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XXII - Travailler me fait chier. Acheter m'amuse pas. Aimer me prend du temps
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 Article publié le 10 mai 2015.

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Moi, j’avais rien dit. J’aime bien la vie parce que c’est tout ce que je possède. Travailler me fait chier. Acheter m’amuse pas. Aimer me prend du temps. C’est comme ça que je suis construit. Je peux aussi raconter n’importe quoi du moment que ça m’amuse. Mais des fois, ça me porte tort. Je vois plus vraiment ce que je devrais voir. Mais au lieu de fermer les yeux, je détaille. Pas tout, parce qu’il m’arrive aussi de dormir. Et quand je dors, je joue à autre chose. Je rencontre mes ennemis. Un jour, je me ferai tuer de cette façon. Bref, j’étais pas un malheureux du genre à me suicider à petit feu sur le grill de la fantaisie. J’avais choisi d’imaginer, pas de faire appel à l’improbable. Mais ça, vous le savez déjà, pas vrai, mes bons amis ? Ah ! c’est dur d’attendre de se faire soigner. Et j’attendais. Même que j’étais tout seul et que je pouvais fumer. J’ai toujours aimé ces cendriers qu’on appuie dessus. Je jouais sans la cendre et ça a fini par énerver quelqu’un derrière la vitre opaque. On me tutoyait…

« Quand t’auras fini avec cette merde que je sais pas pourquoi on s’est pas contenté d’une demie noix de coco ! Et que je te prenne pas à tourner des pages ! Contente-toi de respirer dans le tuyau ! »

De tuyau, j’en avais un dans le cul. Mais rien à portée de la bouche qui eût l’air d’un tuyau. Pourtant, j’entendais l’air qui circulait dedans. Y avait même une bille comme dans une cafetière et ça me mettait les nerfs en pelote.

« Qu’est-ce que vous voyez maintenant ? »

Toujours rien de bizarre. Du déjà vu dans tous ces endroits où on m’a fait attendre pour un bout de papier ou une gélule. J’ai jamais attendu personne. J’aurais dû me douter que ça finirait par me manquer.

« Vous devriez voir quelque chose, merde ! »

J’étais pas venu pour les énerver. Et c’était moi qui perdais le contrôle.

« Vous verrez rien si vous zy mettez pas du vôtre ! »

J’y mettais ! Toute la sauce ! Même que j’étais sincère. Mais ce putain de cendrier me forçait à appuyer dessus comme dans un jeu télé. J’ai même vu qu’y avait de la flotte dedans. Avec des cendres noires qui s’agitaient à la surface. Je pouvais aussi mettre le doigt quand ça s’ouvrait. Il était où ce tuyau ?

« Ouvrez la bouche. On va vous le mettre dedans. Soyez pas méfiant. On vous veut que du bien. Ah ! vous avez morflé ! Mais il est pas dit qu’on connaît pas notre boulot ! »

Au fond, ils étaient plutôt sympas. J’ouvris grand la bouche.

« Dites ah ! »

Le tuyau est entré. Sans douleur. Ah ! ce que je l’avais crainte, cette douleur annoncée ! Mais non, je souffrais pas. Un autre souffrait pour moi et il gueulait dans le tuyau. C’est ça qui m’aide à respirer tous les jours.

« On se penche… On écoute bien ce qu’on vous dit… Une fois à gauche… C’est ça ! Et maintenant un chouya à droite… Vous sentez la différence ? »

Je savais pas ce qui leur ferait plaisir. Mais je sentais rien. Et ce type dans le tuyau gueulait que si ça s’arrêtait pas, il changerait de fournisseur. Je savais vraiment pas ce que je lui devais. Et c’était pas à moi qu’il s’adressait. Pas une fois il a cité mon nom. Je commençais à me sentir de trop. Mais l’autre tuyau me faisait du bien. J’entendais son bruit de chignole. C’était qui qui appuyait sur le bouton ?

« Maintenant, laissez-vous aller et dites ce qui vous passe par la tête…

— J’ai pas tué Pédar ! Hier soir j’ai regardé Tarzan à la télé. Dès le départ, dix hippopotames de flingués et cinq crocodiles. Par le papa de Jane. Ensuite Tarzan bousille une panthère, un lion dans la force de l’âge et trois boys qu’il noie ou qu’il étrangle. Merde, les mecs ! Reconnaissez que mon histoire ne tue personne. Pédar, il était mort AVANT que je commence à vous raconter ce qui s’est passé ensuite. Je vous ai épargné cette scène insupportable. Mais j’ai peut-être tort de penser que vous ne l’auriez pas supportée…

— Vous pouvez la décrire maintenant si vous voulez. Nous, on est là pour écouter. On vous jugera plus tard…

— Mais ya rien à juger ! Je vous dis que j’ai pas tué Pédar ! Comment que je la décrirai, votre scène insupportable, pisque que j’y étais pas ! Que Pédar soit mort, messieurs, mais on me l’a dit ! J’aurais rien su sinon. Et qui c’est qui dit qu’il a été assassiné ?

— Arto…

— Ouais ! Arto ! Zavez lu comment qu’il raconte tout ce qui lui est arrivé avant d’enculer Marine et d’envoyer papa Jean-Marie ad patres ? Zavez sauté des pages ou quoi ?

— Non mais est-ce qu’on a des gueules à faire ce genre d’économie ? On vous a pas demandé de venir ici rien que nous insulter. D’ailleurs on vous a rien demandé du tout. Vous êtes là par votre propre volonté.

— Je peux me barrer… ?

— Pas avec le tuyau !

— Lequel ?

— Yen a qu’un ! »

Si j’avais su… Alors je me mets à tirer sur le tuyau pour l’extraire. Et c’est-y pas ma langue que je suis sur le point d’arracher ! J’en souffre tellement que j’en perds le Nord. Je sais plus comment je suis entré. Je me souviens des deux portes. Celle que sans elle je serais pas entré. Et celle que je m’en serais peut-être sorti si les questions étaient pas faites pour m’embrouiller.

« Ça fait trois, me dit la voix derrière la vitre opaque.

— Dans votre langue peut-être, que j’y rétorque aussi sec, mais dans la mienne, yen a plus !

— Vas-tu cesser de trafiquer ce maudit cendrier ! Tu vas finir par le détraquer. Et qui qui sera le payeur si c’est pas mézigue ! J’en ai marre de ces cinglés qui foutent rien de la journée et qui viennent ici rien que pour me donner des leçons. Et des leçons de quoi, je vous le demande ! »

Donc, je passe par la vitre opaque qui s’ouvre à temps sinon je l’aurais pétée, mais je suis pas si pressé que ça de m’en sortir. Je vois un type en salopette grise qui me fait des signes incompréhensibles. Il agite ses mains comme s’il parlait à un sourd.

« Revenez pour la troisième leçon, qu’il me dit gentiment. Faut pas la rater. Ceux qui la ratent le regrettent toute leur vie.

— C’était quoi la première ?

— C’est justement ce qu’on vous explique à la troisième ! »

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