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XVII - J'ai raté cette occasion d'en savoir plus sur moi-même
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 Article publié le 5 avril 2015.

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Zavez déjà vu un mec terrifié ? Pas un gosse sous les bombardements de l’OTAN. Un mec en âge de l’être, sans bombes ni OTAN. J’étais ficelé dans un fauteuil confortable, les pattes comme à l’accouchement et Alice Qand tirait sur ma queue pour lui « donner le jour ».

« Poussez ! qu’elle disait. Poussez, petit paresseux ! »

Mais je poussais pas, c’est elle qui tirait ! Les petites bêtes étaient sorties du bocal et s’étaient installées sur les étagères pour assister au spectacle. Il paraît que c’est tout qu’on sait faire maintenant, alors j’applaudissais moi aussi, malgré l’angoisse. Dans le bocal, ma queue et mon imagination avait été remplacées par les produits de fusion du portable d’Arto. Lequel expliquait à Kol Panglas comment Alice Qand avait abusé de sa patience. Mais Kol Panglas s’intéressait plutôt à mon enfant.

« Qui c’est le père ? demandait-il à intervalles réguliers. On finira par le savoir. On a les moyens de tout savoir, même si vous voulez pas qu’on sache.

— Je veux bien le croire, dit Alice Qand, mais encore faudrait-il qu’il accouche ! »

Elle tirait de toutes ses forces, mais je résistais. J’avais jamais accouché, pour la bonne raison que sur cette terre, c’est pas les mecs qui accouchent, et c’est la meilleure chose que le bon Dieu ait conçue pour que tout soit clair comme l’eau de sa roche.

« Vous croyez en Dieu maintenant ?

— Non ! C’est lui qui croit en moi ! Et j’ai pas les moyens de le détromper ! »

Pendant que je souffrais les douleurs de l’enfantement, je me demandais à quoi Diable il allait ressembler, ce gosse né de mes propres entrailles. Et qui était la mère, si toutefois j’en étais le père. Il en ferait quoi de sa gueule de saucisse dans ce monde qui supporte pas les différences infimes de race et d’opinion ? Alors imaginez la colère du Monde devant une saucisse qui parle la langue des hommes, sans doute sans aucune différence. Ah ! j’en avais, de l’angoisse ! Assez pour résister. À tel point qu’Alice Qand, sans toutefois laisser tomber, s’écria :

« Il va mourir étouffé si on fait pas quelque chose ! »

Mon enfant ! Mort dans l’œuf. Sans avoir pu respirer le bon air de la Terre. Et avoir croisé le regard émerveillé de son papa. Voilà ce que je lui faisais subir, à mon produit de l’imagination. C’était plus que je pouvais supporter. Je poussai un bon coup.

« Ça marche à tous les coups ! » s’écria Alice Qand, triomphante.

Elle gifla vigoureusement le gland encore pâlichon, lui redonnant ainsi la vie qu’il avait perdu dans un instant d’insupportable émotion.

« Votre enfant, monsieur Hartzenbusch. Faites-en bon usage. »

Je caressai cette chose que j’avais portée toute ma vie sans accepter l’idée de m’en séparer un jour pour la doter d’une existence à part entière. J’étais court à côté de ses trois bons mètres étalons, peut-être plus dans l’avenir, car ce qui voit le jour ne connaît pas la nuit avant de s’en être nourri.

« Vous êtes guéri, monsieur Hartzenbusch. Vous pouvez rentrer chez vous. Nous avons tout prévu…

— Un berceau de trois mètres jamais n’entrera dans mon modeste logis !

— Voyons, monsieur Hartzenbusch ! Les boas de plus de dix mètres ne vivent-ils pas en appartement ?

— Dix mètres !

— Ce sera sa taille adulte.

— Et pour les souris ? La chatte de madame Crotal les bouffe avant même qu’elles atteignent l’âge de raison.

— Nous fournissons les souris en cage et proposons des pièges à chatte d’une efficacité incontestable.

— Pauvre madame Crotal ! Elle aime tellement sa chatte ! Elle en deviendra folle. J’aurais du mal à vivre avec une folle.

— Mais vous ne vivrez pas avec elle, monsieur Hartzenbusch. Elle a plus de 90 ans.

— Et moi, j’ai quel âge ? »

On eut beau m’expliquer que j’avais l’âge d’élever un enfant au lieu de m’embêter à faire de la place à un boa qui en prend beaucoup si on lui passe des caprices impossibles à ne pas satisfaire, j’étais pas convaincu d’être un bon père.

« Monsieur Hartzenbusch ! Veuillez comprendre que votre enfant ne peut pas se contenter de caresses. Il faut lui parler, commenter les séries télévisées, améliorer la recette du hamburger ariégeois et toutes ces choses qui font que la vie ne devient pas un enfer pour les autres. Si vous continuez à vous comporter de cette façon inacceptable, on vous menotte ! »

L’idée des menottes ne me déplaisait. Je pouvais apprendre à mon enfant à se caresser tout seul, mais j’étais surveillé de près et Arto ne faisait rien pour m’aider. La fenêtre qu’il avait amenée pour me faire plaisir était une fausse. Elle s’ouvrait, ah ça oui ! mais elle sentait rien. J’eus beau lui expliquer que même les animaux empaillés sentent quelque chose, il persista à l’ouvrir et à la refermer pour me donner l’illusion que c’était une vraie fenêtre qui sentait bon ou mauvais selon qu’on l’ouvrait ou la fermait. J’en avais la nausée.

Mais l’enfant se portait bien. Il adorait quand Alice Qand ou Sally Sabat l’emmaillotaient après l’avoir trempé dans leurs sécrétions. Il en bavait. C’est toujours ce qu’on fait au début, on en bave. Et moi qui en bavais encore ! Après tant d’années passées à chercher la solution à mes problèmes. Mais je bavais pas pareil maintenant. Je bavais pour baver. Depuis quand ? J’en sais rien. J’ai raté cette occasion d’en savoir plus sur moi-même.

 

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