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Spalas - poème de Jules Sarabande
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 Article publié le 3 juillet 2016.

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Ce texte
 est publié aussi dans la revue Corto nº 27
 pour les versions papier et numérique

Chez [Le chasseur abstrait éditeur...]

 

« Je suis un homme !1

Vous me dites que le hasard n’y est pour rien et je vous réponds que je suis un homme que le hasard a placé sur votre chemin.2

Il n’y a pas d’oiseau ici pour se cogner la tête contre les carreaux de vos attentes et d’ailleurs il n’y a pas de carreaux non plus.3

Vous me dites que nous sommes loin du monde auquel j’appartiens de droit et vous me répondez que le droit n’est pas ici le moyen d’avoir raison, au moins dans la tête de mes juges.4

Mais qui sont-ils s’ils ne sont pas des hommes, les juges que vous interposez entre mon ignorance et la science qui semble vous avoir permis de voyager jusqu’à nous ?5

Il n’y a pas d’arbres parce que vous n’avez pas besoin de leurs feuillages pour abriter vos fruits et vous autoriser à dormir en pleine après-midi.

Ignorez-vous donc ce qu’est le travail6 et ce que nous en concluons nous autres hommes imperceptibles autrement que par les moyens que vous avez su tirer de la logique et de la matière ?

Je sais bien que rien ici ne me condamne aux travaux forcés ni à la mort !

Mon crime vous rend curieux comme des enfants venus pour jouer avec la connaissance limitée au sensible et dans une certaine mesure au calcul.

Qui suis-je si je ne vous comprends pas et si vous n’êtes pas des hommes ni des bêtes ?7

Et qui êtes-vous vous-mêmes si l’espace est sans limites et si le temps est une illusion d’optique ?8

Ne mangez-vous pas de l’homme comme j’en mange, cannibales extraterrestres, et ne suis-je pas le seul anthropophage ici où la mort ne décompose plus ?9

Qu’est-ce que la mort si elle ne m’appartient pas, ô étrangers à tout système dont je puisse comprendre le mécanisme en fonction des données ?10

Je vous parlais de l’oiseau qui traverse la vitre pour entrer dans ce que nous appelons depuis toujours humanité, faute d’en savoir plus sur la résultante du rapport vie/existence.

Cet oiseau traverse la transparence artificielle de nos rêves parce qu’il a appris à voler, alors que nous ne volons pas et que ce sont nos avions qui volent à notre place, pauvres imitations de ce que nous ne serons jamais.

Voulez-vous que je vous parle maintenant de mon enfance ?11

Il est d’usage, dans la région de l’univers d’où je viens (si je ne me trompe pas), de rechercher les circonstances atténuant la portée juridique du crime et ainsi nous parlons à cœur ouvert de l’enfant que nous avons été et que nous ne serons plus parce que c’est la Loi !

Il y a bien une Loi au-dessus de vos mœurs et même de vos créations !

Ou alors je deviens fou !12

Le hasard seul a voulu que je ressemblasse à un autre.

Mais est-ce par hasard que vous avez choisi cet autre pour multiplier votre regard sur le monde que nous habitons depuis que vous l’avez quitté ?13

Faut-il dire… abandonné ?

Avez-vous fui jadis, vous qui ne fuyez plus ?14

Quelle force ennemie ou contraire a vaincu le formidable essor de votre intelligence au point de vous mettre en fuite, ô voisins dont nous occupons la place suite à une série de hasards qui nous a peut-être voulus et finalement gagnés ?

Sommes-nous si étrangers ?

La fourmi n’est-elle pas la cousine de l’homme ?

Nieriez-vous ce cousinage qui explique vos invasions et le moyen presque naïf que vous avez mis en œuvre pour en savoir plus ?15

Sans justice, sans un mot pour justifier ce voyage auquel vous m’avez forcé, pensez-vous que je puisse comprendre de quoi on m’accuse ici ?

L’oiseau dont je vous parlais, il lui arriva aussi de se fracasser contre la vitre et d’en perdre la conscience au point de connaître assez la mort pour tout juste lui échapper… provisoirement.

J’étais un enfant, ce que vous n’êtes plus et même n’avez jamais été.

Bonheur ! Mort !16

L’homme n’avait que ces mots à la bouche et je cherchais à en comprendre la portée car j’avais commencé à me noyer dans le discours sur l’homme.

À cette époque où je me cachais derrière l’opacité des rideaux, vous étiez des Martiens et personne ne nous obligeait à croire à votre existence.

Vous étiez divertissement, canal de la peur, source de revenus, prétexte fou, contexte du savoir, religion différente…

Et j’adhérais, ô moi humanité craignant le déclin annoncé plus par les guerres que par les visions apocalyptiques, à toutes ces options d’avenir de bonheur et de mort.

Vous vous demandez pourquoi je ressemble trait pour trait à celui qui a servi de point initial à la multiplication orchestrée par ce que je crois être de la peur.

Et je vous réponds que je sais qui je suis et que je ne sais pas qui vous êtes.17

Vous me diriez le contraire que je ne vous croirais pas tant l’Histoire me donne raison d’être ce que je suis et de m’en amuser comme notre industrie le veut.

Je n’ai pas d’autre espoir que ce travail obstiné que je paye pour ne pas le perdre et demeurer un signe parmi les signes qu’il vaut la peine de tracer derrière nous.

Oui, j’ai tué cet étranger dans l’intention de prendre sa place.

En aurais-je rêvé si j’avais su que sans lui votre édification horizontale pouvait se réduire à ce rien qui me donne raison ?

Mais à l’instant de le tuer, il était un homme, et non pas ce que vous êtes parce que vous dites que vous l’êtes.

Une fois à terre, je n’ai pas compris que je réduisais à néant toute la saveur de votre voyage entrepris il y a des hommes-lumières en un point de l’Univers qui ne doit pas coûter beaucoup plus cher que le moindre de nos océans, la moindre de nos montagnes.18

Autant vous l’avouer tout de suite, j’ai aimé ce voyage qui fut un retour pour vos aventuriers.

Pour la première fois de ma vie, j’ai rencontré l’espace et avec vous je suis allé plus loin que l’homme, seul et terrifié par moi-même parce que je désirais cette ampleur qui me parut être moins abondance qu’intégrité.

Comme il est agréable de tout voir disparaître au profit d’une vitesse inconcevable sans la lumière de nos yeux !

Je n’attendais personne et personne ne s’impatientait en ne me voyant pas arriver à l’heure fixée par nos soucis quotidiens.

Car, ô mes juges, vous n’attendiez rien de moi.

Vous saviez déjà tout.19

Et j’ignorais l’existence d’une zone entre l’esprit et la matière, dont cette chair qui me construit en attendant de disparaître avec moi.

Vous me dites que c’est l’endroit de mon jugement et je vous crois.20

Ô Spalas, ou qui tu sois, qui que vous soyez, un ou plus, quoi qu’il m’arrive maintenant que nous sommes enfin deux, reviens avec moi sur cette Terre où je me multiplierai à la place de ma pauvre victime !

J’en suis capable !

J’ai acquis cette volonté.

Je traverserai encore le néant pour retrouver la voix.21

Je vous parlais d’un oiseau appartenant à mon enfance et vous ne pouviez pas le voir voleter devant la fenêtre, cherchant à estimer les peurs qu’elle cachait alors qu’il était plus grave de questionner la transparence, une utilité purement humaine que l’animal ignore tant qu’il ne l’a pas traversée.

J’étais cet enfant.22

Le voyage n’arrivait pas jusqu’à vous, mon imagination se limitant à reproduire les inventions de l’homme pour en parfaire la dimension.

Mais je volais ! J’étais cet oiseau ! Et l’enfant le savait.

Quelle drogue eût mieux envisagé mon avenir ?23

Ainsi, nous nous retrouvons parce que j’ai tué un homme et que cet homme n’en était pas un au sens où l’homme l’entend.

Quel voyage !24

Et vous me dites qu’on peut aller plus loin encore, là où vous ne savez pas, où vous ne saurez peut-être jamais car d’autres le savent.

Sans fumée, sans vacarme de moteurs, sans vitesse ascensionnelle, sans linéarité, sans géométrie même.

Qui dois-je tuer pour mériter d’embarquer dans ce nouveau vaisseau ?

Quel est cet être qui me hait déjà et qui sait que sans moi, il n’existe pas encore ?25

Spalas, je suis ton homme !

Je connais la manœuvre, j’ai observé tes extases, reproduit toutes tes cartes, jeté les dés dans la même région, petit oiseau à fleur des transparences, je suis. »

Voilà le discours que je tins à ces juges qui se passent de lois comme la solution se passe de problème.

Ils ne me comprirent pas et au lieu de me permettre d’embarquer pour encore plus d’inconnu, ils profitèrent d’une mission de routine pour me ramener parmi vous, indifférents au système qui me condamne d’avance sur le principe de l’aveu.

Vous allez m’enfermer, cette fois pour de bon et pas avec des fous.

Je vais finir ma vie en compagnie de la racaille.

Telle est votre sentence.

Je ne suis plus malade à vos yeux, je suis coupable.

Et vous ne me croyez pas parce que j’ai voyagé et que vous pensez savoir que ce type de voyage est impossible.

Pourtant, ils avaient besoin de savoir.

Et pendant ce temps sur la Terre vous cherchiez le coupable, ne voyant pas qu’autour de lui ses sosies se rassemblaient pour mourir.

Je vous l’ai dit, j’ai tout fichu en l’air mais ils voulaient en tirer la leçon car c’était la première fois depuis longtemps qu’ils avaient affaire à des hommes.

Voyez, ils ne m’ont pas changé.

Je mangerai encore de l’homme.

Je tuerai pour ne pas le manger, sournoisement pour faire l’économie du cri, ce cri que vous attendez de moi maintenant que tout est dit conformément à la procédure et aux principes.

Pourtant, j’ai voyagé.

J’ai traversé, j’ai touché, compris, revu et corrigé dans la seule intention de me rendre utile.

Voilà où nous en sommes vous et moi, moi et eux, et peut-être d’autres encore.

Nous avons beau savoir ce que nous sommes, nous ne savons pas ce que nous ne sommes pas.

Ils parlèrent ainsi, multipliant un exemple d’homme par lui-même, à l’image de celui que j’avais assassiné.

Je sentais que j’allais voyager plus loin qu’eux-mêmes n’avaient jamais été.

Voilà quelle était ma solitude.

Maintenant, vous m’enfermez, vous vérifiez l’état de la serrure et vous vous fichez de savoir s’il n’y avait pas une part, au moins une part de vérité dans ce que je vous ai dit pour plaider ma cause.

Je ne voulais pas finir en prison et j’y suis.

J’y serai demain et la mort ne voudra pas de moi.

Mais quelle importance si j’ai touché la surface de la seule vérité qui compte, celle qui ne frotte pas le bonheur et la mort l’un contre l’autre comme des amants à la recherche du plaisir !

Tout sera transparent.

Il y aura une industrie de la transparence et elle paiera nos salaires pour que nous puissions à notre tour nous acquitter des impôts, des traites, des amendes et autres détails de notre culpabilité.

Je n’y serai pas puisque je mourrai en prison, mais j’y penserai, j’y penserai chaque jour en revoyant vos visages de juges qui ont besoin des lois pour ne pas manger de l’homme.



Notes sur le poème de Jules Sarabande par le docteur Zacharias Soriana

1. Vous connaissez mon goût pour la poésie et en général pour les belles choses que les meilleurs d’entre nous sont capables, allez savoir par quel miracle, de trouver dans la langue que nous partageons nous aussi sans en tirer de si hautes récompenses. Je n’y vois pas une discrimination, au contraire ! C’est sur ce socle que nous construisons l’ouvrage commun que nous habitons tous, poètes y compris. Comme ce voisinage me rend heureux ! Et le poète ne l’est pas moins, lui qui me regarde sans condescendance parce que je suis son égal en droit et en nature.

2. En vérité, Jules Sarabande n’est pas le fruit du hasard. Ni celui d’une copulation dont les éléments auraient été assemblés au hasard de l’existence. Ce poète est une pure abstraction. Il n’a jamais existé et n’existera jamais. Cependant, l’état actuel de nos connaissances ne nous permet pas de l’exclure apodictiquement du champ probable décrit par cette autre abstraction qu’est le présent. Nous laissons ce verset sans autres commentaires, car ce texte n’est pas le lieu d’un débat à teneur strictement scientifique.

3. Encore un oiseau. Les mauvais poètes l’utilisent à tort et à travers pour exprimer aussi bien des sentiments que des idées. C’est là le propre d’un art qui tient plus de la possibilité que du doute. Mais il faut souligner que Jules Sarabande, en grand poète qu’il fut et qu’il demeure, n’a pas habité cet oiseau au point de voler à sa place. On mesurera ici le métier d’un réaliste qui ne se laisse jamais convaincre et place la croyance non pas au-dessus de l’homme, mais ailleurs dans l’impossibilité de faire autrement quand les autres s’en mêlent.

4. La question se pose encore de savoir sur quelle planète eut lieu cette espèce de procès dont Jules Sarabande aurait été le prévenu. Aucune archive ne signale ce voyage qui aurait dû laisser des traces. Cela aura suffi aux sceptiques pour déclarer que Jules Sarabande n’a jamais été enlevé par des extraterrestres et que par conséquent il n’a pas non plus fait l’objet d’un jugement. D’ailleurs, il insiste sur le fait que ses juges ne l’ont pas jugé, du moins pas au sens où nous l’entendons. D’après lui, la vie sociale sur cette planète n’était pas réglée par des lois. Ce serait, si tout ceci n’est pas une fiction, une découverte de première importance. Chez nous, même les animaux ont des lois. Nous allons avoir beaucoup de mal à conceptualiser à notre tour cette pratique réputée impossible.

5. Oui, qui sont-ils ? Jules Sarabande demeure le seul témoin de leur existence. Nous savons qu’ils règlent leurs mœurs sans avoir besoin de lois et qu’ils projettent sinon d’envahir notre propre espace, du moins de l’explorer.

6. Ainsi, non content de ne pas se soumettre à des lois, nos extraterrestres ne travaillent pas. Nous ne sommes pas loin de penser que leur système de constitution et de gouvernement relève de l’anarchie, une vieille idée aujourd’hui tombée en désuétude.

7. Chez nous, il ne pourrait s’agir que d’herbes ou de cailloux. Voire d’êtres surnaturels. La question est maintenant de savoir si ces êtres sont vivants, car s’ils ne le sont pas, selon notre logique ils sont morts ou en tout cas inertes. Nos efforts fictionnels limitent le champ des possibilités d’existence à la vie ou à la mort, à la présence ou à l’inertie. De ces quatre possibilités, nous pouvons déduire que seule la présence convient pour l’instant à définir ces êtres. Jules Sarabande nous dit qu’ils ne sont pas vivants. Ils ne peuvent être morts non plus, puisqu’ils vivent par exemple pour nous envahir. C’est-à-dire que nous sommes réduits à croire Jules Sarabande. Si nous ne le croyons plus, ils disparaissent ! Alors ? Qui faut-il croire ? Le poète ou notre petit doigt qui nous conseille une sagesse plus durable encore ?

8. Le raccourci est une technique bien connue et toujours prisée par l’amateur de peinture et de dessin.

9. Le poète prétend que ces extraterrestres mangent de l’homme, mais ne se mangent pas entre eux. Or, Jules Sarabande, comme nous le savons, est un cannibale. J’ai soumis ce verset à mon ami le docteur Aimé Zantris, connu de tous non seulement pour sa science de l’homme, mais aussi pour sa générosité. « Voilà le cannibale seul au milieu d’êtres qui mangent de l’homme sans pour autant se manger entre eux. N’est-ce pas un cauchemar ? Jules reproduit ici la tragédie du Christ, que ses adulateurs nomment passion. Je m’interrogerais, à votre place, sur le sens à donner à cet état à la fois affectif et intellectuel. »

10. Tout mécanisme suppose un train de données. Ce sont elles qui produisent dimensions, mouvement, aléatoire, etc. Et c’est ainsi que le mécanisme, qu’il soit d’ordre intellectuel ou physique, trouve son nom. Ce que veut dire Jules Sarabande, c’est que ces êtres ne nomment pas. Faut-il en déduire qu’ils ne connaissent pas le langage ? Ou que seul le verbe importe à leurs yeux ? Ou que, allant plus loin que les Chinois, ils ont inventé une langue que nous ne pourrons jamais comprendre ? Examinant Jules Sarabande, j’ai presque touché l’étrange peur qu’il a contractée là-bas, mais sans pouvoir en extraire la cause. Il me semble, à y réfléchir librement, que cette langue n’y est pas étrangère.

11. L’association de ces deux derniers versets me donne froid dans le dos. Passant d’une espèce de théorie de la transparence à la proposition d’évoquer son enfance, Jules Sarabande exécute mieux qu’une pirouette, artifice associatif presque banal en poésie. Le rêve brisé de l’enfant revient à la surface pour désigner l’imitation, caricature ou contrefaçon que nous propose le lien social, qu’il soit de nature commerciale, juridique ou autre. L’oiseau aux allures noblement symboliques du début devient le seul être à réussir ce que l’enfant se proposait sans doute à lui-même. N’avons-nous pas tous vécu cette sorte d’angoisse, de façon plus ou moins prosaïque selon la nature passionnelle de chacun et surtout au fil de notre capacité fictionnelle ?

12. Voilà comment le fou se reconnaît, si je puis dire. L’homme privé de lois devient fou. Mais comment en serait-il privé s’il n’est pas absolument seul ? Or, comment être seul si l’on est fou ? Personne n’est mieux encadré que le fou ou le criminel. Il est tellement encadré qu’il est cerné, qu’on l’enferme. Mais sur cette planète sans doute inaccessible si on n’y est pas transporté par ses habitants, l’absence de lois ne rend pas fou. C’est absurde. C’est même la preuve qu’elle n’existe pas. Mais attention : elle n’existe pas dans notre passé ; elle est absurde dans notre futur ; mais que vaut-elle pour Jules Sarabande qui est mort et dont il ne reste que la trace potentielle ? Je passerai tout le reste de mon existence à me poser cette question parce que je sais que je ne me la pose pas à présent.

13. Autrement dit : « Pourquoi est-ce sur moi que ça tombe ? » Remarquez que Jules Sarabande, si prolixe quand il évoque son enfance, ne se réfère pas à sa généalogie. Il ne recherche pas la cause génétique. Ce n’est d’ailleurs pas un travail de poète que de procéder à ce genre d’analyse. Elle mènerait à quoi ? Mais la question de savoir « si je suis désigné », autrement dit nommé, se pose de nouveau en termes passionnels.

14. Est-ce un coq-à-l’âne, ce passage abrupt de la question du nommage à celle, hypothétique, et appartenant à la littérature, de la fuite ? Reprenant ici une vieille idée purement fictionnelle, sans aucun fondement expérimental, Jules Sarabande suppose que ces extraterrestres ont, dans un temps apparemment très reculé, habité la terre bien avant que les hommes en prennent possession. La fertilité narrative et même lyrique (émotionnelle) de cette idée tient à ce que, revenant pour reprendre leur bien, ces extraterrestres combattent les hommes dans, évidemment, la plus totale horreur. D’épouvantables récits de guerre et de complot s’ensuivent, comme nous le savons. Mais alors, comment s’articulent ces deux idées ?

15. Je pense que ces derniers versets répondent à cette question.

16. Encore un coq à l’âne. Il fait suite à l’idée de cousinage. On dirait que Jules Sarabande ne veut pas croire à ce qu’il imagine pour justifier son cannibalisme, acte réprimé par nos lois, même s’il leur arrive d’en laisser le traitement à la pratique médicale. Bonheur, mort. Bonheur trouvé, perdu, retrouvé, jamais atteint, décevant, etc. La fiction regorge de bonheurs en tous genres, même les moins propices à la joie. Et force est de reconnaître que sans la mort, il ne viendrait pas à l’idée de l’homme d’associer le plaisir au bonheur, car alors le désir lui aussi serait mort. Le discours de Jules Sarabande à ses juges galactiques prend une tournure… humaniste. Pour lui, comme pour tout humaniste, le moindre signe de bonheur désigne l’homme… ou son cousin. De là à manger de l’homme, il n’y a qu’un pas.

17. La question de savoir « pourquoi moi et pas un autre » se repose ici en toute logique. « Je vous ai pris pour des Martiens, dit en substance le poète, comme tout le monde moi aussi. Alors pourquoi moi ? » Et cet être (moi) que vous multipliez (voir le récit) sur mon modèle sait qui il est (sans doute parce qu’il pense) mais ne sait pas qui vous êtes. Est-ce cela que vous avez voulu ? Était-il important que ces sosies ne sachent pas qui vous étiez ? La question qui vient alors à l’esprit est : Ce peuple d’étrangers autant aux hommes qu’à vous-mêmes, ces êtres qui se prennent pour des hommes et qui seraient bien étonnés de ne pas en être, c’est moi ! C’est mon mal. C’est ma faim d’homme. Mon cannibalisme. Et maintenant vous m’accusez d’avoir tué celui qui me gênait. Vous voulez plutôt savoir pourquoi, car vous ne jugez pas. Vous voulez connaître ma loi. Mais est-ce que je la connais moi-même ? Vous avez multiplié ce que je ne veux pas être.

18. Finalement, vous ne valez pas plus cher que nous, que moi…

19/20. Le fameux voyage dans l’espace… d’une SF qui a raté le coche de la littérature, servie par des écrivains peu faits pour composer une œuvre et parfaitement équipés pour créer les séries dont quelques-unes fricotent avec la notion même d’œuvre. Jules Sarabande, qu’on considère comme l’auteur d’une œuvre (par définition non sérielle), place la chair de l’homme (son véhicule, sa maison, sa coquille) entre l’esprit et la matière. Nous n’avons trouvé nulle part dans son œuvre (ou plutôt dans ce que nous en avons conservé) l’explication logique de ce qui n’est peut-être qu’une conviction. C’est là caresser la superstition… de trop près pour penser que le poète, qui s’en méfiait, en était protégé par sa carcasse. En contrepoint, il faut admettre que ces extraterrestres savent déjà tout. Alors, quel est le sens de ce voyage, autant pour eux que pour le poète ?

21. Le poète est acquis aux projets des extraterrestres. Il ne dénonce aucune violence de leur part. Il ne nomme que celui qui est leur chef, à moins que ce soit le nom de ce peuple. Il admet que le projet d’invasion est digne de sa propre foi, à moins que, maintenant soumis, il accepte de trahir les siens. Il ne dit pas ce qu’il espère tirer de cette leçon. Que signifie « traverser le néant pour retrouver la voix » ? Situer le néant entre l’homme et son double est encore un concept. La poésie procède toujours par déclaration. Le scientifique n’y verrait qu’une hypothèse et encore faudrait-il le convaincre qu’elle vaut la peine d’être mise à l’épreuve de l’expérience. L’intuition est au cœur de deux démarches qui ne se rencontrent qu’en elle, mais le juge (terrestre) n’est pas invité, faute de génie créateur, à participer à l’aventure d’un possible voyage du simple à son double. Et inversement. On est là bien loin des supputations morales, moralisatrices et moralisantes.

22. Il n’y a pas de poète, même le plus médiocre, même le plus douteux, qui ne commence son chant opératoire par cette affirmation : je suis différent. L’humaniste ambulancier trouvera toujours le moyen d’en plier le roseau chantant pour retrouver l’égalité, la solidarité, la fraternité et toutes les platitudes acquises au catéchisme de la morale. Et pour couronner son credo, le poète semble prêt à témoigner que l’homme est au-dessus de l’animal. On voit là à quel point Jules Sarabande demeure un produit, non pas de son temps, mais du « bon sens ».

23. L’association de la drogue (substance agissant sur le système nerveux) avec la pratique de la poésie est aujourd’hui une banalité. Et elle l’était déjà du temps de Jules Sarabande, qu’il s’agît de sa vie (passé) ou de sa mort (futur potentiel où il a trouvé le moyen de nous faire exister !). Mais ce n’est pas la substance elle-même qui importe ici, c’est le système nerveux auquel sont associées toutes les variantes de l’angoisse, du désespoir et de la morbidité. En fait, nous ne savons absolument pas si tel mal mental passe par le nerf comme il est habituel de le penser et de l’écrire. Par nerf, il faut bien sûr entendre neurone (la poésie n’est pas à une approximation près). Arrachez une noix de matière cérébrale, le sujet s’atrophie. Mais en conçoit-il de l’angoisse pour autant ? Et cette angoisse (ou ce désespoir, cette morbidité), est-elle directement liée à cette atrophie (ou inflation) ? Le poète nous parlait tout à l’heure de matière et d’esprit et il situait la chair dans cet interstice probable (probablement imaginaire). De là à en déduire que la poésie est organisée comme le système nerveux (connexionniste ?), la distance se nomme-t-elle « chair » ? Au fond, quel est notre seul problème ? Le seul en tout cas qui n’a pas de solution concevable, si ce n’est cette chair que nous partageons avec le monde vivant ? Les poètes sont mortels. Et s’il arrive à certains poèmes de survivre, il ne s’agit que d’une survie. Or, qu’est-ce que survivre ? C’est exister (et non pas vivre) en dépit des contraintes. Suffit-il alors que ces contraintes disparaissent pour que la vie reprenne ses droits ? Il semble pourtant que l’épuisement de ces contraintes marquerait plutôt, à la même vitesse, le tarissement de l’intérêt accordé à ces poèmes (ou autres genres). Le poète ne perd jamais de vue la possibilité d’un Big Plouf.

24. On mesure ici la portée du voyage envisagé (ou raconté) par le poète. Le meurtre qu’il a commis (à rapprocher du meurtre du père) ne concerne pas l’homme, mais son double, un être venu d’ailleurs dans le cadre d’un projet d’invasion. Curieusement, les hommes pensent avoir affaire à un meurtre ordinaire, celui d’un homme, car ils n’ont pas les moyens de différencier le simple du double. Le poète sera donc jugé selon la Loi. Que peut-il raisonnablement opposer à ce procès, si ce n’est un poème ? Il y a là une finesse purement poétique. En effet, la victime n’est pas un homme. Je n’ai pas tué un homme. Vous ne le savez pas. Donc : je voyage. Je bouge. Je ne reste pas là à écouter vos approximations judiciaires. J’échappe à leurs conséquences. Je me drogue. Je suis le seul à pouvoir agir sur mes nerfs pour atteindre cette région où la matière et l’esprit entrent en contact. Et de ma prison (de mon enfermement), je vous donne le poème. Et tant pis (pour vous) si vous n’en comprenez pas le sens ni la nouveauté, ô vous, hommes de devant le rideau.

25. Voici le moment précis où le poème devient roman. L’argument est ici parfaitement décrit. C’est le scénario qui est exposé dans ces quatre versets :

Et vous me dites qu’on peut aller plus loin encore, là où vous ne savez pas, où vous ne saurez peut-être jamais car d’autres le savent.

Acte premier — On a beau voyager le plus loin possible, on n’en a pas fini avec le voyage, car si on ne sait pas, d’autres là-bas le savent. La possibilité du double est infinie, d’où sa multiplication. On commence à comprendre le projet des extraterrestres sur la Terre. Et en quoi le meurtre de l’un d’eux par leur modèle (le poète) est d’une telle importance qu’elle mérite procès. Ce premier acte, en un verset, contient toute l’aventure de Jules Sarabande entre la vie et la mort.

Sans fumée, sans vacarme de moteurs, sans vitesse ascensionnelle, sans linéarité, sans géométrie même.

Acte II — La technologie, si chère à l’homme contemporain, ne fait pas partie du voyage. Est-ce une simple provocation de la part du poète ? Ou faut-il voir dans cette épuration systématique l’assise philosophique des conditions du voyage. Du coup, celui-ci n’est plus un spectacle. Quelle est la définition actuelle du spectacle ? « Est spectacle toute manifestation qui peut être filmée et donc reproduite. » Ce qui n’exclut pas les bonus du commentaire et de la variation. Il n’y aura donc pas de spectacle. Et par conséquent pas d’interprétation. Aucun homme ne se glissera dans la peau du personnage. Aucun homme n’applaudira. Personne ne sera chargé de la mise en scène. Ainsi seront évacués les principes chouchous de l’orgueil et de son parangon : la flatterie et la publicité.

Qui dois-je tuer pour mériter d’embarquer dans ce nouveau vaisseau ?

Acte III — Cette fois, le poète n’agira pas par hasard. Ce ne sera pas un hasard si son acte le place de nouveau dans les conditions d’un voyage. Il a acquis cette expérience. Bien sûr, il n’est toujours pas le maître de son destin. Il se doute qu’un passe-droit est requis… au détriment des autres (par définition). Ce n’est pas une simple autorisation. Spalas est le maître. Toute la poésie (en tout cas celle que Jules Sarabande envisage de peaufiner) est entre ses mains qu’on imagine puissantes et généreuses. Le poète n’est plus prophète ni donneur de leçon. Il est celui à qui on donne une chance de dépasser la notion de double. Partant de la société des hommes, où le spectacle prime, le poète a profité d’un hasard heureux. Il sera condamné par les hommes, certes, mais au-delà de leur désir de puissance, il trouvera le prétexte à un voyage qui demeurera le sien aussi longtemps qu’on se souviendra de lui et de son œuvre. De plus, la série des voyages en saut de puce obscurcira son horizon jusqu’à le rendre inaccessible à d’autres que lui-même. Tel est le message subliminal de Jules Sarabande.

Quel est cet être qui me hait déjà et qui sait que sans moi, il n’existe pas encore ?

Acte IV — Ce dernier acte est en quelque sorte un retour sur lui-même du poète qui mesure ainsi sa dimension humaine. Le voici sur le point de créer le personnage. Le canon du fusil presse la région du cou que décrit la courbe de la mâchoire inférieure. Le doigt sur la détente, il repasse mentalement les divers paliers de son projet. Une fois la balle sortie du canon, il ne sera plus possible de… réfléchir. Le tour sera joué ! C’est alors qu’entre cette mort cérébrale et la mort elle-même un futur potentiel, décrit ci-dessus comme un voyage hypothétique de surcroît, achèvera de pousser l’imagination à se dépasser. Ce sera, en quelque sorte, la victoire de la chair sur la pourriture. Je fus appelé au chevet de ce cadavre en compagnie de mon ami le docteur Aimé Zantris. De la tête, il ne restait que la mâchoire inférieure. La langue était animée de spasmes réflexes, mais nous ne pûmes nous empêcher d’y voir un signe. Zantris tremblait plus que moi. Il détourna son regard et me demanda l’âge de la victime.

« Sept ans, je crois… répondis-je. Le coup est parti accidentellement. On n’a pas idée de laisser des armes à la portée des enfants !

— Il s’agit aussi bien d’un acte volontaire.

— Allons donc ! Un enfant ! Ne me dites pas que cette langue vous parle !

— Ne plaisantez pas, Zach ! J’ai soigné ce gosse l’année dernière…

— Je l’ignorais !

— J’avais observé un comportement suicidaire…

— Sous couvert de mélancolie…

— C’était un gosse insupportable, selon sa mère…

— Elle aurait très bien pu le tuer… accidentellement…

— L’attitude de son père me paraît louche…

— Il explique trop… C’est ce que vous voulez dire…

— J’en parlerai à Erica… Nous nous voyons ce soir.

— Erica Maniasse ? La juge d’enfants ? Diable ?

— La police sait faire parler les gens. Le père Sarabande parlera s’il a quelque chose à cacher. Vous avez entendu les pleurs de la mère ?

— Maintenant que vous le dites… »

Hector Humphrey Sarabande vint me serrer la main. Nous nous étions connus à Nanttutu même d’où je suis moi aussi originaire. Il y avait des années que nous n’avions pas eu l’occasion de nous revoir. Nanttutu est une trop petite ville pour que l’envie d’y retourner me tourmente à Parigi où j’ai tout ce qu’il faut pour vivre en bourgeois. Je n’ai jamais eu d’autres rêves. Et je crois qu’Hector Humphrey avait aussi cultivé les siens. Il était employé dans je ne sais quel service de la mairie. Appelé par la police, Zantris m’avait demandé de l’assister, car l’affaire pouvait intéresser la télévision avec laquelle j’entretiens des rapports d’intérêt purement fictionnel. Enfin… vous savez déjà tout ça. Hector me tendit la main, mais au lieu de la serrer il l’empoigna et m’entraîna ainsi hors du salon où le petit Jules gisait dans une mare de sang et de déchets organiques. Zantris me fit signe qu’il pouvait se passer de moi pour l’instant. Lucile d’Orcardie, l’épouse d’Hector, était allongée sur un lit. Un flic en uniforme regardait par la fenêtre, tenant le rideau. Il se retourna à notre entrée, sourit péniblement et se replongea dans je ne savais quelle contemplation. Qu’est-ce qu’on peut contempler à Nanttutu ? Lucile se releva un peu puis retomba sur les coussins qu’on avait accumulés sous elle.

« Aimé vous dira que Jules avait des tendances suicidaires, dit Hector en s’asseyant au bord du lit. Je ne l’ai pas cru à l’époque. Jules s’en prenait aux animaux domestiques. Vous pensez si le voisinage se plaignait ! Mais de là à penser qu’il se préparait à mourir de cette façon ! »

Et c’était parti pour un concert de pleurs ! Que pouvais-je changer à cette triste réalité ? J’étais d’autant moins disposé à m’impliquer dans ce chagrin que les grandes lignes du scénario commençaient à former quelque chose de prometteur. Ça sentait la nouveauté. Il ne me restait plus qu’à donner une dimension scientifique à cette histoire. Joan Strosse, le scénariste attitré de la maison de production dirigée par mon ami Frank Luxor, se chargerait de lui donner toutes les vertus d’un drame à la fois horrible et moral. Je me demandais si Hector serait finalement désigné comme coupable de meurtre sur la petite personne de son fils Jules. À moins que le public ne penchât plutôt pour la responsabilité accidentelle de Lucile. On tournerait les deux scènes. À vous de choisir, électeurs des aristocraties qui vous bouffent le nez chaque fois que vous allumez votre télé ou que vous entrez dans un point de vente hyperconstitué.

Je n’ai jamais été doué pour les circonstances pénibles. J’ai tapoté l’épaule d’Hector en marmonnant je ne sais plus quelle formule de regrets et je suis redescendu au salon où Zantris procédait encore à des prélèvements. D’après lui, le canon n’avait pas pu se situer exactement où je le disais plus haut. La mâchoire, apparemment intacte, avait été légèrement amochée à l’intérieur, preuve que le canon avait dévié, comme si quelqu’un avait cherché à empêcher le petit Jules de se tirer dans la tête.

« Qu’elle soit intervenue ou pas, dis-je, il n’en reste pas moins qu’il a voulu se suicider.

— Je dis ça pour que tu en parles à Strosse. Ça peut lui inspirer une scène…

— Je lui dirai. »

On s’est quitté sur ces mots. Pas un verre, rien. Le policier est descendu, triste comme un chandelier sans éteignoir. Il m’a salué et j’ai encore marmonné. Les idées trottaient dans ma tête. Je suis rentré à Parigi avec un tas d’hypothèses à évaluer. En principe, la direction ne m’en accorde que deux. Je me tiendrai sans doute à cette règle, parce que je ne suis pas têtu au point de remettre en cause mes avantages acquis. Dans le genre, et sans l’aide de personne, je suis presque aussi bon qu’un syndicaliste. Mais Joan Strosse serait intéressé par le reliquat d’hypothèses. C’était un type sans imagination, mais il maîtrisait l’outil et il était loin d’être aussi paresseux que moi.

 

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