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 Article publié le 31 janvier 2016.

oOo

Sonia et moi on s’est séparé il y a plus de trois ans. Et pas une nouvelle durant tout ce temps. Ni bonne, ni mauvaise. J’avais repris mon boulot à la campagne. Tu parles d’un bouseux. Mais je me lavais tous les jours, matin et soir. Surtout le soir, parce que je sortais. Rasé de frais et parfumé au musc avec une note de santal. J’avais pris goût à la liberté de faire ce qui me plaît de mon corps. Je pratiquais rien d’autre. Pas besoin de sport pour m’entretenir. Le travail aux champs est plutôt physique, si vous voyez ce que je veux dire. Et je m’y donne à fond. Pas question de changer d’existence.

J’en étais là quand je reçois une lettre de Sonia. Je reconnais son écriture et sa manie de laisser son logo dans un coin de l’enveloppe. Elle avait vraiment pas envie que je confonde avec une réclame ou une facture. Et qu’est-ce qu’elle m’annonce ? Qu’elle a « besoin » de me voir (pas envie) et qu’elle sera là pas plus tard que ce soir. Juste quand je suis sur le point de conclure avec une veuve qui possède une maison et de quoi faire travailler les autres.

J’étais furieux. Pas un numéro, ni une adresse, rien. La lettre avait été postée à V*, à plus de cent bornes. Elle me donnait rendez-vous dans un motel sur la route nationale. Si je connaissais ? Tu parles ! C’est là que je fréquentais mes connaissances d’un soir. On la prendrait pour une grue, ce qu’elle est si on fait abstraction de son intellect.

J’ai passé une mauvaise journée. Un peu absent, ce jour-là, le José. Et pas disponible entièrement. Le patron m’a confié le tri d’un tas de paperasses destinées à l’administration. Heureusement que j’ai aussi appris à lire et à écrire. Et que j’ai un patron attentif à ne pas enfoncer le clou quand un de ses employés s’amène le matin avec un gros dans le crâne. La première fois que ça m’arrivait. Trois ans sans un écart de langage, ni même une place pour l’erreur. Et voilà que ça recommence. J’en ai bavé avec Sonia. Je lui ai même fait un gosse. Et me dites pas que j’en suis pas sûr. Elle a vérifié et la Justice lui a donné raison. Des fois, on a envie d’être injuste et de changer de pays.

Je vous parle pas du gosse. Je le connais pas. Qu’est-ce que j’en dirais ? Qu’il a dans les cinq ans et qu’il doit aller à l’école pour commencer son éducation nationale. J’en sais pas plus. Et je veux pas savoir. J’ai tout l’avenir devant moi. Et une veuve qui se laisse influencer par ses désirs au point de vouloir épouser un type comme moi. Ça fait jaser, bien sûr, mais c’est dans l’ordre des choses. Une femme pleine aux as a quand même le droit de préférer une bonne bite à un cerveau seulement utile en cas de procès. J’ai rien à me reprocher. Je la triture comme un morceau de viande et j’arrive même à y prendre du plaisir. Seulement, elle m’a prévenu : plus de femmes autres qu’elle. Sinon elle me la coupe. Voilà où j’en suis. Mais est-ce que j’ai le choix ? Je ne possède rien. Et pire : je dois rien à personne. Pas même à Dieu qui doit se demander comment je fais pour respecter la Table des Lois.

Le patron m’a invité à partir sur le coup de cinq heures de l’après-midi. J’étais dans un sale état. Et j’avais pas l’intention de faire ma toilette. Il faut dire que j’avais pas sué. Et je m’étais pas traîné dans la boue. J’avais pas touché à la mécanique ni à la pelle. On aurait dit un fonctionnaire. Sauf que j’étais en salopette. Et chaussé de sabots en plastique. Je pouvais pas aller à mon rendez-vous dans cette tenue. Je suis rentré chez moi pour me changer et réfléchir à ce que j’y dirais, à cette grue.

J’habite dans une chambre. Je fais partie de ces citoyens qui sortent de chez eux pour aller faire leurs besoins naturels et se refaire une beauté, en admettant qu’entre temps on a pas trop vieilli. WC publics et Bains-Douches. Voilà pour l’extérieur. À l’intérieur, je dors dans des draps propres et je regarde la télé. Je mange chez les autres, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur. Les autres. J’en fréquente trop. Et c’est pas parmi eux que je me fournis en chair fraîche ou faisandée selon les circonstances. Pour ça, je sors de ce cercle infernal. Je vais ailleurs. Intérieur, extérieur, les autres, ailleurs. Voilà comment vit un homme faute d’avoir trouvé sa place dans la société. Rien à foutre d’être gouverné par des cons ou des musulmans. J’habite où c’est chez moi de toute façon. Et ça me dérangerait pas de réciter des versets du Coran sans comprendre ce que ça dit. Est-ce qu’on a besoin de savoir ce que Dieu fabrique et même s’il existe ? On se soumet à des hommes et à leurs systèmes. Et pas question d’échapper à cette république domestiquée. À moins de se suicider.

Je vous donne là juste une petite idée de mon existence, ce qui vous en dit aussi sur ma personne. Vous zavez pas besoin d’en savoir plus. Ceci n’est pas une confession. Je suis le ratichon de vos lectures, bourgeois, salariés et chômeurs. Je vous mets tous dans le même sac. C’est comme ça que j’accepte de gagner ma vie moi aussi. Et je suis loin d’être malheureux, attention. Je suis même plutôt satisfait. Et bientôt prospère. Alors me prenez pas pour une vessie autobiographique. Suivez plutôt ma lanterne.

Donc j’arrive chez moi en vélo. J’occupe, pour un loyer modeste, une petite chambre de célibataire chez le curé. On est trois comme ça. Moi et deux paumés qui vont mal finir, ça se voit sur le nez qu’ils ont pas au milieu de la figure pour s’en servir comme tout le monde. En principe, ya deux vélos contre le mur : le mien et celui de notre curé. Les deux autres se déplacent sur leurs jambes en attendant d’avoir les moyens de se payer un jet privé. Des fois, la bagnole du maire est garée devant le portail. Mais c’était pas la bagnole de notre maire. C’en était une d’aujourd’hui, qu’il leur manque plus qu’un hochet pour avoir l’air de s’amuser dans un bac à sable. Elle était rouge avec un intérieur genre cuir et des enjoliveurs qui ressemblaient à des assiettes de crustacés. Y avait un mec dedans.

Je range mon vélo comme d’habitude. Qui c’est ce mec ? Un pécheur qui a fait fortune dans le repenti ? Il a une tête étroite et en hauteur, comme si sa mère avait eu du mal à s’ouvrir. Je le salue d’un coup de menton. Ça me regarde pas, ce qu’il fait. Je vais simplement lui dire qu’il est garé devant le portail et que des fois on a besoin de l’ouvrir. Qu’est-ce qu’il va me répondre ?

« Vous êtes José ? Le mari de Sonia ? »

Voilà ce qu’il me dit. C’est un avocat ou un tueur à gage. Je recule d’un pas. Il descend de sa bagnole en prenant le temps de ménager les plis de son costard. Il s’habille pas chez Emmaüs. Il a fallu tuer une bête entière pour le chausser. Qu’est-ce que j’y réponds ?

« Vous êtes certainement José, » répète-t-il en me tendant une main parfumée.

Je la serre. C’est automatique. Tendez-moi votre main, je la serre sans regarder ce qu’il y a dedans. Sonia le sait. Et si ce type connaît Sonia, il en sait long sur les défauts de ma cuirasse. Je me mets à bafouiller. Il tend une oreille en se penchant sur moi, car il me dépasse d’au moins une tête. J’ai oublié de vous dire que si je suis monté comme un taureau de combat, j’en ai pas la taille. C’est de famille. On n’est jamais arrivé à se reproduire autrement. Et pourtant, mon père prenait des hormones. Dire que j’ai un fils qui me ressemble…

« C’est Sonia qui m’envoie, me dit le type. Elle ne pourra pas venir ce soir.

— Et qu’est-ce que vous foutez là alors… ?

— Elle m’a chargé de vous prévenir. Monsieur le curé m’hébergera ce soir. Il s’était d’ailleurs mis d’accord avec Sonia pour la chambre d’hôte. Vous habitez ici, non ? »

Si je savais encore où j’habitais après un tel déluge d’informations, c’est que j’étais doué pour la politique. J’ai fourré mes mains dans les poches. Les miennes. La portière claqua.

« Faut pas se garer devant le portail, des fois que…

— Je ne vais pas la laisser dehors. C’est un modèle non importé en France.

— Ah ouais… C’est comment qu’on dit alors… ?

— Je ne comprends pas…

— Elle est pas importée, mais elle est devant le portail. Or, je viens de vous dire que des fois…

— Et bien ouvrez le portail ! »

Voilà comment on gare une bagnole de luxe à côté de la tondeuse de notre curé. J’ai refermé le portail, mais je suis resté dehors. J’avais un rendez-vous ce soir, comme je disais. Et d’une importance capitale. Tant mieux si Sonia voulait plus me voir. Le type me fit signe de m’approcher. Je rouvris le portail. Il m’attendait sur le perron.

« Discutons dans ma chambre, s’il vous plaît… me dit-il en entrouvrant la porte comme s’il était pas sûr que j’accepte de me plier à ses désirs.

— J’ai à faire ce soir… Comme vous voyez, je suis encore en tenue. Un rendez-vous galant…

— Je vois… »

Il voyait rien du tout. Moi non plus d’ailleurs. On était dans le brouillard tous les deux.

« On se verra demain matin alors, dit-il en entrant à moitié.

— Mais qu’est-ce qu’elle me veut, nom de Dieu ! »

C’était le cri du cœur. J’avais pas pu m’empêcher. Je pouvais tout de même pas laisser ce type dormir sur ses deux oreilles alors que j’ignorais ce qu’il était venu faire chez moi. Il était pas seulement de passage. Il était pas seulement le messager annonçant le report d’un rendez-vous que Sonia prétendait m’imposer. Et il remettait la conversation au lendemain. Il aurait voulu me la couper, il s’y serait pas pris autrement. Et c’était Sonia qui me tiendrait la queue pendant que je m’épuiserais à expliquer à ma veuve que des fois, contrairement à ce que j’avais pu lui inspirer, il m’arrivait de pas pouvoir satisfaire aux exigences de l’amour. Et puis je savais pas tout. Elle non plus d’ailleurs.

« Demain, je bosse, dis-je fermement.

— Il faudra pourtant prendre le temps de m’écouter…

— Pour entendre quoi…

— Sonia et moi…

— On a dit demain ! Bonsoir, monsieur ! »

Moi qui disais monsieur qu’à mon patron…

*

Nuit d’amour.

*

En principe, et même dans les romans, quand il vous arrive un truc pareil (et je parle pas de la veuve), ya une suite. Et ben le lendemain matin, la bagnole de ce type n’était plus à côté de la tondeuse. Du coup, j’ai cherché ailleurs. Si on pouvait facilement confondre la tondeuse avec un tas de boue et passer à côté sans la voir, il était impossible de résister à la couleur d’un pareil carrosse. Mais rien dans le jardin du presbytère. Le type était allé chercher son pain. Ou des croissants, parce que je crois que la maison offre les tartines avec le beurre. Comme notre curé est encore endormi à cette heure, je suis allé chez le boulanger. Mais sur la place, pas de bagnole rouge avec intérieur cuir noir. Je suis même pas entré dans la boulangerie. Pas la peine. Il était évident que ce type était allé faire un tour à l’extérieur. Or, j’avais qu’une heure devant moi pour discuter. De quoi ? J’en savais rien. Et j’avais maintenant envie de le savoir, d’autant que la veuve était sur le point de m’adopter définitivement.

Je retourne donc au presbytère. Notre curé est dans le potager entrain de fouiller dans les choux. Je m’approche. Et il m’annonce que le type est parti.

« Mais il revient quand ? m’écriai-je.

— Ça, j’en sais rien. Il m’a dit qu’il avait réfléchi toute la nuit et qu’il avait pris la décision de partir sans t’en parler…

— Il avait pas besoin de m’en parler ! Je vois bien qu’il est parti… »

Qu’est-ce que je délirais ? Notre curé, qui me connaissait comme s’il m’avait conçu, reprit la parole en me flattant l’avant-bras. Mauvais signe. Je m’y connais moi aussi. Et pourtant je suis pas son fils.

« Il ne t’a rien dit… ?

— On devait en parler ce matin… J’ai passé la nuit…

— Je sais où tu as passé la nuit, mon fils… mais nous ne sommes pas en confession. De quoi voulait-il te parler ?

— Il vous a rien dit… ? »

On tournait en rond. Ça commençait à m’angoisser. Voilà un type qui tombe comme un cheveu dans ma soupe et c’est sur la tête de Sonia qu’il l’a trouvé. J’avais le droit de savoir. Mais non, on me laissait planté là comme si j’avais pas de fruits à proposer sur le marché de mon ancienne existence, celle que Sonia a brûlée par les deux bouts. Notre curé s’était remis à chercher dans les choux. Et il était l’heure de sauter sur ma bicyclette pour aller bosser. Avec la gueule que j’avais, le patron me laisserait glander dans son bureau. Il savait aussi pour la veuve. C’était sa sœur.

*

« Et tu ne sais pas où elle habite ? me demanda notre curé.

— Si je le savais… »

Il m’avait invité à sa table. On décanillait ensemble les restes plantureux d’une oie qu’il avait déjà partagée la veille avec un malheureux de mon espèce. On était plusieurs à attendre devant la porte de l’Enfer, alors en attendant qu’elle s’ouvre, notre curé nous préparait à des douleurs encore plus majestueuses.

« Comment que je pourrais le savoir où elle habite, mon père ?

— Elle n’a rien fait de mal… ?

— Pas que je sache…

— Cet homme n’avait pas l’air bien honnête non plus… »

J’y avais pas pensé. Une pareille bagnole ne pouvait pas appartenir à un honnête bourgeois. J’en connaissais pas, des honnêtes bourgeois. Personne n’en connaît. C’est la règle du jeu. Mais ce type n’avait pas l’air d’un bourgeois. De quoi avait-il l’air ? Je me souvenais pas de l’impression qu’il m’avait faite. Il m’avait tellement embrouillé que j’avais pensé à autre chose alors que si j’y avais pensé, à cette première impression, je m’en servirais maintenant pour espérer en savoir plus sur ce que Sonia me voulait.

« Tu ne connais pas ton enfant… ? Tu devrais t’en inquiéter. Ils ne t’ont rien dit… ?

— Qui ça « on » ? Je connais personne de ce nom !

— Ne fais pas ta tête de mule, José ! Réfléchissons… »

Il se pencha sur son verre de Cabernet comme sur un ciboire. Moi, je pouvais plus réfléchir. J’avais envie de frapper à la porte. Peut-être que c’est comme ça qu’on l’ouvre, me disais-je.

« C’est elle qui a prouvé que cet enfant est ton fils, n’est-ce pas ? Elle ne peut plus dire le contraire. Or, tu n’as rien fait qui t’interdise de revoir ton fils. Il faut donc que tu fasses toutes les démarches possibles pour que tu puisses en profiter toi aussi.

— J’ai pas tellement envie d’en profiter, mon père… Je sais même pas qui c’est…

— Mais tu sais que c’est ton fils. Tu es en droit d’en profiter toi aussi. Et du même coup, tu sauras où habite Sonia. Et peut-être même qui est cet homme ? »

Quand notre curé commençait à raisonner, on pouvait plus l’arrêter. Il vida un autre verre, d’un trait.

« Imagine que cet homme ne soit pas honnête… continua-t-il.

— Je m’en fous, de son honnêteté !

— Ne dis pas ça ! Car s’il est malhonnête, tu pourras récupérer ton fils…

— Mais j’en veux pas ! Et c’est pas le moment, mon père !

— C’est vrai… J’oubliais la veuve… »

Parlant de la sorte, notre curé s’est endormi. J’ai rechargé le poêle et je suis retourné dans ma chambre. Les deux crétins dont j’ai parlé plus haut étaient assis sous le porche, fumant leurs pipes en regardant la Lune. Ils soupiraient. Je les ai jamais aimés. D’abord parce qu’ils sont arrivés ensemble alors que j’étais seul. J’avais notre curé pour moi tout seul, en dehors de ses activités pastorales bien sûr. Et ces deux idiots s’étaient proposés pour servir la messe. Je savais même pas que ça pouvait se servir, une messe. Même qu’il y avait de l’argent en jeu, mais je préférais travailler. C’est comme ça que je l’ai rencontrée, ma veuve. En travaillant pour son frère. Petit, mais construit comme Priape. Ce qu’elle savait pas, c’est que nous, les Romero Calzado, on se reproduisait à l’identique. Jamais elle aurait le fils dont elle rêvait : un type comme moi, mais plus haut.

« Il est parti ? me demanda un des idiots en lançant une bouffée vers moi.

— Il reviendra pas, dis-je comme si c’était son affaire.

— Il me plaisait pas, ce type, dit l’autre.

— J’ai pas dit qu’il me plaisait. »

Vous pensez si j’ai dormi cette nuit-là ! Seul dans mon lit, alors que ma veuve la passait chez son frère parce que c’était Noël. Il y avait encore rien d’officiel entre nous, même si c’était plus un secret. La vioque s’était vantée. Et ça jasait. Tout le monde savait ce qu’elle achetait. Je m’étais jamais caché pour qu’on sache pas. On a sa fierté. Et un tas de cocus m’en voulaient parce que leurs compagnes en savaient plus qu’eux sur le sujet. Mais pour l’heure, j’étais bien seul. Qu’est-ce qu’il avait dans la tête, notre curé ? Vous le savez pas plus que moi. Alors à une autre fois et le bonjour chez vous.

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