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XIX - Et pourquoi c'est interdit de jeter la cendre dans l'escalier si c'est pas une question de boulot ?
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 Article publié le 19 avril 2015.

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Première convocation, premier rendez-vous. Je vais bosser dans l’alimentaire. Tout ce que j’aurais à faire, c’est de descendre les aliments quand ils arrivent et de les remonter quand l’heure est venue pour eux de repartir. Ils appellent ça le commerce. Entre temps, l’aliment a augmenté de prix. Et c’est sur ce prix que je dois compter pour bouffer et payer mon loyer et les charges afférentes. Que je fume la pipe avec mon trou du cul n’est pas un problème, mais je dois pas jeter la cendre dans l’escalier. La patronne qui m’explique ce topo croit pas vraiment en moi. Elle me l’a dit d’emblée. Elle a connu Pédar et Pédar lui a parlé de moi. La Javel, ma queue, tout. Même la marelle de Balerinette. Mais si j’y donne le caillou, elle ferme les yeux et elle m’embauche. Des conditions. Chaque fois qu’on se met en relation avec quelqu’un, il met des conditions. Et mes conditions à moi ? Même que j’avais envie de les jeter dans l’escalier, les cendres. Et que je le ferais tôt ou tard. J’ai le vice dans la peau.

« Je vois bien que vous êtes un petit vicelard, monsieur Hartzenbusch, me dit la patronne en question. C’est même dans votre dossier. J’ai rien contre le vice, mais pas de cendres dans l’escalier. C’est à prendre ou à laisser. C’est quand que vous le récupérez, votre môme ?

— Quand j’aurais passé tous les exams.

— C’est pas demain la veille ! »

Elle me fout à la porte, non sans m’avoir caressé le cul parce qu’elle veut être payée pour avoir perdu son temps avec moi. Je revois Alice Qand, ma psycomaid :

« Qu’est-ce que j’apprends ? Vous vous êtes comporté comme un porc avec Big Popo. La meilleure des employeuses de minables qui nous reste après l’épidémie de merde qui a frappé l’économie du chômage ! Je ne vous félicite pas, monsieur Hartzenbusch ! Et je ne vous donne pas des nouvelles de votre petit bout qu’on a remis en éprouvette suite à une dépression nerveuse.

— Ah ! Je suis bien malheureux de l’apprendre ! Comment s’en sort-il ?

— Il n’en sortira pas si vous ne trouvez pas de boulot !

— Vous appelez ça de la psychologie !

— Oui, monsieur ! En attendant que vous appeliez au secours !

— Au secours ! »

Ça la fait marrer que je me marre. Elle sait où ça mène de faire le mariole alors qu’on a un enfant à charge. Même qu’elle est passée par là, alors :

« Avant, j’étais un homme, m’explique-t-elle. On me l’a coupée, pour des raisons qui ne vous regardent pas. Seulement voilà, j’ai pas eu votre chance…

— Vous appelez ça de la chance…

— Il est mort né, le mien ! Ah ! Fumier ! »

Et elle me frappe. Ça lui fait du bien de frapper ses patients. Elle en frappe tous les jours. À force, ils se fatiguent et se plaignent auprès de l’Administration qui est représentée par Kol Panglas. On peut pas être mieux représenté. Ou plus mal. C’est selon.

« Le vôtre peut encore crever, me dit-elle d’un œil torve.

— Je serais jamais autre chose qu’un homme !

— Je disais ça moi aussi. Et voyez à quoi je ressemble ! »

Elle fait valser son tablier blanc pour me montrer. Je peux plus bander que dans la tête, mais mon cerveau se comporte comme un tas de neurones inutiles en la circonstance. Je me demande d’ailleurs si je serais pas mieux dans un pareil corps de déesse. Je pourrais le vendre sans rien donner. Et à moi la belle vie !

« N’y songez pas, malheureux ! Il faut faire des études pour ça. N’oubliez pas que vous êtes con comme un balai. Je vous dis pas la femme qu’ils feraient de vous ! Bonne à tout faire sauf ce qu’elle veut. Trouvez-vous un boulot avant que ça tourne au vinaigre. J’ai parlé à Big Popo qui veut bien reconsidérer la question. Votre question…

— Je me souviens plus bien de sa nature…

— Elle s’en souvient, elle, vous en faites pas. Vous voulez bien la revoir et ne pas jeter votre cendre dans l’escalier ?

— Pourquoi que je peux pas la jeter dans l’escalier ? Ça c’est une question ! Et qui qui va répondre si c’est pas Big Popo en personne ? »

C’est en tous cas ce que je me suis mis dans la tête en retournant au magasin de victuailles. Big Popo m’attendait, assise derrière son tiroir-caisse. Elle m’a gratté le cul d’un ongle expert puis, après l’avoir longuement récuré avec ses dents, elle m’a redemandé si je jetterais la cendre dans l’escalier.

« Pourquoi que je peux pas la jeter dans l’escalier ? Vous pouvez quand même répondre à cette question !

— J’y réponds pas, aux questions des employés, si ça concerne pas le boulot !

— Et pourquoi c’est interdit de jeter la cendre dans l’escalier si c’est pas une question de boulot ?

— Foutez-moi le camp d’ici, monsieur Hartzenbusch ! Avant que je me mette en boule !

— Je voudrais bien voir que vous puissiez vous mettre en boule alors que je peux pas jeter ma cendre dans l’escalier ! Vous avez de la chance que je sois pas syndiqué ! »

Sur ces mots, Big Popo se calme d’un coup :

« Zêtes pas syndiqué ?

— Que nenni ! Et jamais le serais ! D’ailleurs on veut pas de moi au syndicat à cause que…

— À cause que quoi ?

— À cause que je suis pas syndicable…

— Et pourquoi que vous zêtes point syndicable ?

— Parce que je suis pas comme tout le monde !

— Et qu’est-ce que vous avez pas comme tout le monde ?

— Le cœur, madame Popo ! Le cœur ! »

Elle me regarde avec des yeux de merlans en boîte.

« Zavez pas de cœur… ?

— Que j’en ai un, madame Popo ! Seulement voilà…

— Que voilà-t-il donc ?

— Il est pris, madame Popo ! Il est pris ! »

Que n’avais-je pas dit ! La voilà qui se met en boule comme jamais j’ai vu quelqu’un se boulifier rien que pour me mettre à la porte sans me botter le cul. Je me suis retrouvé sur le trottoir à ramasser les papiers avec un bâton muni à son extrémité d’un clou assez pointu pour que je m’enfonce encore. Et je me suis enfoncé. Toujours plus bas.

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