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A mes âmes damnées
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 Article publié le 19 avril 2015.

oOo

Je suis à la fois à l’étable
Et au moulin, à l’établi
Et au four, aux champs et à table,
Au bout du monde et dans mon lit.

J’en connais qui ne se soucient
Ni du quart monde, ni du tiers ;
J’en connais d’autres qui me scient
De la romance d’avant-hier.

Je ne dirai ni quoi, ni qu’est-ce,
Ni pourquoi, ni où, ni comment,
Ni pour qui bat la grosse caisse,
Ni pour qui tant de boniments.

Plus un chant ne me tourneboule,
Et je laisse courir le vent,
Et je laisse rouler la boule.
Je suis las d’aller de l’avant.

Jadis, je volais aux musettes,
J’y vais avec des pieds de plomb.
Ce n’était pas pour la causette,
Ni pour le langoureux violon.

Je vous garde des étincelles.
Ma quinzaine en poche je vais,
Les manches pleines de ficelles,
Comme dit l’autre, au vent mauvais.

Roulez, roulez, roulez jeunesses
Jusqu’à plus soif, jusqu’à plus faim.
Faites celles qui s’y connaissent,
Qui savent le fort et le fin.

Jeunes filles à l’eau de rose,
Vos édelweiss, dans mes romans,
Dans mes recueils les plus moroses,
Affadissent les sentiments.

Pour vous, je dîne à la fortune
Du pot, je prends la clef des champs,
Je mètre les chants de Neptune
Et je retrouve mes penchants.

Depuis miséréré, ô braves
Futures, jusqu’à vitulos,
J’en ai eu des fers, des entraves,
Des jougs, des cubes de Délos…

Compagnes de l’ancienne roche,
Que serons-nous d’ici à peu ?
Plus on vieillit, plus on s’accroche
Aux branches, à tout ce qu’on peut.

Et vous, piétées contre l’orage,
Si fortes jusqu’au dégainer,
Déconcertées dans mes parages,
Allez-vous donc patrociner

En rond jusqu’à la Pentecôte ?
Jusqu’au dimanche des Rameaux ?
Dans mes coins, on y patricote,
Mon double y croque le marmot.

Belles friandes de fredaines,
D’histoires crues, de doux larcins,
Je raconte, digue dondaine,
Mes péchés des vendredis saints.

Relisez-moi sans en perdre une,
J’en ai de bonnes, vous savez,
En plein cagnard ou à la brune,
Des vertes entre deux Salvés.

Vous fourragez dans mes tapages,
Dans mes minots de sel gaulois ;
Vous martelez entre mes pages,
Ne jurant que par saint Eloi.

Vous me lisez tout d’une tire,
Vous retournez à mes tourments,
Vous enviez mes beaux martyres,
Vous pleurez mes derniers moments…

Passons l’onde tumultueuse,
Passons les monts, passons les ponts…
Passons le temps, ô mes tueuses,
Tout n’est qu’oripeaux et pompons.

Le temps, cet océan des âges,
Méduse, à son gré, nos radeaux,
Canarde, un à un, nos présages,
Aggrave nos pesants fardeaux…

Des décennies que je navigue,
Briquant les mers, tournant en rond…
L’île qui a mûrit ces figues,
N’ai qu’à quelques coups d’aviron.

Touchez, touchez, c’est une attrape,
J’y besogne d’arrache-pied.
Tout est semé de chausse-trapes,
Engagez-vous dans mes guêpiers !

Je suis comme un vendeur de place,
Avec mes proses et mes vers.
Je ferre mon cheval à glace,
Ma charrette peine en hiver.

Vous me faites brouilleur d’espèces,
Fou, filou fieffé, gai larron
D’amour, assassin, brute épaisse,
Chichiteux bipède, charron…

Vous me faites jongleurs de balles,
Diable confessé, ange chu,
Gris blousier, blouseur de timbales,
Gabier, gabelou moustachu…

Vous me faites -je peux en rire-,
Vert jetonnnier sans goût ni moût,
Crieur, maquereau dur à frire,
Symphoniste dans des remous…

Vous me faites gueux des traverses,
Pèlerin qui compte ses pas,
Vieillard vacillant dans l’averse…
Tout ce qui branle ne choit pas !

Venez jouez sur mes paroles…
N’êtes-vous pas faites exprès ?
Venez, disons aux primeroles,
Je ne suis plus à deux mois près.

Venez, venez que je vous prenne
A me prendre pour qui sait qui,
Venez pour que je vous étrenne,
Venez dormir dans mes maquis.

Venez, venez, vous, mes ménades,
Qui me voulez auréoler !
Sous les tilleuls des promenades,
J’aurai de quoi vous affoler.

Et vous d’un siècle mes cadettes
Qui chahutez dans ma chanson,
Je m’attends à payer ma dette,
Peut-être après cette moisson.

Ne pensez plus, mes aulétrides,
Qu’à mettre mon cœur en morceaux.
J’oublie mes taches et mes rides
Quand vous soufflez sur des roseaux.

Je n’entends à dia, ni à hue,
En clair, je ne veux rien savoir
Des charivaris, des cohues…
Pour vos rébellions, c’est à voir !

Je vous dévore en espérance.
Venez, venez, sur mes chantiers,
Vous défaire dans mes outrances.
C’est comme si vous y étiez.

Venez, venez, disons dimanche.
Venez avec vos instruments.
Vous savez par cœur votre manche,
J’en suis encore au rudiment.

Venez que je vous fasse un drame
Sur un long final d’opéra.
Venez forligner dans mes trames,
Mes espiègles tanagras !

Venez dans mes fugues tridiennes,
Nous cueillerons les fruits vermeils,
Nous prendrons sur nos méridiennes,
Sur nos songes, sur nos sommeils.

Venez, venez dans mes venelles,
Alpaguer les premiers trouvés.
Je compterai pour des prunelles,
Et vous croirez avoir rêvé.

Mon bonnet de laine grelotte,
Et je me peauce en égipan.
Les ronces chipent les culottes.
Venez réchauffer mes serpents.

Venez, venez dans ma retraite,
Goûter à ma gelée de coing,
Aux trois fromages de mes traites.
Je vous en boucherai un coin.

Qu’enfin mes mots vous horripilent,
Qu’ils aiguillonnent vos courroux.
Vous me pourrez mettre à la pile,
Au vert, m’enfermer au verrou.

Ma vie est pleine de ratures,
De chevilles, de quiproquo,
De croustilleuses aventures
Entre pompier et rococo.

De plus en plus je me rencogne
Entre mes quatre murs chaulés.
Plus personne à mon huis ne cogne.
Mon œuvre est mise sous scellés.

Enfin, n’avoir plus rien à faire,
Enfin, guérir de tous les maux.
Je désordonne mes affaires,
Je prépare mes derniers mots.

Enfin, n’avoir plus rien à dire,
Ni à croire dur comme fer
Comme tous ceux qui se rendirent,
Tous ceux qui souffrirent l’enfer.

Je garde quelques artifices,
Des sacs d’argile et de ciment
Pour briqueter mon édifice.
Ne suis-je pas du bâtiment ?

Descendre, descendre… Descendre !
Cessez de me croire au plus bas.
Déjà, je renais de mes cendres,
Déjà, je reprends le combat.

Robert VITTON, 2015

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