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Les enjeux esthétiques de l'art transgénique ?
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 Article publié le 27 mars 2016.

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« Nous sommes entrés dans un autre monde de l’expérience esthétique » - Yves Michaud, L’Art à l’état gazeux. Essai sur le triomphe de l’esthétique, Hachette, Paris, 2004, page.18.

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Les enjeux esthétiques de l’art transgénique ?

Dans l’époque contemporaine, l’apparence se transforme aussi, ‘la forme et le mode de perception changent’ comme a dit Walter Benjamin. Ce changement commence avec Marcel Duchamp qui est le pionnier artiste de l’art contemporain. Et avec lui la notion de « Ready-made » [1] a été engagé. Ce terme qui a été apparu dans son travail tel que l’œuvre la plus célèbre « Roue de bicyclette ». Cependant, le ready-made est utilisé dans un contexte complètement différent par l’intervention des matériaux utilisés dans l’art. Dans le but de penser l’acte créateur par le spectateur est de mentionner l’idée et le concept choisi par l’artiste. En effet, après le ready-made de Duchamp n’importe quoi peut être une œuvre d’art et n’importe qui peut être un artiste. Comme a dit Yves Michaux « La possibilité que tout et n’importe quoi soit de l’art et précisément aussi la possibilité du triomphe de l’esthétique » [2]. Ce qui nous pousse à s’interroger sur le statut de l’artiste aujourd’hui : Qu’est ce qu’un artiste ? Car, l’artiste contemporain utilise des nouvelles matières et suit des nouvelles démarches artistiques. De plus, quelques artistes choisissent de travailler seules pourtant d’autres choisissent de travailler ensemble. D’abord, le sujet et les significations de l’œuvre deviennent la base de la création des années 1960 et des années 1970 précisément dans l’art conceptuel « l’artiste n’est pas seul à accomplir l’acte de création car le spectateur établit le contact avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualifications profondes et par là ajoute sa propre contribution au processus créatif » [3].

D’ailleurs, d’autres formes récentes de l’art contemporain fait intervenir le spectateur dans l’œuvre tel que : les performances, les installations, l’art de la rue (street art) aussi l’art corporel (Bady Art) ou « l’homme n’est plus artiste, il est devenu œuvre d’art » selon Nietzsche. Au contraire de l’art transgénique ou le vivant génétiquement modifié devient une œuvre d’art. La question est : l’être animal vivant est-il un sujet ou un objet dans la création artistique biotechnologique ? La création artistique biotechnologique demande le fusionnement de la matière biologique et les matériaux systématiques. Ce qui montre la complexité de distinguer que les créations d’art transgénique sont des sujets ou des objets. Prenons l’exemple de Marcel Duchamp où il déclare Young-Girl JANG « Parmi les choses quotidiennes que Duchamp a présentées comme œuvre d’art, certaines se développent sous un nouveau titre, et deviennent objets : d’autre sont simplement appelées par leurs noms communs, et restent choses elles-mêmes. Ce qui n’est pas l’objet est la chose elle-même. » [4]

Alors, l’œuvre chez Duchamp n’est peut être objet que lorsque l’artiste lui donne un intitulé. L’objet pour lui « n’est ni chose ni la matière : c’est un concept artistique » [5].Donc, Pouvons nous considérer les créations artistiques transgéniques comme objets, connaissant déjà que l’artiste appui dans leur création sur la communication ? De même l’œuvre transgénique est un œuvre vivant. Elle est sous forme d’un être vivant, un corps qui possède une identité originale et unique.

Dans ce contexte, Quel est le statut de ce vivant ? Peut-il accorder le même statut que les autres vivants ? Un sujet ou un objet ? Un problème soulevé par plusieurs artistes de l’art transgénique, l’art électronique… Prenons l’exemple de l’artiste « Nell Tenhaaf », qui associe dans sa création l’informatique avec la biologique, puisqu’elle est un artiste des medias électroniques. Tenhaaf s’intéresse à la façon dont les machines peuvent intervenir dans les processus de création artistique. Elle analyse dans son travail notre relation avec les nouvelles découvertes et les inventions. Elle explore la notion de« l’organisme modifié », d’où nous ne pouvons pas distinguer dans son travail s’il s’agit des objets ou des sujets.

Au niveau de l’œuvre transgénique, nous remarquons que la transgénèse donne la vie à l’œuvre. Car, elle contient une source principale de vie. C’est l’ADN. Mais, tout être vivant est menacé par la mort. « Tout corps vivant […] est inévitablement assujetti à la mort ; car le propre même de la vie, ou des mouvements qui la constituent dans un corps, est d’amener, au bout d’un temps quelconque, dans ce corps, un état des organes qui rend à la fin impossible l’exécution de leurs fonctions, et qui, par conséquent anéantit dans ce même corps la possibilité d’exécuter des mouvements organiques » [6]. A partir de cette citation, pouvons-nous dire que l’art transgénique est un art éphémère ?

Etienne Souriau écrit à propos du concept de l’éphémère « L’homme propose et le Temps dispose : c’est lui qui fait son œuvre. L’œuvre devient ainsi une œuvre ouverte, indépendante de son auteur, et elle vit et meurt selon les lois du temps, comme toute chose, suivant aussi les réactions du spectateur. Car, l’œuvre éphémère s’adresse en premier lieu au spectateur à qui on veut apprendre à percevoir et à vivre l’instant. »[7]. Grâce à cette citation, l’œuvre transgénique a eu lieu dans l’art éphémère parce que d’une part, l’art transgénique est un art de transformation in vivo. Alors, à chaque transformation il y a un éclat d’une nouvelle vie. D’une autre part, les œuvres d’Eduardo Kac sont des œuvres biotechnologiques dépendent du spectateur dans leurs réalisations. Cependant, une nouvelle perceptive et une nouvelle translation des idées qu’inventent les chercheurs plasticiens à connaitre l’approche esthétique [8]  de l’art transgénique. Mais avant tout, quels sont les canons esthétiques de l’art contemporain ?

Marc Jimenez dit dans son livre ‘La querelle de l’art contemporain’ : « En fait la question qui pose l’art depuis une trentaine d’années n’est plus celle des frontières ou des limites assignables à la création que celle de l’inadéquation des concepts traditionnels- art, œuvre, artiste, etc.- à des réalités qui apparemment ne leur correspondent plus. » [9].

 L’art contemporain façonne une nouvelle esthétique. Il transgresse les frontières esthétiques de l’art moderne et l’expérience esthétique traditionnelle. Un changement radical qui touche les formes, les matériels et les intérêts de l’artiste contemporain. En effet, la principale caractéristique de cet art est le fait qu’il n’est pas d’ordre esthétique. De même l’art contemporain n’est pas complètement désesthétisé. Car, l’existence d’un art relatif donne création à une nouvelle forme de présence esthétique. Il n’est plus question de beauté et de laideur, de bien et de mal, d’original et de la copie. Le problème qui se pose ici est ce que les artistes de l’art transgénique refusent les canons de beauté ?

L’artiste contemporain ignore les règles et les théories établies dans l’art traditionnel. Il « se situe dans une esthétique de la nouveauté et du choc qui est désormais sa tradition esthétique : la tradition du nouveau » [10]. L’artiste devient un créateur libre et occupe une position originale et non stable. Cependant, l’art contemporain renouvelle la perception du statut de l’artiste. D’une part, il est l’œuvre d’art elle-même, ses actions sont subjectives. Il est le créateur de la démarche artistique. D’autre part, l’artiste crée l’œuvre et se retire comme le cas de Duchamp par exemple le cas où, la poïétique artistique de l’art contemporain suscite un lien sensible entre l’art et le spectateur. En effet, la perturbation des spectateurs fait la production de l’œuvre. Ainsi, les interprétations et les critiques posées par les publiques introduisent une modification au niveau conceptuel de l’œuvre et conduit l’art à une nouvelle direction.

Le ready-made de Duchamp met en évidence la nécessité de faire une révision de la théorie esthétique. En effet, à partir de l’apparition de ready-made, la réflexion esthétique à été bouleversé. Néanmoins, l’esthétique de l’art contemporain ne mort plus avec le ready-made. Elle ne fait qu’une rupture avec les normes traditionnelles. Mais, elle conserve quelques processus de communication à partir du discours qui se fait autour de l’œuvre. Chaque intervenant et chaque œuvre d’art exerce une influence esthétique singulière. D’où l’esthétique prend des diverses formes.

 Cependant, selon Kac l’art transgénique propose un concept de l’esthétique qui met l’accent sur le lien sociale que l’aspect formel de la vie. D’abord, les développements d’outils informatiques sont orientés dans la création où, le support devient numérique par l’utilisation des différents médias (images, son, texte…). A cet égard, l’artiste devient un producteur d’effets. Il est comme les scientifiques, il donne des expériences « La vision juste ? Il suffit d’accommoder le regard sur les propositions des artistes et de retenir leur invitation à vivre intensément une expérience en rupture avec le quotidien. Ces propositions peuvent intriguer, choquer, dérouter, agacer, parfois aussi enthousiasmer ou émerveiller. La tâche de l’esthétique consiste précisément à prêter une extrême attention aux œuvres afin de percevoir simultanément tous les rapports qu’elles établissent avec le monde, avec l’histoire, avec l’activité d’une époque. Elle renoue alors avec l’exigence de Kant : sortir de la solitude de l’expérience individuelle, subjective, et ouvrir cette expérience au plus grand nombre. » [11].

Les œuvres des artistes biotechnologiques proposent une esthétique axée sur l’acte de communication et les interactions entre les espèces. Ainsi, une esthétique de la provocation. En effet, l’art transgénique subit une rupture fondamentale, dans laquelle l’art a perdu peu à peu sa fonction représentative, et autres critères que le « beau » sont entrés en ligne de compte : la recherche de la vérité derrière l’apparence comme l’exemple d’Alba, la provocation, le rôle de l’inconscient et le hasard. Ce dernier se définit selon Young-Girl JANG comme suit : « le hasard est la négativité contre l’art traditionnel qui justement n’accepte pas son intervention. »[12]. Alors, l’art transgénique accepte-il le hasard ? L’artiste de l’art transgénique donne des expériences comme nous avons dit déjà ainsi, chaque expérience contient des perturbations qui inventent le hasard. A cet égard, il est évident que l’artiste de l’art transgénique travaille sur des normes scientifiques et des méthodes analytiques mais ça n’empêche pas la création d’avoir quelques risques ce qu’on l’appel en art : le hasard. 

L’utilisation du vivant comme matériel est un renouvellement pour les spectateurs qui le mettent face à une évolution et croissance de vie. Un acte choquant, reflète la réaction des intervenants qui peut être positive ou négative devant la manipulation du vivant.

Par ailleurs, l’art transgénique déconcerte, passionne, contrarie avec ses problèmes, ses angoisses, ses recherches. Captivant l’attention du public et des médias, il s’affirme comme le metteur en scène, en images, en objets d’un monde complexe. Cependant, Il n’est pas toujours facile de comprendre cet art et de l’accepter. Alors, quelles sont les normes selon lesquelles la société peut juger que l’art transgénique comme étant acceptable ou non ?

 

Safa Maatoug
 Plasticienne - Doctorante en Arts Plastiques
à l’Université de Toulouse 02 Jean Jaurès.
safaart@outlook.fr 

 

Bibliographie :

[1] « Le mot de « Ready-made » n’est apparu qu’en 1915 quand je suis allé aux Etats-Unis. Il m’a intéressé comme mot, mais quand j’ai mis une roue de bicyclette sur un tabouret, la fourche en bas, il n’y avait aucune idée de ready-made ni même de quelque chose d’autre, c’était simplement une distraction »Marcel Duchamp, Ingénieurs du temps perdu (1964), Paris, Belfond, 1976, page.79.Young-Girl JANG, L’objet Duchampien, l’Harmattan, Paris, 2001, pages.97-98. 

[2] Yves Michaux, L’art à l’état Gazeux, Essai sur la triomphe de l’esthétique, Hachette, Paris, 2004, page.54. 

[3] Marcel Duchamp,  le processus créatif, Duchamp du signe, Flammarion, Paris, 1994, page.189.

[4] Young-Girl JANG, L’objet Duchampien, l’Harmattan, Paris, 2001, pages.93-94.

[5] Ibid. Page de couverture.

[6] Pascal Dupond, la vivant, l’animal, Philopsis , 2012, page.10.

[7] Etienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique , Paris, Ed. P.U.F., 1990, page. 670.

[8] « Le mot d’esthétique a été créé par Baumgarten à partir de la distinction traditionnelle entre les noeta, faits d’intelligence, et les aistheta, faits de sensibilité.[…] l’esthétique, étude réflexive du beau, au sens général, se subdivise dans l’étude des modes du beau, les catégories esthétiques. Ces valeurs-racines nourrissant la création et la constitution d’un corps d’êtres existant objectivement en eux-mêmes, observables et positifs, les œuvres d’art. ». Ibid. page. 689, 691.

[9] Marc Jimenez, La querelle de l’art contemporain, Editions Gallimard, Coll.Folio/Essais, Paris, 2005, page.21.

[10] Yves Michaud, La crise de l’art contemporain, Utopie, démocratie et comédie, Presses Universitaires de France, Paris, 1999, page.111.

[11] Marc Jimenez, Qu’est-ce que l’esthétique ? , Editions Gallimard, Coll.Folio/Essais, Paris, 1997, page.430. 

[12] Young-Girl JANG, L’objet Duchampien , l’Harmattan, Paris, 2001, pages.100.

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