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XXIII - Et moi je faisais Jean-Marie crevant plein de bave sur le tapis
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 Article publié le 24 mai 2015.

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Ils vous mettent des trucs dans la tête et ça fait des petits. Des fois je mets les doigts dans la prise. Je m’allume pas à tous les coups. Ça me fait chier, au fond, de n’être qu’un fragment de l’aventure, mais un fragment tellement petit que si j’avais le cran de le regarder, je le verrais pas. Tu parles d’un réseau !

Je savais même plus si Pédar était mort ou si je l’avais tué. En plus, Arto était tout le temps fourré chez moi. J’avais beau lui expliquer que j’étais dans le produit de l’imagination, il voulait voir. Et même toucher. Ça en faisait, de la fumée ! Et madame Crotal qui voulait essayer elle aussi. J’ai fini par péter les plombs et j’ai fait apparaître Rondelle en trois dimensions. Pour la quatrième, je comptais sur l’imagination. On s’est mis à parler jusque tard dans la nuit. Je voyais le rectangle de lumière jaune que ma fenêtre projetait sur le trottoir d’en face. Ça attirait les chats du voisinage.

J’ai toujours eu des problèmes avec les chats. Faut dire que j’ai commencé par les haïr, comme ça, sans raison. Ou alors j’avais vécu quelque chose dans ma première enfance, celle qui laisse que des traces invisibles. Mon premier chat n’avait pas de queue. Il l’avait perdue. Comme il avait les oreilles bouffées et une croute dégueulasse sur le dos, ça l’améliorait pas. Je sais pas pourquoi il m’aimait pas. Il était plus vieux que moi et on avait peut-être vécu des choses dont il était le seul à se souvenir. Vous voyez en quoi consistait l’inégalité de traitement. Je pouvais pas lui écraser la queue et j’avais vraiment pas envie d’achever ce qui lui restait d’oreilles. Et comme c’était pas un animal docile, j’ai pas non plus envisagé de l’enculer. Je réfléchissais. On prend le temps quand il s’agit d’éliminer de sa propre existence un élément qui la fait foirer chaque jour que Dieu fait, si c’est lui que j’ai reconnu dans la figure du père.

J’aijamais compris pourquoi qu’on s’applique à bien charger la mémoire de la victime en souffrances calculées pour ne jamais s’effacer. Ça sert pas à grand-chose quand la victime est destinée à mourir. Pour oublier, elle oublie forcément, ou alors j’ai rien compris à la science. Même moi je finis par oublier. J’ai toujours eu tort d’ajouter de l’oubli à mes actes définitifs. J’aurais pu lui fracasser le crâne, que c’est facile avec les chats parce qu’ils l’ont fragile comme du verre. Au lieu de ça, je l’ai coincé dans un piège et j’ai mis une bonne semaine à le tourmenter avant de lui porter le coup fatal. Vous me direz, une semaine, j’ai pas pu oublier ça comme on se perd en conjectures sur des questions moins traumatisantes. Je vous répondrais que vous vous trompez sur ma personne. Ça vous va comme explications ?

Je racontais ça à mes amis ce soir-là. J’y pensais à cause des chats dans le rectangle de lumière que formait ma fenêtre sur le trottoir d’en face, avec ces chats qui s’y prenaient comme dans un piège et qui n’en sortaient qu’au prix de grands efforts qui les faisaient hurler. C’était comme des cris humains et ça nous faisait marrer. Il faut dire qu’on était bien parti. Arto avait entrepris d’enculer madame Crotal pour lui montrer comment il s’y était pris avec Marine. Et moi je faisais Jean-Marie crevant plein de bave sur le tapis où Pédar avait connu sa dernière minute d’angoisse sur cette terre. En même temps, je racontais, ou plutôt j’essayais de le faire, comment j’en avais fini avec mon premier chat. Personne m’écoutait, sauf peut-être ce chat s’il vivait encore dans un autre monde qui aurait eu quelque chose de commun avec celui où nous vivions le plus mal possible.

Peu importait ce que j’avais fait à ce chat et s’il s’en souvenait ou pas et si le monde n’est pas aussi simple qu’on croit. Et c’était pas d’imiter Jean-Marie qui me rendait amer. Ni même ma possible implication dans le meurtre de Pédar qui, je le répète, avait été mon ami, mon seul ami si je savais compter. Ah ! je sais pas comment vous communiquer mon angoisse à ce moment qui me revient comme si je ne devais jamais l’oublier.

Heureusement, j’ai éjaculé avant. Rondelle s’est dissoute dans un cri de joie. Comme Arto avait fini de l’enculer, madame Crotal en a profité d’être là pour récupérer la Javel que j’avais mis de côté. Et elle est partie sans laisser de trace.

« À son âge ! dit Arto.

— Faut que je sorte ! »

Et je suis sorti. Me demandez pas ce qui est arrivé à Arto pendant que j’étais dehors. Quand je suis revenu, il était plus là. Et je n’avais qu’une envie : oublier ce que j’étais allé faire dehors.

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