Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
La lettre
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 4 septembre 2016.

oOo

Elle s’ennuie beaucoup. Perdue entre sa télévision et sa fenêtre grise, les yeux dans le vague et le tissu de son t-shirt trop doux, délavé et assoupli par trop de passages à la machine à laver. Elle met du parfum et ne sent rien sur son corps après quelques minutes, se recroqueville et entends trop bien son cœur. Elle vit presque seule ; elle avait une perruche, avant, mais la perruche est morte. Elle n’a qu’un chien. Un petit chien, le genre de chien que l’on voit souvent sur les genoux des grands-mères, un petit chien qui jappe et qui chie, qui vient lui mordiller les talons lorsqu’il a faim et qui se juche sur ses pattes arrières pour regarder par la fenêtre froide, les oreilles dressées, attendant la menace d’un nuage trop lourd. Elle s’ennuie et elle peut sentir ses cernes lorsqu’elle frotte ses yeux éteints.

Un jour elle prend une feuille de papier et elle écrit. Elle pense à des yeux injectés de sang et à des mains veineuses. Pense à la mort mais n’en pense véritablement, rien. Elle s’est renseignée sur internet, elle a fait une liste de noms ; elle prévoit d’envoyer la même lettre à chacun d’entre eux, parce qu’elle n’a pas assez d’émotions pour les personnaliser. Alors elle écrit. Avec un stylo d’un bleu étonnamment profond, et sa propre écriture lui paraît maladroite, enfantine. Comme ses cheveux bruns qu’elle a longs depuis qu’elle est toute petite. Elle gratte, gratte frénétiquement son cuir chevelu, un peu gras. De la peau morte reste coincée sous ses ongles et elle se relit. Devant elle, la télé s’anime en silence. Une voiture de policiers aux phares hurlants et une course poursuite endiablée. Elle ne s’est jamais retrouvée dans la fiction. Elle est de ces petites filles dont les rêves crèvent dès l’adolescence. Dans un mélange de sang et de peau sale et de jupes trop longues.

Elle attend une réponse pendant que son horloge égrène et que sa cocotte-minutes siffle rageusement. Elle contemple ses mains pâles, fines, les ongles trop longs qui fourchent et les veines bleues qui s’entrechoquent. Sa maison est poussiéreuse et ses draps sont lourds, ils grattent, ils sentent le corps qui n’a pas de raison de vivre. Même le chien ne veut pas dormir sur le lit. Il passe ses nuits devant la porte, sur le paillasson, à renifler la rainure comme si elle avait un parfum de liberté et de pisse de chat.

Une réponse arrive un jeudi, dans une enveloppe très rectangulaire et protocolaire qu’elle déchire avec ses ongles. Elle n’a jamais su faire les choses proprement. La lettre en elle-même est rédigée d’une écriture griffue, penchée, entrelacée et parfois confuse qu’elle déchiffre étonnamment bien. Ce qu’il lui dit, elle aurait pu l’entendre dans un bulletin météo. Peut-être que c’est mieux comme ça ; entretenir la banalité. Elle répond aussitôt qu’elle a fini de lire, prise de fièvre, rature des phrases entières et se mord le pouce tandis que le chien, surpris par sa frénésie, s’agite à ses pieds. Elle poste et elle attend. Il pleut pendant une semaine.

Cela devient habituel, tout cela. Elle reçoit et elle répond. Au fur et à mesure les messages sont de plus en plus personnels. Il demande des détails et elle invente un peu, parfois beaucoup. Elle imagine plus de soleil et plus de lumière. Elle imagine que ses cheveux sont blonds et elle imagine qu’elle a lu des livres, vu des films, dont elle n’a lu que la description sur son ordinateur. Lui il parle d’art qu’elle ne comprend pas, de questions du monde qu’elle n’a jamais posé, et expose sa philosophie personnelle, compréhensible et assez simpliste pour qu’elle la saisisse, s’en inspire, la rende plus intéressante qu’elle ne l’est vraiment.

Elle se lave et met une robe à fleurs. La femme d’une missive.

Un jour elle allume la télé et il est là, sa photo à l’écran, son visage maigre et ses yeux enfoncés, son air morose. Il a un peu de barbe et il n’est qu’une photographie pour illustrer les propos du présentateur aux dents blanches, qui parle, parle, parle sans qu’elle n’écoute, les yeux rivés dans les siens, en quête de quelque chose, d’une émotion en trois dimensions.

Elle retrouve le chien mort, un matin. Il est recroquevillé sur le paillasson et sa langue pend sur le côté. Elle regarde sa gamelle vide. Jette le corps.

Elle imagine que la petite trace humide sur la lettre qu’il lui envoie est une larme et cela la met dans tous ses états. Ses mots s’empressent et se déversent. Elle pleure aussi un peu, beaucoup. Imagine un monde où il n’est pas qu’une signature au bas d’une feuille. Ses draps la grattent et elle sort de son lit, attends à la porte comme son chien avant elle, recroquevillée sur le paillasson. Elle ne supporte plus la vieille horloge qui ne s’essouffle jamais.

La lettre du jeudi n’arrive pas. A la place, elle reçoit le journal. Sa photo y est imprimée en grand, sur la première page, et elle la contemple pendant des heures, caresse ses joues, son crâne rasé, son air résigné. Elle est assise sur son paillasson.

Le soir, ils parlent encore de lui à la télévision, mais pas vraiment de celui qu’elle a connu. Ils parlent du meurtrier qui a été électrocuté ce matin. De ses victimes et du soulagement de leurs familles. Ils vont même jusqu’à montrer des corps très nus, très ensanglantés, des visages de femmes tuméfiés, pour appuyer leurs propos. Elle se mord le pouce et ressent une profonde solitude qui s’abat sur elle alors que les informations prennent fin et qu’apparaît le commentateur de la météo.

Elle s’ennuie beaucoup. Le lendemain, alors qu’un rayon de soleil transperce ses rideaux sales, elle entoure un autre nom. Elle envoie la même lettre que celle de la première fois.

 

Anaïs Guyot

22 juin 2016

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -