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ABSENCE (de la série)
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 Article publié le 17 janvier 2016.

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L’absence de la série est un cercle vicieux. On sait que le vers français a ignoré ce mot de façon quasi unanime jusqu’à André Breton. L’unique exception repérée jusqu’ici est une chanson de la fin du XVIIIEe siècle écrite par un certain Picard, chanson inventée pour égayer une comédie intitulée La maison de loterie.

 

JACQUILLARD

Rien de plus facile à comprendre :

Une maison qu’on ne peut vendre

A moins de la voir au rabais,

On en fait une loterie.

 

RIGAUDIN

Et, par une adroite industrie,

Comme quatre-vingt dix billets

Ne rempliraient pas vos souhaits...

 

JACQUILLARD

On en fait quatre-vingt dix séries

Qui font, quand elles sont remplies,

Quatre-vingt dix autres billets.

 

RIGAUDIN

En tout huit mille cent billets

 

Des grands poètes qui jalonnent le XIXe siècle français, aucun ne daigne employer le mot « série » dans un vers. Le mot n’est pas absent des proses d’Hugo, de Baudelaire, de Nerval bien sûr... Il apparaît dans une des « Conneries » de Rimbaud pour l’Album zutique. Verlaine invente même le mot « sériette » pour une courte suite de poèmes. Mais le mot ne franchit jamais le seuil du vers.

Cette absence d’un mot déjà courant dans le vocabulaire poétique sur une période de plus d’un siècle ne manque pas d’interroger. Mais l’absence de la série ne concerne pas le seul domaine poétique.

Il est des textes – prose ou vers, peu importe – où le mot « série » n’est pas employé. Dans beaucoup de cas, cette absence passe inaperçu. Après tout, les auteurs antérieurs au XVIIIe siècle s’en sont passés assez aisément, même s’il est établi qu’un homonyme existait, au sens de « soirée : une claire série...

Mais l’apparition d’un mot dans un texte relève également d’une logique probabiliste. Dans une histoire de la musique moderne, l’absence du mot « série » serait une incongruité, par exemple. Dans un livre de recettes, la probabilité d’apparition du mot « série » est infiniment moindre. On peut à peine parler d’absence dans ce cas. Ou, si l’on parle d’absence, il faut en circonscrire la portée. Dans le cas d’une histoire de la musique moderne, cette absence serait un effacement pur et simple d’une réalité historique. Dans le cas de l’ouvrage culinaire, rien n’est absenté sinon le signifiant lui-même.

Entre ces deux extrêmes, il nous faut prendre en compte des ouvrages particuliers, dont la nature est telle que la probabilité d’apparition du mot « série » paraît se renforcer de page en page sans qu’à aucun moment cette probabilité ne se réalise. Effacement ? Hasard des distributions lexicales ? Choix délibéré d’exclure un mot pour des raisons esthétiques ou morales ? Il serait bien difficile de le déterminer.

C’est principalement un petit fascicule dédié à la déclamation théâtrale qui m’a amené à cette conclusion.

J’ai entrepris la lecture de l’ouvrage de Paul Gravelet, Déclamation, école du mécanisme, à une époque où le texte numérique était encore à ses balbutiements Ne disposant d’aucun outil de recherche automatisée, je survolais les textes, toutes sortes de textes, en m’exerçant à repérer l’apparition du mot « série ».

Classiques de la littérature textes scientifiques ou techniques, ouvrages pratiques... C’était une partie de chasse. Il ne s’agissait pas simplement de détecter le mot « série » lui-même. Il fallait humer la probabilité d’apparition du mot. Certains thèmes, certains mots, certaines expressions sont comme autant d’alertes, de signes précurseurs, qui bien souvent se vérifient.

La découverte de ce petit fascicule sur la déclamation théâtrale m’avait rempli d’espoirs : il s’agissait d’un ouvrage didactique, ce qui crée en soi un terreau favorable à la réalisation du mot « série ». Le sujet – une matière principalement phonologique – en renforçait la probabilité. La structure – le livre est composé d’exercices gradués – augmentait encore les chances de la série. Or, le mot n’apparaît à aucun moment.

L’absence de la série dans cet ouvrage est d’autant plus improbable que la quasi totalité de son contenu correspond à des traits de signification du mot « série » : répétition, graduation, enchaînement...

Les exercices eux-mêmes me narguaient. Par exemple (et cet exemple ne manquera pas d’alerter le lecteur sur l’intention même de l’auteur) :

 

Je commence dans cette leçon les exercices de rire qui seront continués et gradués aux 13e, 15e, 18e, 19e, 21e, 24e, 25e, 31e, 33e, 34e, 35e, 36e, 38e, et 39e leçons.

Les ha he hi ho hu se donnent non en donnant mais en rendant la respiration. Surveiller avec soin les attaques et les respirations indiquées.

En faisant régulièrement et graduellement les exercices de rire des leçons ci-dessus, seulement durant deux mois, on sait rire ensuite.

 

P. Gravollet, Déclamation, p.24

 

Est-il un seul segment dans cet exemple qui ne semble pas appeler le signifiant « série » ? Et c’est toute la matière du livre qui est de cette substance : graduée, progressive, mélodique, combinatoire... Manque-t-il la répétition ? On la retrouve quelques pages plus loin.

 

Les exercices d’articulation, tout en augmentant de difficulté, se basent toujours sur les mêmes combinaisons. Je n’aurai plus jusqu’à la fin de cet ouvrage à en expliquer le mécanisme.

Ibid, p.70

 

Quant aux exercices eux-mêmes, s’il serait exagéré de les assimiler aux « tableaux de série » de l’école de Darmstadt, ils relèvent d’une tabulation dont la matière ne peut laisser indifférent le chasseur de séries.

Pour autant, le mot n’apparaît pas.

Croyez-le ou non, ce fascicule est une chose qui a fait trembler ma raison, en cet été 1998 où je travaillais comme gardien de stade et qui était l’occasion inopinée, accidentelle, de ma troisième montée sérielle (la première a eu lieu en 1991, la seconde en 1994-1995) (la quatrième fut un adieu à la série, en 2000-2001) (et la cinquième s’est étalée dans le temps, de 2004 à 2008) (nous sommes en 2015, tricentenaire « officiel » de la série, et j’en suis donc à ma sixième montée sérielle, quoi qu’il en soit).

Il n’y a pas d’absence de la série...

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