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1 - ABC de la lecture (suite)
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 Article publié le 15 mai 2004.

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Chapitre troisième

III - Drama

A village explainer, excellent if you are a village but if you are not, not.
Gertrude Stein

1

L’ABC de la lecture, c’est l’intrusion de la poésie, qui d’ordinaire appartient plutôt à l’intimité ou mieux encore à l’économie de l’édition, dans le monde réservé des formateurs de l’élite scientifique. En tout cas, c’est ce que Pound espérait de l’attente non moins fébrile de son éditeur. On voit mal comment une poésie chargée seulement de cris, de revendications, de supplications et autres murmures de la conscience mise à mal par les dehors de la réalité, eût pu entrer à l’université sans en même temps pondérer sa critique d’un peu de méthode à défaut de théorie. C’est que les personnages de la comédie humaine, divine ou inspirée par les reflets, ne sont pas des marionnettes qu’on peut agiter à volonté par-dessus la ligne d’horizon de la baraque sans tenir un compte précis de leur poids sur la tranquillité. Souvent, l’artiste n’est que ce visionnaire qui s’accroît d’une idée résolument différente de celles auxquelles la pratique nous a conviés depuis peut-être longtemps si l’on a vécu au moment des faits. Chevreul inspire les impressionnistes, Baudelaire renifle l’importance de l’analogie, Breton stigmatise de bonnes vieilles méthodes d’investigation, Artaud recommence mais avec plus de vigueur que quiconque avant lui, Pound, déjà formé aux vicissitudes d’une pensée qui ne consent à rien d’autre qu’à s’exprimer sans rechercher l’équilibre des parties et leurs convergences réciproques, recueille assez religieusement les fragments en cours de cohérence d’une perception particulière de ce qu’un Américain ne va pas chercher plus loin que de l’autre côté du Pacifique.

*

Le texte de Fenollosa, écrit à une époque où la Chine n’est, comme tout l’Orient, qu’une curiosité capable de détourner l’attention du regardant à l’oeuvre du pillage économique, est rempli de frissons qu’on aurait tort de prendre pour des idées. Il y a des sinologues comme il y a des chosologues. Il n’y a pas de poésielogues, même si ça fait mal quelquefois d’enseigner Aristote et d’être contraint d’en passer par Pound. D’où l’intention de Fenollosa : "Mon sujet est la poésie, pas la langue. Cependant les racines de la poésie sont dans la langue." Il veut simplement dire que la langue appartient à tout le monde et que la poésie en est un cas particulier ou particulièrement émouvant. Alors, qu’il ait raisonné sur des impressions plutôt que sur des observations méthodiques n’a plus d’importance. D’ailleurs, ses détracteurs ont assez vite épuisé le sujet, épuisement qu’ils doivent plus à leur acharnement à exclure Pound de la poésie universelle qu’à des motivations qu’on aurait qualifiées de scientifiques s’ils en avaient rendu la clarté à un public curieux de pittoresque.

*

"La science ne consiste pas à inventer un nombre d’entités plus ou moins abstraites correspondant au nombre de choses que vous voulez découvrir." De nos jours, et j’imagine d’ici le ravissement que cela procurerait à ce poète éreinté comme un taureau derrière la porte, les scientifiques ne dédaignent pas de rêver. Il est vrai que c’est le plus souvent pour vendre des livres ou pour convaincre les possesseurs de la clé des champs qui sont rarement assez intelligents pour saisir l’importance des faits annoncés par un simple balbutiement de gènes ou de probabilité de rencontre. Il n’en reste pas moins que la science craint toujours ce danger d’adéquation de l’idée et des preuves, autrement dit le charlatanisme. En ce sens, Pound, pas plus que les poètes qui gisent dans la même fosse, ne fut cet aigrefin que des vengeurs anonymes se sont appliqué à décrire avec une profusion de détails qui relèvent en effet du roman et non pas de l’exposé scientifique ou plus prosaïquement, si la science est de la poésie au même titre que la meilleure part de la littérature, de l’histoire ancienne. Les charlatans occupent une place beaucoup plus précise dans l’agencement des données humaines. Ils sont reconnaissables au va-et-vient de leurs argumentaires et à certains signes de folie ou d’escroquerie sur le mal-être qui les poussent assez négligemment vers des fosses plus communes. Au lieu de dénoncer des fautes, ce qui nous rend aussi fielleux que des pères d’église, revenons à l’erreur débuchée par Joyce.

*

Mais qui ne se réclame pas de la science ? Qui ne s’en est pas réclamé en mille ans de littérature ? À tel point qu’il a fallu préciser ce qui est exact et ce qui a moins de chance de l’être. Cependant, et malgré tous les efforts produits par les Montesquieu, les Goethe, les Monet, et même les Breton et les Artaud, et Pound s’inscrit aussi dans la liste avec toute la clarté qui le caractérise, la littérature est un art frappé de tant d’obscurités qu’on voit mal en quoi elle a quelque chance de rapprocher ses goûts de la rigueur scientifique.

C’est que la littérature est une question de perception alors que la science est celle de l’observation rigoureuse des réalités. La littérature ne peut pas se contenter de classements qui font quelquefois tout le contenu d’une science donnée. La littérature ordonne, ou déconstruit, ceci dans le but d’aller au fond des choses, d’atteindre cette profondeur que les spiritualismes envisagent plutôt comme un voyage de circonstance. La science, quand elle existe, et il y a de plus en plus de chance qu’elle existe déjà au sein de ce que l’écrit s’apprête à relater ou à décrire, la science est un art du tissage, les ouvrages scientifiques des tissus et les méthodes scientifiques des métiers à tisser et à se contenter, du moins tant qu’on n’est pas sorti du sujet, de tisser de plus en plus aveuglément et avec de moins en moins de coups de génie. On ne cherche plus, on explore. Or, la littérature continue de chercher. Pas étonnant qu’elle séduise les incapables d’exploration guidée seulement par les hypothèses et tous ceux qui mesurent la vie en jours par le simple moyen de l’addition, sachant très bien que c’est une soustraction dont on ignore le plus grand facteur. Et de plus en plus la science est rêvée par les scientifiques, quand elle ne leur procure pas les conforts dérivés de l’opulence, et la littérature continue de jouer des coudes avec les pratiques plus douteuses des marchandages religieux.

On ne croit plus guère aux miracles ni à la sainteté ou alors d’une manière si désespérée que la pratique religieuse est une tentative de guérison et non plus une métaphysique. La science décroît dans notre estime, sauf à l’heure de se faire une place de choix, en même temps que ses applications nous sauvent momentanément de la douleur et de la mort. Mais où est son génie ? Nous sommes parfaitement conscients de sa place et de son importance mais nous n’en saisissons plus les acteurs qui ont disparu comme des saints trop vite canonisés ou canonisés depuis si longtemps. L’écrivain, et particulièrement le poète, s’accroît de ces défauts d’existence. Et tandis que les pratiques sectaires égalent en pouvoir de séduction les rites proposés à grand renfort par les religions officielles de ce monde, officielles même dans les sociétés qui ne se reconnaissent pas de religion d’État, tandis que des scientifiques insuffisamment formés ou tout simplement fantaisistes égalent en réputation les chercheurs les plus expérimentés, la littérature s’accroît d’un nombre incalculable de poètes.

Ne pas penser qu’il y a de bons et de mauvais poètes, vous feriez fausse route. Il y a des poètes de génie et d’autres qui en manquent. Cette petite différence ne peut pas se comparer à celle qui distingue le scientifique qui a trouvé de celui qui n’a pas eu cette chance. C’est que, d’une manière sans doute irréversible, la science est une question d’intelligence et donc de méthode et que la littérature pose la question littéraire avec une agitation, patience ou impatience, qui relève très exactement du génie, c’est-à-dire, contrairement aux théories racistes, nationales, culturelles, de cette petite élévation de l’esprit au-dessus des autres sans danger pour les autres. Je vois mal, dans ces conditions, comment la littérature pourrait égaler ou être la science infuse, ni pourquoi elle se verrait forcée de singer les postures de nos oiseaux de malheur, ni à quel moment elle prononce la loi que plus personne ne pourra raisonnablement dénoncer. Il n’y a pas plus de poésie religieuse qu’il n’y a de poètes scientifiques. La littérature est l’héritière en ligne directe de la magie primitive, un printemps incessant des poètes. "Mon sujet est la poésie, pas la langue. Cependant les racines de la poésie sont dans la langue." Rien n’a jamais été dit d’aussi profond concernant de près la littérature et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, en ce début de XXe siècle qui ne se prépare pas aux pires massacres que l’humanité, si peu savante à l’origine, n’a jamais vécu de mémoire d’homme et d’écrit.

*

Si écrire de la poésie ou une quelconque autre forme de littérature n’est pas écrire ce qu’on écrit quand on ne prétend rien d’autre que d’expliquer, de déclarer, de commenter, de communiquer des nouvelles et de tant d’autres choses qui tiennent aux complications de la vie et non pas à la complexité de la pensée au sein de ses objets, forcément la manière d’écrire doit être différente et pourquoi pas complètement et définitivement différente, à tel point qu’on pourra alors évoquer, si l’on n’y comprend rien, des problèmes d’obscurité ou de corporatisme. Il y a belle lurette que les valets des grands voyageurs, aquarellistes des langues, ont constaté que les langues parlées par les sauvages valent bien les langues civilisées, qu’il n’y a pas d’évolution remarquable entre une langue trouvée au fin fond de l’humanité et une autre qui a fait les preuves de sa portée historique. Et ceci, autant pour former des lois pénales et civiles que pour chanter les dieux ou des entités qui ressemblent comme goutte d’eau à ce que nous craignons nous-mêmes. Et partout, la poésie exécute la même figure de style : elle se distingue de la langue. Elle s’en distingue par des usages et même quelquefois par des inventions qui défrisent le sens habituellement accordé aux réalités de ce monde, un peu partout les mêmes si l’on s’en tient au quotidien. Partout, la poésie touche non seulement à la manière d’utiliser la langue mais aussi et peut-être surtout à tout ce qui fait qu’une langue est une langue et non pas de la peinture ou de la musique. La manie du néologisme, qui frappe les plus curieux comme les moins aptes à provoquer des révolutions de l’expression, les déplacements d’accents toniques, les tonalités de la voix, les inversions, groupements, juxtapositions, les grammaires spécifiques de la poésie, comme dans la pratique chinoise, on ne manque pas de moyens pour signaler les zones poétiques ou plus perversement et plus exactement aujourd’hui les carottages traversant les lieux et les passants de propositions toujours aussi surprenantes que si nous venions de sortir des premiers temps de l’histoire. De la première femme qui crée le monde à la multitude de femmes qui en assurent aujourd’hui l’avenir, la poésie est une manière de se distinguer à la fois des exposés encyclopédiques et de la conversation courante. Je ne dis pas qu’on éprouve plus de plaisir à lire ou écrire de la poésie qu’aux conversations que nous pouvons tenir aux autres dans la même intention de ne pas se sentir et d’être réellement seul. La poésie est une possibilité de la langue libérée des contraintes non pas du sens mais de la nécessité de mettre noir sur blanc, dans un but de mémoire et d’histoire, la complexité technologique qui s’accroît depuis quelque temps d’une efficacité aussi étonnante qu’attendue. Et c’est sans doute le succès de cet apanage de conforts qui relègue la poésie au second rang des préoccupations de l’homme du commun qui n’a pas trouvé de raisons valables de se mettre à l’ouvrage avec la passion que seuls les fous semblent pouvoir encore éprouver. D’ailleurs, la poésie, comme tous les arts, est devenue un moyen de guérison qui vient s’ajouter à ce qui l’a toujours un peu déstabilisée : un moulin à prières.

*

L’histoire est le moyen de finir le temps.
Le hasard est le moyen de comprendre l’espace.

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Ce qu’on reproche à Fenollosa, c’est de "s’être emparé des faits avant d’en chercher les causes", et à Pound d’avoir "commencé à faire des livres" sans "consulter l’orfèvre". Il est vrai que Pound n’était pas un grand consulteur d’orfèvres. Il préférait toujours ciseler lui-même. Il n’attendit d’ailleurs pas les révélations que la veuve de Fenollosa lui apportait non pas comme une contribution majeure à la linguistique mais, selon le voeu clairement renouvelé dans le texte lui-même, la sensation nette et irrépressible d’avoir découvert un principe poétique d’importance en relation avec son temps.

Fenollosa évoque son enthousiasme en une strophe digne du discours politique. L’erreur de ses détracteurs a consisté à plonger son petit essai inachevé dans la connaissance occidentale des langues chinoises sans avoir eux-mêmes acquis une bonne connaissance des questions agitant la littérature de leur temps, n’importe quel temps depuis la parution en 1913 (l’année de l’Armory Show) de ce texte fondamental et aujourd’hui même encore où les médisances n’ayant rien à voir avec la littérature continuent d’alimenter le pot aux roses des semeurs de thèses.

Côtoyer les sciences presque quotidiennement est un labeur éreintant. La découverte poétique est une affaire de rencontre fortuite d’un genre différent de la rencontre d’un réactif avec un nouvel objet de réaction, par exemple. Les nerfs de l’artiste sont à vifs non pas dans les moyens d’observation conçus pour réduire l’inconnu mais dans la matière même des civilisations, faite de personnages, de gouvernements, d’usines, de routes, de coins charmants et d’autres où le destin participe à la disparition. Les nerfs de l’artiste poursuivent la ramification par croissance dans l’inconnaissable, inconnaissable autrement que par des poussées imaginaires, oniriques, humorales. Ce qui n’empêche pas les artistes de se référer eux-aussi, de temps en temps ou par système, à une posture que les scientifiques ont tort de présenter comme prélude à la science. Être strict, attentif, minutieux, équilibré, et tout ce qu’on voudra de parfait et de raisonnable, n’est pas réservé à la seule consommation spirituelle des scientifiques et de tous ceux qu’on remonte d’un ou plusieurs crans pour augmenter la masse des chercheurs. Cependant, si on voit mal en effet comment un scientifique, ou plus exactement, comme on disait naguère, un chercheur scientifique, pourrait travailler en état d’hypnose ou de transe, nouveau magicien, il faut reconnaître que les poètes ont conservé quelque chose des anciennes pratiques et que des abus de substances entachent parfois la moralité de leur comportement.

Évidemment, tout ceci n’a rien à voir avec la morale. L’art et la science ne sont que des poussées physiques de la magie par quoi a sans doute commencé l’activité intellectuelle. Il n’y a pas de quoi se formaliser parce que la "théorie" de Fenollosa ne concerne qu’une partie du "lexique chinois". Quand bien même elle ne concernât qu’un seul caractère et que ce caractère n’eût qu’un usage limité, il n’en reste pas moins que l’adéquation entre la "découverte" de Fenollosa et les préoccupations des poètes de son temps, de Pound à Apollinaire, est une chose qui ne pouvait qu’"arriver". Miss Fenollosa eût confié le manuscrit inachevé de son défunt époux à Saint-Pol Roux, elle eût obtenu le même effet de tache. Que savons-nous de ses conversations sur l’oreiller avec son rêveur de mari ? Et de leurs promenades dans les jardins japonais de leurs résidences ? Fenollosa était un homme de son temps, ce que n’est jamais un scientifique par définition classé hors de toute temporalité.

Une découverte scientifique, si elle l’est vraiment, devient une composante de la réalité. Les réalités littéraires ne durent pas plus longtemps que les époques où elles ont vu le jour. Même la langue ne demeure pas. Rien, en littérature, n’a jamais été aussi définitif que la racine des surfaces. Aucune règle n’a franchi les limites de son domaine particulier et cela se vérifiera de plus en plus si la pratique du texte continue de se nombriliser jusqu’à l’exigence autobiographique qui court depuis longtemps, pour des motifs aussi différents que la justification ou l’aveu pur et simple, sur le fil de clôture de notre existence.

Quoiqu’il est des trouvailles, un peu trop précieuses peut-être aux yeux de certains, qui perpétuent la rose plus exquise qu’une autre ou le bleu de la terre, si on aime les surprises sans cesse renouvelées, et toute une collection de remarques dont on reconnaît le caractère poétique sans toutefois y attacher l’importance qu’on donne aux préceptes religieux, aux conditions de l’expérience ou encore aux lois toutes tournées vers la nécessité de définir la propriété à la fois avec une clarté de lingère et plus profondément avec une imprécision d’âne fait pour avoir du foin. La poésie n’est pas importante. La science l’est au même titre que la religion. Ce qui explique qu’on trouve toujours plus vite et mieux sa place si l’on n’a que des ambitions scientifiques ou religieuses. Le métier de poète, qui repose essentiellement sur la disponibilité des perceptions, ne mène nulle part ou ailleurs. Nous n’avons pas le choix. Ce ne sera jamais ici ou là que nous arriverons en écrivant. Et cet ailleurs ne sera jamais définitif.

Il y a cependant le temps, celui qui est en train de passer et qui passera à l’histoire. Vous pouvez facilement "raconter" l’histoire d’une découverte, avec ses épisodes d’hésitations et de hasards. Vous en ferez même un film. Avez-vous déjà lu le "roman" de la littérature sans en douter un seul instant ? La littérature ne met pas de fil d’Ariane à la disposition de son lecteur. La science, qui s’apparente aux bonnes histoires, tient le fil de sa propre existence ou est capable de le retrouver si un surcroît de travail l’a séparée un moment de la réalité. La religion étant un pur produit de l’imagination ne connaît pas les aléas du récit. La religion invente un personnage surhumain pour s’emparer des puissances magiques. Elle profite non pas du temps qui passe mais du doute qui demeure malgré toutes les expériences scientifiques ou artistiques. Elle est la négation du temps et non pas ni son expression la plus humaine ni, côté scientifique, son arrêt de chien de chasse. Heureusement, on n’en consulte plus les défenseurs au moment d’estimer la valeur d’une oeuvre littéraire. Mais a-t-on raison d’en référer encore à des scientifiques que la pratique de l’expérience éloigne de plus en plus du cercle des humanités ?

*

"Ici le symbole le plus décharné de l’analyse prosaïque se transforme par magie en un splendide éclat de poésie concrète." Car de quoi s’agit-il au fond, sinon de se déconnecter enfin non pas de l’abstraction mais de son expression la moins tangible, l’idée générale ?

Dès le premier chapitre de l’ABC de la lecture, Ezra Pound reprend l’essai de Fenollosa pour en donner la véritable portée littéraire. La littérature est placée d’emblée comme un moyen de connaissance, autrement dit quelque chose qui ressemble de si près à la science qu’il ne semble pas interdit d’espérer qu’elle en soit finalement une. C’est sans doute à ce "finalement" qu’il faut attribuer une importance de mobile. Je ne sais pas si cette perspective est encore aujourd’hui partagée par la majorité des écrivains qui s’adonnent à ce jeu particulier consistant à proposer son apport à un fil cousu de perles qui menace, à longue échéance, de perdre sa lisibilité de mémoire pour céder la place à des pratiques du choix. En cela, en effet, la littérature serait une science. Mais il y a fort à parier que le choix n’affectera plus seulement les annexes de la vie et se répandra dans les domaines plus visibles de l’existence pratique tel que la mort, par exemple. Ici, pour le moment, s’invitent les auteurs de l’anticipation et s’annoncent les précurseurs.

Mais je doute que Fenollosa, homme de son temps comme dirait Kakuso, spécialiste du thé, se référât à une vision aussi réductrice de l’avenir quand il évoquait avec une persistance d’insecte ce concret tant décrié depuis pour cause de nécessité vitale et que les arts du spectacle, que la science connaît comme si elle en était l’auteur caché, se chargent à grand frais de démocratiser comme on dit aujourd’hui, de répandre comme la bonne parole disait-on naguère. La référence à la magie est constante. Cette prescience doit sa persistance aux forces telluriques qu’elle invite à ses rites. Je vois plus clairement comment la littérature pourrait jouer son avenir sur ce coup-là. Le "je trouve" de Picasso prend ici tout son sens et cette "science de l’homme" promise par le peintre avait un temps d’avance sur le plus ancien Fenollosa en ceci que la "magie" y est enfin montrée. C’est là que tout se joue depuis. C’est la peinture qui a fait les progrès promis d’abord à la littérature. Il s’agit là sans doute du premier des arts à s’être détaché de sa fonction d’exemple. L’artiste au travail, reproduit lui-même par la lumière, est un magicien. Il est désormais invité à donner son avis sur des terrains autrefois réservés aux seuls écrivains. Et ceci, sans que la peinture, si on peut toujours l’appeler comme ça, ne devienne autre chose que de la peinture ou bien seulement ce que la peinture porte en elle d’avenir et de transformations. Je crains, au bas mot, que la littérature, et la poésie en particulier, ait perdu sa place privilégiée de donneuse de leçon. Du coup, elle se recroqueville et prétend devenir le spectacle supposé des intériorités tragiques ou franchement béates. Pound, et tous les écrivains de son temps, chercheurs d’images à compulser et de sonorités à déchirer, trempe son pinceau dans la peinture scientifique chaque fois que, comme un ange initiateur du silence, une idée générale cherche à imposer ses personnages officiels.

C’est qu’il a sa vision de l’histoire et que ce sont les historiens de la littérature eux-mêmes qui la contestent. Pound veut expliquer les grandes cassures de l’histoire. Pour cela, il n’invoque pas les mêmes faits historiques que ses détracteurs. Les seules existences qui perdurent, ce sont les textes, et il faut bien constater avec Pound qu’il n’en reste pas grand chose. Pire, nous sommes coupés d’un savoir-faire jadis contesté par ces Modernes auxquels La Fontaine donnait à la fois raison et tort. Ce débat semble aujourd’hui suranné et il l’est peut-être si l’humanité est plutôt sur le chemin des grandes catastrophes.

Estimant sans doute que Fenollosa s’était tout simplement arrêté en chemin, et compte tenu que Pound lui-même en explorait déjà les aventures, ce dernier n’en reste pas là. Fenollosa apportait de l’eau à son moulin en dénonçant les aveuglements chroniques de la critique. Et c’est bien de conditions préalables qu’il s’agit et non pas d’hypothèses de travail. Fâcheuse manie que l’hypothèse et loin d’être passée de mode. Pound, suivant à la lettre Fenollosa sur ce terrain glissant à souhait (qui n’aime pas en effet l’aventure quand il se met à écrire ?), constate :

- La poésie a perdu du terrain depuis longtemps.

- Cette cassure a lieu au Moyen-Âge.

- L’erreur est persistante.

- Il faut donc s’en prendre à ce qui faisait le lit de la pensée médiévale, la rhétorique.

C’est de cette manière purement artisanale qu’il revient à l’essai de Fenollosa et à sa proposition de poésie concrète. "Une idée générale n’a de valeur que par RÉFÉRENCE aux objets ou aux faits connus." Mais ce n’est pas tout. L’idée générale ne peut pas être perçue de la même manière par celui qui connaît l’objet et celui qui n’en a aucune idée. Il y a des "savants" et des "ignorants". La pensée médiévale est impitoyable sur ce terrain. Au moment où l’ignorant estime que deux et deux font quatre, il n’est pas dépositaire de ce savoir ; il se soumet à une idée qu’il n’est pas capable d’expliquer aux autres autrement que par d’autres idées générales tout aussi réductrices de sa connaissance du monde. Les ignorants sont aussi des imbéciles. D’où l’empressement des candidats au pouvoir pour obtenir l’aval de l’université. La société s’organise comme un langage. Pas étonnant que la langue soit sa première victime. Et si vous cherchez, par le raisonnement, à vous élever dans cette langue, c’est-à-dire si vous avez des ambitions de poète, au sommet c’est l’être que vous rencontrez, et son créateur contestable, si contestable à ce niveau de la recherche que, pour interdire les approfondissements rhétoriques, cette fois c’est la loi qui menace votre existence. Le poète des temps qui ont fidèlement suivi la pensée médiévale trouvait rarement les mots pour aller plus loin que la croyance partagée par tout ce monde. Tout poème s’achevait sur cette reconnaissance et la théologie se substituait d’ailleurs à la rhétorique, ou plutôt : la rhétorique filait à l’anglaise avant de trop montrer d’où elle tirait son pouvoir.

Pound ne prétend rien d’autre que de rendre à l’homme ce qui lui appartient comme objet de partage : la langue. Je pense que la langue chinoise, du moins celle à laquelle se réfère Fenollosa, n’est pas le seul exemple de langue capable de prouesses poétiques, de magie comme il dit. Toutes les langues, même atrophiées, devraient pouvoir rendre leur magie par simple pression de leur écorce. Et il est nécessaire, encore aujourd’hui, de dénoncer ce qu’on fait subir à la langue pour la domestiquer. Mais la télévision, par le canal des airs et maintenant en réseau, réussit là où la littérature médiévale a en grande partie échoué. Rien n’est plus agréable que l’abandon, nous savons tous cela. Chaque langue, malgré les "nettoyages", conserve les traces de sa possibilité littéraire. Dans cette optique, il devient plus facile de "traduire" la littérature des autres langues. D’ailleurs, chez Pound, être poète, c’est se mettre sur la trace de sa propre langue sans dédaigner les chasses du voisin, toujours en maître de sa pensée et jamais en touriste ni surtout en missionnaire. "Mais en fin de compte, cela n’écarte pas l’usage de la logique, ni de ce qu’on devine de façon juste, ni des intuitions ou des perceptions globales, ni du "sentiment de l’inévitable."

*

Aujourd’hui, c’est plutôt la science qui est menacée de rhétorique mais au sommet, ce n’est plus Dieu qu’on rencontre, c’est l’argent. Tout le chemin qu’on vient de parcourir pour aller de la découverte à l’idée générale n’était que de l’économie. De fait, la science n’explique plus, elle cherche ses applications les plus rentables. Et pour cela, il faut de l’argumentaire, on revient à l’exercice de la conviction à la place du charme, de l’utilité et du ravissement. Cette torsion est devenue mortelle pour la majorité des hommes. Par contre, très aristocratiquement sous les couverts du parapluie démocratique, elle profite à ceux qui détiennent le fond de roulement et même à ceux qui ont la chance d’être payés en retour d’un travail rarement à la hauteur de leurs rêves et de leur ambition. Raisonnement dangereux parce qu’il ne propose rien à la place et parce que sa destination, Pound en fait les frais, ne vaut guère mieux.

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On pourrait penser ici s’éloigner du sujet qui est de savoir s’il existe une bonne méthode de lecture et si, particulièrement, c’est celle que préconise Pound. Accusé de bricolage intellectuel, d’avoir voulu faire en quelque sorte de la poésie avec des feuillets comptables et des souvenirs de mythologie, au moins n’est-il pas tombé dans le piège qui consiste à tordre le cou à la poésie pour continuer d’exister avec son cadavre. La proposition de Pound n’est pas parnassienne. Elle concerne l’homme de plus près que les décors de la parole. Quel homme se sent véritablement concerné par l’épigramme ou la description exacte à part celui qui veut se faire passer pour un autre ? L’économie frappa même l’esprit du rigoureux Mallarmé qui en savait plus long que ses contemporains sur la relation étroite de l’économie et de la connaissance.

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Auteur d’un ABC de l’économie qui s’ajoute à celui de la lecture et au non moins complexe et incertain Guide pour la culture, Pound avait une vision. Il n’était pas seulement l’érudit incapable de construire une thèse ni l’artisan quelquefois éblouissant qui faisait dire à l’un de ses critiques : "Le véritable poète est capable de biaiser avec les règles si cela améliore son propos mais il ne les détruit pas." Il ne touchait pas à la langue mais à son discours le plus difficile et le plus fidèle, la poésie. Pratiquant un adab qui eût défrisé les géniaux habitants de l’Alhambra, il eut très tôt conscience de pouvoir construire quelque chose de "lisible" sans avoir recours aux méthodes habituelles et habituellement décevantes autant pour l’esprit "cultivé" et capable d’une forte dose d’abstraction que pour celui, a priori aussi élevé, qui ne voit pas plus loin que ses yeux et n’entend rien de ce qui n’entre pas exactement dans ses oreilles, et ainsi de tout son système perceptif. C’était le temps de la poésie pour tous et par conséquent de la lecture pour tous. Si l’on accepte de "lire" les Cantos, soit en les écoutant, soit en les prononçant soi-même, et si on accepte de "traverser" l’incompréhensible sans chercher à le remplacer par de la stupeur, de l’irritation ou de la modestie, alors il n’est pas difficile d’en comprendre le "sens". L’expérience prouve que l’auditeur, plus facilement d’ailleurs que le lecteur isolé, s’accroche au sens et en retient quelque chose. Ceci, bien sûr, en l’absence de tout exercice de la paresse, qui est révolte, ou pire de la passivité. Autrement dit, le texte poundien, en prose ou en vers, n’est pas ni un drame ni un documentaire. Il s’agit vraiment d’autre chose. On n’a d’ailleurs jamais réussi, malgré des efforts considérables, à réduire Pound soit à la folie, soit à l’incapacité de raisonner comme tout le monde, soit même à la négligence ou à la hâte.

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Comme la Recherche, comme L’esprit des lois, les Cantos est un texte organique, c’est-à-dire qu’il est permis de le lire en fonction de ce qu’on sait soi-même, quelquefois pas grand-chose, de la langue, des langues, des cultures, des livres, des oeuvres d’art, des hommes qui conçoivent et de ceux qui examinent, de ceux qui travaillent et de ceux qui produisent, des gouvernements et de leur ministère de l’économie. Par contre, si l’on cherche à dénoncer la violation des règles généralement admises, on ne s’y retrouve plus ou on n’y trouve que l’incohérence propre aux fous, aux imbéciles et aux incompétents. Pound ne recherchait pas lui-même la cohérence mais l’équilibre. Peu importe que vous ne sachiez pas fabriquer une chaise si vous appréciez de vous asseoir dessus. Vous ne pouvez pas, chaque fois qu’il est question d’avaler un morceau, vous demander si, en cuisine, on respecte les règles d’hygiène. Par contre, il n’est pas insensé de se demander comment Mussolini a fait ici son entrée en littérature. Mais Gandhi lui-même n’appréciait-il pas cet homme redoutable ? Qui n’a pas été trompé par les mirages de son temps ? Ceci relève du document, pour une fois. Ou alors de cette manie consistant à expérimenter les idées sur des masses croissantes.

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Les textes organiques sont peut-être les seuls qui résistent à l’érosion. Car qu’est-ce qu’on retient en général des oeuvres du passé ? Rien qui concerne leur temps, du moins si l’on n’est pas ce spécialiste qui travaille à la mémoire sans espoir de donner un sens à ses résultats. Quelquefois le thème, s’il est assez dramatique pour faire l’objet d’un autre récit moins encombré de longueurs didactiques et surtout écrit dans la langue la plus sommaire et donc la plus efficace sur le coup.

On ne rejoue pas Corneille sans ces précautions devenues maintenant d’usage. On a beau distiller le texte dans l’appareil du décor ou de ses illustrations, il revient toujours de loin. Il a besoin d’une nouvelle peau, d’un sang neuf. Il ne résiste pas aussi bien qu’il s’est imposé à ses contemporains. Le voyage au bout de la nuit commence à souffrir de sa propre langue. Elle n’est plus relative à la langue de ses personnages qui ont changé, non pas avec le temps qui est assez clément pour durer toujours de la même façon, mais avec les choses qui peuplent notre existence à la place de ce qui justement n’existe plus que par le texte. Les arts du spectacle se chargent de la triste besogne. Les visages de leurs femmes ont tellement changé qu’il faut mettre du sien pour y croire le temps d’en arriver à la fin. Ces arts de la fin, ou avec fin, sont les seuls capables de ravigoter les couches anciennes de notre activité alluvionnaire. Il faut un cadre pour finir, ou un rideau qui tombe semble-t-il définitivement, ou la lumière des plafonniers pour ramener à l’existence ce qui n’en a que l’apparence aujourd’hui. Les costumes, un certain soin apporté au dialogue, ce qui le date, des pans entiers de la nature qui imposent des allées splendides ou des rives faussement vierges, la lenteur des déplacements que le montage ne dénature pas, des minauderies qui n’ont plus cours, le sens de l’honneur et une cruauté qu’on n’envisage plus au moment de réagir aux importuns et d’embobiner l’éternel pigeon qui lui aussi a changé de plumage, la liste est longue mais les professionnels sont bien documentés. Que reste-t-il alors, une fois accomplis les rites dus aux ancêtres ? On sort de là gavé mais pas entièrement satisfait. On croise ce qui manque encore à l’histoire. On ne se couche pas sans ce sentiment de glissade. Il est en effet impossible de s’arrêter. Même l’imagination n’y peut rien, sauf en cas de possession notoire.

J’imagine que c’est ce destin de pochard que Pound prétend nous épargner. La construction des Cantos, oeuvre de la traversée, plus péniblement de la durée, éclaire l’ABC de la lecture et non pas le contraire. C’est ainsi. Il y a des chances pour ce texte continue de hanter la recherche. Le texte impose sa langue d’emblée. On peut bien sûr en référer, comme au bon temps des procès urgents, à la logique, à la cohérence, au début et à la fin, à la cause et à l’effet, au goût et à son contraire, etc. Voici un texte organique. Il n’a pas pris une ride. Il n’est l’objet d’aucune perfection formelle. Il n’éclaire pas ses obscurités. Il n’est pas jaloux de ses carences. Mais une composition le commence et lui interdit tout achèvement. Il peut croître de l’intérieur comme par les extrêmes de ses parties, si l’on arrive à distinguer les parties du tout, labeur redoutable que la division en chants ne facilite pas le moins du monde. On a réussi à faire du théâtre avec la Circé de Joyce et même avec le cheval de Darl. Mais quel théâtre ? En tout cas pas celui qui se donne en spectacle. Théâtre de la Cruauté. Artaud s’imposera toujours au théâtre. Le cinéma n’a pas trouvé son Artaud. La chanson chuinte au lieu de recommencer infatigablement ce qui s’appelle un métier. Les opéras de Pound ont déçu. Je doute qu’on les remette sur les planches. Pourquoi ? Parce qu’on ne réussira pas à les "moderniser". On pourra facilement en raturer les excès inacceptables, petites scories d’un esprit encerclé par son époque de solutions. Que faire avec les Cantos sinon les lire, non pas en toute humilité, car la connaissance de l’archéologie littéraire et artistique n’y impose pas sa spécialité. Le chant revient assez souvent à la nature pour qu’on s’y reconnaisse sous un jour favorable à l’attente et surtout à la patience. Pound faisait remarquer à je ne sais qui que s’il (ce je ne sais qui) avait à s’adresser à un ouvrier pour parler de poésie, il le ferait avec le même texte que celui qui lui viendrait plus facilement à l’esprit s’il s’adressait à un auditoire compétent, prévenu de la difficulté, habitué à s’en saisir pour l’approfondir ou la contourner (différence entre le bon et le mauvais interprète). On ne change pas l’existence organique des textes écrits pour justement en avoir une. Il n’y a rien à négocier. Par contre, contrairement aux préceptes de l’éducation, le lecteur a le droit de sauter des pages et d’aller où le bon vent le mène quand il se met à naviguer sur ce qui est littéralement la surface du voyage. Les Cantos commencent par une traduction exemplaire du moment où l’Ulysse d’Homère se prépare à entrer en Enfer et il n’y a plus aucun moyen textuel d’achever le voyage qui s’ensuit. Comment voulez-vous écrire des récits de voyage après coup si vous avez l’ambition d’emmener avec vous le plus grand nombre possible de compagnons de voyage ? Et en effet, les Cantos se vendent bien. On ne vend plus guère nos poètes reconnus en leur temps par le biais de l’Église ou des croyances politiques. Les textes rhétoriques tout remplis de poésie de la foi qui marquent la poésie française du XXe siècle non seulement s’achèvent en effet par leurs petites queues de poissons prévues à cet effet mais ils n’entrent plus en possession aussi facilement qu’à l’office pour lequel ils ont été conçus. Tandis que la voix souterraine des textes organiques, venue quelquefois de si loin qu’on se demande d’où leurs auteurs ont tiré cette force exemplaire, coule comme de source.

Et c’est bien d’une question de source qu’il s’agit. Ce n’est pas la même eau. C’est la même langue mais sur une autre portée. Les glissements, les détails de la sinuosité, les rencontres des rives, les peuplements internes, cette flore si visible d’un côté et si proche quand le poète ne se contente plus de la connaître mais de l’entendre dire, font la différence. Et c’est bien là le danger que court perpétuellement la littérature raisonnablement écrite pour, croient ses écrivains, le plus grand nombre ou un nombre si restreint et si informé que ce théâtre finit par ne plus avoir d’aventure avec l’espace. La comparaison. Il ne s’agit alors plus d’extraire l’anecdote la plus visible et la plus jouable, mais de comparer le texte mis en évidence par l’éducation et celui qui dure sans se couper de son temps. La comparaison et non plus l’identification. La lecture préconisée par Pound compare et laisse comparer. Elle n’impose aucune biométrie.

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A-t-on besoin d’une méthode pour lire ? Le texte ne porte-t-il pas en lui les principes de sa lecture ? Ne s’agit-il pas, plutôt que d’une méthode ouvrant le texte à notre place, de donner au lecteur les moyens de découvrir les principes de lecture du texte ? Tous les textes sont-ils concernés par cette méthode dont Pound nous livre ici, à sa manière, la substance et le corps ? À quel point cet ABC est-il différent des autres ? Pound ne cherche-t-il pas plutôt à justifier les difficultés ou les défauts de ses oeuvres tant didactiques que poétiques ? À quel moment, enfin, peut-on le surprendre en flagrant délit de hâte et même d’impréparation pour ne pas dire de négligence ?

"Une syntaxe abrupte et désordonnée peut être, par moments, tout à fait honnête, et une sentence minutieusement construite peut n’être, par moments, qu’un minutieux camouflage." Honnête ne doit pas être pris ici dans son sens moral mais purement relatif au métier d’écrire. C’est un "textbook" que l’éditeur a commandé à Pound. En échange, il reçoit tout autre chose. Certes, Pound s’y montre moins déroutant que d’habitude. Il a dû promettre de ne pas aller aussi loin et il s’en est tenu, comme l’observe Roche, à une chrestomathie reconnaissable. Je veux dire qu’on ne peut pas confondre le texte de l’ABC de la lecture avec un texte qui n’aurait pas pour objectif d’introduire le lecteur à une autre manière de prendre possession des textes qui se distinguent du commun par leur intention manifestement poétique. Un manuel de jardinage se propose rien de moins que d’initier le lecteur aux techniques du potager ou même d’en approfondir la connaissance par des apports aussi judicieux que définitifs. Le "plan" d’un manuel de jardinage, ou de thérapie, ou de bricolage, ou encore de lecture, est toujours exactement le même. Voilà le jardin, avec sa clôture, son portail, son mur au soleil, ses serres, ses allées et par conséquent ses carrés, ses fils à dresser et à limiter, sa caisse à outils, ses gestes, ses saisons, ses calendriers, son eau de pluie et ses rigoles etc. Deux manuels peuvent se différencier par la manière de planter les choux mais au fond, il n’est question que de cultiver des légumes avec un maximum d’efficacité, de sens pratique et d’hygiène quelquefois. Le "plan" renferme son objet. Sur ce point, le manuel de jardinage ne diffère pas franchement du texte destiné à participer à l’existence de la langue. Les "objets", ou les thèmes, les distinguent clairement. Un jardinier n’écrit pas des livres et un homme de lettres ne jardine pas. Les livres écrits par le jardinier, ceux qui concernent le jardinage, sont pris au sérieux tout autant que les poèmes ou romans ou tragédies écrits par l’homme de lettres soucieux de jouer son rôle lui aussi. Quand l’homme de lettres jardine, c’est après avoir lu le manuel du jardinier. Et si le jardinier se fend d’un poème élégiaque, c’est par un goût particulier pour la littérature. Mais ni les tomates de l’écrivain ni les plaquettes soignées du jardinier ne sont prises au sérieux par le lecteur prudent ou mesuré. D’ailleurs, l’un et l’autre sont d’accord sur un point : le texte est à la fois en situation, il répond aux normes de la logique et témoigne d’une plus ou moins grande cohérence. Le jardinier ariégeois n’a pas pu écrire son manuel sur la tomate au siècle de Dante, les tomates poussent en effet selon les principes qu’il expose et le jardin témoigne de sa connaissance des lieux et de leur potentiel alimentaire. Le roman de l’homme de lettres commence et se termine, on y sent deshéritages contemporains ou à peine vieux de quelques décennies, son témoignage consiste à introduire des personnages et des idées dans le bréviaire déjà chargé de sens de la littérature. Si l’un ou l’autre commet des fautes aussi grossières que sur la syntaxe ou sur l’estimation du temps qu’il va faire, on sait alors qu’on a affaire avec un mauvais jardinier ou un médiocre écrivain. Notamment, on ne dira pas d’un écrivain qui s’embrouille que, malgré son manque de maîtrise de la langue ou du sujet, il n’en reste pas moins remarquable par son influence. En cas de désordre ou de manquement, le jardinier n’est plus considéré comme capable de nourrir son prochain et l’écrivain, tout homme de lettres qu’il est pour d’autres raisons, n’est plus pris au sérieux, il n’influence plus la pensée de ceux qui se nourrissent, comme c’est naturel, d’influence. Il est donc normal que Pound soit encore aujourd’hui considéré, quoique érudit, comme un mauvais écrivain, ou pire, comme un menteur. Le XXe siècle a d’ailleurs passé une part non négligeable de son temps à considérer ses meilleurs écrivains comme les plus mauvais. Le principe judiciaire vieux comme le temps, qui consiste à placer le prévenu devant sa folie ou son péché, s’applique aussi en matière littéraire. Ne pas rechercher son application pourrait conduire à ne plus juger. On imagine facilement les conséquences d’une pareille vacance. Le génie -et pourquoi le XXe siècle en manquerait-il ?- s’en trouve généralement réduit au mieux à la mendicité et au pire à l’excommunication. Mes analogies ne sont pas innocentes. L’importance des croyances religieuses et politiques, qui elles-mêmes relèvent de l’incurie intellectuelle et de la misère mentale, continue de nous harceler jusque dans le jugement qui n’est rien que mots et considérations et n’implique d’autre acte que celui d’écrire autre chose que des manuels d’instruction publique. Qu’un écrivain cesse d’en jalouser la clientèle soumise et ses écrits font l’objet de critiques chargées de démontrer et non plus, comme c’est la vocation de la critique, de révéler. L’histoire est entre les mains de ses propres juges. D’où sans doute l’histoire antagoniste que proposent les génies de leur temps, et dans ce cas cette "chronologie" des faits littéraires, essentiellement des textes, qui introduit la pensée de Pound dans les cercles littéraires de son temps et des conséquences de son temps, ce que nous appelons notre contemporanéité.

Il semble assez naturel et même judicieux de situer les textes dans leur contexte. C’est en tout cas ce qu’on demande en premier lieu à l’analyste du fait littéraire et c’est ce que se demande légitimement le lecteur surpris à en lire les textes remarquables. On situe généralement les textes dans trois types de contexte : l’histoire de la nation ou mieux de la langue, l’existence même de l’écrivain, ce qu’en disent les biographes et les mémorialistes, et ce qui reste aujourd’hui à la fois de la saveur du texte en question, de son contexte historique et des aléas personnels de l’auteur, en sachant pertinemment qu’aujourd’hui n’est pas plus durable qu’une "génération". Si on ne se met pas tous d’accord sur la chronologie des faits, et c’est quelquefois le cas, on est en général plus consentant sur la capacité des textes à nous renvoyer encore les reflets attendus de la langue et de son passage séculaire. Pour cela, on connaît les règles fondatrices de la pensée commune. On les connaît ou on les sent, peu importe. On peut toucher au vers mais certainement pas à ce qui est désormais considéré comme une réalité. Le sonnet a beau appartenir à d’autres intentions, la poésie continue d’alimenter les livres. Mais toucher, d’une manière aussi contestable, à la chronologie des faits, est inadmissible. Le lecteur de Pound est prévenu (Roche) : "Enfin l’intérêt premier des exemples choisis par Pound réside dans une interprétation toute personnelle de l’évolution historique des conceptions prosodiques anglaises et continentales." Tout ce que Pound choisit d’écrire ou de rapporter à son ouvrage, quand ce n’est pas à la mécanique même du métier qu’il pratique "un cinquième de son temps" (Hemingway), est écrit ou rapporté sur le plan de sa vision historique des faits. La question serait en effet de savoir ce qui cloche dans son "interprétation". Première question.

La logique est considérée comme l’état naturel du texte. On tire sa logique d’écrivain des causes et des effets ou des effets seulement si on a ce talent pathétique qui caractérise les génies de l’implicite. L’expression des causes ne constituerait pas une matière suffisante à l’effort d’écrire le texte qu’on s’apprête à raisonner comme s’il s’agissait d’une proposition sortie de la bouche d’un conseiller municipal. Il ne faut pas confondre la logique avec le sens de la dramaturgie qui se passe aussi aisément d’elle que les effets conservent leur puissance malgré l’absence apparente de causes. La logique, c’est simplement le lieu et le moment où on se met d’accord. Est-ce que c’est logique ? demande-t-on à l’autre et il répond si ça l’est ou qu’au contraire il est en mesure de dénoncer les défauts de ce qui, un texte en l’occurrence, est soumis à son jugement. Tout arbitraire est écarté. Remarquez que si c’est logique pour moi et que ça ne l’est pas pour vous, l’un de nous deux n’est pas fait pour ce genre de labeur et il faut l’éliminer de la circulation des idées. Suicidez-vous dans le meilleur des cas. Mais tout écrivain surpris la main dans le sac de ce qui relève sans doute du mensonge n’est pas forcément convaincu que sa disparition aussi soudaine que tragique arrangera ses affaires avec ceux qui se considèrent déjà comme ses créanciers. Survivant à l’abattage, il persiste dans ce qui défie à la fois la logique et l’hypothèse : le mensonge ou le délire. Au choix. L’état de son texte n’entre pas dans l’esprit. C’est ici que la méthode idéogrammatique impose sa pertinence. Car si elle ne convainc pas les demandeurs au procès qui lui est fait, elle a ses défenseurs et la somme des textes qui témoignent de sa vigueur aggrave le strabisme des juges.

Au bout du texte, il y a ses conséquences. La conséquence la plus pacifiquement partagée est la cohérence. Vous en trouverez facilement les défenseurs. Ceux-ci, demandeurs au procès de la logique, sont procéduralement convoqués cette fois en tant que défense de la cohérence. Elle a été mise à mal le jour où on s’est aperçu qu’on pouvait très bien concevoir des textes et d’autres types d’oeuvres d’art sans pour cela s’appliquer à ne choisir que ce qui est cohérent dans la matière. Le chaos, la cruauté et autres petites participations du XXe siècle à la conception de l’histoire font l’objet de soins quelquefois minutieux de la part de leurs auteurs. Je pense qu’il n’y a sans doute rien de plus "travaillés" que les possessions vulgarisées par les poètes du XXe siècle. Pound y voit un jeu des perceptions. Le plaisir, jusque-là réduit à des convenances aussi captieuses qu’improbables, s’impose à l’esprit comme jadis la foi venait s’ajouter aux mauvaises habitudes. Interprétation des croissances, juxtaposition des mots contre le concept même de phrase, et enfin ce jeu des perceptions chargé non pas de construire la cohérence, ni même de déconstruire ses objets habituels, mais d’en trouver l’équilibre, ce point où les faits et leurs textes remarquables, la langue, ses origines et le monde des langues lui-même, et la descendance prometteuse d’histoire revue et corrigée se rassemblent pour former une pensée digne de figurer en bonne place dans le répertoire des personnages que nous sommes. Nous sommes loin de l’analyse logique. Le poète peint plus qu’il n’utilise des phrases, objet incontestable de la langue, comme s’il n’était désormais plus possible de se demander si la phrase est encore nécessaire dans nos textes. L’image s’impose au sens. Du coup, le côté raisonné des choses vues en tant que poète (et non pas auteur d’un manuel sur le jardinage), tend à s’étioler au profit de leur dessin caractéristique. La voix semble porter cette provocation.

Anticipant un peu sur les développements à venir de ce livre, je conclurais cette petite dissertation par trois remarques ordinairement partagées par ceux qui en connaissent la lecture :

- Partant de la psychologie supposée de l’homme, le surréalisme, et peut-être son seul représentant, André Breton, a souvent raté le merveilleux pour céder la place à l’insolite ; il en résulte une conservation des moyens contemporains de la langue, des retrouvailles plus que douteuses avec l’histoire et un abandon à la seconde qui suit cette détermination toujours valable qui laisse finalement interdit devant tant à la fois de possibilités et de similitudes frappantes.

- L’expérience purement métaphysique d’Antonin Artaud met en scène la cruauté, révélation aiguë, ou la seule folie d’avoir été trop loin dans les réactions chimiques avec la matière cérébrale elle-même ; l’histoire, réduite à des questions de culture, est balayée ; seul le moment de l’interprétation est important ; on s’expose au regard avant de s’adresser à l’esprit ; la logique surpasse tout ce qu’on peut espérer d’elle ; la cohérence de cette oeuvre considérable est due à la ressemblance exacte du texte avec son objet. On applaudit.

- L’expérience de Pound crée, poursuit et donne à continuer une poétique aussi complexe et inévitable que celle d’Aristote ; en tout cas, Pound réduit en poussière les "défenses de la langue française" et autres babioles de l’exercice au sol de la langue maternelle ; Pound préfère le fil tendu entre les langues ; car ce qui rejoint ainsi les langues est sans doute aussi ce qui projette l’homme contemporain sur l’écran de son premier instant intellectuel ; c’est pour cela qu’il n’y a pas de "personnages" dans l’oeuvre de Pound, qu’il se déclare incapable d’écrire des romans aussi facilement que l’auteur de Tarzan ou de ne pas les écrire non plus pour les raisons expérimentales des surréalistes ; c’est aussi pour ces raisons que l’opéra révisé par Pound n’a pas laissé la trace qu’Artaud a imprimée dans la chair de ses contemporains et de leur descendance pour une durée que personne ne peut raisonnablement calculer. Deuxième question, à ajouter donc à la première, qui, je le rappelle, concerne effectivement l’"interprétation" de l’évolution historique des conceptions poétiques.

*

À une époque où on s’exerçait à être moderne tout en craignant de ne rien laisser de cette manière et où en même temps on appliquait encore les bonnes vieilles méthodes en espérant qu’elles fussent toujours aussi prometteuses d’avenir, Verlaine considérait Hugo avec une condescendance qui irrite les uns ou une exactitude qui ravit les autres. Réduisant le grand homme à quelques textes et surtout sa part poétique à ce qu’on estime plutôt mineur en général, il rompait avec l’idée même d’oeuvre et donc avec celle d’une histoire dont les oeuvres seraient les jalons.

On a reproché à Verlaine sa morgue d’aristocrate de l’absinthe et on n’a pas manqué de souligner à quel point ses projets, dont témoignent d’innocentes lettres à son ami Lepelletier ("Je caresse l’idée..."), n’avaient été que la rêvasserie d’un poète "qui ne sait pas où il va" quand il s’obstine à suivre le chemin apparemment tracé par d’autres, dont l’immanquable Hugo, père légitime du romantisme. Ainsi, le portrait "moral" de Verlaine, qui faillit abattre un autre monument de la poésie nationale mais cette fois d’un coup de feu, s’aggrave de considérations que démentent les qualités de son oeuvre, si oeuvre il y a, susurre l’exécrable Maurras qui échappa aux balles de ses concitoyens. À part quelques textes incontestablement capables de hanter la mémoire pour leur valeur de chanson, il ne resterait rien de l’oeuvre de Verlaine que cette incroyable déclaration d’enterrement du plus grand de nos poètes et ce sentiment d’avoir affaire, avec Verlaine, à du sous-Hugo, à du Rimbaud rapetissé, à de la croyance douteuse et même à un Dieu qui ne serait pas le bon malgré le Christ qui vient à l’appui de sa thèse de raté. Tel est le portrait généralement éclairé par les lanternes de la transmission de pensée. Les violons servirent honorablement au débarquement des Alliés en Normandie et c’est peut-être au fond tout ce qu’il en restera. Ce poète avait des dons, il les gaspilla en s’usant les coudes sur autre chose qu’une écritoire ou bien il fut amené à les user sur le zinc parce que justement il ne pouvait pas aller bien loin, pas si loin que Rimbaud qu’il sodomisa et en tout cas pas aussi loin que le poète qui réduisit Vigny, Lamartine et Musset aux rôles de soubrettes du romantisme, ou peu s’en faut. L’idée court toujours.

Verlaine, tout homme détestable qu’il fût, pour des raisons qui n’intéressent d’ailleurs que ses contemporains les plus proches de sa tragédie personnelle, eut l’avantage sur les autres, au moment des funérailles grandioses du premier poète de la république en question - elle ne trouva pas les pauvres de son testament-, d’avoir lu tout Hugo et d’en être par conséquent le critique de droit. "Laissez-moi retourner au Victor Hugo de Pétrus Borel et de Monpou !" Il touchait à l’histoire déjà officielle. Il se rendait coupable d’une interprétation personnelle et donc abusive pour ne pas dire purement et simplement jésuitique. Jamais cela n’était arrivé à la critique, d’avoir à refaire l’histoire non pas pour qu’elle continuât d’être de l’histoire, mais pour détraquer carrément cette espèce de temps abstrait qui la fonde en chronologie des causes et des effets littéraires un peu coupée d’évènements externes remarquables. Sang des nations. Bayle et Fontenelle avaient à peine effleuré le sujet.

Qu’il souhaitât qu’on ne retînt que le Hugo "d’avant 44/45" peut passer pour de la pédagogie. L’oeuvre du grand mentor de la nation, qu’on n’a pas remplacé depuis d’ailleurs, pas même par le Valéry du faussaire de Gaulle, s’accomplirait dans le cosmique après avoir vécu de tellurique. L’âge mur et la vieillesse seraient ainsi justifiés par une jeunesse un peu longue qui ferait la nique à la dégénérescence prématurée d’un autre aristocrate (ils le sont presque tous), le délicat Musset. Ce ne serait presque toucher à rien de la légende, tout juste serait-elle un peu expliquée, par un dépravé certes, mais expliquée. Or, Verlaine anéantit ce qu’on voudrait conserver pour arriver à temps aux funérailles. Il tranche avant même que le poète national change de veste. Il retient le pair de France, le romantique agité, le père secret, l’amant régnant. Et ceci, par le texte ! Deuxième péché capital. Inadmissible. Non, revenons à l’intégralité, à la biographie, à la cohérence de l’existence ! Verlaine n’est pas non plus compétent pour dresser le portrait du grand homme.

Et pourtant. Verlaine vise juste. Détenteurs et détracteurs de l’oeuvre élevée à la nation le savent bien pourtant. Comme Ezra Pound plus tard, mais guère beaucoup plus tard, Verlaine dresse la liste, ce que Baudelaire avait tenté un peu timidement en versifiant son canon occidental. Il s’avance en terrain occupé par la pédagogie pour tracer des figures obscènes. Le Livre des lectures ne serait pas seulement une histoire de la nation sur la portée de laquelle on aurait déposé un peu de musique patriotique. Le Livre des lectures serait "documenté" d’une toute autre façon. Si Verlaine a manqué d’audace plus que de poésie au moment de s’attaquer aux angles du texte définitif, le "Pacha" sert d’exemple au type de "raisonnement" qui va désormais innerver la littérature. Une pareille attitude se transmet. Rien à voir avec la tête de Chénier qu’on n’arrive pas à porter sur ses propres épaules quand on a perdu la sienne. Pound le souligne avec une précision de coutelier : le texte est empreint d’une validité et il est donc sujet à la durée et non pas à l’histoire. Ses "fanfreluches", les "vieilleries poétiques" de Rimbaud, les archaïsmes des rimeurs et la caducité des modes dénoncent l’histoire et s’attaquent au corpus des oeuvres pour n’en retenir que les textes flagrants.

Personne ne peut raisonnablement expliquer l’importance accordée aux époques où furent créés les textes et aux hommes qui en furent les auteurs. L’histoire a déjà beaucoup de mal à se faire entendre véritablement quand elle prend pour sujet les évènements politiques dont l’archivage est aussi abondant que fidèle. On ne réduit pas une époque donnée à un homme. Hitler pas plus que Napoléon ne contiennent leur époque. Ils en sont des acteurs majeurs, ce que nous ne sommes pas pour nos époques respectives, nous les vivants et les morts. À trop considérer la chronologie des faits comme une horloge "parlante", on réduit au lieu de compliquer et le ressort d’une pareille entreprise finit par se rompre sous l’effet des exigences de la pensée qui cherche et ne renonce plus à chercher. Ce qui reste de la politique, qui n’est pas un art, c’est une succession de "régimes" qui se côtoient par héritage, révolution, victoire des uns sur les autres, faillite de l’économie, déclin des ressources naturelles etc. De la science, on voit bien, et même mieux, qu’elle ne récompense que les opportunistes ou les chanceux, jetant aux oubliettes les laborantins et les travailleurs de l’ombre.

La littérature est peut-être plus fidèle à sa vocation temporelle. Elle donne des textes. Les époques et les auteurs n’en sont pas les paramètres. Tout juste permettent-ils de situer les textes comme dans un index. La vénération, la reconnaissance ne sont pas des questions littéraires. Elles appartiennent à d’autres domaines de l’existence et la question est justement de savoir si la pédagogie a raison de s’y fier au point de participer à la reconstruction permanente des institutions. Si l’on s’en tient aux textes, ne retenant les dates que pour mémoire et les auteurs comme personnages de la lecture, alors il est possible de retrouver une autre chronologie et d’autres textes. Ce ne serait pas là une question d’"interprétation personnelle" mais une véritable vision à prendre en considération le moment venu. Et la liste des textes ne serait pas une "chrestomathie", espèce d’anthologie destinée à l’instruction, mais une oeuvre à part entière, adab de nos ancêtres arabes, mais loin du jeu et de la crainte de se faire couper la langue et les poignets avant de pendre par le cou. C’est sans doute à partir de ce point précis de sa pensée que Pound devient à la fois un homme politique et un théoricien de l’économie. Il faut vivre, c’est-à-dire exister avec les autres quand on sait à quel point la pratique de la littérature peut vous en éloigner, ce qui n’est un paradoxe qu’en apparence. Celui qui ne sait pas communiquer est-il un écrivain à prendre en considération au moment de dresser la liste des textes qui vont servir de sol à la connaissance ? Celui qui se trompe, pour une raison ou pour une autre qui reste à définir avec un maximum de clarté, peut-il entrer dans ce compendium sans lui faire courir le risque de passer pour une apologie ?

Après quelques décennies de modernités vouées aux chefs-d’oeuvre et de traditionalismes incapables de classicisme, nous sommes revenus à ces temps maudits où le doute s’installe entre l’innovation et la tradition, pour les séparer, pousser au choix et interdire une réflexion tranquille. Comme si la tradition promettait les beaux jours de l’avenir, ce que les académiciens prennent pour de la postérité, mais sans garantie, et que l’innovation, craintive par définition malgré ses excès, ne pouvait plus assurer à l’esprit que le chemin sur lequel elle le place est bien celui qu’il a choisi. On est tout près de repenser comme Verlaine et comme lui, de n’être que les auteurs de notre destin au lieu d’influencer durablement le destin plus universel de la langue et de la pratique marginale des langues qu’est un peu la littérature et beaucoup son exercice personnel. La différence, c’est que nous n’avons plus de Hugo pour exercer notre sens critique. L’intellectuel français a payé un si lourd tribut aux idées de son temps qu’il ne les sert plus qu’avec une prudence de moine ou un opportunisme de marchand à la sauvette. Au lieu de proposer à l’étudiant la somme des textes qui désignent les nôtres, on introduit les passe-temps de la vie courante dans les manuels de ce qui, d’instruction que c’était, passe pour de l’éducation et on se prend ainsi pour des bienfaiteurs ou des pacificateurs de l’idiosyncrasie de "ceux qui voudraient s’instruire", vol plané de "ceux qui sont arrivés à une pleine connaissance du sujet sans en connaître les données." Gradus ad Parnassum.

Derniers textes publiés - 4e trimestre 2017 :

 DIRES 1 - Galère de notre temps (Patrick Cintas) - La calbombe céladone de Patrick CINTAS
      PRINTEMPS DES POÈTES - Intellos & populo
      ABC de la lecture
      Psychologie de l’injection causale (poème)
      Le personnage incréé
      Microbe-thérapie
 Le voyage en France - chantier en cours - DIRES 2 - ACTOR
      Un désir d’anarchie - D’où me vient cette sensation d’infini ?
 I - 6 personnages du Grand Voyage de Télévision - ANAÏS K. - Au temps des Colonies
      Anaïs K. - Mauvaise nouvelle
 I - 6 personnages du Grand Voyage de Télévision - LOUIS MARETTE - Voyage au pays d’Hypocrinde
      Le perroquet de Louis Marette (11)
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 I - 6 personnages du Grand Voyage de Télévision - LUCE - Colicus & Yleus
      Avec LUCE... et ses Grandes Odes
 Section II - Gloses - PATRICK CINTAS – Notes sur Colicus et Yleus
      Avec LUCE... et ses Grandes Odes
 Section II - Gloses - BEN BALADA – Sur le Voyage en télévision (18 épures)
      Sagesse
      Le fils
 Extraits - Textes intégraux - Musique - Peinture - Ma petite bibliothèque portative
      Gilbert Bourson - La ré-invention du corps chez Rimbaud
      Pascal Leray - Impasse du sérialisme 1 - au piano contrefait
      La lettre de Bagdad - roman - texte intégral - de Patrick Cintas
      Cahier de la RAL,M nº 24 - La série à l’index
      Cosmogonies : Ici, peu de ’schizophrènes, beaucoup de ’paranos, et surtout énormément de ’cons
 Poésies de Patrick CINTAS - Choix de poèmes (Patrick Cintas)
      Il n’y a pas d’animal sans cette frayeur au bout de la nuit
      Le rêve est une conséquence du sommeil comme la poésie se déduit de l’éveil
      Kinoro : Poésie en justice... (2)
      Kinoro : Poésie en justice...
      Kinoro : « Ça fait mal à la poésie... »
      Foie de poète made in France (verres compris)
      Discours du président (20)
      Discours du président (19)
      Discours du président (18)
      Discours du président (15)
      Discours du président (16)
      Discours du président (17)
      Ode à l’angoisse
      Dialogue sur la poésie
      Discours du président (14)
      Discours du président (13)
      Discours du président (10)
      Discours du président (11)
      Discours du président (12)
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2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

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