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 Article publié le 6 décembre 2015.

oOo

Ned Landon me devait de l’argent. Et pas qu’un peu ! Et à l’heure où j’y réfléchissais en me rongeant les ongles, ce salaud était devenu plus riche que moi. Il avait même une villa sur la Côte. Et moi j’étais seul dans ma chambre à P* en train de rêvasser qu’une petite Bulgare de 12 ans me paluchait en présence de 3 autres spécimens du plaisir interdit. Heureusement, j’avais une fenêtre et je pouvais aussi penser à l’utiliser pour mettre fin à mes ennuis. J’en avais de gros.

Comme je n’avais plus un rond, j’étais harcelé. Par chance (car il m’en restait), j’étais propriétaire de mon appartement. Et j’avais encore des meubles. Et même des œuvres d’art. Mais on ne met pas longtemps à devenir pauvre si on se laisse faire. Je les ai attendus sur le palier. J’en ai descendu un. L’autre s’est calté en poussant des cris d’Orphée. Et je vous garantis qu’il n’avait pas l’air d’un oiseau, sinon il se serait envolé avant de s’en prendre une dans le dos à la hauteur du cœur. Il n’a pas fait long feu. Il est mort devant la porte de l’ascenseur. Je n’avais plus qu’à prendre des vacances.

J’avais toujours ma bagnole. Et assez d’essence pour atteindre la Côte. Je n’avais pas oublié mon maillot de bain. Et une cartouche de capotes. Je ne perds jamais le Nord. N’est pas né celui qui me fera cracher avant de crever.

Ouais, ouais, j’ai fait bonne route. Et je vous envoie cette carte postale. Je ne signe pas pour ne pas vous inspirer une délation digne de votre statut de collabo DPLG. Je suis arrivé à M* avant le lever du soleil. Comme je n’avais pas où aller, j’ai choisi un hôtel miteux après avoir garé ma Porsche dans un quartier digne d’elle. La gérante était (je dis « était » parce qu’elle n’est plus) une femme en âge de tomber de la branche pour se faire bouffer par les bêtes ou pourrir sans inspirer personne. Elle venait de se réveiller, mais je n’y étais pour rien. Elle me sourit comme si j’étais venu pour autre chose et je suis monté sans elle. J’étais tellement crevé que j’ai dormi jusqu’à midi passé. Était-elle entrée sans frapper ?

« Je suis désolé de vous priver de rêves, dit-elle en ouvrant toute grande la fenêtre, mais j’ai le ménage à faire. Vous pouvez utiliser la salle de bain. Je viens de la briquer à fond. Et ne vous méprenez pas sur mes intentions… je la brique tous matins de cette façon. Je suis comme qui dirait réglée comme une horloge. Ya plus d’homme dans ma vie... »

Elle avait débité ça comme dans un film de Godard, mais sans Coutard à la manœuvre. Je n’ai pas attendu la fin du film et je suis sorti dans le couloir qui était long comme le jour qu’il promettait. Je ne verrais pas la nuit avant longtemps.

Ensuite, je suis allé faire un tour à la campagne, à à peine deux bornes de M*. C’était là que créchait Ned quand il avait besoin de retrouver sa jeunesse. Il emmenait toujours avec lui une gamine qui paraissait son âge et qui pouvait passer pour sa fille. Ned et moi on avait les mêmes goûts. C’était d’ailleurs comme ça qu’on s’était rencontré, dix ans plus tôt. Je ne vous raconte pas parce que les cartes postales ne sont pas assez grandes pour contenir un roman. Ou bien c’est le facteur qui refuse de pareils colis. Bref, j’arrive sous les pins. Le soleil est levé… ou debout… ce n’est peut-être pas la même chose quand on s’apprête à vivre une journée d’enfer et qu’on se doute que ça pourrait bien être le cas.

La maison est une coquette demeure, c’est moi qui vous le dis. Et une partie de l’argent que Ned me doit correspond au moins à la piscine et aux deux bagnoles de luxe qui sommeillent sous la rotonde. Toutes les entrées et sorties sont ouvertes. Je vois les meubles, les tableaux, l’écran géant d’une télé qui clignote en couleur. Et dans le sofa en poils d’animaux exotiques, une fille aux cheveux courts la regarde en se trémoussant comme si Ned était là, à genoux, en train de visiter sa propriété privée. Mais le crâne chauve de Ned n’apparaît pas. Et je n’ose penser qu’un autre mec est en train de labourer son jardin.

Je suis entré sans frapper parce que je sais que Ned n’aime pas les chiens. C’est un défaut de conception, mais Ned a peur des chiens. Et il estime qu’il est assez grand pour se défendre tout seul. Pourquoi me tirerait-il dessus ? Je suis venu en ami. J’ai préparé mon discours. Je le connais par cœur. Ned m’offrira un verre, me vantera les mérites proustiens de sa petite communiante et je lui tirerai une balle dans le dos. Je m’y connais.

Je suis à peine entré que la fille se jette par terre en me suppliant de la laisser tranquille.

Là, par contre, je n’ai pas connu ce genre de situation. Il faudra que Ned m’explique.

« Pas du tout, fis-je en levant les mains comme si elle me menaçait avec autre chose que ses petits seins en formation. Je suis juste venu voir Ned…

— Il est pas là ! »

Essayez de vous rhabiller entièrement sans rien oublier juste le temps de dire « Il est pas là ». Vous n’y arriverez pas. Et bien cette petite gonzesse sans poil savait faire ça. Et maintenant elle était debout devant moi, les bras croisés sur la poitrine et une jambe en avant. Elle avait compris que je ne lui voulais pas de mal. Ni de bien non plus. Mais je n’étais pas venu pour rien. J’avais déjà demandé après Ned. Et elle m’avait répondu qu’il n’était pas là. Je me demandais si elle m’avait invité à retourner dans mon hôtel cradoque.

« Et c’est quand qu’il va revenir ? dis-je. Il est allé chercher le pain ?

— Il ne rentrera pas avant ce soir…

— Vous voulez dire qu’on va passer la journée ensemble, vous et moi ? »

Ce qui aurait pu l’inquiéter, et même lui foutre la trouille, au contraire la fait rire. Maintenant elle a vraiment l’air d’une gosse. J’en ai presque honte.

« Vous pouvez rester si vous voulez, dit-elle d’une voix engageante. Mais je sais pas si ce que vous dites est vrai…

— Que je vais rester… ? Et même bouffer ? Et profiter aussi de la piscine… ?

— Non ! Que vous êtes un ami de Ned…

— Que j’en suis ! Et pas fier de l’être ! Ce salopard me doit du fric. Mais je crois pas que tu en vaux autant, ma belle. »

J’ai dit « ma belle » pour l’amadouer. Je venais de décliner l’objet de ma visite impromptue. Vous croyez ça l’impressionne ? Pas du tout. Elle rit. Et ça me fiche une telle trique que je la sors. Ah c’est pas pour comparer ! Mais j’ai rêvé toute la nuit. Elle esquive mon premier assaut.

« Pas comme ça ! fait-elle. Je fais jamais ça comme ça... »

J’en suis tout ouïe.

« Et comment que tu le fais avec Ned ? Tu vas pas me faire croire qu’il te caresse les joues avant de te la mettre. Et d’abord il te la met où ? »

Comme elle ne répond pas et fait la timide, je la lui mets dans le cul. Il a l’habitude. C’est déjà ça. Je ne suis pas venu pour inaugurer. Je décharge façon vide-ordure. Et je n’attends pas que ça tombe dans la poubelle du concierge avant de refermer la porte. Ça m’a fait un bien fou. Elle, je ne sais pas. Ou elle n’est pas du genre à se confier à un inconnu.

« Ce sera notre petit secret, dis-je en rigolant comme un flic qui s’est tiré une balle dans le pied de son collègue.

— Ned n’aimerait pas, sûr ! »

Il est temps de passer au café. Puisque Ned n’est pas allé chercher le pain, je demande s’il y a des croissants ou si on continue de se considérer comme des étrangers.

« Je m’en occupe, » dit-elle.

Je n’ai pas tellement envie de la laisser seule. Je n’ai même pas vérifié que Ned est absent. Et puis j’ai connu une gamine de 10 ans qui jouait avec un 45 pour participer à la dératisation de sa banlieue. Le risque, ça ne me fait plus bander. Par contre, mon anus y prend un tel plaisir que je suis obligé de m’asseoir pour ne pas me faire enculer par le premier venu. Avec quoi me l’empalerait-elle ? Qu’est-ce que je peux m’inquiéter quand mes plans sont chamboulés par une poupée aussi facile à emballer !

Mais c’est une rapide. Je l’ai déjà dit. Ou alors c’est moi qui ralentis. Elle revient avec un plateau. Je la suis. On déjeunera sous une gloriette. C’est fait pour ça. En plus, on a vue sur la mer. Et le voilier qu’on voit dans la rade, c’est celui de Ned.

« Je me baigne avant midi, dit-elle versant le café sur mes doigts. Après, le vent se lève et ça me rend malade. Ce qu’il me faut, c’est une mer d’huile.

— Je comprends ça, allez ! »

Pas vraiment, en fait, mais ça n’a aucune importance. Je m’avale deux croisant sans les laisser respirer. Le café me réchauffe le cœur, ce qui me fait penser que j’en ai un et qu’il m’arrive de tomber amoureux. Une petite brise aggrave encore ma situation. J’en suis presque à regretter d’avoir employé les grands moyens. Mais il faut dire que je n’ai pas une grande expérience du cœur. Je me sers plutôt de ma bite. Une question de confiance.

« Vous restez alors ? me demande-t-elle comme si je devais répondre que oui.

— Je repars demain, dis-je en prenant un air désespéré qui vient du fond de moi-même. Il faut absolument que je vois Ned. Une affaire importante… mais je doute qu’une petite fille comme toi se soucie de savoir ce qui est important pour un homme qui a l’âge d’être son père. Si on parlait d’autre chose, hein ?

— Je voulais juste savoir… Pour le repas à midi…

— On commandera des pizzas. Tous les gosses aiment les pizzas.

— Pas moi. »

Encore une information recueillie à la source. Mais qu’est-ce que j’en ferais ? Je ne suis tout de même pas venu ici pour tourner un Pialat ! C’est mon fric que je veux récupérer. 1) parce que j’en ai plus et 2) parce que c’est le mien. Enfin… s’il y a une justice. Et vous savez quoi ? L’injustice commence toujours par le cœur. On met les pieds dedans alors qu’on est venu pour autre chose. Elle ne m’aura pas !

« Vous avez un maillot ? dit-elle toujours sur le même ton (je vous laisse deviner lequel). Vous avez la même taille que Ned…

— Jamais de la vie !

— Je vous assure que oui…

— Je veux dire que je mettrai jamais ce que je possède de plus précieux au monde dans un slip appartenant à cette salope de Ned ! Vous me prenez pour qui ? »

On est quand même allé se baigner, mais on est resté sur la plage. Je n’avais pas envie de recommencer sur un bateau. Et il y avait quelqu’un à bord. Et je n’étais pas venu pour supprimer un témoin gênant. On a étendu nos serviettes sur des galets déjà brûlants. On avait même le droit d’être à poil parce qu’on était sur un terrain privé. J’ai replié un coin de ma serviette pour la protéger du soleil. On ne sait jamais.

« C’est qui, ce mec qui est à bord ? finis-je par demander à ma petite cachotière.

— C’est Oscar.

— Oscar ? Comme Oscar ?

— Il enregistre tout.

— Ah ! Petite salope ! Tu m’as amené ici pour m’enregistrer !

— Trop tard ! Il a déjà envoyé la vidéo sur son i-phone. »

J’étais fait ! C’est vrai que j’oublie toujours que le monde a avancé sans moi. Avant, on était plus tranquille. On avait besoin d’un tas de choses hors de prix pour communiquer avec l’autre bout du monde. Et on ne pouvait pas se les payer. Et puis Ned n’était pas allé aussi loin. Il allait revenir avec le pain et m’en mettre un avec une balle dedans. Voilà comment on se fait piéger par l’enfance.

*

Ned n’est pas venu. Enfin, pas à ce moment-là. Lucy et moi on est rentré de la plage. La table était mise. Il y avait quelqu’un d’autre dans la maison. Et ce n’était pas Ned. En fait, ce serviteur n’était plus là. Il n’avait fait que passer. Il faisait ça tous les jours. Il arrivait en camionnette et déposait le repas sur la table sous la gloriette en fleurs. Ça ne me rassurait pas vraiment, toutes ces complications. Et puis je ne savais pas que j’aurais à les raconter un jour. D’ailleurs si j’avais su 1) j’aurais pas v’nu et 2) je me serais cassé avant. J’aurais créé l’impossible, quoi. Au lieu de ça, j’étais à table en train de croquer de la salade et de décortiquer des crustacés encore plus compliqués. Et Lucy avait posé ses menus pieds nus sur les miens après les avoir déchaussés à la force de ses orteils. J’en avais la queue qui dépassait. Heureusement, le vin était rosé à point. Et le ciel était bleu comme sur cette carte postale. Ni plus ni moins.

Et je réfléchissais. Lucy prétendait que Ned ne rentrerait pas avant la nuit. Ça nous laissait le temps de faire connaissance, parce que je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais on ne l’avait pas encore pris. Personne ne viendrait nous déranger. Elle débarrassait la table sans l’aide de personne. Et le Chinois (ouais, c’était un Chinois maintenant que je me souviens et les crustacés, c’était peut-être du chien ou du rat) — le Chinois ne revenait pas avant 7 heures du soir. Il arriverait avant Ned et Lucy et moi on remettrait ça, je veux dire manger avant d’avoir un peu de temps pour aboyer ou… comment on appelle le cri du rat ?

Le soleil n’était plus au zénith. Moi non plus. Elle avait mis quelque chose dans le vin ou j’en avais trop bu. Elle, en tout cas, avait envie de nager, ce qui n’est pas recommandé après un repas. Mais elle avait très peu mangé et elle n’avait pas du tout bu. Elle a donc plongé sans moi. Et jusqu’au fond. Elle a même ramené une pièce. Ned en jetait beaucoup pour l’obliger à plonger, mais elle ne plongeait pas à tous les coups. Le fond de la piscine était créditeur, le veinard. Mais c’était des pièces sans valeur. Il en aurait fallu beaucoup pour inciter la belle à mettre les voiles. J’avais compris ça.

Et vous savez par quoi j’ai été réveillé ? Par un bruit. J’étais parti faire un tour au pays des rêves pour tout recommencer. Je ne me souviens plus si j’ai réussi. C’est fou ce que la vie peut être différente du rêve ! Et je ne suis pas du genre à cauchemarder.

J’ai d’abord entendu un bruit sourd (une portière se refermait), puis quelque chose glissait ou était traîné (on portait le corps de Ned et c’était une de ses pattes qui laissait sa trace dans le gravier), enfin on m’appela (Lucy) et je me réveillai complètement. Porté par deux mecs et un robot (Oscar), Ned avait l’air mort. Il était mouillé jusqu’aux cheveux. Il avait gardé ses chaussures blanches et sa casquette de marin. Ses yeux étaient fermés, la bouche montrait ses dents et il tenait quelque chose dans une main. J’ai eu peur, mais ce n’était qu’une poignée de varech.

Puis d’autres types sont arrivés, tous vêtus de combinaisons de plongée ou d’uniformes bleu marine. Je ne sais pas à combien ils étaient venus, mais Ned avait l’air vachement seul, encore tout mou d’être mort et incapable de m’inspirer une réflexion à la hauteur des circonstances.

« Vous vous êtes évanoui, me dit un de ces types.

— Pas du tout ! rétorquai-je. Je dormais quand…

— Non, non ! Vous êtes tombé dans les paumes…

— Dans les pommes…

— Vous avez perdu connaissance quand vous avez vu le mort…

— Le mort ! Sacré bordel de Dieu ! Ne me dites pas que Ned est mort !

— Mais vous le saviez déjà… »

Bon, j’étais venu pour ça UNIQUEMENT en cas de non-paiement. Je n’ai jamais tué personne sans raison. Et je fais ça proprement. Je ne mets pas les gens dans l’eau pour les y laisser. Où était Lucy ?

« On a été là toute la journée, balbutiai-je.

— On sait. On a les images d’Oscar…

— Et alors ? On a rien fait Lucy et moi. En tout cas pas sur la plage. J’ai même pas réussi à bander. Qu’est-ce que ça peut me foutre puisque Ned est mort et que je suis SDF.

— On a les moyens de vous loger, ne vous en faites pas. »

Je n’ai jamais revu Lucy. Je n’ai jamais revu de chatte. Ni jeune ni vieille. Ce n’est pas faute d’en rêver. Pour une fois que je n’avais rien à me reprocher, c’est sur moi que ça tombe. Et pour l’éternité. Il n’y aura pas de révision du procès. On ne m’injectera rien non plus. La Justice comprend qu’on peut tuer sous le coup de la colère. Et ma colère était parfaitement justifiée. Un type qui vous réduit à la mendicité ne mérite que la mort. Surtout s’il meurt avant vous. Exactement comme ça s’était passé. Sauf que je ne l’avais pas tué. J’étais victime des circonstances.

 

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