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 Article publié le 3 mai 2015.

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Il y a plusieurs manières de se tuer : la première est d’accepter absurdement de vivre.

Louis Aragon

 

 

J’aurai toujours payé mes écots en chansons

Ritournelles de coin de rue, rondes de table,

Complaintes de caf’conc’, virelais de boxon,

Rotrouenges de lieux plus ou moins fréquentables.

 

Je n’étais pas de ceux que l’on mène en bateau,

Que l’on oblige à boire à la saumâtre tasse,

Ni de ceux que l’on sangle à l’infâme poteau,

Ni de ceux que l’on râpe et que l’on rapetasse.

 

Ce n’est pas, savez-vous, mon cercueil que je suis.

Vous en êtes encore à troubler ma cervelle.

Qu’allez-vous voir six pieds sous terre si j’y suis

Dès que je tarde un peu à donner des nouvelles ?

 

Je suis une pâte à vivre jusqu’à mille ans ;

Je vous en tomberai, vous tous, tant que vous êtes !

Ce que j’ai de précieux et tout le bataclan,

Ici-bas, croyez-m’en, tient dans une musette.

 

J’écris sur mon sarrau des refrains de pipeau,

Des rythmes de tambour, des vers de mandoline.

Pétrarque, qu’écris-tu sur ton pourpoint de peau

Quand tu gambades seul de colline en colline ?

 

La cour du roi Pétaud balle sans violon,

Le monarque en haillons danse les jolivettes.

Je suis prince éboué, troubadour de salon,

Faiseur de rossignols, dénicheur de fauvettes…

 

Je renonce, de plus en plus à décharpir

Les gueux, les chiffonniers, les voyoutes amères,

Je ne branle non plus que le pont des Soupirs,

Mais j’enfourche, à toute heure, une étrange chimère.

 

Ne plus saper à mort des idées d’avant-hier,

Repousser le gâteau et ses fausses cerises

L’aurai-je tout entier ? En aurai-je le tiers,

La moitié ? -, résister aux cornets à surprises.

 

 

Enfin ne plus avoir à garder sur le coeur

Des siècles de regrets, de remords, de rancune…

Enfin casser les clans et éloigner les chœurs,

Ecraser les banquiers sous des sacs de pécune…

 

Ne plus coudre le neuf avec le démodé,

L’archaïque, l’antique avec l’imaginaire

Sur un coup de canon, ni sur un coup de dé,

Sur un coup de sang, ni sur un coup de tonnerre.

 

Enfin n’avoir plus à fuir comme un échappé,

N’avoir plus à passer la borne et la mesure,

N’être enfin plus traité d’éternel rescapé,

N’avoir plus à mener des batailles d’usure.

 

Enfin ne plus tourner au gré des quatre vents,

Avoir, avoir enfin le laisser et le prendre,

Ne plus être choisi pour aller de l’avant,

Pour ceindre des lauriers, pour témoignage rendre…

 

Enfin ne plus suer d’ahan, ne plus saigner,

Ne plus s’opiniâtrer, s’abîmer dans l’ouvrage,

Enfin n’avoir plus à perdre ni à gagner,

Enfin n’être plus tout à la rogne, à la rage.

 

 

Enfin ne plus avoir à prendre les devants,

A protéger ses flancs, à couvrir ses arrières,

Ne plus se mettre à dos les nouveaux arrivants,

Enfin ne plus avoir à forcer les barrières.

 

Enfin ne plus avoir à sangloter mes vers

Pour les géraniums, à rimer des mascarades.

Enfin ne plus avoir des torts et des travers,

De quoi être envoyé au charbon, aux charades.

 

Enfin n’être plus bon à jeter aux cagnards,

Chaque jour, se sentir de plus en plus épave,

Traîner dans les enfers, ferré comme un bagnard,

Mais être encore auprès de ceux qui les dépavent.

 

Enfin ne plus laisser mes pensées au hasard,

Enfin ne plus livrer mon crâne à la torture,

Enfin, résolument, sécher tous mes bazars,

Enfin ne plus sasser, ressasser mes moutures.

 

Enfin claquer les huis du temple de Vénus,

Mes aminches, ne plus courir la galipote.

Je suis dans un tramway… Terminus ! Terminus !

Tout le monde descend ! Où êtes-vous, mes potes ?

 

 

Enfin ne plus avoir l’œil et l’oreille au guet,

Ne plus craindre l’écueil, le guêpier, l’embuscade,

En venir à la paille, au pain sec, au ginguet

Et lâcher pour jamais toutes les barricades.

 

Enfin, dans mon harnois, me mettre en peloton,

En boule, tout en tas au fond d’une baraque,

Le cou, les reins rompus comme à coups de bâton,

Et attendre la fin d’une implacable traque.

 

Enfin partir de la caisse, du ciboulot,

Déquiller les mortiers, les nids de mitrailleuses,

Camerluches, remettre une barcasse à flot,

Réveiller en sursaut les masses travailleuses.

 

Enfin boulevarder, ô ma muse sans toi,

Enfin ne plus bâcler ma porte et ma fenêtre,

Enfin ne plus avoir à chanter sur les toits,

N’avoir plus à mourir, n’avoir plus à renaître.

 

Pour finir en beauté ma prose à falbala,

Ma rimaille de rame aux angles de ma rue.

Aurai-je réponse aux qui-vive, aux qui-va-là,

Au chant de ma sirène et des coquecigrues ?

 

 

Pour finir, renverser la chaire, le trépied,

La statue, le lutrin, l’échelle, l’escabelle,

Ne plus rien confier à la plume, au papier,

A la tramontane, à la clique, aux ribambelles…

 

Pour finir, à Paname, un retors canevas

Qu’un vieil accordéon sur mes panards rebelles

Brodanche en rechignant une foutue java.

Enfin, pour une fois, avoir la balle belle !

 

Robert VITTON, 2015

 

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