Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
La machine (Version 1633)
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 9 octobre 2016.

oOo

Avertissement aux croyants en un Dieu particulier : ce texte risque de les choquer. Mieux vaut donc qu’ils s’abstiennent.

Il se leva brusquement et quitta la pièce sans un mot. Aussitôt, l’assemblée fut prise d’un grand frémissement ; le silence respectueux que tous avaient gardé pendant plusieurs journées déjà – avec difficulté parfois – fut remplacé par un brouhaha indescriptible. Chacun des participants, saisi d’une compréhensible frayeur, voulut à son tour se lever mais le siège-baquet-prison ne le permit point.

Bizarre ! C’est précisément du côté de ceux qui s’étaient exprimés dans une précédente conférence sur leur parfait contrôle face à toute situation, que les premiers cris de peur fusèrent. Et, qu’on le veuille ou non, ce sentiment naturel est bigrement communicatif. En très peu de temps, l’immense amphithéâtre résonna de hurlements. Assemblée en folie constituée uniquement d’hommes car en ce lieu machiste, la femme était considérée comme moins que rien. Tous sachant qu’ils allaient mourir d’une atroce manière et sans pouvoir esquisser le moindre geste de défense. L’injustice frappait un hémicycle ayant souvent débattu sur bien des travaux d’illustres scientifiques, de grands philosophes, de hauts dignitaires religieux et de rares politiciens, de ceux qui prétendaient officier pour le bien des petites gens voir pour celui de l’humanité toute entière.

Tels les forçats d’une galère s’enfonçant irrémédiablement dans les flots, avec ses rangs de rames aux chevilles fixées par les fers à fond de cale, tout ce beau monde fut pris d’une hystérie collective. Paranoïa qui, évidement, n’allait rien pouvoir résoudre.

Ils étaient tous condamnés…sauf moi bien entendu.

Sur la scène, une curieuse pièce, mais… était-ce réellement une simple représentation ? Dés le début de cette ineptie, j’avais pris place bien au centre et en haut sur le dernier des gradins en demi-cercle. Tout comme au poulailler dans un théâtre doté d’une acoustique digne de ce nom – c’est là où l’oreille jouit du meilleur son. Là aussi où l’œil peut se distraire tant côté cour que coté jardin, et pourquoi ne pas l’avouer également, là où la situation prédominante donne une agréable sensation de supériorité. Mais vous savez tous que, pour moi, ce dernier argument ne compte absolument pas. Le siège-baquet étant fort confortable, je me suis rapidement laissé aller dans une bienfaitrice somnolence, sans toutefois glisser vers le sommeil.

Mes pavillons ont capté les élucubrations du premier des conférenciers, devant la rutilante machine d’acier inoxydable aux rouages compliqués dressée sur la scène. Au deuxième blablateur, mon attention avait baissé de plusieurs crans. Heureusement que jamais je ne dors, car mes ronflements m’auraient fait expulser des lieux… rien de grave car je connaissais par cœur les textes que ces importants personnages servaient aux attentifs participants. Rien d’étonnant, c’est moi qui leur ai dicté ces salades indigestes qu’ils prenaient tous pour des vérités.

Ma machine a commencé ses légères vibrations avec les premiers mots du troisième conférencier. L’homme chargé de son bon fonctionnement, ce brave Monsieur Destin, se leva de son tabouret et s’en alla tripoter quelques boutons, tourner certaines manettes, vérifier une multitude de petits cadrans et revint tranquillement se rasseoir. De nouveau le puzzle compliqué des pièces et rouages d’acier resta sinon immobile mais au moins inaudible.

Il est à noter que le déplacement de Monsieur Destin face à un auditoire pourtant passionné par l’importance du thème débattu, a été suivi par tous et que personne à ce moment précis n’aurait pu répéter un traitre mot sorti de la bouche du narrateur gonflé d’orgueil. Le sort de l’humanité n’était-il pas l’enjeu de ses paroles ?

Peut-être faut-il rembobiner avant de continuer ?

Tout a commencé en cet An de Grâce 1520. Cinq années après une date facile à retenir plus tard… en cas de victoire dans une quelconque bataille. Moi, August Santiago Wittwer, magicien œuvrant pour le compte de l’Eternel, sur mon chemin de hasard j’ai vu venir au monde un petit garçon. Je me suis épris de cet être humain si fragile et j’ai décidé de le prendre sous mon aile. De lui indiquer les routes sans issues, les voies dégagées et les pierres pouvant le faire chuter, de lui montrer certaines choses de l’univers qu’un ramassis de crétins prétendaient connaître, osaient définir. Je pensais pouvoir le protéger de tous les dangers mais j’allais faillir à ma tâche.

M’attachant à ses pas et usant de force énergies peu conventionnelles et inconnues de l’époque, j’ai dû renoncer devant son obstination. Ce vulgarum humanum n’en voulait qu’à la musique. Monsieur Vincenzo Galilei, Toscan de Santa Maria di Monte, si ce n’est toi, ce sera donc ton fils. J’attendrai ton premier rejeton et ne le louperai pas. C’est moi qui te soufflerai d’ailleurs son prénom. Afin qu’il soit retenu pour l’éternité, il s’appellera Galileo. Et, foi d’August, il sera mon disciple ! J’attendrai donc le 15 février 1564 pour voir naître, non loin d’une tour au penchant un jour célèbre, le fruit de mon désir. Celui par qui la vérité allait venir.

Et qu’on se le dise, ce n’est pas parce que son papa a voulu faire de lui un médecin que j’ai baissé les bras. Si vous avez un tant soit peu de connaissance du passé, vous savez que j’ai réussi dans mon projet.

De mon esprit parfois compliqué, est née la machine. Merveille de technologie destinée à effacer la cécité humaine. Non pas celle dont souffrent hélas certains individus du fait d’une maladie ou d’un accident. Celle qui, comme des peaux de saucisson, colle à l’âme humaine en la rendant aveugle face aux paysages pourtant merveilleux de la vie. Une fois de plus je pensais pouvoir faire avancer le Schmilblick, une fois de plus j’avais oublié que l’on ne peut rendre la vue à ceux qui s’obstinent de toutes leurs forces à fermer les yeux ! Ma belle machine faite de bonnes intentions et d’acier inoxydable, en ce beau jour du 12 avril 1563, je l’avais baptisée "Procès de Galilée" et, comme elle était truquée, j’avais eu l’outrecuidance de croire que mon génial protégé pouvait se sortir d’un mauvais pétrin dans lequel il était tombé depuis des années déjà. Du moins je le croyais….

Moi, Magicien de l’Eternel avoue humblement aujourd’hui, qu’encore tiraillé entre les concepts du bien et du mal, j’ai voulu œuvrer à mon compte. C’était la première fois en des millénaires que cela m’arrivait ! Sachez que ce ne fut pas la dernière…

Ne plus obéir aux ordres insensés du grand barbu et faire en sorte que ma façon de voir la vie soit enfin découverte par tous les hommes. Ce Dieu qui pendant plusieurs années m’a positionné aux commandes d’une aberrante machine appelée Conseil de Trente, a fait de la plus grande part des hommes n’ayant pas de choix dans leur croyance, des bêlants moutons aveugles soumis à la terrible Inquisition.

Moi, August Santiago Wittwer, avoue humblement avoir sous-estimé les coriaces Jésuites prêts à tout pour empêcher la Terre de tourner. J’avais pourtant invité tous les coperniciens, tous les intelligents gravitant autour de notre environnement papal. Si j’avais pu, j’aurais réuni tous les astrologues de notre planète (bel euphémisme venant de l’Église pour définir une sphère), tous prêts à défendre mon ami, mon élève, celui en lequel j’ai osé me réincarner malgré les ordres divins : GALILEE. Je ou il – comme vous voulez – n’était pas devenu médecin mais les mathématiques et l’observation l’avaient finalement conduit à la vérité.

 Quand Monsieur Destin se leva pour la deuxième fois de son tabouret, j’aurais du me méfier. La machine de nouveau s’était mise à vibrer doucement et il fallait bien qu’il surveille la bonne marche du procès. Mais il ne quitta pas la salle, et j’attendis la suite.

 Comment avais-je pu être aussi idiot ? Pourquoi donc tous les cardinaux, les théoriciens qui avaient lu et accepté mes écrits – enfin ceux que j’avais publiés à l’époque sous le nom de Galilée – je disais donc tous ceux qui adhérèrent à ma réalité "Elle tourne" n’étaient pas parmi l’assistance ? Et quel avocat avait finalement accepté le lourd fardeau de ma défense devant la merveilleuse machine ? Un jeune clerc de vingt-deux ans, inconnu et inexpérimenté, qui resta muet tant sa peur est visible !

Aie, aie, aie, ma machine n’a pu faire aucune démonstration, il faudra encore bien des années pour que l’obscurantisme soit une maladie éradiquée à la surface de notre belle Terre. Je m’étais dédoublé pour assister à mon propre procès. Ceux qui parlaient devant le micro de l’hypocrisie n’étaient que les porte-paroles du Saint Office. Or cette institution mensongère n’a jamais eu l’intention de nous enseigner comment va le ciel, sinon comment on va au ciel. De plus, elle veut imposer l’autoroute qui y conduit. Normal quand on contrôle les péages !

 Je me repositionne dans le présent de l’époque. Sur le banc des accusés, je crois naïvement qu’une vérité scientifique doit effacer un dogme. L’autre moi, tout en haut sur le dernier gradin, pense que la raison l’emportera toujours. Et c’est pour cela que je décide de refuser désormais tous les contrats que Dieu me proposera.

Depuis la nuit des temps, pour lui j’ai tout fait sans sourciller. Détruit des villes par des feux inconnus, j’ai libéré des peuples opprimés et les ai guidés dans les sables du désert. Je me suis fait annonciateur de bonnes nouvelles et exécuteur d’œuvres basses. J’ai noyé des foules sous les eaux et maintenu de rares rescapés sur une arche. Englouti des armés dans de monstrueuses vagues. Donné des victoires militaires à des despotes, martyrisé des innocents et encensé des coupables, édicté des lois qui n’ont rien d’humaines, presque toujours protégé le puissant riche contre une éventuelle révolte du faible pauvre. Tout ça, au nom d’un Dieu juste et bon ! Sans vouloir désormais vouloir travailler pour celui que certains nomment l’ange déchu, j’allais m’installer à mon compte car rien ne paraissait donner de bons fruits sur ce qui pouvait être un paradis. Au diable ce dieu auquel je refuse depuis ce jour de mettre une majuscule. Qu’il ne compte plus sur son Magicien. Mon premier essai en solitaire fracassera car son action sur l’homme pendant des milliers de générations a fait de celui-ci un mouton bêlant de peur. Cent fois sur l’ouvrage… mon obstination payera un jour !

 Mais, je m’éloigne de la scène et du moment. Retour face à la tragédie du passé.

 Impuissant spectateur sur le dernier gradin, inventeur anonyme caché parmi les simples participants, je voyais la pièce dont je croyais être l’auteur s’échapper et filer hors de son texte.

 Monsieur Destin, pourquoi restes-tu immobile ?

 

Les vibrations de la machine furent désormais perceptibles dans tout l’amphithéâtre, les fervents auditeurs notèrent quelques hoquets puis des redémarrages difficiles. Un jet d’huile soudain s’échappa et aussitôt le bruit devint terrible. Les sièges refermèrent les bras forts et tentaculaires de l’ignorance sur tous les présents.

Alors trop tard j’ai compris, la cause était entendue dés le départ de la représentation.

Monsieur Destin m’avais trahi, il travaillait pour l’abominable Urbain VIII, ce pape colérique et obscurantiste. L’horreur de l’excommunication s’abattit comme la hache du bourreau décapitant la vérité mathématique quand il se leva brusquement et quitta la pièce sans un mot.

 

...et pourtant, elle tournait déjà à l’époque ! ! !

 

 Toujours persuadé que l’église pouvait faire une exceptionnelle preuve de tolérance, j’ai présenté ce texte on ne peut plus sérieux que vous venez de lire, à l’approbation de la divine institution vaticane. C’était le 28 décembre 1564 et je n’avais pas fait attention à la date, jour des Innocents. On m’en refusa la publication, sous le fallacieux prétexte que n’était pas encore inventé le microphone…ni l’acier inoxydable ! Certains dignitaires haut-placés m’ont demandé, mine de rien, ce qu’était une autoroute et…comment en contrôler les péages !

 Par contre, en 1992, la curie des Jésuite a sans doute enfin arrêté sa curée. Il aura fallu donc seulement…quatre cent vingt-neuf longues années de réflexion, et la destruction de milliards de neurones noircis par la peur, pour que l’Église réhabilite celui qui fut mon élève, mon prolongement, ma perfection du moment, ma réincarnation.

. Rassurez-vous braves gens, l’Inquisition, reine de la torture, adoratrice du méchoui humain, celle qui serait aujourd’hui passible d’aller au-devant de ma machine (version 2013, installée à La Haye), pour répondre à l’accusation de crime contre l’humanité, reste toujours sanctifiée et l’on continue de prier à genoux devant celui qui la créa…

 

Je me lève et quitte cette pièce, sans brusquerie.

AMEN

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -