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 Article publié le 6 décembre 2015.

oOo

Franck m’a dit comme ça : « Tu mérites une bonne retraite, Jerry. J’ai cotisé pour toi. T’as pas de souci à te faire. Tu descends dans le garage. La BM, c’est pour toi. Révisée à fond. Voilà les clés.

— Mais je vais où, Frank ? J’ai pas de chez moi ! Tu le sais.

— Tu vas chez moi, voilà tout.

— Mais dans quel chez toi, Frank ?

— Les Pyrénées. Au-dessus de la mer. Devant, la mer. Et derrière, la forêt. Le paradis. J’y vais plus. Alors je te la prête jusqu’à quand que tu crèves. Ce qui sera dans longtemps, Jerry. Tout le monde sait que tu as une santé de fer.

— Et Dean ? Il vient avec moi, Dean ?

— T’es marié avec lui ? »

Bref, je suis parti seul. Une trotte de Paris aux Pyrénées. Trois jours tellement j’étais crevé par toute une vie au service de Franck qui est pourtant moins âgé que moi. Je partais sans femme. Et la maison était vide, m’avait prévenu Franck qui me conseillait d’attendre de m’acclimater avant de me mettre à courir. Question de souffle. À six cents mètres d’altitude, on sait jamais, surtout à mon âge. J’ai appelé Dean au téléphone. Il n’a pas répondu.

Je suis arrivé devant la grille à la tombée de la nuit. J’aime pas arriver à la tombée de la nuit. Les chats sont gris, ça, tout le monde le sait. La serrure était graissée. J’ai trempé ma clé dedans. Et me revoilà au volant de la BM après un grincement qui m’a fichu la chair de poule. En face du perron que je me suis garé, plein phare. L’entrée commençait par un escalier avec des pots de fleurs de chaque côté. On était en plein été. La température était supportable. J’ai coupé le moteur, éteint les phares et j’ai grimpé ces maudites marches. La serrure de la porte était graissée elle aussi. Franck avait fait préparer le terrain par un factotum tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’ailleurs avec Franck, ou t’es sérieux ou tu te suicides.

La porte s’ouvrait sur un hall plutôt princier. Il ne manquait rien au film. Un escalier façon Amberson, des tableaux que je connaissais pas, des portes dorées sur les côtés et un tigre en plein milieu. Ah je vous assure que s’il avait été vivant, j’aurais clamsé avant de mourir ! Heureusement, j’ai trouvé l’interrupteur. Il y en avait plusieurs, mais je le savais pas encore. Il me faudrait du temps pour connaître les lieux. Et j’avais encore rien vu du jardin qui était peut-être un parc. Qu’est-ce que je foutais là ?

J’ai pas dormi de la nuit. J’avais pas envie de rêver de cauchemars. Je me connais. Les émotions, ça me creuse. Et une fois vidé comme un poulet, je suis bon pour aller rôtir en Enfer. Mais j’en veux pas au Monde de m’avoir fait comme je suis. Chacun fait son chemin et tout le monde n’a pas un dada pour le porter. Voilà comment je me ménageais depuis que j’étais conscient de pas être né pour changer le Monde.

Vers six heures, le soleil a fait une tâche sur le tapis. J’avais couché dans un canapé, tout habillé pour pas déranger. Je savais pas où était la salle de bain. C’était le moment de visiter le domaine. J’ai d’abord ouvert une fenêtre graissée. J’en avais plein les doigts. Je les ai essuyés dans un rideau. Devant moi, des arbres, avec un bout de ciel jaune au-dessus. Y avait même un bassin au milieu de l’allée. C’était pas par là que j’étais passé cette nuit, sinon j’aurais mis les pieds dedans. Sauf que j’étais en bagnole. Et qu’elle était de l’autre côté, ou alors j’avais pas le sens de l’orientation.

J’ai retraversé le hall. Le tigre avait l’air mort maintenant. Il perdait ses poils. Y en avait partout sur le tapis. Le type qui graissait ne passait pas l’aspirateur. J’ai aperçu un téléphone. Il marchait. Au poil ! que je me suis dit. Je suis pas seul. C’est que j’avais craint. Toute la nuit !

Dehors, ma bagnole n’avait pas bougé. Je me suspectais pas d’avoir oublié de serrer le frein, mais j’ai jamais eu confiance dans l’extérieur. Je suis mieux à l’intérieur. Et bien au chaud. Ça promettait. Je me promis d’aller voir la chaudière. Il devait bien y avoir une chaudière dans ce manoir. Et des cheminées dans toutes les pièces. Comment on faisait pour le bois ? J’aime pas l’hiver, merde.

Moi, j’avais rêvé d’un petit appart au bord de la mer qui sent le sable et le bronzage. Deux pièces et un garage pour bricoler. Et une bagnole genre prolo. Même pas fonctionnaire. J’aurais eu l’air d’un douanier en retraite. D’un cheminot à la rigueur. Au lieu de ça, j’étais fringué comme un châtelain. C’est Franck qui avait choisi le costard.

« Tu fais ce que je te dis et tu la fermes ! » avait-il beuglé.

Tu parles d’une retraite ! Mais j’avais du pognon plein les poches. J’avais plus qu’à trouver la ville la plus proche pour me constituer un stock de plats préparés. Je cuisine pas. C’est Dean qui cuisine. Quand il est là. Mais il y était pas. Qu’est-ce qu’il foutait en ce moment ? Il avait mon âge, à deux semaines près. Pourquoi qu’il était pas retraité lui aussi ? Et puis est-ce qu’il le serait pas dans deux semaines, puisque je suis le plus vieux des deux ? J’en savais rien. C’était Franck qui savait. Et on allait savoir.

J’ai trouvé la cuisine. Heureusement que j’avais pensé à amener de quoi bouffer. Le type qui graissait tout ce qui bouge n’avait pas rempli le buffet. Qu’est-ce que je dis un buffet ! Y en avait des tas, de buffets. Et avec rien que des torchons dedans. Et de la graisse dans les charnières et les poignées. Mais sur qui j’étais tombé, merde ! Il restait du café dans mon thermo. Tiède. Et rien pour chauffer. J’ai commencé à maudire cette idée de prendre la retraite alors que j’étais encore capable de tromper un flic sur ma vraie nature.

J’ai quitté la propriété sur le coup de dix heures, après avoir erré dedans et dehors sans trouver de quoi calmer mon estomac en manque. J’ai repris le volant sans oublier de tout refermer à clé. J’avais de la graisse jusque sur le col de ma chemise. Et j’avais pas fait ma toilette. Je ferais peur à la boulangère. Et peut-être même aux flics, que c’est pas les mêmes qu’en ville. Ils sont aussi cultivés, mais en plus militaire. Comment que je leur annonçais que j’étais le nouveau locataire du château de Franck ? Il m’en avait rien dit. Qui me croirait ?

Au bout de quelques kilomètres de virages étroits pleins de trous, je suis tombé sur un village. J’ai bien failli passer dedans sans le voir ! C’est une vitrine qui a attiré mon attention, sinon ça sentait la merde et les trucs pourris qu’on vend aux Puces. J’ai reculé. C’était bien une vitrine. Elle était éclairée, mais au lieu de voir ce qu’elle proposait au touriste, j’ai vu une gamine de mon âge, conservée comme si elle avait pas été usée par l’homme. J’ai stoppé le moteur et abandonné la bagnole en plein milieu de cette rue couverte de merde. Une clochette m’a annoncé. Ma promise a sursauté. J’étais pas rasé. Je fais partie de ces mecs qui doivent impérativement se raser tous les matins. Et même le soir si je sors. Sinon j’ai l’air d’un terroriste de cinéma. Pas un de ces beaux spécimens de la race sémite qui font la une à la télé quand ça pète. J’ai l’air d’un gorille échappé du zoo. Mais sans juge dans les bras. Je suis pas du genre. J’aime les femmes et même je les respecte. J’avais une envie folle de la respecter, celle-là !

« Monsieur désire ? » qu’elle me fait en m’offrant toute la chair de son sourire.

Qu’est-ce que je désirais ? Elle osait me poser la question ! Des années que j’avais pas baisé une vraie femme. Les poules, ça finit par ressembler à des hommes. Y avait longtemps que je pratiquais plus que la sodomie. Ah ! m’en parlez pas ! J’en ai le jonc pas beau à voir.

« Des croissants ? Ils sont craquants. Tout frais de ce matin. »

Elle était en pleine tentative de séduction. Ça m’a fait lever la queue. Je l’avais dans la poche.

« Des croissants et puis du pain. Vous avez pas quelque chose à mettre dans le pain ?

— Vous êtes de passage ? Il vous faudra pousser jusqu’à Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses. Ils ont un supermarché là-bas. »

Peut-être… J’y croyais, à son supermarché, mais j’avais pas envie d’y aller. Comment elle avait fait pour conserver sa jeunesse ? Ou alors elle était vraiment jeune et j’avais eu tort de pas cauchemarder dans la nuit. Des fois ça manque, le sommeil. Ce qui ne m’empêchait pas de bander et de tourner de l’œil en pensant que ça pouvait se terminer d’un commun accord. Elle avait des lèvres sans botox et un décolleté genre Crazy Horse, qu’il suffit d’un rien pour le transformer en une paire de nénés sans lolo. J’étais vraiment pas bien. J’aurais mieux fait de cauchemarder. Si ça se fait, elle était plus vielle que moi et pas rasée non plus. Je vous donne là une idée de ma fragilité. Mais Franck me fait confiance. Après tout, je m’en suis toujours sorti. Une branlette dans un endroit discret et je reviens à la normale, le compteur à zéro et le réservoir plein. J’ai plus qu’à recommencer. Je fais partie de l’humanité qui hallucine sans rien prendre. Des fois, c’est la faim. D’autres fois, j’en sais rien. J’explique pas tout quand ça arrive.

J’ai pris mon sac de croissants comme s’il y avait des œufs dedans et, le pain sous le bras, je suis remonté dans la bagnole. J’avais rien expliqué, rien répondu. Je tenais à passer pour un inconnu au début. Ça en impose. J’ai appris ça de la vie. Et me voilà parti pour Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses. Une borne kilométrique indiquait 18 bornes. J’allais m’éloigner de 24, si je calculais bien. Une trotte en montagne. J’ai avalé mes croissants pour pas dégueuler le reste, que c’est que de la bile. Ah ! j’en voulais à Franck !

J’arrivais pas à me calmer. C’est pour ça que les flics de la campagne m’ont arrêté alors qu’ils laissaient passer les autres et que même ils les saluaient en plaisantant. On voyait bien que j’étais pas du coin. J’ai dû montrer mes papiers, ceux de la voiture et d’autres qui me faisaient honneur.

« Y a eu un attentat cette nuit, me dit un flic par-dessus l’épaule de l’autre. C’est pour ça qu’on arrête. Sinon on arrête pas.

— D’ailleurs, dit l’autre en riant, vous zavez pas une tête de terroriste. C’est tous des jeunes que s’ils avaient réussi dans la vie ils auraient fait acteur de cinéma américain.

— Ah ! faut dire que c’est des beaux mecs ! » s’écrie le premier en fermant les yeux.

Moi, les terroristes, ça me fait pas rêver. Ils nous compliquent. Alors qu’on veut faire simple. Comme on a toujours fait. Même qu’on fait gaffe à pas tuer les flics qui nous nourrissent. C’est fou ce qu’on peut l’aimer, la mère Patrie !

« Bon ben vous pouvez y aller, fait l’autre.

— Ah au fait… dit le premier en rouvrant les yeux, vous allez où ?

— Ouais, ajoute l’autre, c’est rare le touriste par ici… »

Voilà comment on vous force à tout dire avant de profiter de l’attente.

« Je suis le nouveau locataire de K*…

— K* !

— Comme je dis. Je suis retraité.

— Ben vous savez pas à qui vous l’avez loué…

— Je suis passé par une agence. Alors…

— On vous revoit au retour alors ? Parce que nous, on est là jusqu’à midi. Vous repassez avant ou vous attend ? »

C’était une blague. On a ri ensemble. Mais par prudence, j’ai attendu jusqu’à deux heures à Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses. Je me suis restauré dans un établissement pas mauvais du tout dans la viande braisée. Et puis j’ai attendu de retrouver mon haleine de sportif. Le vin aussi était à la hauteur. Et en effet, quand je suis repassé, y avait plus flic. Y avait que moi. Y avait plus personne. Cette soudaine solitude m’a rendu bizarre avant que j’arrive devant la grille. Et qui que je vois derrière cette maudite grille si c’est pas un chien. Je savais pas que j’habitais pas seul. C’était une bonne nouvelle.

Je descends de la bagnole, je m’approche de la grille et ce chien se met à remuer la queue en marmonnant dans sa langue. J’ai compris qu’il me voulait pas du mal. Et que même il était content de me voir. C’était comme si on se connaissait depuis toujours. J’ai quand même jeté un œil dans l’allée, des fois qu’on m’y attende par surprise. J’ai retrempé ma clé dans la graisse. Cette fois, la grille n’a pas grincé. Le type plein de graisse était passé par là. C’était peut-être son chien. Franck m’avait rien dit ni de la graisse ni d’un type qui en foutait partout. J’ai caressé la tête du chien. Je l’aurais flingué s’il avait grogné. J’aime pas qu’on me grogne après. Ça me rend égoïste et je veux plus partager la vie, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis je fais pas la différence entre un chien et un homme. Y a que les femmes qui me rendent vulnérable. Encore faut-il qu’elles me fassent bander. C’était pas le cas de ce chien. Et quand à son maître, s’il était en train de répandre sa graisse dans le coin, il dégainerait pas aussi vite que moi, parce que j’avais déjà dégainé.

J’ai laissé la voiture sous les arbres. L’allée se tortillait jusqu’à la maison. Le soleil tapait dur. J’avais pas envie de crever sur le ventre. J’avais pas envie de crever du tout. Le chien trottinait devant moi, remuant la queue et haletant comme si je l’avais rendu heureux. Le type est alors sorti du néant. S’il avait eu de mauvaises intentions, j’étais cuit. Mais ce qu’il tenait dans sa main, c’était un graisseur. Il portait aussi un chapeau, ce qui était un signe d’intelligence, parce que le soleil tapait dur et j’avais rien sur la tête que ce qui me reste de cheveux.

« Je suis l’homme à tout faire, me dit le bonhomme. Si je vous dérange, je reviendrai quand ça vous dérangera plus. Je suis comme ça.

— Mais enfin merde ! couinai-je dans l’émotion. Vous savez que graisser et vous prétendez tout faire ! Y savait pas qui il embauchait, Franck, quand il a signé…

— Il savait ! Mais j’ai pas fini de graisser. Je fais tout, mais une chose après l’autre.

— Et je fais comment, moi, pour vivre décemment ?

— Vous pouvez faire ce que vous voulez de votre corps, monsieur, mais je vous préviens que l’été va se terminer et que ça va cailler. Même les nuits sont froides à cette saison. »

Il parlait de quoi, ce bouffon ? Je voulais en savoir plus.

« Et c’est quand que je pourrais profiter pleinement de ma retraite ? dis-je pour le savoir.

— Vous demanderez à ma femme, répondit ce mec. Moi je m’occupe que du technique. Pour le reste, c’est à elle qu’il faut demander. Vous auriez pu, ce matin…

— La boulangère… ?

— Ouais… c’est pas ma fille. C’est bien celle que j’ai épousée. Elle s’est mieux conservée que moi, mais c’est de famille. Tout le monde sait ça, ici. Maintenant, vous le savez. Vous avez trouvé ce que vous cherchiez à Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses ? »

J’avais. Je pouvais aller voir sa femme quand je voulais. Ils s’aimaient comme au premier jour. Je savais pas ce que c’était, comme jour. J’avais jamais aimé de cette façon. Il est parti, s’enfonçant dans la forêt. Le chien est resté. Il voulait entrer, mais je savais pas si Franck apprécierait la présence d’une bête dans ses meubles. J’avais toujours pas téléphoné à Dean. Et personne m’avait appelé. Mais j’étais maintenant à moitié seul. Ça compte pour un demi, une bête. Je me doublerais un autre jour. Maritchu qu’elle s’appelait, la boulangère.

*

J’y suis retourné le lendemain matin. Maritchu a ri en m’expliquant que son graisseur de mari était bien incapable de fabriquer un pain. Ce petit local était juste un dépôt. On y trouvait l’essentiel, sauf ce dont on avait besoin. Elle me prévenait. La plupart du temps, c’était à Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses qu’on trouvait ce qu’on cherchait, à condition que ce soit pas trop compliqué. Jamais j’avais vu une femme de cet âge aussi jeune d’aspect. Un phénomène que Franck devait connaître. Il avait pas pu passer à côté sans se poser les mêmes questions que moi. Et il avait éprouvé ce même désir de la posséder au moins le temps de prendre plaisir. Je haletais tellement qu’elle crut que je souffrais du cœur.

« Vous arrivez d’un pays plat, dit-elle comme si elle me plaignait.

— Plat, certes, mais on court beaucoup.

— C’est pas pareil de courir à plat et de marcher comme on est forcé de le faire ici. J’ai connu ça au début. Il m’a fallu des années. Vous y arriverez pas. Il faut des années. Et vu votre âge… »

Que des encouragements ! Avais-je l’air si vieux que ça ? Je m’étais rasé ce matin. Je m’étais trouvé un air adolescent dans le miroir. J’avais arraché pas mal de peau. En vain. Mes reliefs colorés ne convainquaient pas la belle. Et je bandais rien que de penser à ce qu’on pourrait vivre ensemble si ce conard de Franck m’avait envoyé dans sa villa à Nice. Nice, c’est plat. Et on n’y court pas. Que des avantages. Mais Franck avait décidé que je devais marcher maintenant, en montant ou descendant. L’un ou l’autre. Et sans pouvoir choisir, parce que la logique de la montagne est simple : si tu montes, tu dois redescendre pour revenir d’où tu es parti, en supposant que c’est chez toi. Et si tu descends et que tu remontes pas, tu t’en vas. Franck avait pas prévu que je m’en allasse.

Le chien s’était installé. Il rentrait pas parce que j’y veillais. À force, je finirais par me fatiguer de pas trouver une bonne raison de pas le laisser se balader dans cette vaste demeure. Je revoyais le graisseur fou de temps en temps. Maintenant, il graissait plus, il tondait. Ça sentait l’herbe fraîche aux fenêtres. Cette odeur entêtante me rendait rêveur. J’avais jamais mis mon nez dans l’herbe, aussi près de la terre. Si c’était ça la retraite, je finirais par y manger les pissenlits par la racine. Le cimetière de Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses, où on enterrait tous les morts du coin, était d’une tristesse à arracher des larmes à un dictateur arabe. Ce que je m’emmerdais ! La télé me cassait les pieds et même plus haut. J’en avais marre du terrorisme, du pétrole et des élections. Y avait guère que le chien qui m’amusait. J’ai fini par lui ouvrir la porte. Il a tout de suite bouffé les pieds d’un commode genre antiquité hors de prix.

Mais bon… on s’habitue aux petites dégradations de l’environnement quotidien. Des meubles ou autre chose… Peu importe ce que les chiens grignotent parce qu’ils s’emmerdent aussi. On jouait dans l’herbe fraîchement tondue. Le graisseur m’avait apporté une baballe.

« C’est pas mon chien, me confia-t-il. Alors si vous le voulez, il est à vous ! »

Facile de donner ce qu’on ne possède pas. Ça promettait un dur combat. Et dans son dépôt de pain et d’autres choses, Maritchu était de moins en moins habillée. J’ai fini par apercevoir ses signes de vieillesse. Pour la première fois depuis que je la connaissais, j’ai bandé mou. Et je me suis enfui comme un chien battu. Je suppose que j’en ai fait marrer plus d’un.

C’est comme ça que l’automne est arrivé. Et toujours pas de nouvelles de Dean. Il avait passé l’âge de la retraite. Et il la méritait autant que moi. Franck n’a pas téléphoné non plus. Je suis allé voir la chaudière. Elle était graissée. Je supposai que c’était un signe suffisant pour garantir son bon fonctionnement. Le graisseur n’était plus tondeur de gazon. Maintenant, il était plombier. Il y avait des flaques dans toute la maison, à la hauteur des radiateurs. Mais il épongeait pas. Et Maritchu était trop occupée au dépôt pour se mêler de serpillière. Si j’en voulais une, de serpillière, j’en trouverais à Sainte-Manière-de-Voir-les-Choses. Franck ne serait pas content de constater que j’avais laissé ses plancher s’imbiber de flotte, d’autant qu’il y avait pas mal de pieds de commode antique de soigneusement rongés jusqu’à l’os. Le chien ne touchait pas à ces os. Il se contentait de la viande. Allez savoir ce qui passe par la tête d’un clébard quand il se voit cerné par ces dizaines de pieds anciens comme des tombeaux ! Je vous dis que j’en avais marre et pas que marre !

Pire ! J’en avais marre de me faire chier. Maritchu me faisait bander, mais si elle s’en doutait, elle faisait rien pour que je me repose un peu. Je voyais moins le graisseur qui était devenu, après plombier (la chaudière fonctionnait à merveille et j’avais acheté un lot de serpillières), creuseur de trous. On aurait dit un fossoyeur. Il les alignait dans un pré qui descend vers une rivière dont j’entendais les torrents comme si on était au printemps. Soit dit en passant, des torrents, j’en avais vu à la télé, et ça me donnait envie de me faire secouer les prunes dans un bateau gonflable. J’étais jeune à l’époque. Elles étaient sans doute moins fragiles. Ou j’étais inconscient. Le fait est que je suis jamais descendu jusqu’à la rivière. Je voyais le fossoyeur creuser des trous et je lui demandais pas si ça servait aux vaches qui passaient plus haut sur les flancs d’une montagne grise. J’en avais rien à foutre des vaches.

Le chien me suivait partout, sauf là où je voulais être seul. Et encore, à condition de pouvoir fermer une porte. Ce que j’en ai habité des pièces ! Au rez-de-chaussée, à l’étage et plus haut dans une tour au sommet de laquelle je contemplais le paysage et son horizon fortifié, tournant le dos à la mer où il ne se passait jamais rien, à part des orages qui me filaient le bourdon comme dans un film de la Hammer. Les montagnes, par contre, étaient toujours animées de mouvement où il m’arrivait de reconnaître des hommes. Mais c’était pas mes oignons. Je me demandais ce qu’il y avait de l’autre côté de la frontière. J’y avais jamais été. J’allais jamais aussi loin. Franck pensait à ma place quand je voulais aller au bout du monde. Et je me retrouvais dans les Alpes sur deux skis qui descendaient avec moi une fois que Dean m’avait convaincu de monter avec lui. Qu’est-ce qu’il aimait skier, Dean ! Il neigeait peut-être à cette hauteur. Maritchu le saurait. J’avais toujours un prétexte pour engager la conversation avec elle et me palucher dans ma poche.

Tous les trous étaient rebouchés quand l’hiver s’annonça par une pluie glaciale comme jamais il m’en était tombé dessus. J’étais mouillé et gelé jusqu’aux os. Je m’étais laissé avoir par un soleil radieux qui m’avait inspiré une balade dans la nature. Comme je disais, le chien me suivait. Et des fois il courait devant moi pour me montrer à quel point il était heureux de m’avoir rencontré. On est descendu tout en bas du pré. La terre était encore retournée, molle, sans une trace d’herbe à l’endroit où le fossoyeur avait creusé puis bouché. Qu’est-ce qu’il avait enterré ? Il allait pas me faire croire qu’il n’enterrait rien. Franck m’a téléphoné ce soir-là. Il voulait savoir si Pépé avait rebouché les trous.

*

Comme j’y avais dit oui à Franck, il s’est tu pendant une bonne minute. Dean et moi on a l’habitude d’attendre quand Franck réfléchit, même à l’autre bout du fil. J’ai donc attendu, caressant la tête du chien qui gémissait comme une gonzesse. Puis Franck a toussé.

« Je vais te décevoir, Jerry, dit-il d’une voix si grave que je crus qu’il allait pas bien, mais va falloir que tu rentres. J’ai du boulot pour toi.

— Mais je suis à la retraite, Franck !

— Tu as fait du bon boulot, Jerry. Tu t’es tapé la Maritchu ?

— Que non ! Tu m’avais pas dit que c’était compris dans le service !

— Je dis jamais rien dans ces cas-là. Fais ta valoche, passe une bonne nuit et reviens ici. Dean est d’accord avec moi.

— Il nous trouve trop jeunes pour prendre la retraite, hein ? Je m’en doutais, Franck. Je dois te dire que je me fais chier ici.

— Je pensais que t’avais compris pour Maritchu… »

Il raccroche. Et me voilà avec un chien sur les bras. J’avais oublié de demander à Franck s’il avait besoin d’un chien. Il faut dire que c’était un bâtard mal foutu et presque sans poil tellement il était retraité. Ça me faisait pitié de le laisser. J’ai appelé Maritchu qui m’a souhaité bon voyage. Elle avait déjà un chien. Je suis allé me coucher pour éviter de penser à ce que je venais de rater parce que j’ai des projets d’avenir avec la femme. Je croyais qu’elle était cette femme. Je me trompais encore. Dean en rigolerait pendant des mois. Et puis il oublierait. Il est pas mieux loti que moi question ménage.

*

Le lendemain matin, qu’est-ce que je trouve sur le perron de la maison ? Le clébard. J’avais pas entendu le coup de fusil tellement le vin m’avait fait de l’effet. Ah ! il était mort et bien mort. La tête toute arrachée d’un côté. Il s’était traîné pour venir mourir à ma porte. Je sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai voulu venger sa mort. J’étais sûr que le fossoyeur n’y était pas pour rien. Maritchu lui avait parlé de mon offre de lui laisser le chien. Tout ce qu’il avait trouvé à faire pour résoudre ce qui n’était pas un problème pour moi, car je l’aimais ce chien, ç’avait été de le tuer. Et comme il était meilleur graisseur, tondeur, plombier, fossoyeur et je sais pas encore, il l’avait mal tué. Et la pauvre bête avait agonisé au lieu de se retrouver au Paradis sans savoir comment ni pourquoi. J’étais furieux. J’en ai graissé mon révolver.

Le chien avait laissé des traces. Je les ai suivies. Le téléphone a sonné alors que j’étais déjà loin. Au diable Franck et ses inventions ! On sait jamais où il vous conduit. J’en avais jamais eu à me plaindre. Mais cette fois, privé de femme et fou de rage parce qu’un crétin avait tué mon chien comme s’il était destiné à l’Enfer, je suis pas revenu sur mes pas. Le téléphone sonnait quand je suis arrivé au pré que ce conard de tueur à la manque avait creusé du temps où il était fossoyeur. Les traces descendaient vers les monticules de terre. C’est alors que j’ai vu un mec sortir de cette terre !

J’ai subitement pris les jambes à mon cou. J’en ai perdu mon révolver. Je me suis couvert de boue. J’ai laissé du tissu dans les barbelés et une godasse dans un fossé. Je me suis pas retourné. J’avais pas l’expérience de ce genre de chose. Et je voulais pas en avoir juste avant de crever. Le chien n’avait pas bougé. Le sang dégoulinait sur les marches de l’escalier. Je suis rentré en quatrième vitesse parce que j’avais laissé les clés de la bagnole à l’intérieur. Moi qui n’avais jamais commis ce genre d’erreur. C’est que je m’étais embourgeoisé. À force d’attendre ! De rien branler à part ma queue. Et en plus j’étais plus armé. J’ai fermé à double tour. Et j’ai écouté, l’oreille collée à la porte. Le silence, voilà ce que j’entendais. Avec cette idée atroce qui me courait dans la tête que ce type connaissait la maison et pouvait entrer par où il voulait. J’étais pas sûr d’être à la hauteur d’un combat à mains nues. Je savais même pas s’il était armé. J’avais aperçu un visage plein de dents. Avec des yeux comme les témoins de ma mort prochaine. Il sortait de terre. J’avais jamais vu ça de ma vie. Et pourtant j’en ai enterré, preuve que j’ai toujours bien fait mon travail.

Vous zallez pas me croire, mais le téléphone était coupé. Si c’était pas une preuve qu’on me voulait du mal, ça ! Je voulais m’enfermer. C’était pas une bonne idée. Une fois, je me suis enfermé. Et il a fallu qu’on me sorte tellement j’étais enfermé. C’est pas un bon souvenir, allez ! Fallait que je pense à autre chose. J’entrouvris une fenêtre à l’étage. Horreur ! Le type s’était multiplié. Un vrai hermaphrodite de la terreur. Y en avait au moins dix. Sans compter les ombres. Le soleil se levait à peine. C’était comme si j’avais un truc dans le cul. J’avais jamais rien mis dedans, ni même laissé qu’on y mette. Je l’ai gratté en pensant que j’étais foutu.

C’est comme ça qu’on laisse le temps passer. Je saurais peut-être jamais le fin mot de l’histoire. J’allais crever sans savoir pourquoi. Exactement comme je voulais pas crever. C’était quoi, cette armée de zombies couverts de boue ? J’avais déjà vu ça dans les films. Pas dans la réalité. Et j’y étais, dans la réalité. On m’a jamais vu mettre les pieds ailleurs que dans cette merde de monde qui me complique l’existence alors que j’aurais pu vivre à poil sur une île déserte au milieu d’une forêt de femmes consentantes. Fallait que je me raisonne. Les zombies, ça n’existe pas. Tout ça s’expliquait raisonnablement. On est en France, merde !

J’aurais pu leur demander sans quitter ma fenêtre, mais quelque chose me disait qu’ils parlaient pas notre langue. Et puis j’en parle qu’une, même que des fois je me fais pas comprendre. C’était pas une bonne idée. Il fallait que je trouve autre chose. J’étais presque vide de pensées quand quelque chose m’est tombé sur la tête. Me demandez pas quoi !

*

Je me suis réveillé au Paradis. Bon, pour quelqu’un qui pensait finir ses jours en Enfer, j’avais bien fait de dormir. J’avais la tête gonflée d’une douleur qui battait au rythme de mon cœur. Mais c’est toujours comme ça quand on change de vie pour une autre, même si on l’a pas fait exprès. J’étais pas du genre à ma la compliquer de cette façon. On m’avait aidé.

Et j’étais là, tremblant de pas savoir si j’avais raison d’avoir tort, quand Franck s’est penché sur moi. Il sentait le cigare et la pisse, donc c’était lui. Il venait de traverser la fine paroi qui sépare le monde du Paradis. Ou il était déjà en Enfer et on lui avait permis de me faire une petite visite pour m’expliquer à quoi j’avais servi dans cette affaire.

« T’as servi à rien, grogna-t-il. T’es trop con pour servir à quelque chose. Pourquoi que t’as pas quitté les lieux comme je t’avais dit ?

— Ce salopard a tué mon chien ! La pauvre bête a souffert le martyre !

— Je t’avais dit de partir avant que…

— Avant que quoi, Franck ? J’étais pas pressé à la minute… dans ma tête…

— C’est pas de ta tête que tu dois te servir, conard ! J’en ai pas une, de tête, moi ? Ça te suffit pas de savoir que t’en as pas besoin d’une autre ?

— Mais j’ai des sentiments, Franck !

— T’aurais mieux fait de t’en servir avec Maritchu, de tes sentiments, mec ! »

Et le voilà qui disparaît. Ça se refermait comme quand on noie quelqu’un, sauf qu’y avait pas d’éclaboussures. C’était blanc comme un drap. C’était peut-être un drap. Et j’étais pas au Paradis. Ça se pouvait. Mais que j’y fusse ou pas, j’étais dans de beaux draps. Avec un mal de tronche à faire bouillir le sang que j’avais dedans. C’est pas tous les jours que ça arrive. Je savais que j’étais dans l’exceptionnel, le fantastique. Et que les zombies que j’avais vus étaient peut-être des zombies. Ce qui m’angoissait. J’avais jamais envisagé la mort comme fiction. Il y en a qui deviennent fou comme ça. C’est ce que m’a dit Dean en crevant le drap. Il était heureux que je m’en sois sorti. Je lui ai demandé de m’expliquer. Il savait pas. Franck savait. Il y avait une explication. Dire que Maritchu était consentante et que je le savais pas ! Dean n’en revenait pas que j’ai été aussi con.

« T’as tort de pas faire ce qu’on te dit, Jerry. Ça te porte tort une fois de plus. Cette fois, t’as bien failli y passer.

— C’étaient qui ces zombies ?

— C’est pas ton affaire. C’est quand que tu la reprends, ta retraite, mec ?

— C’est pas moi qui décide. Faut voir ce qu’en pense Franck. J’ai pas vraiment envie de retourner là-haut…

— Et Maritchu, mec ? Tu y penses à Maritchu ?

— J’ai dû baisser dans son estime…

— Elle est pas payée pour ça !

— Je sais même plus pourquoi je suis payé…

— C’est vrai, mec. T’étais vraiment à la retraite. »

Je sais pas ce qu’il entendait par là, Dean, mais on s’est quitté bons amis. On avait même pas parlé de sa retraite à lui. Il lui était peut-être arrivé un truc dans le genre que j’avais eu à subir. Il en avait la tête. C’est fou ce qu’on se ressemblait, Dean et moi ! On était peut-être le même. Ce qui ne changeait rien à ma situation. J’avais vu ce que j’avais vu. J’avais pas compris ce qui était compliqué. Et j’étais seul depuis toujours.

 

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