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 Article publié le 22 novembre 2015.

oOo

Ils ont ramené notre curé. Il devait être six heures du matin. Moi, Filou Sabordage, je suis un lève-tôt. J’étais déjà bien beurré. Je me tartine au rhum agricole que je fais venir directement de Paris où j’ai des relations. J’y travaille, si on peut appeler ça travailler, trois jours par semaine. Et encore, je trouve que c’est trop parce qu’ici, à la maison, je bosse pour moi et pour celle qui m’a donné deux futurs ratés. Je suis flic.

Donc j’étais à la fenêtre à cause d’un malaise qui m’a pris à peine au deuxième verre. Une nouveauté à considérer avec attention et perspicacité. C’était ce que je faisais à la fenêtre. Je réfléchissais, un verre vide à la main, avec des doutes qui m’envahissaient le cerveau et un tremblement des guiboles qui me rappelait quand on faisait la circulation un jour d’attentat terroriste. Heureusement qu’on est bien payé.

Mais on a beau vivre à l’aise comme les bourgeois qui nous servent de modèle social et politique, on a aussi des soucis. Et pas que les gosses et l’érection. Et voilà que j’en avais un de plus. J’arrivais pas à remplir le troisième. C’est dire !

Et qui je vois sous ma fenêtre, là, sur la place de l’église et de la mairie ? Le fourgon des flics champêtres avec notre curé à la vitre en train de penser à ce que je savais pas de lui. Quoique j’aurais dû m’en douter. Et puis un tas de gens savaient. On avait même retrouvé un calice plein de foutre. Les analyses ADN étaient en cours. On parlait d’au moins trois bites, dont celle de Marcel de la Présange, notre curé.

Qui étaient les deux autres ? Des gamins de l’âge des miens. Le bedeau n’y était pour rien. Il avait pris des claques pour avouer ça. Des fois, on travaille pour rien dans notre métier. Si on peut appeler ça travailler. Enfin, y avait pas de filles dans le coup. Mais par mesure de précaution, on analysait aussi les poils pubiens.

Ils étaient donc venus chercher le curé y avait trois jours. Ils avaient aussi embarqué les deux gosses, mais ce matin, ils n’étaient pas dans le fourgon. Ils faisaient pas partie du même voyage. Et je me demandais pourquoi ils le ramenaient, notre curé, si c’était son foutre qui était mélangé à celui des deux gosses dans ce calice qui allait manquer à l’office. J’étais même pas sûr que notre curé était revenu pour officier. Des fois on les ramène pour vérifier un détail.

Pourtant, notre curé est entré seul dans le presbytère qui jouxte l’église. Il a ouvert la porte du potager, s’est retourné pour saluer les flics et le fourgon a quitté discrètement la place. Il était six heures tout juste passé. Et au lieu de penser à mon nouveau problème et à ses conséquences sur mon avenir, je suis redevenu flic, comme tout le monde le devient quand une simple observation vous retient à la réalité. Il était pas coupable, ce qui impliquait que son foutre n’était pas dans le calice. C’est madame Hactif qui a découvert ce qu’on avait fait au calice. Elle a tout de suite appelé les flics. Sans consulter notre curé qui a été arrêté le lendemain. Ils avaient déjà embarqué les gosses. J’étais pas là. J’étais de faction à Paris. On factionne beaucoup depuis qu’on est en guerre. J’ai amené un tas de BD au cas où. Je suis pas du genre à m’emmerder quand je dors.

La place était de nouveau déserte. On sentait vaguement l’odeur du pain parce que le vent avait tourné à l’ouest. On aurait la pluie avant midi. J’aimais bien la pluie sur le coup d’onze heures quand j’étais écolier. J’ai pas été loin, sinon j’en serais pas là. Et je crois que j’ai transmis la fibre familiale à mes deux rejetons. Dire qu’on appelle ça la Nation !

J’étais sur le point d’oublier mon troisième verre, complètement accaparé par le foutre de notre curé, quand il est ressorti, toujours par la même porte. Il l’a refermé à clé. J’ai entendu le claquement du pêne. Où allait-il, notre curé, d’un pas si militaire ? Régler son compte à quelqu’un ? Ça m’aurait pas étonné de lui. Il m’en a mis un dans le passé.

En parlant de pain, ça sentait maintenant. J’étais dehors. Ça m’a supprimé au moins la moitié d’un verre. J’étais pas dans mon assiette. Mais je suivais le curé à distance. On a quitté le village en même temps, parce que je faisais un suivi parallèle de l’affaire. Il a enjambé une clôture pendant que je sautais par-dessus la murette du jardin public. Pourquoi s’éloignait-il si vite ? Je le voyais déjà pendu à la branche d’un arbre. C’est que j’étais persuadé de sa culpabilité. Et je voyais ces trois bites éjaculer en même temps dans le calice. Ça m’a fait bander. Et j’en ai pas eu honte. J’étais en manque.

Mais notre curé s’est pas pendu. Il est allé chez la Hactif. Et c’était pas pour lui compter fleurette. Je voulais voir ça. Et je me suis approché. C’était pas les fenêtres qui manquaient. J’en ai essayé deux avant de trouver la bonne. Notre curé était tranquillement assis dans un fauteuil près du feu qui flambait joyeusement. La Hactif l’activait en secouant ses miches sous les yeux du prélat. J’en pouvais plus de bander. Et on dit que l’alcool rend impuissant celui qui en abuse. Mauvaises langues !

Puis la Hactif s’est assise elle aussi, sur une chaise, bien en face de notre curé, les genoux serrés sous sa robe de velours noir. Elle écoutait, parce que c’était Marcel qui parlait. Elle, c’est Alice. On l’appelle Réglisse à cause de la couleur de sa peau. On est méchant, mais elle nous en a fait voir à nous les gars de ma génération. Et pour faire de moi un flic heureux. Je savais pas de quoi parlait Marcel. Il avait pas la tête froissée de celui qui vient de passer trois jours en garde à vue. Il sirotait un café brûlant du bout des lèvres. Alice ne buvait rien. Elle écoutait, une assiette pleine de petits beurres dans les mains. C’était vraiment frustrant de rien entendre, mais je pouvais pas faire mieux. Et comme j’étais dans ma partie comme qui dirait la dernière roue de la charrette, il était inutile que je cherche à me renseigner de l’intérieur.

Je suis rentré chez moi. Ça commençait à bouger sur la place. Ça ne dure pas, parce que tout ce monde va travailler ailleurs. À neuf heures, on est tranquille. Et si tout se passe comme d’habitude, j’en ai cinq dans le coco. Et j’ai qu’une envie. Penser au lendemain en espérant qu’il changera rien. Seulement ce matin-là, j’ai rien pris en rentrant. Sans doute parce que d’habitude, je sors pas. Je prends sans sortir. L’air frais de ce matin d’hiver m’avait complètement changé. Et ça me rendait tout chose. Les gosses étaient déjà à l’école et Mado était sur la route. Elle travaille à la préfecture. On est de la classe moyenne. Vous vous rendez compte ? Avec le niveau qu’on a ! La France est bien mal foutue. Et ça me laisse froid. C’est peut-être pour ça que je me chauffe.

Je pouvais aller faire un tour au poulailler champêtre. On est du même bord après tout. Et pareil feignant et profiteur du temps qui passe. Ça rapproche. Mais j’y suis pas le bienvenu. On arrive pas à parler. Et comme on veut pas rester sans rien dire, on dit n’importe quoi. Et ça n’avance pas. Pourtant, ils devaient bien savoir pourquoi on avait relâché notre curé. Et ce qu’il était arrivé aux deux gosses. Je suis allé acheter mon pain.

Rien dans le Message du Peuple à la Nation, notre nouveau quotidien depuis qu’on fait la guerre à l’état le plus pauvre du monde. Rien à la page nous concernant. Que des nouvelles de pétanque et de vieux qui veulent pas crever tellement ils sont vieux. On apprend rien de cette façon. C’est pour ça que j’ai rien appris. Je sais même pas me servir de ce révolver. Même à bout portant. J’ai essayé sur une mouche. Ça n’a rien donné. Faut pas compter sur moi.

À onze heures, notre curé était de retour. Il est passé par l’église cette fois, par la petite porte qui s’ouvre entre la troisième et la quatrième station. J’en ai entendu le grincement. Je me souvenais en même temps que c’était dans le bénitier qu’on éjaculait. Pas trop pour que ça se voie pas. On mélangeait bien. Et on riait de savoir que les grenouilles s’en mettaient sur le front. Y a pas d’église sans foutre. J’avoue aujourd’hui que c’est moi qui ai dessiné une bite sur le menton de la Vierge. Je me demandais déjà comment qu’elle peut être vierge alors qu’elle a bel et bien été tronchée. Dieu est quelquefois trop humain et on y croit plus.

Fallait que j’y cause, à Marcel. J’en pouvais plus de me retenir. Qu’est-ce qu’il avait dit à Hactif ? Elle n’avait pas ouvert la bouche. Il était reparti sans attendre de réponse. Il avait peut-être pas posé de questions. Il savait déjà tout. Comme Jeanne d’Arc qui pissait par le cul parce que son trou d’amour était fermé par la main de Dieu. Ce qui l’a pas empêchée d’enfanter la montagne de cons qui s’élèvent aujourd’hui au-dessus de la moyenne.

Je suis sorti. J’étais pas sûr d’y arriver. D’abord à sortir sans ma dose. Et puis à frapper à la porte de notre curé. J’étais pas censé savoir qu’il était dans l’église. Je suis allé frapper à la porte du presbytère. J’aurais jamais eu ce courage si je n’avais pas su qu’il était à l’église. N’oubliez pas que je suis flic. Je complique. On nous a appris à jamais être seul. À la fermer si on l’est. Et à tout lâcher si c’est ce qu’on attend de nous. C’est comme ça qu’on fait la guerre. Et ça plaît à notre ministre. On va être augmenté. Ce qui ne nous rendra pas plus intelligents. Et comment qu’on serait plus intelligents puisqu’on a fait flic ? Avec Mado, on va à l’étranger pour montrer comment les Français savent vivre. Et on en profite pour passer de bonnes vacances.

Et ben il était là ! À l’intérieur. Ça tombait bien puisque je voulais le voir. L’église et le presbytère communiquent. Il trottinait dans ce couloir quand je m’apprêtais à mettre les voiles pour revenir sur mon projet. Je savais de quoi parler, mais pas comment. La porte s’est ouverte. Il avait une tête occupée par autre chose que moi.

« Tiens ! Mais c’est ce bon Filou. Qu’est-ce que tu deviens ? Entre ! »

Je suis entré. J’ai jamais aimé cette odeur d’encaustique. Madame Hactif en met partout, même dans les verres. Et dans le mien, y avait un vin coupé d’eau. Marcel voulait trinquer.

« On ne te voit plus, dit-il.

— C’est que je bosse. Avec cette guerre…

— Ah oui… c’est vrai qu’on est en guerre. Je n’y pensais plus. Ici, il ne se passe rien… »

Il avait dit ça en me triturant les yeux avec son regard de corbeau. C’était un curé qui tenait absolument à la soutane. Il ne la quittait jamais, même pour aller chier. Et on s’imaginait ce qu’il faisait là-dessous. Ça s’ouvre par devant des fois, mais celle-là était un ancien modèle qui datait du Moyen-âge. Elle s’enfilait. La toile était dure et noire. Il portait une croix à sa ceinture de cuir. On disait qu’elle sentait la merde. C’était un des gosses qui avait parlé le premier. On savait des choses dont on se doutait. Mais de là à penser que c’était dans le cul d’un gamin que ce père de la Nation trempait son vieux biscuit, y avait loin ! On avait plutôt pensé à Hactif. Et au bedeau. Ça sentait le foutre jusqu’au confessionnal. Mais ça restait entre adultes consentants. Le gosse, le fils à Jode, de douze ans d’âge, avait raconté comment Marcel se servait du calice. Je voyais ces trois queues caressées par des mains gourmandes. Qui caressait qui ? J’aurais bien aimé être là pour le savoir. Mais pour l’heure, notre curé et moi on parlait de la guerre.

« On fait bien de refuser le combat sur le terrain, disait-il comme s’il professait. On est assez riche pour ça. Ils finiront par crever de faim.

— En attendant, on meurt de trouille…

— Ah pardon ! À Paris peut-être, mais ici, on est tranquille. Il ne se passe jamais rien.

— Pourtant… »

C’était le seul mot que j’avais trouvé pour changer de conversation. Marcel avait croisé ses jambes de footballeur. Il resservit du vin. Madame Hactif n’était pas là pour les petits beurres. On s’en passait, croisant nos silences comme le fer. J’étais pas fait pour gagner, mais je suis du genre téméraire. S’il prend un jour l’idée à notre gouvernement de m’envoyer avec la troupe en plein cœur de la Syrie, j’irai au combat les yeux fermés pour pas laisser couler mes larmes. Y a des moments dans la vie où il faut foncer sans avoir peur de crever. On a alors peur d’avoir raté ses études. Pour les miennes, j’étais adoubé par l’administration. Et remplaçable. Comme dit Mado : « Arrête de te suicider ! Tu vas faire peur aux enfants ! »

Marcel s’est levé alors que j’avais pas fini le paragraphe précédent. Il me la coupait. Et je bandais pas. Lui, peut-être. Il m’a arraché le verre des mains. Comme j’avais rien confessé, il me foutait dehors. Mais je pouvais revenir. Quand je voulais. Il me poussa dans la rue. La porte se referma sur mon nez. Une fois de plus, la religion humiliait mes convictions. Et je voulais savoir. J’ai alors eu l’idée d’appeler Mado à la préfecture. J’aurais dû y penser avant. Ça m’aurait épargné du temps et de l’emploi. Mado savait !

Les deux gosses étaient retenus par le juge. Alors pourquoi il avait pas consigné notre curé ? Parce que c’était un de la Présange ?

« Que non ! me dit la femme de ma vie. C’est à cause de notre premier ministre.

— Tu veux dire que Manuel Valls est intervenu dans cette affaire cochonne ! Ah le porc !

— La France est en guerre, qu’il dit. On a besoin de tous les Français.

— Mais les curés sont pas français ! Ils sont romains !

— On a besoin de tous les religieux que la France se chie dessus…

— C’est Valls qui dit ça ? Il copie sur Clément Sot. Et je m’y connais autant que lui en Histoire. Y va pas m’apprendre !

— C’est moi qui dit, mon chou ! Et même pas peur d’être sur écoute. J’en ai marre de vivre. Qu’est-ce que ça te dirait d’aller vivre à Paris ?

— Ça me dit que j’ai pas envie d’y crever avec les bourgeois des terrasses ! Moi tout seul, bon, je peux me mettre à l’abri…

— Tu parles de mon poids ? Non mais des fois !

— Je parle de notre avenir, ma chérie ! Mais il paraît que j’ai pas le niveau pour devenir flic américain… »

Elle raccroche. C’est comme ça chaque fois que je conteste. Je sais pas trouver les mots. D’ailleurs on fait l’amour sans parler. On sait jamais comment ça peut se terminer si on cause. Voyez la France. À force de penser tout haut, on arrive même plus à penser tout bas.

J’en savais donc pas beaucoup plus que ce dont je me doutais. Ah je voulais savoir ! Mais impossible d’avaler un verre. Mon cerveau me conseillait et mon cœur voulait savoir. Et qu’est-ce que je ferais après que je sache ? J’en savais rien non plus. J’étais dans de beaux draps, tiens !

Je retourne alors chez notre curé. Comme de juste, il était plus là. C’était le bedeau qui me renseignait. J’avais envie de le soumettre à une question moins courtoise quand madame Hactif est arrivée dans la rue. Elle portait un panier d’œufs.

« De quoi ? ai-je grogné comme si j’étais chez moi

— D’œufs !

— Elle vous dit d’œufs, fait le bedeau. Ça vous réussit pas, la guerre à Paris ! »

Je commençais à me cramoisir. Et sans rien dans les veines. On nous apprend ça dans la police. Hactif m’a bousculé pour entrer. Je l’aurais violée malgré sa rage et son désespoir bien compréhensibles. Heureusement que j’étais jeune.

« Il est pas là, on vous dit ! grince-t-elle en tentant de refermer la porte.

— C’est quoi cette histoire de, rugis-je. Je veux savoir.

— Ah vous les flics vous voulez tout savoir. Et c’est nous qu’on crève ! »

Là, le bedeau allait trop loin. Il s’en prenait carrément à la Constitution. Ça me donnait envie de lui donner une leçon d’Histoire. Hélas, notre premier ministre n’a pas été plus loin que la licence. Autant dire qu’il en sait pas plus que moi. Je me retenais, rouge cette fois de colère et d’indignation. J’en avais les cheveux mouillés et le pif en trompette.

« Qu’est-ce que c’est un peu de foutre dans un calice à côté de ce qu’il font aux Parisiens, ces chiens de musulmans ? gémit le bedeau en larmes maintenant alors que je l’avais pas touché.

— Mais c’est le foutre de notre curé, merde ! m’écriai-je.

— C’est le foutre d’un Français, monsieur ! »

Encore un qui croit qu’il suffit d’être curé pour être français. J’en bavais. Et j’avais besoin de mon biberon pour faire face à cette rébellion caractérisée. Mais j’étais réduit à l’impuissance. C’était comme si j’arrivais pas à bander l’arc qui me donne à boire quand j’ai soif. J’en aurais presque chialé. Et ce maudit curé n’était pas là pour finir l’histoire que me racontait l’existence depuis ce matin. Dire que je m’étais levé du bon pied. Mais j’avais même énervé Mado. Et une fois de plus, j’avais évité de voir les gosses partir à l’école l’échine pliée et les pieds à la traîne.

« Vous le trouverez peut-être au lavoir… me dit Hactif d’un air dédaigneux.

— Au lavoir ? Qu’est-ce qu’il fout au lavoir ? On y va plus au lavoir. C’est juste les gosses qui s’y amusent quand on les prive de télé.

— Ici, on prend pas les gosses à l’école avant quatre ans… »

Vous auriez vu la tronche qu’elle faisait, Hactif, en me disant ça ! Je savais pas ce que Marcel lui avait fait, mais elle lui en voulait. Le bedeau se caressait le menton en montrant ses dents jaunes.

« Vous voulez dire… commençais-je.

— Je dis rien ! Mais si vous voulez le voir, c’est au lavoir !

— Ça pourrait faire un bon refrain. »

Sur cette réflexion, le bedeau est rentré. J’avais plus que la tronche grimaçante d’Hactif devant moi. Je voyais plus ses mains parce qu’elle avait croisé ses bras. Encore un peu, et elle était plus grande que moi.

« Je suis pas là pour faire de la poésie, moi, monsieur ! lançai-je au hasard.

— Vous devriez allez au lavoir, dit doucement Hactif qui changeait de ton pour me faire comprendre qu’elle était de mon côté.

— J’ai pas envie de voir ça ! clamai-je.

— Vous faites pourtant la guerre à Paris !

— C’est les Parisiens qui la font. Nous, on est prudent…

— Je vois ça… »

Elle voyait rien du tout. Et moi j’avais pas envie de voir. Voir un Romain d’âge mûr en train de sodomiser un Français en âge de pas comprendre ce qui lui arrive. On aurait jamais dû mélanger Rome et la France. Voyez où nous en sommes. Et en plus on est blanc, alors que nos pères étaient noirs. J’avais besoin d’un verre, mais je trouvais pas l’énergie pour le remplir. Après tout, ça me ferait peut-être bander, cet acte contre nature et hors la loi…

Hactif a refermé la porte en me prévenant que des fois on s’y coince le nez. J’ai reculé. Pour la première fois depuis longtemps, j’étais moins bien chez moi qu’à Paris. J’imagine si on m’avait envoyé aux Colonies. J’avais pas envie de retourner chez moi. Je suis passé devant la Mère Nichel sans m’arrêter. On avait dû trouver ça étrange, de l’intérieur. Il faut dire que question intérieur, on est plutôt entre ronds-de-cuir. Ça en fait, des ronds, et c’est toujours le même cuir. Bref, je me sentais pas bien, inutile, suicidaire et étranger. Ça faisait beaucoup pour un seul homme. Et j’avais mieux à faire. Avec deux gosses destinés à être des ânes et une femme qui n’en voulait pas d’autre et que tout le monde comprenait, j’étais plus grand-chose. J’aurais mieux fait de me reposer. Mais on était en hiver et l’herbe était gelée. Je supposais, sans l’avoir vue, que l’eau du lavoir était aussi gelée. On pouvait même pas se voir dedans tellement y avait des algues. Aucun marmot de la future génération n’était tombé dedans. Ce qu’on appelle briser la glace. Je crois. Dire qu’on a un président de la république et pas de république.

J’ai tourné comme ça pendant au moins une heure. Midi approchait. Les rues allaient se remplir modérément puis se vider avant de se remplir encore et de se vider jusqu’à la fin de l’après-midi. On sait rien faire d’autre tellement on est con. Et à force d’être con, on demande aux flics de faire la guerre. Et c’est les petits bourgeois des terrasses qui crèvent. Le monde à l’envers. Mais c’est pas moi qui écrit. Surtout si c’est déjà écrit. J’ai jamais su écrire de toute façon. Et pas seulement à cause des fautes d’orthographe et pire. Ouais, je sais aussi qu’il y a pire que l’orthographe…

Le lavoir était désert. Sa petite toiture de vielles tuiles romaines penche d’un côté. De l’autre, ya plus de tuiles. Le bassin est gris avec des nuances de vert. C’est le moment de congeler ses spermatozoïdes. Encore faut-il trouver l’inspiration. Notre curé était assis au bord du fossé, les pieds dans le fossé et la tête dans les mains. Il me voyait arriver. Et il demeurait immobile comme si l’hiver l’avait emporté dans son enfer sans flammes.

Y avait pas de gosse. Ou alors il l’avait noyé et la glace s’était reformée à la surface du bassin. Mais c’était trop demander à l’imagination. J’ai poussé mollement jusqu’au fossé. L’eau n’y coulait plus, figeant l’herbe couchée. Notre curé portait ses grosses godasses d’un autre temps. Je crois même qu’y avait des clous dessous. Ce qu’on peut se raconter quand on ne sait rien de ce qui se passe vraiment. On est vraiment des cons de croire que c’est en chantant la Marseillaise qu’on se grandit. Je connais même pas les paroles, à part qu’on y abreuve nos sillons avec le sang de nos ennemis. Et qu’il faut marcher. Et qu’on est des enfants, même si on est pas né de cette terre. Suffit d’y croire, comme on croit en Dieu et à ses seins.

J’y croyais plus vraiment. Je suis pas un ennemi des superstitions nationales et je suis même prêt à les expliquer aux enfants, mais j’ai pas la foi. J’y peux rien. Je me confesse même plus. Je dis rien. Je parle d’autre chose. Je me joins à ceux qui ont raison des autres.

« Tu n’as rien à faire aujourd’hui, Filou ?

— On dirait que vous avez décidé de pas en faire plus, monsieur le curé…

— Tu sais trop bien ce qui m’arrive…

— Mais j’y crois pas ! Vous pouvez me croire…

— Je crois plus personne depuis qu’un enfant a menti…

— Ils étaient deux, non… ?

— Et même plus… Mais qu’est-ce que ça change maintenant que je n’ose même plus bénir ce… ce calice… »

Ben, si c’était tout ce qui le chiffonnait, notre curé, il avait la conscience tranquille. C’était ailleurs que ça coinçait dans sa tête. Et à ma connaissance, c’est pas dans la tête que ça se trouve, mais entre les jambes. Il se contorsionnait drôlement pour y arriver, le bougre. J’ai posé mes fesses chaudes sur le rebord glacé du bassin, histoire de me réveiller de ce cauchemar. Qu’est-ce qu’on fait aux femmes qu’il faut pas faire aux enfants ? Tout le monde sait ça. Et y a des mecs qui deviennent curés parce que ça les travaille. Moi je comprendrais qu’on se donne à l’église parce qu’on n’a pas les moyens de le faire aux femmes. L’église serait le repaire croissant de l’impuissance. Et les bonnes érections seraient toutes consacrées à la besogne de l’homme. C’est comme ça qu’on fait des enfants de la patrie, crois-je. Et on fout la paix aux enfants. Mais le créateur de ce monde pourri a décidé de faire chier les enfants. Et que ce soit bien dur pour faire mal. Quand je pense que j’ai échappé à cette sinistre fatalité ! Et que je me sers encore de ma main.

« On est entre hommes, me confie notre curé pendant que je me les gèle. Vous pouvez comprendre ça ?

— Si l’église testait le pouvoir érectile de ses séminaristes avant de les embaucher, on en serait pas là.

— C’est une idée… Mais en ce qui me concerne, il est trop tard pour profiter pleinement de cette future et improbable réforme.

— Rien ne vous empêche de devenir pédé.

— Mais on ne le devient pas, Filou ! C’est Dieu qui décide. Ou le Diable… Où en est la guerre à Paris ? »

Il avait envie de parler d’autre chose. Je le comprenais. Dire que j’avais jamais rien fait sans une femme, à part tout seul ! Et que je croyais avoir de l’expérience. Il était presque midi et j’avais le cerveau parfaitement sobre maintenant. Ce qui me rend dangereux envers moi-même. Je deviens bavard et on me prend pour un facho alors que je suis un réactionnaire. Les gauchards me comprendront jamais. Et à droite, je passe inaperçu tellement je me fonds.

« Ben, murmurai-je au cas où on soit écouté, la France est un pet dans le vacarme américain et russe. Mais enfin, vaut mieux être un pet que rien du tout. Ça laisse des traces au fond de la culotte.

— Tu veux parler de culotte historique… Il semble que dans les meilleurs moments, on n’en ait pas, non ?

— Compliquez pas, mon père ! Faut pas pousser les métaphores trop loin, sinon le peuple comprend tout de travers. Forcément, quand on a aucune chance d’avoir la Légion d’honneur…

— Ton honneur n’a pas besoin d’une légion de pourris à force de mélanger les torchons avec les serviettes.

— Mado et moi on aime les vacances à l’étranger. Pour ça, on a besoin que de deux bons salaires. Et on les a.

— Je me demande ce que je vais devenir… »

Notre pauvre curé était sorti de l’Histoire de France à cause d’un geste déplacé. A-t-on idée de se branler au-dessus d’un calice en compagnie d’enfants de la patrie qui marchaient pas dans le sillon abreuvé ? J’avais pitié de ce pauvre type. Il était fini et songeait peut-être à accélérer le processus de sa disparition. C’était la première fois de ma vie que je voyais en face un suicidaire, à part cet autre que j’évitais de regarder dans le miroir. Tout le monde veut vivre et profiter. Et la meilleure façon de profiter, comme dit Mado aux enfants, c’est de faire la fête. Laissons les études aux bourgeois. Y a de la place pour nous dans la domesticité de base. Et ne nous élevons pas trop haut de peur d’avoir à corriger le tir pour obéir à des impératifs suprêmes. Y a pas meilleure idée de l’existence. C’est comme ça qu’on goûte à la liberté. Ou elle est le fruit de l’inégalité, ou elle n’est rien qu’une illusion, celle qui te fait croire qu’il suffit de vivre ensemble pour être des frères. Y a longtemps que j’ai fini d’y croire à ces foutaises pour bon écolier. Mais notre curé avait d’autres soucis. Je me demandais bien pourquoi le juge l’avait relâché. Était-il assigné à résidence comme un vulgaire terroriste potentiel ? Que non ! D’après lui, on lui laissait le temps de réfléchir et de tirer les conséquences de sa réflexion. Il avait pas besoin de Jésus pour ça. Ni de moi non plus d’ailleurs.

Je me suis donc calté, pas trop vite pour pas glisser dans la boue verglacée de nos chemins qui mènent au lavoir. On a appris la mort de notre curé le lendemain. Il avait mis sa tête dans le lavoir et il avait attendu. C’est ce que disait le Message du Peuple à la Nation en première page sur deux colonnes. On était encore au lit Mado et moi et les enfants faisait les cons dans la cuisine avec les céréales. Gilou nous a apporté le Message. Il avait perdu la bataille. Il avait des corn-flakes collés sur tout son pyjama, même derrière. Michou est comme ça. Il va au bout de son combat. C’est Gilou qui deviendra flic. Et Michou sans doute rien.

« Not’ curé est mort ! s’écria Mado en stoppant net sa caresse.

— Tu déconnes ! Je l’ai vu hier…

— Avec ce qu’il a fait…

— On est en France oui ou merde ! »

Je savais pas pourquoi je gueulais. Ça me faisait mal, c’est tout. J’en ai dégueulé dans l’évier plein de céréales en bouillie. Je pouvais pas raconter ce qui m’était arrivé en rêve. Je raconte jamais ce genre de choses. Et je peux même pas appeler ça un cauchemar, parce que j’en tire un plaisir tel que je peux pas appeler ça autrement. J’arrive même pas à me réveiller comme quand je suis poursuivi. Je me sens bien et j’en reveux. Cette fois, ce fut notre curé qui m’encula. Je reprécise que c’était en rêve. N’allez pas vous imaginer que je me confesse. J’en dirais rien si ça m’amusait pas autant que vous. Et là, la tête dans l’évier, vomissant dans la bouillie de céréales, je me disais que ça ferait une sacrément bonne histoire et que je serais peut-être même récompensé pour pas en avoir changé une virgule. Mais est-ce que je vous demande ce que vous en pensez ?

J’étais en rêve. À poil comme un nudiste. Je me souviens pas si c’était une plage ou autre chose. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Je m’en foutais, ce qui est étonnant de ma part. Mais je m’en balançais tout entier comme si j’étais déjà venu et que ça n’avait rien changé à mon existence et à ses moyens d’assistance. À poil et bien droit. Un 45 degré sans équerre. Dur comme il faut. Et personne à l’horizon. Je m’exagérais un peu, c’est vrai, mais pas tant que ça. J’ai des qualités que je me reconnais. Seulement, comme je disais, y avait personne pour s’en servir. Et j’avais pas l’intention de me branler sans personne pour me regarder. J’ai donc marché sans savoir où j’allais.

Qui aurait dit, à me voir comme ça complètement à poil et bien bandant, que j’allais chez notre curé ? Quand j’ai vu la porte du potager du presbytère, je me suis dit que j’allais enculer un homme pour la première fois de ma vie. J’étais loin d’imaginer que c’était moi qui allais passer à la casserole. Je jure que j’en savais rien, sinon je serais pas venu. En tout cas pas à poil. Et ça m’aurait pas fait bander.

J’entre. Ce n’est plus l’hiver. Il fait ni chaud ni froid, comme à l’hôtel. J’avance et j’entre encore. On dirait que je sais où je vais, mais j’en sais rien. Et ça me perturbe pas. Je me rends pas compte que ça devient compliqué. Il vaudrait mieux pour moi que je me sauve. Je reprécise ici que ceci est un rêve et que j’y suis pour rien. Un homme n’est pas responsable de ses rêves, uniquement de ses actes. Et qui que je vois dans la pénombre ? Notre curé. Lui aussi à poil. Avec une queue comme j’en ai jamais rêvé. Deux queues dressées comme ça, c’est un combat. Or, je suis pas venu pour me battre. J’étais même prêt à pénétrer dans les zones obscures de madame Hactif. Avec le bedeau pour spectateur. J’aurais raconté ça au matin à Mado qui serait morte de rire et l’aurait sans doute reraconté à ses collègues de la préfecture. Elles me connaissent toutes sous cet angle.

« Toi ? Filou ? me dit notre curé Marcel en commençant à se caresser. Si je m’attendais… »

Et là, mes amis, je suis passé devant le miroir d’un portemanteau. Et qu’est-ce que je vois dans ce miroir ? Moi. Mais alors moi en plus petit. J’avais beau être beaucoup plus petit et donc forcément pas très âgé pour ma taille, je vois bien que c’est moi. Du coup, ma queue est trop petite pour envisager un acte à la mesure du désir qui m’a porté dans ces lieux. Et je prends conscience que c’est moi qui vais recevoir une leçon de fond. Ni une ni deux me voilà coincé entre le portemanteau et un vase de Chine. Notre curé est derrière moi. Il me badigeonne le cul avec du saindoux. Je le sens que c’est du saindoux. On a l’habitude à la campagne. Et le doigt s’enfonce dans mon anus. Il veut tout savoir avant de laisser la place à l’énorme phallus que je distingue dans l’ombre du miroir.

Je me mets à crier. Ou à rouspéter, je sais plus. Le fait est que j’ai l’intention de me défendre. Jamais on m’a fait ça quand j’étais enfant. Ce rêve est un mensonge ! Il faut que je me réveille ! Mais j’y arrive pas. Je suis devenu mou comme la guimauve de mes récrés. Alors notre curé prend la parole. Il tient à dire un mot avant de passer à l’acte.

« Mon fils, de quoi te plains-tu ? Nous autres les pères de Rome on est bien moins membré que les enfants de Mohammed et de Moïse. Tu en as de la chance d’être de race blanche et de tradition chrétienne ! Accepte ton destin et accorde toute ta confiance à l’État qui te paye. »

 

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