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 Article publié le 21 mai 2017.

oOo

Avant, je bandais pas. Je savais même pas trop ce que c’était. J’en entendais parler, forcément. C’est le nerf de la guerre. Et puis j’ai vu ce que ça donnait en image. À la place, j’avais cette espèce de saucisse molle qui pendait entre mes jambes. Je la caressais, mais sans succès. J’avais aussi entendu parler de l’éjaculation et du plaisir que ça procure. Je savais pas grand-chose. Sauf qu’il fallait une femme pour que ça marche. Et qu’on était anormal si on y arrivait rien qu’en y pensant. Voilà où j’en étais quand je suis entré dans le lit de Dolly, que tout le monde ici appelle le Lido, si vous voyez ce que je veux dire. Et elle m’a pas fait crédit. Alors je me suis dit que c’était tout ce fric qui me la coupait. Elle me câlinait comme si c’était sa faute, mais ça l’a pas empêchée d’empocher mon fric. Bref, j’ai pas recommencé. J’avais des doutes. De là à en devenir dingue, il n’y avait qu’un pas. Et vous savez quoi ? Je l’ai fait, ce pas. Un peu par hasard d’ailleurs. J’étais loin de m’imaginer que c’était pas les femmes qui me feraient bander, ni même les hommes (encore que je n’ai pas essayé, mais j’ai de la morale). C’était les fillettes.

Je m’en suis aperçu un jour de Noël. J’étais avec mes nièces que je gâte comme si je les aimais. En fait, c’était une manière de payer mon loyer. Je vivais chez ma sœur et je payais rien. Ni loyer, ni bouffe, ni machine à laver. Il faut dire qu’elle a trois filles et un mec qui prétend en être le père. La seule chose dont j’étais sûr, c’est qu’il bandait, le salaud. Que je l’ai même vu de mes yeux. Un engin indébandable. J’en avais jamais vu en photo. C’est dire ! Il était tellement excité qu’il se branlait dans l’évier. Moi je dis que si ça avait été ses filles, il aurait pas bandé autant pour un oui pour un non. Un tas de mec que je connaissais et qui bandaient normalement ne tiraient pas autant de coups. Et quand ils tiraient, c’était dedans, pas sous le robinet. Mais ma sœur restait muette sur l’origine mâle de ces trois jolies petites gamines qui, cette nuit-là, étaient tout excitées de déchirer le papier d’emballage, la bouche pleine de friandise au chocolat et au sucre fondant et crémeux.

Moi aussi j’étais excité. Mais pas d’où vous pensez. Pas encore. Je me goinfrais sous le regard gourmand de mon beauf. Il allait de ma bouche aux petits culs qui se trémoussaient sous le sapin. Ma sœur était à la cuisine. On entendait la porte du four grincer puis claquer. La dinde était à point, mais méritait un supplément de chaleur pour que la peau soit croustillante et fondante en même temps. Une prouesse que ma sœur était seule dans la famille à réussir. C’était pas si difficile que ça maintenant que les vieux étaient crevés et que le frère aîné avait trouvé la mort sur une route peu fréquentée d’Afghanistan.

Sonia était la plus excitante des trois. Mais c’était pas la plus âgée. Je crois qu’on appelle ça la cadette. L’aînée avait un beau visage mais manquait de féminité. Enfin… ce que je dis que c’est de la féminité, parce qu’au fond, j’y connais pas grand-chose. En un mot, elle m’excitait pas l’esprit. Je me voyais pas en train de lui demander de me la caresser pour voir si elle était la femme de ma vie. Elle avait l’âge de pas trouver ça bizarre de la part d’un homme, mais je me méfiais de ses conclusions. La benjamine n’était pas au point question physique. Il lui manquait le charme qui est je ne sais quoi chez la femme. Plus tard, peut-être. Par contre, Sonia avait des jambes qui méritaient qu’on s’intéresse à ce qu’il y avait entre. En espérant un minimum de poils. J’aime pas les poils. J’en ai pas moi-même. Quand je me regarde dans le miroir, c’est pas un mec que je vois, mais un gosse qui veut grandir et qui n’y arrive pas. Et j’arrive même pas à me faire bander. C’est pas faute de m’activer, sur les seins, le cul et ce gland qui « palpite » pas comme dans les romans pornos.

J’ai passé la soirée assis entre ma sœur et Sonia, le cul sur une chaise qui me le martyrisait jusqu’à l’anus. Je sais pas ce qu’ils mettent dans les chaises de nos jours, mais ça vaut pas les bonnes vieilles chaises de mon enfance qui étaient en paille bien tressée pour pas esquinter les fesses. Maintenant, ils y mettent des ressorts qui menacent de te rentrer dedans. Et avec du plastique dessus, que ça te fait suer tellement que t’oses plus te lever. Mais je bandais pas. Pas encore. Le Bon Dieu attendait que j’en sois pile sur la bonne case du destin. Et contre ma cuisse, Sonia se bourrait de chocolat. Je crois même qu’elle avait abusé du verre de son papa, si ce mec en était un. En tout cas, elle ne lui ressemblait pas. Et comme elle ne ressemblait pas non plus à ma sœur, il était pas difficile de conclure que son papa était en train de fêter Noël dans un autre foyer chrétien. Dire qu’elle était sortie d’une bite ! Et qu’elle savait pas ce que c’était. Pas en vrai, je veux dire, parce qu’à l’école, on leur apprend pas tout et ça s’éduque malgré tout.

Elle avait exactement onze ans et allait en faire douze le mois suivant. Autant dire qu’elle attaquait sa treizième année. Ses boucles brunes me fascinaient. Et j’avais jamais vu d’aussi jolis bras. Comme elle était encore en âge de montrer ses jambes et même sa culotte, elle ne se privait pas de le faire quand j’étais là et que je pouvais pas faire autrement, vu l’étroitesse des lieux, que de voir à quel point elle promettait de se comporter comme une femme quand le moment serait venu de songer à son avenir. J’évitais en principe de l’approcher, raison pour laquelle elle s’était assise contre moi, allant jusqu’à déplacer sa chaise contre la mienne, tellement que j’entendais ses ressorts grincer. Son bras gauche était tout contre le mien. Il tenait un couteau qui avait tranché la viande, mais maintenant il servait pas à avaler les chocolats dont elle privait les autres. En plus, elle arrêtait pas de balancer ses jambes et de temps en temps me caressait le mollet avec ce qui était forcément le sien. Elle me communiquait son électricité et je n’ai pas tardé à m’allumer. Ça m’a rendu tout chose. J’avais une trique d’enfer et le terrible désir d’en tirer le maximum de plaisir. Un plaisir dont je ne savais rien. J’ai commencé à me caresser.

A ce moment-là, j’ai pas pu m’empêcher de prendre sa main, celle qui tenait le couteau, la forçant à lâcher ce couteau et elle s’est laissée faire. Il m’a semblé qu’elle respirait plus. Je savais plus où j’étais. La dinde me remontait dans la gorge. Et Ginou, la benjamine, me regardait avec des yeux fixes comme si elle savait ce qui était en train de se passer. Comme c’était la première fois que je jouissais, je savais pas jusqu’où on peut aller. J’en ai pété le dossier de la chaise et mes pieds sont allés valser sous la table. J’ai vu le plafond pendant une fraction de seconde et j’ai tourné de l’œil.

Quand j’ai retrouvé mes esprits, j’étais dans un lit. Et le lit était accroché avec deux chaînes à un mur couvert de graffitis et d’autres obscénités. J’étais seul. Ça caillait. En haut du mur, une lumière clignotait. J’ai su plus tard que c’était le phare de G*. J’avais connu le cachot un soir de beuverie. Je pouvais pas ne pas le reconnaître. Et j’ai attendu toute la nuit sans pouvoir fermer l’œil pour retrouver mes rêves. Je savais pourquoi j’étais là. Et pourquoi j’en sortirais pas avant longtemps. Sonia aurait alors des gosses et les gosses des diplômes.

Mais on a été indulgent. Peut-être parce que ça s’était passé la veille de Noël. Le p’tit Jésus n’était pas étranger à ma grâce. Et je suis sorti de l’hôpital six mois plus tard. On m’avait même trouvé du boulot. Moi qui n’ai jamais travaillé. Je me suis retrouvé dans la cambrouse à pelleter de la merde. J’allais me faire des muscles. Et j’aurais le temps de penser à ce que j’avais pas fait. Je veux dire que si je l’avais fait, ça aurait été pire comme boulot. Et peut-être même que je serais en train de fainéanter dans le trou de balle de la société. Mais j’avais seulement perdu la tête. Et on avait sans doute épargné à Sonia les questions les plus difficiles à répondre pour une gosse qui cherchait qu’à en savoir plus sur le sujet. Je savais même pas où j’étais. Y avait pas Internet, rien. Et si je m’avisais de trop m’approcher de la clôture, le patron menaçait d’appeler les flics, ce qui me calmait toujours, parce qu’au fond, je suis pas méchant. J’ai juste un peu perdu la boule un soir de fête chrétienne.

J’étais pas mécontent, même si ça n’était plus arrivé. À l’hosto, j’ai essayé avec un mec, mais je bandais pas assez et j’ai pas pu entrer. Finalement, c’est lui qui m’a enculé. Et j’en ai tiré aucun profit. Même que j’ai pas recommencé. J’avais plus qu’un merveilleux souvenir à entretenir dans ma mémoire. Encore que j’avais pas la preuve que j’avais été au bout de ce plaisir. J’avais plus le même slip quand je me suis réveillé au poste. Ils m’avaient même changé la chemise. En fait, j’ai jamais vraiment su ce qui c’était passé. Ni ce qu’en pensait Sonia. Elle m’avait pourtant bien caressé à travers le pantalon. Elle savait ce qu’elle faisait, sinon elle se serait contentée de tâter. En attendant de répondre à cette question, j’étais dans la merde et ça sentait pas bon. Les seules femmes du coin étaient des vaches. Et pas un gosse à l’horizon.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à déprimer. J’ai d’abord éprouvé l’étrange désir de tuer le patron. Avec le seul outil à ma disposition. La pelle. Et dans le dos. Ce type était un colosse. Mais à quoi bon ? J’ai essayé de m’imaginer la scène. Ça m’allait pas. J’étais en plein délire. Un meurtre au tableau et c’était l’hôpital pour la vie. Je me voyais pas crever dans cette odeur. Après m’être fait enculer des milliers de fois sans en tirer aucun plaisir. J’étais pas fait pour ça. Mais quel être humain mal conçu est fait pour vivre avec les siens ?

J’ai même eu l’idée d’appeler les flics moi-même et d’inventer un viol avec des preuves à l’appui. J’ai été jusqu’à me fourrer le manche de la pelle dans le cul. J’en ai saigné. Et je crois que c’est ce sang qui m’a convaincu que j’étais pas fait pour ça non plus. J’ai jamais trahi personne. Et j’allais pas commencer.

Alors je me suis mis à penser à Sonia. Juste pour me l’imaginer. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? me disais-je. Ils lui ont forcément fait quelque chose. Et elle en souffre. Elle peut pas avoir oublié. Elle était dans sa treizième année. J’aurais aimé compter ses poils. Pincer le bout de ses seins avec les dents. Lui faire mal pour qu’elle n’oublie pas. Mais j’avais la queue en tire-bouchon. Pas moyen d’en soutirer le vin comme on perce un tonneau. Et c’était sur moi que j’exerçais ma violence. J’en étais saignant.

Mes blessures étaient bien à l’abri sous mes fringues. On peut pas dire que j’étais propre, mais j’étais pas non plus présentable. Heureusement, car personne ne venait voir. On était seul, le patron et moi. Greniou qu’il s’appelait. Et il me demandait de pas l’appeler. Ni même monsieur. Ce qu’il voulait dire, c’est qu’il avait pas besoin de moi et que je devais me passer de lui. Dès le premier jour, alors que l’ambulance était encore dans la boue de la cour, il m’a foutu cette pelle dans les mains et m’a botté le cul pour que j’arrive plus vite dans l’étable.

J’avais jamais vu autant de vaches. Même que je savais pas ce que c’était une vache, sauf que ça se mange et que ça donne du lait. J’étais loin de m’imaginer que ça chiait autant. Des tonnes de merde ! Et une pelle de plus en plus petite. Le premier jour, je me suis endormi tellement j’en avais marre d’être utile. Greniou m’a ramené dans le monde à coup de poing sur la tête. C’était pas un intellectuel. Comment on peut penser réveiller un presque mort en l’assommant encore plus ? J’étais sûr au moins d’une chose ce soir-là en me couchant : j’étais pas entre de bonnes mains. Et je me suis endormi avant d’avoir compté tous les trous de la couverture. J’aurais été un vrai barjot de compter plutôt les petites bêtes.

Enfin… on me demandait pas d’étudier. Ni comment j’allais. Et si j’avais de l’ambition. Ou faute d’ambition, de l’espoir. J’ai su qu’on était Noël quand j’ai vu le sapin dans la camionnette. Je me suis approché pour sentir cette odeur. Et comme de juste, le patron m’a ordonné de le transporter. Il avait ouvert toute grande la baie vitrée de son salon. J’y étais jamais entré, on s’en doute, mais j’étais maintes fois passé devant. J’avais vu à quel point ce type aimait l’ordre et la propreté. Et sans femme pour y veiller. J’ai même eu la permission d’entrer sans me déchausser. Un bac plein de terre était prévu pour y planter le sapin. Comme j’hésitais, Greniou m’a filé un coup de main. C’était pas dans ses habitudes, mais j’ai accepté. C’est même lui qui a planté le sapin. Il s’est reculé pour en vérifier l’aplomb. Et m’a demandé mon avis. Vous pensez si j’étais d’accord avec lui. Résultat : il m’a offert un verre de pinard. J’en revenais pas tellement j’étais étonné. Et ben vous savez quoi ? C’était pas fini. Pour la première fois depuis que j’étais son pensionnaire à la pelle, il m’a adressé la parole autrement que pour m’engueuler ou me forcer à faire quelque chose que je voulais pas faire. Il avait ce jour-là un visage tout rose à cause qu’il s’était rasé les joues. Il avait même peigné sa tignasse gluante. Le peigne y avait laissé sa trace. Alors ses grosses lèvres trempées de pinard se sont ouvertes :

« C’est-y que ça t’plairait de faire la fête avec nous, dit-il d’une voix tonitruante. Voilà près d’un an que t’es avec nous et c’est le premier Noël qu’on a ensemble.

— Nous ? couinai-je (je pensais aux vaches).

— J’suis un bon chrétien, Mazet. Tu s’ras des nôtres ! »

Je pouvais pas dire non. J’ai dit oui comme un gosse qui sait pas de quoi il parle. Je me voyais pas autour d’une table avec ce monstre. Mais il m’a rassuré tout de suite :

« Y aura mes cousins et mes cousines, trompetta-t-il. Et des enfants en veux-tu en voilà. On est une grande famille, les Greniou ! »

J’étais soulagé, je dois l’avouer. Mais à quoi me servirait la pelle ? Il continua :

« Tu t’mettras propre. Il est bien temps. Depuis que t’es là, il t’est pas v’nu une seule fois à l’idée d’avoir l’air d’un humain. Ça va changer, nom de Dieu ! »

Je savais pas quoi penser de toutes ses nouveautés qui me tombaient dessus comme la pluie un jour de grand soleil alors qu’on a oublié son maillot de bain. Et je n’en eus pas le temps. Il était déjà en train de vider un carton de guirlandes, de boules, de centons et autres étoiles filantes. Il mit enfin le petit Jésus dans sa poche en clignant de l’œil. Je devenais son complice. J’avais pas le choix. Et je me mis à déchirer du coton pour faire la neige sur les branches. C’était lui qui disposait les guirlandes et les boules. Ensuite il s’occupa de la crèche qui était une étable dans le genre de celle où je croupissais, mais avec une seule vache, qui était d’ailleurs un bœuf, et un âne qui me ressemblait depuis que je me faisais à l’idée que j’allais être le clou de la soirée à la place du papa Noël et de son fiston pas encore né. Ce qui n’empêchait pas le bœuf et l’âne d’attendre, les naseaux au-dessus du berceau en paille avec un petit coussin bleu dedans. Je peux pas dire que j’étais ému. J’étais plutôt inquiet. Presque malade. Et je pensais plus à bander, malgré la promesse d’enfants.

Au bout d’une heure, le sapin était allumé. Le soir tombait. Greniou recula pour observer l’effet des clignotements multicolores sur les murs blancs et nus du salon. Je vous raconte pas tout parce que ce fut long et chiant. Je vous épargne la table qu’il a fallu mettre, les plats qui arrivaient en camionnette dans la cour, ma toilette dans une salle de bain dernier cri et l’allure que j’avais en en sortant. Ce que je peux vous dire, c’est que tout était prêt pour accueillir les fêtards chrétiens et même catholiques. En attendant, Greniou me saoula avec excès de joie et d’allégresse. J’étais en train de chanter un Kyrie quand les cousins sont arrivés.

Il y en avait de toutes sortes. Le Monde est toujours le reflet de lui-même. À tel point qu’on ignore où il se trouve quand il se regarde dans le miroir que les hommes lui tendent. On était bien une quarantaine, sans compter les enfants qui étaient à tout le monde. Greniou m’a présenté sans cesser de remplir mon verre. J’avais même un cigare dans la bouche. Et je n’ai rien compris à ce qu’on me disait. C’était dit avec joie, avec les dents, et peut-être même avec le cœur du côté des dames qui savaient de quoi j’étais capable. Je me suis rendu compte à quel point les femmes éprouvent de la curiosité pour les castrats. Surtout si cet état est judiciaire. On m’a même laissé approcher les enfants. À dix heures, j’ai aidé à les coucher à même le plancher à l’étage. On les réveillerait à minuit après le passage du papa Noël. Chacun baiserait les petits pieds nus de l’enfant Jésus avant de sauter sur les cadeaux entassés sous le sapin. Les adultes avaient droit à une chaussette avec des blagues dedans, mais ils ne pourraient en prendre connaissance qu’après la messe.

Bref, je saute par-dessus les ruisseaux de la narration et nous voilà à table devant une assiette bien remplie et un verre toujours plein par je ne sais quel prodige. Les cris des enfants ne troublaient pas les conversations hilares des adultes. J’étais le seul à me taire. J’avais osé caresser le ventre bedonnant de l’enfant Roi au lieu de baiser ses divins et nobles orteils. On avait tiqué dans un ensemble qui me donna une idée de ce qui m’attendait en Enfer. Cependant, la dinde était juteuse et le vin capiteux. J’étais coincé entre deux grasses commères qui me prenaient à témoin chaque fois qu’un moustachu squelettique agitait ses lèvres de l’autre côté de la table. Nous formions, à nous quatre, un sous-ensemble cohérent. Et c’était bien malgré moi que je prenais part à ces tristes plaisanteries. J’en étais à m’efforcer de corriger mon langage et comme je n’y parvenais pas, je me taisais, avalant une fourchette de dinde ou une gorgée de verre chaque fois qu’on me pinçait.

Le bonheur, quoi. Et comme les bonnes choses ont une fin, c’est arrivé alors que j’étais plus en mesure d’apprécier les faits. On m’a sauté dessus en pleine bouchée. J’ai pas eu le temps de mastiquer. Heureusement, y avait pas d’os dedans. J’ai senti qu’on m’écrasait, qu’on me tordait, qu’on m’écartelait, et j’avais tellement mal que j’ai souhaité ne pas être le seul à crever de cette horrible manière. Tout de suite, on pense à un attentat. Depuis le dernier, les esprits s’étaient aussi échauffés à la campagne. On avait sorti les drapeaux et pendant que les uns exhibaient leurs médailles, les autres élaboraient des plans pour en avoir eux aussi. Mais j’étais dans aucun camp, moi. Les ramasseurs de merde n’ont pas droit à la parole. Et encore moins aux honneurs. Et puis après tout je m’en foutais de l’honneur. J’étais en attente et j’attendais rien, ne sachant d’ailleurs pas ce qu’on attendait de moi. Et voilà qu’on me détruisait par tous les bouts. Ça faisait un mal de chien atroce.

En plus, j’arrivais pas à tomber dans les pommes. Au lieu de ça, je voyais tout. Et je voyais qu’au lieu d’être victime d’une Kalachnikov ou d’un pétard au peroxyde d’acétone, c’étaient des mains qui me trituraient pour me faire un maximum de mal. C’était tellement douloureux que j’arrivais pas à me demander pourquoi on me faisait ça à moi alors que j’en connaissais plein d’autres qui le méritaient, même que j’aurais participé si on me l’avait demandé. La seule chose qui me préoccupait, c’était de pas tomber en morceaux éparpillés dans une zone piétinée par des vaches et des tracteurs. Je voulais pas finir comme ça.

Mais le truc rouge qu’on me montrait maintenant était ma paire de couilles. J’avais rien senti tellement j’avais mal ailleurs. J’en avais pas besoin, de mes couilles, parce que j’en avais rien à foutre de la patrie. Mais il paraît que ça sert aussi à augmenter le plaisir, alors je me suis mis à gueuler. Pas des mots. J’en avais plus. Des cris. Des cris de la bête que j’étais en train de devenir. Une bête capable de revenir si jamais on l’achevait pas. Alors ils m’ont traîné dehors, sur la neige boueuse et l’herbe crade. On m’a presque mis debout pour je voie. Là, couchée sous un arbre, une fillette tout ce qu’il y a de plus mignon avait l’air mort après avoir eu peur. Elle grimaçait encore. C’était ce qui allait m’arriver si Jésus ne faisait rien pour moi. Ou le papa Noël. J’y étais pour rien, merde ! Mais ma bouche était pleine. Et c’était pas un procès qu’on me faisait. Vous êtes témoin que j’y été pour rien, sinon je vous l’aurais raconté. Un couteau a lancé des éclairs dans la nuit et ma queue a dégoûté les mains qui l’avait bien tendue pour être sures que j’y échapperais pas. J’ai vu ça comme je vous vois, là, sur mon ventre qui s’agitait comme celui d’un guillotiné.

C’est plus tard, je sais pas quand, que j’ai récupéré la faculté de m’exprimer sur le sujet. La justice était passée par là. Elle avait jugé que je n’avais pas violé ni tué cette gamine que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Ève. Mais il était trop tard pour me remettre dans l’état où j’étais avant de ne pas commettre cet acte horrible, certes, mais tout de même moins atroce que la perte définitive de mes couilles et l’aspect pas franchement marrant de l’appendice recousu dans l’urgence. S’il était question de me faire croire que j’allais rebander encore, c’était peine perdue. Je croyais plus personne. C’était la haine, rien d’autre.

Du coup, on savait plus quoi faire de moi. Plus aucun paysan ne voulait de ma collaboration. Et puis j’avais vu assez de vaches. Je voulais autre chose. Le calme. Sans le luxe. Et avec ma part de volupté. En l’absence de Colonies et d’Empire, j’étais voué à l’oubli. Mais la mémoire voudrait-elle de moi rien que pour m’oublier ? Ils ont bien vérifié que j’en voulais à personne et le doute s’est installé quand même dans leurs esprits. J’étais enfermé. Et j’allais le rester. À la question de savoir si j’étais encore utile à mes semblables, il fut répondu que je donnais tous les signes de l’irresponsabilité, ce qui condamne en principe aux fers. Ils ne voulaient pas prendre de risques. Et comme je n’avais aucune aptitude particulière, on m’a mis aux feuilles, un emploi d’automne.

Voilà comment je me suis retrouvé en plein hiver, sans rien à faire pour me distraire. J’osais même plus parler à cause de ma voix de soprano. Et encore, il paraissait qu’elle allait monter encore. Je finirais par la perdre. Il paraît que les anges chantent avec leur cœur.

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2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

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