloigner. Il avait quelques questions à lui poser. La gorge du cuisinier se noua dans une demande d’explication qui demeura sans suite. Constance ouvrit la grille d’un monte-charge et invita le policier à la suivre. Il assistait en connaisseur médusé au spectacle de ce corps capable d’arracher à la gravité son propre poids additionné de celui de la cage métallique et du poids peut-être négligeable qu’il représentait en tout cas à ses yeux. Il sauta sur un palier au dallage sonore et elle le prit par le coude sans ménager sa susceptibilité. Une porte s’ouvrit heureusement, sinon elle l’eût traversée, et il se retrouva assis dans un fauteuil Louis XV avec un verre de gnôle dans la main, prêt à changer d’avis sur l’utilité de la distillation clandestine. Elle le fascinait.

- Les goujats ne bandent pas, dit-elle.

Donc, il n’était pas un goujat. On baignait dans une ambiance philosophique. Un mur entier était couvert de bouquins et un autre en reflétait les lettres dorées à l’or fin.

- Rose ne veut de mal à personne, continua-t-elle.

- Vous en voulez à quelqu’un, vous ?

- Au monde entier ! Comme vous voyez, nous sommes au bout du monde. Mais c’est le monde et, heureusement, c’est encore l’Occident. Nous avons eu notre part de royaume en Orient, comme vous voyez...

Il ne voyait rien, à part une lionne déplumée qui souffrait de ne plus pouvoir manger personne maintenant que son ventre était de paille. Les deux nègres qui gardaient la cheminée resplendissaient peut-être, mais il n’était pas venu pour s’émerveiller parce que les Vermort avaient servi les intérêts de la Nation sans oublier les leurs. Cet attirail impérialiste ne ferait pas l’objet de son admiration. Il avoua en subir le charme, mais c’était un aveu de pure forme, car il craignait le combat comme la varicelle qui n’était toujours pas inscrite dans son carnet de santé. Elle jeta une bûche dans la cheminée et provoqua un incendie qui ne parvint pas à l’intimider. Le feu n’avait aucune chance.

- C’est tout de même étrange, dit-il, cet enfant en sussucre et cet autre en chair à pâté. Trouvez pas ?

Elle brisa quelque chose et revint vers lui.

- Claude est un pauvre type réduit en bouillie par une femme, dit-elle. Alberte est un homme dont il ne reste pas grand-chose. Mon Papa n’est plus rien depuis que ma Maman l’a quitté. Mes frères sont des minus habens et mon époux un vaurien qui ne trompera jamais une femme à temps.

- On est tous des minables, ricana Frank. J’aime bien la philosophie. Ça me ravigote, je l’avoue. Mais ça n’explique pas vraiment. À un moment donné, il faut se remettre à croire sinon on devient dingue. C’est quoi, ces niños ?

- Je peux vous parler de l’enfant en sucre. L’autre, j’ignore. Mais vous n’êtes pas venu pour ça. Vous êtes un fâcheux, pas un enquêteur.

- Ça arrive, reconnut Frank qui s’empourprait. Mais j’aime l’ambivalence. Pas vous ?

- Qu’est-ce que vous lui voulez au baron ? Il a payé, non ?

- Demandez ça à la veuve de sa victime. Elle seule peut dire s’il a payé.

- Ce ne serait pas juste et vous le savez.

Elle se posa sur l’accoudoir, belle comme une colonne.

- Foutez-lui la paix, dit-elle.

Elle dénoua ses cheveux. Il crut voir une forêt tropicale à la fenêtre d’un train tiré par une locomotive à vapeur. Une goutte de sueur l’effleura.

- Vous allez vous mélanger, dit-elle. Claude, c’est fini. Il ne sera plus rien. Il cuit des enfants en sucre comme vous n’en avez jamais mangé. Quant à Alberte, il se dégonflera encore devant l’indifférence du baron de Hautetour qu’il égratignera peut-être, mais pas plus. Ensuite, il s’en ira au diable parce que c’est là qu’il doit aller et il le sait.

- Et l’autre enfant ?

- Un fait divers. Vous savez pourquoi Fred les tue ?

- Je ne sais pas qui est Fred.

- On ne sait pas comment il les trouve. Il est renseigné, mais par qui ? Par quoi ? Il en trouve toujours et il les tue.

- Qui est Fred ?

- Qui est Fred ? Un petit amour au cou cassé. Il est tombé de vélo quand il était petit. On n’a jamais pu redresser ce cou.

- Je le connais, dit Frank.

- Voilà comment on résout une affaire, dit Constance en quittant l’accoudoir.

Elle posa un pied sur la table basse.

- Vous m’éloignez, dit-il en aspirant la dernière gorgée. Si par malheur...

- Rien n’arrivera maintenant qu’Anaïs est de retour dans sa cage. Ce petit oiseau de malheur ne goûte pas longtemps à la liberté. Il revient toujours et se prend les ailes dans le filet que personne n’a tendu à sa place. C’est compliqué.

Autrement dit, Frank n’avait pas droit à cette explication sans procéder à l’effort conséquent. Il se leva et se compara secrètement à ce corps démesuré. Elle le reconduisit sans passer par la cuisine. Dans l’allée, il se retourna pour l’admirer et consentit à son esprit embué qu’une femme qui est un homme est un bel objet pour l’homme et une question pour la femme. Kol Panglas l’observait sur le perron, tenant un couffin par l’anse, comme un cabas. La Crevault de Rose attendait à la grille.

 

K. put enfin sortir de sa niche. Il avait fait le chien pendant tout ce temps et Kol Panglas lui avait donné des coups de pieds. Un gigot d’agneau embaumait la cuisine. Des pommes de terre patientaient sur le potager. K. se hissa pour regarder dans la lucarne du soupirail. Rose embarquait le policier. La voiture diminua si lentement que K. crut avoir perdu un temps précieux alors que son rendez-vous avec le baron de Hautetour était fixé depuis la veille à une heure qu’il avait imposée lui-même. Il chaussa des bottes que Constance avait usées sur le derrière de ses ennemis et traversa le parc sous un soleil famélique dont les lueurs pendaient aux branches des arbres comme les larmes au bout du nez de saint Pierre. Le chemin commença à prendre forme et le transporta dans un autre temps. Il subissait ces déplacements depuis si longtemps qu’il en connaissait les stratagèmes. C’était l’été et on voyait les bûchers dressés autour d’un poteau pavoisé. Les gosses apportaient du bois et les épiciers fourguaient leurs vieux cageots en échange d’un sourire. K. confisquait les boîtes d’allumettes et se les laissait chouraver au café où il tournait le dos à tout le monde. Il n’avait jamais tué, sauf peut-être à la guerre, mais il ne se souvenait que des ballons météo qui montaient dans le ciel d’argent. Il avait décroché un bon emploi compte tenu de sa disgrâce. Grandin promettait de tenir sa promesse de le reprendre sans conditions à l’Université. Les Vermort l’avaient accueilli sans joie, mais le Bois-Gentil était un endroit facile à habiter. Il ne contenait rien qui rappelât le passé, pas même l’aura de ses propres responsabilités. Il s’y était installé sans rencontrer une trace de remords ou de médisance, et ce n’était pas faute d’avoir cherché à trouver le détail qui l’aurait jeté dehors avec son barda d’astronome à la manque. Anaïs dormait. C’était un sommeil artificiel comme tout ce qu’elle inspirait aux autres. Il y voyait une espèce de châtiment qu’il n’aurait pas osé réclamer si on lui avait laissé la parole. Il dormait lui-même dans le lit de Rolande si elle était d’humeur à le recevoir, sinon il ne dormait pas dans un grand lit à baldaquin qui soufflait ses rêves au demi-sommeil qui lui tenait lieu d’insomnie. Il était atteint de dysmnésie d’évocation et de fixation. En termes clairs, car il s’en expliquait quelquefois, il mélangeait les personnages et les dates et surtout, les faits les plus récents disparaissaient de sa mémoire comme s’ils fuyaient un danger dont il n’avait pas conscience. Mais il demeurait un chercheur de premier plan, un intuitif, un imaginatif, un créateur de raisons, une source de passions récurrentes. Il avait le sentiment qu’on ne pouvait se passer de lui, mais qu’il se passerait des autres s’ils n’avaient la chance d’exister. Cette probabilité l’étouffait. Il n’aurait jamais jeté sa poignée de dés s’il n’y avait été forcé par l’admiration et l’attente. Il ne jouait pas, mais en donnait l’impression. Il était chanceux, disait-on. À ce moment, il était encore celui qui avait violé sa fille mineure. Il l’avait violée, mais elle n’était pas sa fille. Une différence qui lui valut plus tard, à deux doigts d’être coupé en deux, une révision dont il n’apprécia pas l’aubaine. Elle le jeta vingt ans dans les fossés de la psychiatrie conservatrice. Cet esprit de conservation utilitaire le mina en un an de souffrances consécutives à des comportements jugés, et non pas analysés, dangereux pour les autres. Des milliers d’années furent nécessaires pour démontrer qu’il n’avait voulu tuer personne, que le chauffeur de poids-lourd, par exemple, avait rencontré la mort au lieu de la subir. Il en était encore convaincu et se sentait toujours incapable de tuer quelqu’un sans une bonne raison.

Et ce matin-là, c’était justement ce qui le préoccupait. Il avait une bonne raison de tuer Pierre de Hautetour. Il ne voulait rien savoir des détails qui avaient inspiré le suicide à Agnès Morandelle et le sommeil cathartique à Anaïs. Pierre de Hautetour avait en quelque sorte brisé la vie de la belle Hortense, ce qui revenait à réduire en poussière l’existence dont le taulard avait dressé les plans dans sa solitude bornée par la sodomie et l’usage des stupéfiants. Hortense l’avait jeté dehors, il ressentait maintenant vivement cette sortie en fanfare et toute l’humiliation qui s’y attachait. Un homme normalement constitué, il le savait, ne tue pas sans raison. Or, ce qu’il avançait comme argument pour justifier le meurtre de Pierre de Hautetour n’était pas une raison dans le sens propre du terme et du concept hérité au mieux de la morale la plus ordinaire. Il allait tuer un innocent, il en était conscient. Mais cela faisait-il de lui un coupable ? Vous n’aviez pas raison, cela ne signifiait pas que ce meurtre fût inévitable. L’argument ne convainquit pas ses juges. Et on le crut fou. Au début, pris au piège d’une révolte impossible à exprimer autrement que par des vociférations peu respectueuses de l’institution psychiatrique et par des actes aux conséquences visiblement inacceptables en l’état, il ne prit pas le temps de réfléchir et le mal imposa sa stature et son statut de phobie incurable autrement que dans le choc des substances et des flux qui le traversaient semblait-il dans une intention de violence, voire de châtiment. Puis il raisonna. Il construisit le discours de sa défaite. Il devint raisonneur à défaut de raisonnable. Ce qui importait, c’était la raison. Qu’elle fût le fait d’un raisonneur ou d’un raisonnable n’entrait pas en ligne de compte. La raison avait la primauté aux dépens de l’argument et on apprécia tellement ce progrès que, dix-neuf ans plus tard, on le relâcha. Pour lui, le monde, c’était la nature. Il s’y jeta à corps perdu. C’était l’hiver et Carnaval.

À vingt ans de distance, il était capable de reproduire les faits avec une exactitude d’horloger suisse. Il descendit jusqu’à la rivière, traversa le pont de rondins qui verdoyait sous le soleil, remonta le chemin de Vermort à Hautetour, contournant Bélissens et Génat, et se retrouva gai comme un pinson à la porte de la grande maison des Hautetour qui n’était plus un château depuis que la Révolution en avait réduit le nombre de toitures.

- Un pinson ? fit Pierre de Hautetour qui vivait seul et ouvrait la porte si on frappait dessus. Je ne comprends pas...

- Offrez-moi votre thé qui, si je me souviens bien, a fermenté avec les poules.

Le baron laissa entrer le baron. Deux barons se regardaient dans le salon. Un moineau affamé s’envola avec un noyau de cerise.

- Je suis étonné que la Justice tolère cette promiscuité, dit le baron en pinçant des lèvres déjà pincées. Je me renseignerai.

- Vous ne vous renseignerez pas, dit tranquillement le baron.

Le baron écarquilla ses yeux de convalescent éternel pour voir arriver quelqu’un que rien n’annonçait. Le baron adora cette panique prometteuse. On ne se venge pas sans préliminaires, pas plus que l’amour se passe de préludes, même sous le coup de sang qui justifie le viol et les attentats similaires. K. se montra volubile. Un discours jaillit de son être. Il ne raisonnait plus. Il comprenait !

- J’entends bien, dit le baron, mais vous ne devriez pas être autorisé à vous approcher de moi à moins de... de...

- Un bon fusil peut porter loin, dit K. en allumant sa pipe.

Le baron admit qu’il avait eu une belle peur, mais qu’il n’avait pas l’intention de négocier.

- Sapristi ! s’écria K.. Vous pensez négocier votre mort ?

- Je vous ai dit le contraire !

- Le contraire du contraire, ce n’est plus le contraire !

- Vous êtes dingue ! Comment ont-ils pu croire que...

- Ils n’y ont pas cru, dit K. dont les braises se répandaient sur les coussins.

Et il raconta comment ils avaient pensé que la vieillesse de ses artères pouvait à la limite constituer un facteur réducteur de son pouvoir criminel. Le baron refusa une cerise et se mordit la langue pour ne plus rien dire qui pût déclencher une crise au dénouement tragique.

- Je vais leur téléphoner pour leur demander ce qu’ils pensent de moi, dit-il en se levant.

K. le retint par la manche.

- Ils ne pensent pas, donc ils ne sont pas. Rasseyez-vous, baron, et priez.

On frappa. Le baron ne put s’empêcher de pousser un petit cri. K. ouvrit la porte. C’était l’inspecteur Frank Chercos.

- Je ne vendrai pas le Bois-gentil à cet énergumène ! cria le baron.

- Vous n’auriez pas dû l’attacher, dit Frank Chercos. Circonstance aggravante. Vous n’avez rien appris. Aidez-moi.

K. aida le policier à défaire les noeuds.

- Mes intentions sont bonnes, dit-il, et son prix est le mien.

- Qui dit mieux ? fit Frank Chercos en écrasant mollement les braises répandues sur le tapis dans une intention criminelle.

 

 



[1] Pierre DAC.

[2] Boris VIAN.

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