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Les âmes perdues
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 Article publié le 6 novembre 2016.

oOo

Le Temps est une vibration, nous devrions l’utiliser autrement que pour vieillir.

 

PREMIER JOUR Jeudi 25 mai 2006

 

 Quand l’homme descend de l’autobus en provenance de Sacramento, il est exactement seize heures trente, la « ligne » est si précise dans ses horaires que les rares habitants qui subsistent dans ce qui fut un village peuvent pratiquement régler leurs montres à ses deux passages quotidiens, un dans chaque sens. Le retour, tout aussi ponctuel, invariablement à cinq heures quarante cinq du matin ne marque pas tant dans les habitudes ; il est évident que cet instant si voluptueux du sommeil réparateur n’incite pas à la curiosité. Par contre, l’après midi, juste vers la fin de la sieste, les esprits s’échauffent et l’on parie parfois pour savoir si un quelconque visiteur va débarquer. Et ce jour là, c’est le cas.

Bien souvent le mastodonte aux vitres tintées ne fait que ralentir et son chauffeur scrute le minuscule bar hôtel restaurant, ex station service à la devanture décrépie, en espérant qu’un éventuel voyageur se manifeste. Qu’un inconnu débarque sans que cela ne fusse prévu va constituer l’événement de la semaine, en réfléchissant bien, celui du mois et …celui de l’histoire même de cet ancien village autrefois prospère et désormais simple lieu-dit ; péjorativement nommé « le trou du cul du monde » par tous ceux qui le connaissent. .Personne n’ayant jamais soupçonné qu’un étranger puisse venir quelque temps dans ce bled perdu d’où tout le monde rêve en permanence de s’enfuir, quand à y rester…

 Peter O Flannagan le propriétaire du multiple commerce campe en permanence dans le bar. Il écarte le coin d’un rideau plein de poussière de son gros index boudiné et couvert d’une luxuriante végétation de poils rougeoyants. Il se demande un instant si le nouvel arrivant ne va pas devenir le seul client de son hôtel autrefois pimpant et toujours complet. Les douze chambres n’ont accueilli que trop rarement des voyageurs depuis déjà huit longues années. Rien ni personne à part quelques jeunes en mal de galipettes ou revenant de la ville tellement imbibés de boissons alcooliques qu’ils ne pouvaient pas conduire un mille de plus au volant de leur voiture. Depuis longtemps également plus aucun véhicule ne pouvait faire son plein de carburant, les deux tristes pompes achevant de rouiller sans leur habituel attirail de tuyaux et de cadrans. Maudit soit le jour où l’on a inauguré une nouvelle portion de la route ; plus courte et plus droite pour les voyageurs mais qui a laissé le bled à l’aparté d’une bonne dizaine de milles.

 -Mary, ya un mec qui a débarqué ! Peut-être va-t-il vouloir bouffer ?

La maîtresse des lieux, vêtue d’un jean élastique beaucoup trop ajusté qui accentue les bourrelets d’innombrables kilos superflus et d’une ample chemise au décolleté impudique, s’approche pour elle aussi jouir d’un rare spectacle au travers d’un coin de vitre sale.

Le fraîchement arrivé sent peser sur lui des regards interrogatifs mais ne s’en soucie guère. Passé le chuintement de la porte du bus qui se referme sur ses joints de gomme, la boîte automatique monte sa gamme de vitesses en un sifflement progressif. Puis le bruit du puissant moteur s’estompe très vite en direction du nord ; le mastodonte roulant bien au milieu de l’étroit serpent surchauffé de la route, direction le Grand Désert de l’Oregon. L’homme se coiffe d’un chapeau texan qu’il tenait par la sangle, du style coutumier aux cow-boys du Far West. Sans un geste vers le bar restaurant hôtel « LA MINE » d’où il se sait scruté, il enfile le raccourcît passant plusieurs fois sous des poteaux téléphoniques aux câbles cassés et pendants qui monte en zigzags vers les ruines de la mine abandonnée. Encore plus loin, encore plus haut, le vieux ranch l’attend.

 

 Dés demain matin, un camion lui amènera les quelques meubles essentiels. Il y aura également un groupe électrogène, des panneaux solaires qui assureront l’autosuffisance à sa nouvelle résidence et un congélateur où il pourra stocker de la nourriture ; juste de quoi tenir le temps de sa mission. Pour se changer il lui suffira de deux ou trois pantalons ainsi que quelques chemises blanches légères, aucun pull-over car le personnage n’a jamais froid. Une belle moto tout terrain européenne, une KTM de moyenne cylindrée, aidera celui qui est impatient de se mettre au travail. Les vingt et une âmes d’un village qui autrefois en a totalisé plus de trois mille et les sept vivantes dans les environs immédiats doivent devenir siennes très rapidement. Et pourquoi ne pas y rajouter quelques unes des rares qui viennent par ici régulièrement pour un louche bizenes, elles ne seront pas non plus à dédaigner si elles passent à portée de main. Vingt-neuf âmes serait le chiffre idéal, un acheteur les attend déjà et il n’est pas du genre rigolo quand les délais de livraison ne sont pas respectés, il faut se mettre à la tâche aussi bien que si c’était une affaire de grande ampleur.

Les âmes ne sont jamais à dédaigner.

Une simple petite mallette à la main, à peine plus volumineuse qu’un attaché-case, notre homme marche depuis plus d’une demie heure sous un fort soleil ; la pente est rude mais pas le moindre essoufflement, pas un instant de repos, pas un détour de la vue qui reste strictement concentrée sur les difficultés d’un chemin étroit, encombré de grosses pierres et s’effritant dangereusement dans la descente. Bien plus bas Peter et Mary se disputent pour avoir à tour de rôle les puissants prismatiques qui permettent de distinguer le grimpeur comme s’il était à deux pas seulement.

 -C’est pas possible, le gars ne s’est pas arrêté un seul instant et il n’a rien bu non plus. Il est arrivé sur l’esplanade de la mine, attends… il prend à droite en direction des Âmes Perdues.

 -Fais-moi voir bon Dieu, passe-moi les jumelles ! J’espère que le bonhomme possède un bon Colt et qu’il sait s’en servir, avec la quantité de serpents à sonnette dans le coin, il n’ira pas bien loin.

  -Mais non femme, les premiers sortent de leur trou dans une heure voir davantage. Par contre, dans notre vieille bicoque délabrée ils pullulent…mieux vaut que le type n’y entre pas !

Là-haut la silhouette infatigable continue son ascension toujours au même rythme, elle disparaît un instant dans un repli du terrain puis réapparait pour passer enfin la crête de la colline. Un fois sur l’autre versant, elle ne devrait pas tarder à franchir le portail du domaine. Enfin quelque chose à raconter ! Peter la rouquemoute file vers sa Nissan Patrol restée dans l’hombre, colée à l’arrière des chambres de l’hôtel sur un parking dont il ne reste que quelques traces de goudron. Il faut avertir la populace, ce gars tout seul est peut-être dangereux. Qui sait, un évadé de prison, en tout cas certainement un fou au comportement illogique. Et tous ensembles décideront ou non si le shérif du canton doit être prévenu.

Attention, quand l’homme à l’étoile sur la poitrine se pointe, il vaut mieux que la distillerie clandestine arrête la chauffe. Selon le vent, on peut parfois se douter de quelque chose.

August, tel est son premier prénom, est arrivé chez lui et que le coin ne lui plaise pas importe peu. Qui diantre pourrait se pâmer d’admiration devant un portail à deux battants rouillés et bloqués, ne laissant qu’un faible espace pour pouvoir passer ? Quel triste spectacle aussi que celui d’un chemin encombré des nombreuses pierres détachées des murets le bordant. L’endroit porte plus à l’abattement du moral qu’à la réjouissance. Il faudra dégager tout ça pour que le camion puisse entrer d’ici peu.

Probablement que jamais une clôture n’a enceint le domaine ; à deux cents mètres environ on peut voir une grande maison de plein pied dont seule une partie de la toiture subsiste, et encore….en très mauvais état. L’homme marche tout doucement en sifflotant d’une forme très curieuse. Ses lèvres ne pointent pas en avant et sa bouche étirée, presque fermée, ne laisse filtrer qu’un filet d’air pratiquement inaudible. Par dizaines de sinueuses lignes, les redoutables crotales s’éloignent sans faire tinter leurs crécelles qui normalement marquent un vif mécontentement. Ils partent sans se plaindre, dans toutes les directions pour aller infester d’autres sols guère plus loin aux alentours. Aucun ne subsiste quand le pas d’une porte inexistante est franchi. De la petite mallette est extirpé un contenu pour le moins inattendu : un balai, son manche télescopique et un vieux journal. Il n’y restera qu’un dossier d’une douzaine de photocopies notariées flanquées d’une quantité de tampons administratifs et une pièce unique, une perle rare, vieille et usée, une bible à la tranche dorée reliée de cuir noir, imprimée avec des caractères genre gothiques aujourd’hui oubliés.

Après avoir étiré puis visé le manche sur le balai, une partie plane d’un mètre sur presque deux est nettoyée en prenant garde à ne pas trop lever de poussière ; le journal est soigneusement déplié et ses feuilles reparties équitablement forment bientôt un lit plus que sommaire L’homme s’allonge sur le dos et s’endort, immédiatement immobile…

Le solide 4X4 de Peter a déjà klaxonné devant toutes les maisons encore habitées d’un village s’étirant de part et d’autre du ruban noir de la route. De chacune d’entre elle des têtes interrogatives sont apparues et la semblable explication de cette agitation inaccoutumée est répétée maintes fois.

 -Ya un type qui est monté aux Âmes Perdues, tout seul, sans bagage. Venez au café, la première tournée sera la mienne !

 Un pareil événement est bien venu. Enfin une autre chose que des nouvelles de ceux qui sont partis et dont on se fout éperdument ou que l’on jalouse sans vouloir l’avouer. Autre chose que les interminables discutions quand une quelconque élection se prépare. Autre chose que de passer de la pommade sur les vertus du dernier défunt avant sa mise en bière, surtout qu’il était haït de tous. Autre chose que le dernier grand déballage collectif datant de presque deux ans en arrière quand des rumeurs couraient sur la possible réouverture de la mine. Enfin et en réalité, autre chose pour sortir de l’ennuyante monotonie, de l’exaspérante routine.

Pas question pour celui qui vit au plus loin de ramasser les autres sur son passage, ici personne ne va gaspiller son essence pour véhiculer son voisin ; une petite dizaine de voitures de toutes marques envahissent bientôt le parking de l’hôtel bar restaurant La Mine, la plus part sont des pickups défraichis dont seul le moteur doit recevoir un peu de tendresse de temps en temps, un peu d’entretient quand cela devient réellement nécessaire. Les femmes sont loin d’être majoritaires dans le coin ; de toute façon elles n’ont apparemment pas le droit immédiat à la parole car pour ce premier rendez-vous concernant l’intrus, aucune n’est présente à l’exception de la Mary. Les hommes commenteront les débats à leurs respectives compagnes par la suite quand ils auront dessoulé suffisamment. Les plus teigneux d’entre eux se présentent déjà avec, qui le fusil de chasse, qui le riffle ou encore un bon vieux colt au côté. Prêts pour la guerre, affichant de petits sourires de contentement aux coins de lèvres gourmandes de méchancetés à faire et des yeux qui montrent la haine de son prochain, de l’autre, de l’étranger, du différant..

Ca, c’est l’apparence, la réalité est le mépris total de tout autre que son égo élevé à la puissance infinie. Comme il est dommage que les arbres se soient volatilisés là-haut aux Âmes, bois parti en volutes hivernales dans les cheminées alentour avant même que les derniers désespérés sans travail ne se soient enfuis, sinon on serait monté avec la corde de chanvre, comme au bon vieux temps d’antan, à l’époque où l’on savait encore vivre !

L’alcool de marque va couler le premier, ce ne sera que bien plus tard que le tord boyaux local fera sa terrible apparition. Quand certains se souviennent d’un vieux Jim Polsky ayant eu la délicieuse idée de mélanger son alcool de bois pour se faire plus de pognon, ils en rient encore et toujours. La petite histoire avait fait six morts et une bonne vingtaine de gars esquintés pour la vie. Paraplégiques, fous à lier ou seulement fortement handicapés pour les moins touchés d’antres eux. Le méthanol ne pardonne pas. Quelle rigolade du temps de la mine… ha oui, ces gens-là savaient vraiment s’amuser ! Le vieux Jim avait fini ses misérables jours au pénitencier, sa famille s’enfuyant bien loin après avoir vendu les terres pour la moitié d’une bouchée de pain

 -Messieurs, comme promis c’est ma tournée ! On va parler du plan de défense contre un envahisseur qui nous arrive dont ne sait où.

 Bert Burton, surnommé B.B voir d’un phonétiquement proche Baby, pose la première question. Normal quand on fait fonction de maire.

 -C’est-y pas encore un gugusse qui voudrait nous chiper le peu de plomb restant ?

 -Tu parles, avec les six cents tonnes de roches qu’il faut remuer désormais pour trouver un milligramme, pas un fou ne voudrait creuser. Mais si l’homme veut du plomb, on est prêts à lui en fournir…gentiment et gratuitement. Par contre si c’est pour l’or…

 -Y en a jamais eu de l’or, t’es vraiment con mon vieux Samuel !

 Un quatrième larron intervient.

 -Vous êtes tous des idiots, l’or il est là ousque j’ai dit qu’y fallait qu’on creuse.

 -Alors Mike, mon gros malin, depuis le temps que tu nous bassines avec ton filon, qu’est-ce que tu attends pour prendre ta pioche et ta pelle ?

 Et c’est reparti comme d’habitude ; le plomb, l’or, la mine…pendant un moment l’on semble ne plus vouloir parler du nouveau venu. En fait tout le monde pense à lui, développant mentalement une idée originale laissant croire à un peu d’imagination. Robert Daimeri, Bob pour les intimes, trouve parfois dans l’alcool de surprenantes inspirations, il est pourtant encore bien lucide quand il balance à tous de sa vois grave et tonitruante :

 -Messieurs le gars d’en haut est venu pour nous volez nos âmes !

Les conversations s’arrêtent brusquement laissant pour unique bruit celui du ventilateur brassant trop lentement un air déjà vicié d’un épais nuage gris-bleu de fumée de cigarettes.

 -Le pauvre type sera déçu, il y a longtemps qu’on en a plus, des âmes !

Cette fois la réplique ne fait rire personne. A la cinquième ou la sixième tournée, la bouteille n’a pas d’étiquette. La gnôle, infâme mélange de tequila d’agave et d’alcool de figues de barbarie doit allègrement tirer ses soixante dix degrés, aucun n’ose encore proposer de monter là-haut et d’en découdre avec l’étranger.

Et puis ce lieu mal famé, considéré par beaucoup comme maudit, n’incite pas à des ballades nocturnes. Le jour déjà, peu des gens des alentours aiment à s’y aventurer. Oh, ce ne sont pas seulement les serpents qui font peur ; une sorte de sensation d’inquiétude, un malaise indéfinissable s’est toujours emparé des rares qui sont montés là-haut, surtout pour couper les derniers arbres et en voler le bois. Et puis ce nom : Les Âmes Perdues : comment ne pas craindre la vieille malédiction des Indiens. Ces maudits sauvages de Peaux Rouges possédaient une connaissance sur les esprits des morts que les blancs sont fort loin d’avoir.

Autrefois dans la contrée, bien avant l’arrivée des premiers colons, quand un guerrier mourait, on élevait son corps sur une plateforme de bois la plus haute possible, son mustang favori était abattu sous sa dépouille afin qu’il puisse chevaucher dans les prairies infinies du Grand Manitou. Alors, quand les rapaces et autres oiseaux charognards en avaient fini avec son enveloppe charnelle, son Âme était libérée, prête à revenir dés qu’elle le pouvait pour une prochaine naissance. En ce lieu si singulier, un groupe de guerriers tués au combat n’aurait jamais trouvé le chemin du retour et il hanterait inlassablement les parages. Le nom indien était resté puis traduit, personne n’ayant jamais su pourquoi.

 Et puis encore, ce n’est pas pour rien que toutes les familles successives qui se sont installées sur cette terre ont vécu des tragiques destins ; les Polsky, deniers en date, auraient pu en témoigner. Quand au père de Mary Spells, la seule vraie propriétaire du bar restau hôtel et épouse de Peter, c’est lui qui a cru à la bonne affaire en rachetant le domaine pour cinquante mille Dollars. Il en était d’ailleurs très fier. On n’a jamais retrouvé son corps perdu dans les méandres ou au fond d’un des innombrables puits de la mine. Il faut préciser que ce jour là, il s’était venté d’être le plus grand buveur de gnôle du pays.

Quand le dernier véhicule quitte le parking ; il est une heure et demie du matin, Mary a distribué gratuitement à chacun une part de sa si bonne omelette aux petits oignons sur une grande tranche de pain, juste histoire de mettre un peu de solide après tant de liquides agressifs dans les estomacs. Toutes les notes sont mises sur les ardoises respectives et si l’étranger ne s’est pas manifesté ce jour avant midi, on montera le chercher. Qu’on se le dise !!!

 

 

DEUXIEME JOUR vendredi

 

Seulement trois heures après que le dernier soulard soit rentré au bercail, là-haut, celui du Domaine se réveille, le corps pas même endolori malgré l’inconfort de son ultramince matelas de feuilles de papier. Qu’un homme puisse dormir presque douze heures d’affilé dans de telles conditions peut paraître étrange, mais August est tout aussi capable de rester cinq ou six jours sans fermer les yeux un seul instant…Il pratique quelques mouvements d’étirement puis s’assoit en position du Bouddha et entre en vibration. A six heures dix huit le premier rayon du soleil passe la brèche de l’ancienne fenêtre en face de lui et frappe son front. C’est le moment de redescendre ; après son esprit, son corps lui aussi a parfois besoin d’absorber nourritures, uniquement par gourmandise. Tapotant de la main le peu de poussière de ses vêtements, il prend sa bible et part, dévalant la pente à petits pas rapides vers les maisons à peine entrevues la veille. Avant le bar, il va passer devant l’esplanade de la mine puis se diriger vers l’immense entonnoir taillé dans la montagne où l’on extrayait autrefois à ciel ouvert ces belles pierres aux aspérités vives et tranchantes, striées de gris violacé, tirant sur le vert parfois.

 Ici arrive la voie de chemin de fer aujourd’hui presque désaffectée construite à la fin des années 20. Les interminables convois chargés de minerais filaient vers le nord jusqu’en novembre1998, date du désastre, de la catastrophe économique pour ce minuscule coin de l’Oregon. Sur les rails, seule subsiste une vielle locomotrice diésel qu’un certain Ed Colman s’obstine à maintenir en état de marche, il a même réussit l’exploit d’obtenir une subvention fédérale de l’État pour cette antiquité roulante qui, chouchoutée et astiquée, parait flambante neuve. La machine se déplace régulièrement mais…pas seulement pour rappeler les merveilles de la mécanique du passé sur son trajet.

Prés de l’ancien poste de triage, un chemin presque invisible depuis la route de l’esplanade conduit au Puits de l’Indien. En ce lieu aparté où coule un constant filet d’eau, une distillerie clandestine fonctionne depuis bien des années sans qu’aucun flic n’en ait le moindre soupçon, à part Sand Bruck l’adjoint du sheriff du comté. Mais comme il y trouve un certain bénéfice….

 Tous les jours pratiquement sans exception, vers sept heures du matin Robert Daimeri arrive au volant son vieux pickup Chevy déglingué chargé de bois pour la chauffe. Il faut bien que les poutres récupérées aux entrées des autres puits servent à quelque chose !

 Rencontrer quelqu’un sur le chemin de si bonne heure ? Robert ahuri écrase la pédale du frein dans une courbe, la guimbarde dérape un peu sur le gravillon et la roue avant gauche tombe dans l’ornière. Il va falloir descendre, lever avec le cric puis placer des grosses pierres sous la roue pour pouvoir repartir. L’étranger arrive en souriant. Il ne paraît pas dangereux ; en tous cas, il n’est pas armé.

 -On dirait qu’un coup de main ne sera pas superflu !

 -Salut, qui êtes-vous ?

 -Je m’appelle August, August Santiago Wittwer. Mais tous mes amis me nomment soit August soit Santi, certains pour rire me font l’honneur de me comparer à Saint Augustin.

 -C’est vous le gars qui est monté aux Âmes à peine sorti du bus ?

 -C’est bien moi, en effet.

 -Vous avez dormi là-haut ?

 -Comme un ange ! Mais, si nous sortions d’abord votre voiture de ce mauvais pas ?

 -Qu’est ce que vous faites dans notre patelin paumé ?

 -Ce que vous avez dit cette nuit, je viens chercher des Âmes…Ne prenez pas peur, voici ma Bible, celle qui me sert pour réunir les brebis égarées.

 -Ah bon ! Vous êtes pasteur ?

 -En quelque sorte, mais je n’ai pas de temple, pas d’église, je prêche et pêche mes clients dans les déserts de l’ignorance.

Bob a encore une multitude de points d’interrogation qui défilent en ordre serré sous sa casquette à visière au logo d’une célèbre marque de chewing gum. Entre autres, comment ce mec a pu dormir en un endroit infesté de serpents à sonnette…comment connait-il la phrase que j’ai balancée hier, comme ça sans savoir pourquoi, et que j’avais déjà oubliée…et puis…ce n’est pas le plus court chemin pour descendre du maudit domaine…alors, comment l’homme à la bible savait-il que je passe par ici ? Connaît-il la distillerie ????

Qu’est ce qui se cache derrière ce sourire ? C’est quoi « les déserts de l’ignorance » ? Et quand le révérant Powell va apprendre qu’un autre veut s’accaparer de son cheptel, cela va barder !

Le vieux bouquin sacré de cuir noir posé sur la banquette passagés, August va chercher quelques pierres plates pendant que Bob sort son cric, il ne faut pas longtemps aux deux hommes pour que le pic up soit de nouveau bien posé sur ses quatre pattes.

 -Je vous emmène au bar, faut vous remercier pour le coup de main. Montez donc.

A peine assis, le nouveau venu pose une question étonnante

 -Merci, mais attention ne refreinez pas si fort cette fois…vous ne préférez pas rester auprès de l’alambic ?

Le véhicule ne dérape plus mais une instance stupeur se lit sur le visage de Bob et la haine surgit aussitôt.

 -Dîtes, si vous êtes venu chercher la merde, il n’y plus de plomb dans la mine mais nous pouvons vous en faire déguster malgré tout !

 -Mais non voyons, je vais vous expliquer. Mon père à connu Jim Polsky en taule avant qu’il ne meure. Le vieux lui a raconté pas mal d’histoires sur cette belle région et papa me les a confiées par la suite, comme je les transmettrai plus tard à mes enfants, euh, enfin si j’en ai un jour.

 -Ouai, mais… comment vous savez ce que j’ai dit cette nuit au bistrot ?

  -Souriez mon vieux, il y a toujours une logique qui peut répondre à toutes les énigmes. Au fait vous ne m’avez pas encore donné votre nom ?

 -Ouf, je suis rassuré, si vous ne le connaissez pas, cela veut dire que vous n’êtes pas le Diable

  -Méfiez-vous, je travaille peut-être pour lui !

 -Ha, ha, ha, je cois pas en ces sornettes ! Serrez-moi la pogne, moi c’est Robert Daimeri, Bob pour les amis. Dites-moi…vous ne seriez pas flic par hasard ?

 -Bien sûr, sans arme et à pied, par chez vous je ne resterais pas longtemps en vie et ce ne serait pas ma bible qui me protègerait. Partez tranquille, le sheriff ne saura rien pour l’alcool. Quant à moi, je continue la descente tout seul.

Le livre sacré de nouveau serrée entre ses doigts puissants, main tenue contre la poitrine, le chasseur d’âmes repart vers le bas tandis que Bob parcourt quelques mètres en marche arrière pour faire demi-tour. L’étranger ne lui inspire guère confiance, ce type doit être complètement fou. Pire, il inspire un sentiment de danger imminent, il faudra probablement tirer le premier pour survivre avec lui. C’est que ce gaillard impressionne, il est grand, il doit friser le mètre quatre-vingt dix, possède une musculature ne paraissant pas venir de la gonflette du bodybuilding, des yeux gris rieurs qui vous fixent bien en face sans sourciller en excluant que la moindre peur ne puisse l’habiter. De plus quand il a déplacé des pierres pour sortir la Chevy du mauvais pas, certaines faisaient bon poids et il les a trimballées comme si de rien…Et cette voix, bien timbrée, aux intonations marquant des sous-entendus subtiles, imperceptibles sans y prêter grande attention … Dangereux bonhomme…En cas de coup dur au patelin, mieux vaut se trouver à ses côtés !

  -Bof, on verra bien, on est tous de taille à se défendre par ici.

Dans le dernier lacet avant d’atteindre la route, juste en face de l’arrêt de l’autobus, un grand chien jaune est surpris par l’arrivée de l’homme descendant le raccourcit, un léger vent contraire n’a porté ni effluve ni le moindre bruit de pas. Babines retroussées découvrant des crocs inquiétants, le molosse lance de furieux aboiements et se prépare à l’attaque. Il s’avance menaçant.

Bien planté sur ses jambes écartées, le regard fixant le potentiel assaillant, celui qui descend de la montagne ne s’écarte pas d’un pouce, ne bouge pas d’un millimètre et son sourire s’accentue avant qu’il ne lance un cri bref, sec comme le couperet d’un ordre militaire :

 -Yèèèp !!!

La masse de poils jaunes s’immobilise pile puis se détourne, la queue entre les pattes, les yeux baissés et la truffe au raz du sol ; traversant la route elle s’enfuit au petit trot vers l’enclos couvert de tôle ondulée qui entoure sa niche.

 -Qu’est ce que vous avez fait à mon chien ?

Sur le pas de la porte du bar, Peter O Flannagan qu’à sa grande fureur certains osent parfois appeler Pofpof, interroge, déjà prêt à prendre la défense du pauvre animal apeuré

 -Mais rien voyons, on peut prendre un petit déjeuner chez vous ? Il paraît que votre épouse a pour spécialité une omelette dont tout le pays se régale ?

Peter change d’expression, la petite flatterie le comble d’aise, de plus il va avoir le privilège de parler en premier à l’étranger. Voir ce que ce loustic a dans le ventre ; que diantre vient-il fabriquer par ici…pourquoi ne serait-il pas l’annonciateur d’un relent d’activité ? 

 -Ouai, entrez, on va vous préparer tout cela…Mary, une omelette !

La femme ne peut détacher son regard du nouveau venu. C’est vrai qu’il est jeune et bel homme. Elle maudit soudain ses soi-disant trop nombreuses années, ses kilos superflus, son sourire édenté et se dirige en traînant ses pantoufles usées vers la cuisine. Mary laissera la porte bien entre-ouverte pour ne pas manquer une bribe de conversation. Elle aussi veut satisfaire sa curiosité.

 -Qu’est ce que vous prenez, jus d’orange, bière, café, alcool ?

 -Beaucoup de lait et un peu de café, du musli aussi si vous en avez. Avec l’omelette ensuite, je serai bien requinqué.

 -Ca roule ! Monsieur … ?

 -August Santiago Wittwer.

 -Et, que nous vaut l’honneur de votre visite monsieur Wittwer ? Vous faites dans la religion ? Je vous pose cette question à cause de la Bible

  -Jai bien peur que vous n’allez pas du tout apprécier, je suis le propriétaire du domaine là-haut, celui qu’on nomme Les Âmes Perdues.

 -Hein ?

Dans la cuisine un bruit caractéristique annonce que l’assiette creuse où madame battait son omelette vient de se briser sur le sol. Horrifiée, les yeux haineux, Mary Spells sort de son antre et hurle en postillonnant.

 -Non mais ça va pas non ! Ce domaine, il est à moi ! Im vient d’mon père.

Sans perdre son calme, le nouveau venu ex plique :

 -Tranquillisez-vous chère madame, prenez un petit remontant, je vous l’offre, asseyez-vous patron, et tous deux n’ayez pas peur, vous n’allez rien perdre.

 -Évidement, puisse que c’est notre bien, par contre mon vieux je m’en vais vous jeter dans un puits de la mine, et vous, c’est la vie que vous allez perdre, avec ou sans votre bouquin sacré. !

 -Inutile de me tuer, encore une fois, je n’ai pas la moindre intention de vous démunir. Et pourtant c’est une véritable fortune qu’il y a dans le sous-sol, « Votre » sous-sol, si vous savez vous y prendre. Le fameux filon dont Mike Evelan parle sans arrêt existe réellement. Il y a de l’or sous les Âmes. Une veine importante file jusqu’à Wild Canyon.

Peter et Mary n’en croient pas leurs oreilles, ce type se prétend propriétaire d’une fortune et il est prêt à passer outre ?

 -C’est quoi cette imbécillité ? L’or est à nous mon pote et nous pouvons le prouver, papiers en règles et tout et tout.

Les deux bistrotiers ne se sont assis ni l’un ni l’autre. L’homme en colère se plante face à celui qui vient lui voler son or, visage haineux, poings serrés prêts à frapper avec force.

 -Encore une fois, calmez-vous mon vieux et ne m’agressez pas, sinon vous allez faire une connerie et tout perdre.

 Madame, si nous continuions cette conversation dans la cuisine, vous pourrez écouter, parler et préparer mon omelette en même temps.

La femme devenue encore plus curieuse accepte cette invite peu usuelle et c’est donc devant un grand fourneau d’acier inoxydable dont l’épaisse couche de crasse démontre qu’il n’a pas été nettoyé depuis belle lurette, que les trois protagonistes poursuivent l’étrange dialogue. L’homme descendu de la montagne reprend.

 -Là-haut, dans la vielle baraque, j’ai laissé des copies conformes d’actes notariés qui vont prouver mes dires. Il me faut vous préciser, dans un premier temps, que celui qui a vendu le Domaine aux Polsky était un arnaqueur professionnel de très haut vol.

 -C’est pas possible ?

 -Et si ! Laissez-moi continuer. Ces terres donc, ont été abandonnées depuis 1941 par mon grand-oncle maternel, elles furent considérées à tort comme n’ayant plus de propriétaire légal quand ce grand oncle est mort d’un accident de circulation avec sa petite famille. Sa voiture s’est renversée dans un ravin après avoir défoncé le parapet d’un pont près de Cincinnati dans l’Ohio.

 -Votre parent s’appelait Timothée Dunfiel ?

 -Exactement, ma mère était une Dunfiel et cela je peux le prouver, en présence d’un sheriff, d’un juge ou de tout autre représentant de la loi si vous le voulez. Kent Mallow, faussaire, arnaqueur, voleur et bien d’autres choses encore, est mort sous les bales de ceux qui essayaient de l’arrêter après avoir retrouvé sa piste. Il avait fait établir un titre de propriété avec des faux papiers au nom Kent Dunfiel. Il a retapé rapidement la maison et l’a revendu tout aussi vite pour deux cent cinquante mille Dollars, ce qui à l’époque était une fort jolie somme, c’était en 1962 je crois. Enfin quand je dis jolie somme, pas tant que ca si l’on considère que des galeries de la mine passent sous Les Âmes et que de bons dividendes en ont résulté.

 -Votre omelette est à point, si nous repassions à la salle à manger ?

 -D’accord, il n’y a pas encore d’autres clients qui puissent nous enquiquiner…Je disais donc que les papiers que je détiens prouvent mon récit mais je ne désire pas garder ces terres.

 -Y compris si… je veux dire avec… heu…en considérant son sous-sol ?

 -Absolument. Il va falloir cependant que vous gagniez mon abandon de propriété sur le domaine.

 -Nous n’avons aucun argent devant nous pour pouvoir payer. Le père de Mary a claqué tout son fric dans les bordels et dans le jeu.

 - Si vous adressiez à une banque pour un prêt et que vous parliez de l’or, cela va être la ruée, voir l’enfer. Rassurez-vous je ne veux pas un seul Dollar.

Après un court silence, Mary parle la première et demande doucement, presque timidement :

 -Mais alors, dites-nous donc, c’est quoi c’que vous voulez ?

 -Des âmes !

L’ahurissement le plus complet s’affiche soudain sur deux visages qui se décomposent. La femme s’affaisse sur elle-même, les yeux révulsés, bras ballants de part et d’autre d’une chaise surmenée par cet excessif poids. Monsieur quant à lui ne peut respirer qu’à grand peine, ses poumons ravagés par le tabac émettent un bruit semblable à celui d’un soufflet de forge dont les charnières de cuir perdraient de toutes parts. Tant mal que bien il parvient à se relever puis file derrière son comptoir pour revenir avec un vieux pistolet automatique Smith & Wesson calibre 45, un modèle pesant datant certainement de la dernière guerre mondiale. Abaissant le cran de sécurité, il le pointe maintenant sur celui qui méticuleusement, et sans se préoccuper outre mesure, torche d’un morceau de pain les dernières traces d’œuf sur son assiette, avec volupté.

 - Sale con ! Je vais te tuer !

L’index presse la queue de détente et le chien s’abat sur le percuteur avec un clic sec et métallique, mais le coup ne part pas. Immédiatement le rouquin tente de réarmer en tirant la culasse vers l’arrière. Celle-ci reste bloquée et ne peut extraire la balle engagée dans le canon. Une arme régulièrement entretenue, bien graissée et qui s’enraye pour la première fois depuis que feu papa Flannagan lui a donnée !

 -Nom de Dieu de nom de Dieu, ce type est le diable !

Fou d’angoisse, décomposé par la peur, Peter tombe à genoux. Alors, doucement, le visage irradiant se fendant d’un large sourire, August parle de nouveau.

 -Relevez-vous, non je ne suis pas Belzébuth, prenez un peu d’eau et bassinez-en votre femme, sur les tempes et la nuque.

 Voilaaaa…vous allez mieux Mary ? Vous pouvez m’écouter maintenant ?

 -Je crois, oui, ca va.

 -Ce ne sont pas vos âmes qui m’intéressent, sinon celles des autres ; celles que vous allez me vendre. Ne tremblez pas ainsi Mary. Pour prix de votre mine d’or, je vais vous achetez les âmes de tous ceux d’ici dont Dieu ne voudra jamais et qu’aucun purgatoire n’osera prétendre assainir.

 Il vous suffit de me raconter les pires abominations commises par ceux que vous connaissez. Attention, sans mentir ni exagérer les faits. Les immondes saloperies du monde font mes délices. Ne croyez pas que cela soit immoral ; notre belle loi américaine ne nous demande-t-elle pas de dénoncer les criminels ? Si vous êtes témoins d’un meurtre, d’un vol ou d’un quelconque délit, ne devez vous pas prévenir la police pour que justice soit faite ? Cela constitue non seulement un devoir mais aussi une obligation…Et bien, pour moi ce sera la même chose. Vous êtes d’honnêtes citoyens devant la loi, je vous propose de devenir en quelque sorte des redresseurs de tort. Les hommes ont oublié que le péché existe, Dieu et le Diable quant à eux sont devenus soit séniles soit sourds-muets-aveugles, voir les deux options à la fois ; votre rôle sera en quelque sorte de les informer par mon intermédiaire. Vous aiderez ainsi la mise en place d’un système judiciaire beaucoup plus efficace que celui des hommes.

Une toute petite voix, encore celle de madame, demande en tremblant.

 -Lequel ?

 -Cela n’est plus de notre ressort ; mais rappelez-vous qu’en échange de ce service, une mine d’or vous attend ! Votre omelette, chère Madame, mérite sa réputation ; combien vous dois-je ?

 -Laissez, c’est pour la maison. Dites- moi, vous nous avez précisé qu’on trouverait aussi de l’or à Wild Canyon ? Chez ces fous qui défouraillent, pardon qui tirent, sur tout ce qui bouge ? Personne ici ne voudra travailler avec ces débiles semblants de militaires.

 -Que font-ils sur leurs terres ?

 -Ils font la guerre, soi-disant pour rire mais nous savons que les balles tirées ne sont pas toujours à blanc. Ya des trucs louches qui se passent dans cet endroit maudit.

 -Dés que j’ai ma moto j’irais faire un petit tour par là-bas.

 -Ils vont vous transformer en passoire.

  -Ne vous inquiétez pas pour moi. Dans une semaine, heure pour heure, je reviendrais vous voir. Vos confidences, une chacun, devront être écrites noir sur blanc, il vous faudra les signer en ma présence.

 -Heu…cela ne peut rester anonyme ?

  -Une simple petite signature contre une mine d’or ? Et bien, ravi d’avoir fait votre connaissance ; vous formez tous deux un couple charmant et qui va bien savoir où sont ses intérêts. J’ajoute entre parenthèses qu’il serait malsain, voir fatal pour vous, d’user de la violence à mon égard. A bientôt mes amis !

Alors que celui qui cherche des âmes s’en va tranquillement, un couple abasourdi reste prostré, figé en état de choc et ne peut répondre à sa dernière politesse d’au revoir.

 

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En ce premier matin, il est maintenant neuf heures un quart. Celui qui s’éloigne ne manifeste pas le moindre contentement ; il est tout à fait normal que déjà deux vendeurs soit tombés dans les mailles de son redoutable filet, celui d’un piège implacable et sans issue ; beaucoup d’autres vont bientôt suivre le même chemin. Une société fondée depuis plus de trois cent ans par un puritanisme exacerbé, où règne en maitre absolu la cupidité, une société qui ose imprimer des billets de banque avec la mention IN GOD WE TRUST (en Dieu nous confions), une société qui fait jurer sur la Bible les témoins d’un tribunal en ne pouvant imaginer un seul instant que ces derniers puissent préférer l’athéisme, une société qui amène ses citoyens à des summums d’orgueil en leur enseignant qu’ils sont les meilleurs, les élus et qu’ils se doivent d’intervenir auprès du monde entier pour imposer leur soi-disant point de vue mais surtout profiter des potentielles richesses, une société où il est parfaitement légal qu’un bébé soit possesseur d’une arme à feu munie de ses munitions, une société qui distille la peur à tout les niveaux pour mieux contrôler ses sujets, devient un véritable creuset pour la formation des retardés mentaux. Ceux qui la constituent se transforment en une excellente pâte à modeler pour un receleur d’âmes ; ils sont tout…sauf des hommes sains d’esprit.

Dans trois jours, ce prochain dimanche, un pasteur itinérant, le révérant Benjamin Powell, viendra prêcher auprès de ces pauvres brebis égarées. Depuis des années il s’évertue sans succès de les ramener sur un semblant de bon chemin en oubliant qu’il fréquente lui-même des pavés infernaux. Depuis ces mêmes années, dans ses sermons, il peste et jure contre les responsables de tous les maux du monde, les ignobles qui ont livré le Christ aux Romains pour qu’il soit cloué sur la Sainte Croix : les Juifs. Comme d’habitude, il repartira bredouille pour les brebis ; mais fier de ce petit coin charmant des États-Unis d’Amérique où le pourcentage d’antisémites bat des records. Ah oui, bien sûr, il n’oubliera pas un bon flacon de la meilleure gnôle distillée là-haut dans une des collines de l’ancienne mine.

Probablement que l’individu en question sera lui aussi un bon vendeur.

Une marche à pied de quelques milles ne peut faire de mal à personne et de toutes façons le premier véhicule qui passera sur la route s’arrêtera…les gens sont si curieux…Un pressentiment annonciateur indique à August qu’une femme tiendra le volant, qu’elle sera belle et qu’elle fera aussi une excellente vendeuse, jamais son instinct n’a failli, et pourtant…

Le bruit d’un moteur grandit dans son dos…un déclic mental prévient August qu’un événement tout à fait inhabituel se prépare, un de ceux qu’il n’a pas vécu depuis plus de trois siècles.

Presque tous les matins, la première cliente du bar « La Mine » est Betty Dellinger. Aujourd’hui elle allait garer sa Buick décapotable rose bonbon de n’importe quelle façon comme d’habitude, quand elle a aperçu une silhouette s’éloignant, à pied sur le ruban asphalté. Elle a donc continué pour rattraper l’impossible piéton. Qui diantre cela pouvait-il être ? John Dellinger, son mari, n’était pas à la réunion sur le nouveau venu et son foyer n’est pas encore informé de l’évènement provoqué par cet inhabituel événement et pour cause… depuis cinq ans déjà John ne se déplace qu’en fauteuil roulant électrique. De plus les gens d’ici répugnent à payer de grosses notes de téléphone, uniquement des fixes car les compagnies de télécommunications ont toutes refusé d’installer des antennes relais pour les portables, trop peu de rentabilité ont-elles prétendu.

 Se trouver au mauvais endroit au mauvais moment a fait le malheur de cet homme autrefois véritable sportif. Militaire de carrière dans le corps d’élite des Marines, le sergent Dellinger était de service un jour comme un autre, le 7 aout 1998 à la garde dans l’ambassade américaine de Nairobi au Kenya. Au nom de l’Armée Islamique de Libération des Lieux Saints un fou enturbanné s’est fait sauter contre le bâtiment avec un camion bourré d’explosif. Le récent promu sous-officier a perdu ce en quoi pratiquement tous les hommes mettent leur dignité. Il s’était marié un mois auparavant lors d’une permission spécialement accordée.

Démobilisé et mal récompensé d’une modeste pension, le redevenu simple quidam a rapidement fait l’objet de bien des quolibets. Moqueries stupides, sourires narquois et sous-entendus malsains l’ont fait tomber dans les affres de l’alcool, il a tenté un jour de gros cafard imbibé de gnôle, de se suicider avec sa voiture. Il n’a réussi qu’à se briser la colonne vertébrale.

Le seul plaisir actuel de monsieur Dellinger est de regarder au plus près les galipettes sexuelles de sa voluptueuse épouse avec tous les gars en âge de servir dans les environs. Les yeux exorbités, il encourage les protagonistes de la voix, hurle quand l’orgasme de madame se déclenche et vocifère contre le mauvais partenaire qui ne peut la satisfaire. Parfois, pour changer un peu, des inconnus sont pêchés au hasard en ville, à cinquante milles du bled. En plusieurs occasions, c’est avec plusieurs hommes simultanément que le spectacle a eu lieu et John a failli en mourir d’apoplexie.

Belle Betty, celui qui marche sur la route sera-t-il un poisson bien frétillant ?

En tous cas l’aspect du piéton est engageant, haut, droit comme un i, bien carré sans exagération, l’homme avance d’une allure à la fois souple et élégante, d’un pas qui certainement le conduirait sur des miles et des miles sans provoquer la moindre fatigue.

 -Je peux vous emmener quelque part ?

 -Mais …bien volontiers !

En une fraction de seconde, Betty comprend que ce gars-là ne sera pas comme les autres, tous les autres. Ce regard qui semble la transpercer sans pour autant qu’on puisse y lire l’immédiat désir sexuel comme chez les autres, tous les autres. La femme est troublée, elle ne sait plus soudainement comment entamer une conversation intéressante et se rend compte qu’en fait elle n’en a jamais eue. Ce sentiment de supériorité, que depuis son adolescence elle ressent en présence de n’importe quel homme en âge d’être consommé tout cru, vient de s’évaporer et la laisse complètement désemparée.

 -Je m’appelle August pour vous servir, August Santiago Wittwer et je me suis installé aux Âmes Perdues

Pourquoi ce salaud de Peter ne m’a pas prévenue ? Et comment quelqu’un peut-il vivre là-haut se demande Betty en même temps qu’elle s’entend répondre comme une automate :

 -Betty Bishop, heu pardon Dellinger, Bishop est mon nom de jeune fille ; dîtes, pourquoi étiez vous à pied sur la route ?

 -Je recevrai ma moto demain matin ; mais à mon tour de questionner, pourquoi me dévisagez-vous ainsi ?

Jamais au grand jamais la belle blonde ne s’était sentie rougir comme en ce moment précis. Elle frêne doucement et la voiture s’arrête au beau milieu de la route, les dernières maisons du bourg ont disparues masquées par la colline, aucun risque de voir un autre véhicule tant la circulation est rare.

 -Vous, … vous êtes, …vous êtes beau !

 -Attention Betty, je suis encore plus dangereux que je suis beau.

 -Voulez vous venir chez moi ?

 -Et votre mari ?

 -Il aimerait ça, il me semble que ce sera un spectacle fantastique pour lui que de nous voir nous aimer.

 -Ma belle Betty, je n’ai pas pour habitude de me donner en exhibition quand je fais l’amour avec une femme. Cela ne veut pas dire pour autan que votre charme n’a aucun effet sur moi et je suis certain que nous allons prochainement nous entendre à la perfection. Chaque chose en son temps et votre mari ne va pas jouer le rôle de voyeur que vous avez prévu.

Autre chose peu commune pour vous, avec moi vous devrez payer.

 -Hein ! Mais ca va pas non ? Vous pensez que je vais vous donnez du fric pour prendre mon pied ?

 -Vous avez vu le livre que je tiens en main ?

 -J’allais vous poser la question, c’est une bible ? Vous êtes pasteur ?

 -C’est un livre sacré en effet et il va servir à sauver votre âme.

 -Bof, il m’est arrivé plusieurs fois de me donner à des ecclésiastiques et j’ai toujours été extrêmement déçue. Leur sentiment de culpabilité les rend gauches et ils sont insuffisamment attentifs au plaisir féminin. Quand on voit la place de la femme dans la religion, cela n’est guère étonnant.

 -Votre corps, bien que très agréable, m’intéresse beaucoup moins que votre âme.

 -C’est ce que disait le révérant Benjamin Powell quand il m’a connue. Ha ha ha, il a très rapidement changé ses préférences, en plus je suis certaine que c’est un pédé refoulé.

 - Vous commencez bien. C’est précisément en dénonçant les vilénies des autres que vous pourrez sauver votre âme. Mais je vous expliquerai cela en détail plus tard, pouvez-vous redémarrer et me laisser à l’embranchement du petit chemin qui mène chez les Richemont ?

 -Pas avant d’en savoir plus sur vous. Et premièrement je ne veux pas sauver mon âme. Je ne crois pas, ni en les sornettes de la religion, ni en Dieu. Je suis et serrai demain capable de brouter mon herbe toute seule, sans qu’un pasteur ne me guide.

 -Peut-être, mais vous savez que d’une forme ou d’une autre tous nos actes sont reliés à l’univers

 Quand vous souriez, quand vous aidez votre voisin, quand votre motivation peut se qualifier de « bonne action », votre âme s’élève, se purifie. Par contre vous êtes en permanence de mauvaise humeur, vous ne tendez pas la main à celui qui la nécessite et prenez malin plaisir à faire du mal autour de vous, alors votre âme se charge de noirceur et elle pèse sur votre corps, elle le tourmente et le rend malade.

 Ce que je vous propose est d’effacer d’un coup tous vos péchés, un peu comme dans la confession des catholiques.

 -Je vous répète que je ne crois pas en Dieu !

 -Vous mentez très mal jolie madame. Tous les Américains sont conditionnés pour croire, depuis leur plus tendre enfance. Même aujourd’hui, chaque fois que vous utilisez un billet de banque vous vous confiez à Dieu. Tous les peuples nécessitent des pasteurs, des gourous des guides, et un Dieu. Nous en sommes tellement conscients dans notre pays que nous l’avons imprimé sur notre monnaie.

 Les hommes croient tous en Dieu…. par peur du Diable ; Betty, sous votre peinture d’athéisme, vous êtes comme tout le monde. Pour que votre âme redevienne de la pureté d’un diamant, il faudra que vous me vendiez celles des autres.

 -Sortez immédiatement de ma voiture !

 -OK, mais pensez à ma proposition. Ha, j’oubliais, dépêchez-vous… il vous reste peu de temps à vivre.

 -Mon Dieu !

 -Vous voyez que vous croyez ! Confrontée à la mort, instinctivement c’est en l’Éternel que vous vous confiez, c’est lui que vous appelez au secours. Mon piège à fonctionné. Rassurez-vous, je ne suis pas devin et ne peux pas prévoir votre dernier moment.

 -Vous avez un raisonnement impitoyable, je vais réfléchir et vous donnerai réponse au plus vite. Une dernière question, que ce passerait-il si je refusais votre étrange marché ?

 - Excellent ! Pas de réponse à faire pour le moment, mais…c’est formidable que d’y avoir pensé. Un bon point pour vous !

 -Je vais finalement vous emmener un peu plus loin, vous auriez trop à marcher si je vous laissais ici.

Deux miles plus loin à la limite de La plaine, propriété des Richemont, la Buick rose bonbon ayant fait demi-tour, l’homme à la bible redevient piéton. Betty n’a pas osé s’aventurer au-delà sur un chemin potentiellement dangereux, la maitresse des lieux a eu vent des galipettes extraconjugales de son époux et n’apprécierait pas spécialement la présence d’une rivale sur ses terres. Il ne reste guère que trois miles à parcourir.

Cette piste qui part de la grand route est décidément moins bien entretenue que celle qui relie le ranch d’une trentaine d’hectare, minuscule superficie quand on la compare à la moyenne du pays, à la mine de plomb. Serpentant aux flans des collines et passant sur le Domaine des Âmes Perdues, ce deuxième accès voit régulièrement le parcours d’un vieux GMC avec remorque, chargé des agaves ou des figues de barbarie qui alimentent l’alambic du Puits de l’Indien. La distillation produisant une tequila et une gnôle qui constituent l’unique source de revenus de la famille Richemont.

Il faut à August une cinquantaine de minutes pour parcourir plus de trois miles. À la moitié du chemin deux grands chiens noirs aux oreilles épointées sont arrivés sur lui, aboyant et babines retroussées ; ils le précèdent maintenant de quelques mètres, silencieux et la queue entre les pattes. Le maitre de séant attend de pied ferme, carabine automatique pendante négligemment en bout de bras. Il se demande quel est donc l’individu qui vient ainsi à l’improviste, à pied en plus. Jamais cela n’était arrivé auparavant.

Sûr et certain que c’est le gars venu avec le bus d’hier, celui que l’on a conspué tard dans la nuit en ingurgitant pas mal d’alcool. Harry en a encore un mal de crâne…

 -C’est comme ça que vous accueillez un homme avec une bible ?

 -Vous êtes pasteur ?

Combien de fois ce si particulier Saint Augustin a-t-il écouté cette question ? Un nombre incalculable assurément.

 -Pas tout à fait, mais mon travail a quelque chose de semblable. D’une certaine façon l’âme de mes contemporains m’intéresse. Vous m’offrirez un petit coup à boire ? J’ai un peu soif après cette marche.

Monsieur Richemont rengorge son agressivité, ouvre la porte en s’effaçant pour laisser entrer son étrange visiteur.

 -C’est vous qui êtes monté aux Âmes hier ?

 -Effectivement, je m’appelle August Santiago Wittwer.

 -Santiago ? Vous êtes d’origine hispano ?

 -Pas du tout, une lubie de mon père qu’il me faut accepter. Il a vécu en Europe assez longtemps et a fait son chemin de Compostelle.

 -Connais pas ce bled. Bière ? Bourbon ? Téquila ?

 - Merci, un grand verre d’eau me suffira largement.

Harry scrute son visiteur avec attention, ce gars-là est dangereux. Jeune encore, il ne doit pas avoir atteint les trente-cinq ans, des muscles allongés qui semblent durs comme le fer avec un détail insolite et frappant. Après une grande marche à pied, sa chemise sans manche impeccablement repassée n’a pas la moindre trace de sueur. Mais…c’est impossible ça ! Que peut vouloir ce gugusse qui boit maintenant si lentement et en mâchant presque son eau ?

 -Vous vous demandez quelle est la raison de ma visite. Je suis peiner de voir que vous n’appréciez pas ma venue. Restez tranquille, nous allons nous entendre car il y va de vos intérêts.

 -Racontez toujours mais je n’ai besoin de personne.

 -Vous connaissez Mike Evelan ?

 -Bien sûr, il est un peu fou dans sa tête, la folie du filon. La fièvre de l’or comme on dit, l’habite en permanence ; en tout cas, il n’a jamais trouvé la moindre pépite.

 -Pas si dingue que ça. Il y a de l’or sous les Âmes, parole d’ingénieur géologue, et la veine se prolonge dans votre sous sol. Je sais aussi qu’une partie importante du filon passe sous le Wild Canyon

 -C’est étrange ce que vous dites. Ici une légende des Indiens d’autrefois raconte que du métal comme du soleil dort profondément et que cela fera un jour la richesse du pays. Quand on a commencé à creuser, ce n’est que du plomb que l’on a trouvé. Et aujourd’hui la mine est fermée faute de rentabilité. Plus personne ne croit à cette foutaise. Y a pas d’or ici mon gars.

 -Si, et votre vrai voisin, l’unique propriétaire des Âmes Perdues, c’est moi

 -Z’êtes fada mon gars, ces terres appartiennent à la Mary, celle du bar hôtel. Quand ma femme va apprendre tout ca ! Si c’est vrai, elle s’ra bien contente. Elle peut pas saquer cette grosse poufiasse comme elle dit. Ma Suzie est partie ya trois jours à Hampton pour voir sa frangine, elle reviendra d’main matin ou d’main soir.

 -Je crois qu’il va falloir que je vous explique tout cela bien calmement.

 -Allez, sans mauvais calcul, je peux inviter à manger un type qui vient m’apporter la richesse !

 -Et oui Harry, fini le découpage des feuilles d’agave aux redoutables piquants et leur transport vers la distillerie. Vous signez un fabuleux contrat avec une compagnie d’exploitation et passez vos vieux jours en croisière de luxe autour du monde.

 -Comment savez-vous mon prénom ? Qui vous a dit pour la téquila ?

 -Il y a au dessus de votre cheminée un cœur avec deux prénom, le votre et celui de Susanna.

 -Bon observateur, mais… pour l’alcool ?

 -Jai rencontré ce matin de bonne heure ce brave Bob Daimeri et nous avons tout de suite sympathisé mais…c’est surtout grâce au vieux Jim Polsky que je connais toutes les grandes et les petites histoires du pays.

 -Pas possible ? Racontez-moi comment ! Une cigarette ?

 -Non merci, je ne fume pas. Et bien voilà…

Pendant plus d’une quarantaine de minute August parle. De nombreuses anecdotes du pénitencier fascinent son auditeur désormais muet. L’histoire de l’embrouille invraisemblable montée par Kent Mallow, la mort des Dunfiel et quelques détails croustillants soigneusement inventés sur la Betty d’aujourd’hui terminent d’ensorceler un monsieur Richemont aux yeux brillant qui bientôt n’aura plus qu’un seul ami. Un ami qui vous sert une mine d’or sur un plateau…n’est-il pas vrai que l’on peut tout faire pour lui ?

Un véhicule s’approche, le caractéristique tacatac des soupapes d’un vieux GMC militaire. Malgré le double débrayage la boite craque en rétrocédant les vitesses.

 -Voila Steph, mon fils. Ne faites pas trop attention à lui, c’est un vrai sauvage.

Un grand gaillard débarque, mal rasé, sale, les yeux injectés de sang, il questionne sans la moindre forme de politesse.

 -C’est qui c’mec ?

 -Un ingénieur des mines. Il prétend qu’il y a de l’or dans notre sous-sol.

 -Comme quoi c’est un con, j’veux pas bouffer avec lui ! Tu me monteras un steak dans ma chambre, je grimpe me doucher.

 - Excusez-le monsieur Wittwer, vous voyez comment sont les enfants de nos jours. Ya plus de respect, la vie devient difficile.

 -Quittez la bien vite !

 -Drôle d’humour que le votre, dîtes moi donc plutôt où devrais-je creuser pour trouver mon filon ?

 - L’année passée, pour détourner une partie de l’eau qui coule au Puits de l’Indien, vous avez commencé les travaux de percement d’une galerie. Une pépite d’une bonne quinzaine d’once y a été trouvée.

 -Impossible, je l’aurais bien su le premier. Cette affaire a failli me ruiner, pas une goutte de flotte et deux gars qui sont morts dans un effondrement, vous me direz que c’étaient des Mexicains clandestins mais quand même.

 -Qui dirigeait les travaux ?

 -Frank Monténégro.

 -Et qui s’obstine à racheter vos terres depuis ce jour ?

 -Fran….Ha nom de Dieu ! Le fumier !

Un cri aigu poussé du haut de l’escalier prouve que les oreilles du fiston ne sont pas encore sous le jet de la douche. Steph dégringole les marches quatre à quatre, exercice périlleux vu le trop plein d’alcool rajouté au réseau sanguin. L’atterrissage n’est pas sans douleur avec une épaule droite qui se déboite. Richemont Junior prend soudain un teint tirant sur le jaune grisâtre.

 -Salopard de Franky, je vais le tuer ! Haaa…mon épaule, ça fait mal !

 -Laissez-moi faire mon cher Harry.

Avec une grande délicatesse August tourne le blessé sur le dos ; il s’assoit et ramène le bras à l’équerre provoquant un véritable hurlement cette fois.

 -Z’êtes dingue, ca fait encore plus mal !

Avant une deuxième répartie, un pied posé sur le cou et l’autre sur les côtes, d’un geste sec et précis le bras entier est tiré puis les os se remboîtent. Steph s’évanouit

 -Apportez-moi une bande de coton ou à défaut un vieux drap, je vais le panser. Dés qu’il reprendra connaissance nous l’aiderons à s’étendre. Quelques comprimés d’anti-inflammatoire et demain il sera déjà mieux. Bien sûr, pas de GMC pendant au moins une semaine, voir deux. D’accord ?

 -OK ; bien compris, vous êtes un peu rebouteux ?

 -Entre autres choses, mais mon vrai boulot est redresseur de tords. Je me fais payer d’une étrange façon…Allez, je vous charrie, je suis ingénieur et expert en géologie minière.

 -Vous allez me demandez un pourcentage sur l’or ?

 -Et si nous mangions ?

  -Un bon beefsteak accompagné d’une bière ?

 -Je préfère deux œufs et un grand verre de lait. Une tranche de pain recouverte d’une bonne épaisseur de confiture me ravirait aussi comme dessert. Cela n’est pas tout à fait ce que je mange d’habitude mais cela sera bien suffisant.

 -Alors August, comment vais-je diantre vous payer de vos bienfaits ?

 -N’avalez pas de travers en écoutant ma réponse…vous allez me vendre des âmes !

Après quelques secondes d’intense stupéfaction, les yeux tous ronds, la bouche ouverte et la main crispée sur la canette de bière, un rire curieusement aigu retentit. Un rire ne correspondant pas du tout au personnage.

 -Vous êtes un grand comique mon cher August, racontez-moi donc cet ingénieux montage qui m’enrichira bientôt.

 -Avant tout, il vous faut promettre de ne rien intenter contre Frank, je m’en occupe personnellement et vous promet que ce gars-là ne s’en sortira pas.

 -Ok, jurer promis !

Encore et toujours…se remettre à l’ouvrage avec un discours presque invariable mais une fois de plus implacable. Des paroles qui ne laissent aucune issue de secours aux auditeurs dont une convoitise exacerbée a envahi la pensée. Saint Augustin, maitre de cérémonie aguerri, prêche en terrain si fertile que l’homme en face de lui est convaincu bien avant la fin du monologue. Harry est de ceux qui ne posent aucune question, de ceux que le moindre doute ne peut effleurer, de ceux qui forment la grande majorité de ses futures proies. Du bonheur pur pour un receleur d’Âmes.

 De peu le propriétaire des lieux ne se précipiterait pour signer immédiatement un contrat, une sorte de préliminaire à celui qui le liera demain avec une compagnie d’exploitation minière. Il est maintenant radieux et propose à son visiteur de marque de le raccompagner jusqu’au domaine.

 -Déposez-moi seulement à l’entrée du bled, un peu de marche à pied supplémentaire me ferra du bien.

 -OK, attendez moi quelques secondes, je vais pisser.

 Devant la première maison, en serrant la main d’August, monsieur Richemont remet un papier plié en quatre, taché de beurre de cacahouète, hâtivement écrit et ainsi libellé :

 

 

 Voila une ame qui vat vous interessé. Celle de Mark Hasting l’homme de main de peter O Flanagan et de Frank montenégro. Je l’ai vu rentré dans la mine avec le vieux Spells le pere de la Mary qu’étai pété comme un coin et l’es ressorti tous seul demi heure apré.

Quesceque vous en panser ? Lui je vous le vand pour que dalle

Harry Richemont

…Les fautes d’orthographe n’ont jamais constitué un facteur de nullité pour un contrat de vente…

Le raccourcit qui file vers la mine puis le Domaine est avalé à grandes enjambées malgré la pente raide de la montée. Du bar, encore une fois, Peter n’en croit pas ses yeux qui ne peuvent se détacher de la paire de jumelles. Il ne cesse de marmonner « Il est pas possible ce mec, il est pas possible ! »

 Tout sera fait pour ne pas perdre de vue celui qui apporte la richesse, mais assurer une filature dans cette ville déserte relève de l’impossible. Va falloir s’y coller à plusieurs.

 

TROISIEME JOUR Samedi

 

 Vers les huit heures du matin quand le camion, plutôt la grosse camionnette aux vitres tintées, avale lentement les lacets qui grimpent vers l’esplanade de la mine, Peter O Flannagan est furieux en pensant au conducteur qui ne s’est pas arrêté à son bar pour ne serait-ce qu’une petite consommation

 -Décidément les gens sont de plus en plus des malotrus. Je parie que ce sera la même chose quand il redescendra.

La grille d’entrée du domaine est grande ouverte et le chemin qui mène à la maison dégagé de tout obstacle. Le chauffeur avec son aide, un grand black à la musculature impressionnante, s’active pour décharger le véhicule en commençant par une splendide moto KTM, une 300 cm3 MX/GS deux temps. Bel engin tout neuf et tout noir dont le vrombissement n’enchantera pas les alentours et apportera bientôt un certain malaise à la faible population locale. Lit, table, chaises, batteries électriques avec des panneaux solaires et tous les câbles pour leurs raccordements, vivres et moyens de les stocker, eau, tout est prévu pour un séjour d’une quinzaine de jours. Les déménageurs à peine échangent quelques paroles avec le sympathique bonhomme aux yeux gris qui les a reçus mais leurs sourires de reconnaissance ne sont pas feints quand au bout de trois heures l’installation se termine et qu’un pourboire royal leur est donné. Ce n’est pas tout les jours qu’ils se font cinquante Dollars…chacun !

Deux gars discrets qui n’ont pas posé la moindre question sur l’étrangeté du coin et de sa baraque délabrée.

Pour le chercheur d’âmes, absorber quelques nourriture terrestre n’est pas obligatoire, il peut fort bien s’en passer, et ce…pendant plusieurs jours d’affilée. Mais, l’un des ses petits défauts est le plaisir de la bonne cuisine. Travailler dans ce vaste pays que sont les Stades ne l’enchante guère, il préfère nettement la vielle Europe où son palais de connaisseur s’en donne à cœur joie. Comme d’habitude, les mets de son frigo-congélateur viennent d’excellents traiteurs et n’ont jamais rompu la chaîne du froid. Des bouteilles dignes de grandes tables sont dans un compartiment à température constante de 16 degrés. Pour déjeuner maintenant c’est la fête, un succulent ossobuco arrosé du meilleur Chianti ferra l’affaire ; cet après midi, les choses sérieuses vont commencer.

Après la traditionnelle sieste obligatoire en ce beau pays, un vrombissement se fait entendre. Au premier coup de kick, la KTM a rugit et les habitants vont voir fréquemment ce motard jamais casqué aller et venir dans les rues désertes ; ils vont d’abord s’en méfier puis tous se venter secrètement de s’en être fait un allié. La première visite sera pour un ex sergent de la glorieuse US Army. La maison hérissée d’une multitude d’antenne prouve qu’il a gardé du temps passé une grande passion pour les radios communications.

 -Une moto qui stoppe devant chez moi ? Une visite chez les Dellinger ? Un flic peut-être ! Betty, tu n’aurais pas oublié de payer une contredanse ?

 -Non, c’est un simple quidam. Je l’ai vaguement vu hier, je n’ai pas pensé de t’en parler, probablement un quelconque démarcheur. Cela ne m’intéresse pas, je monte à l’étage dans notre ancienne chambre.

 -Tu n’as pas envie de te faire draguer ?

 -Indisponibilité provisoire !

Pour dissimuler un trouble soudain, madame s’éclipse rapidement.

Un dispositif électrique muni d’une télécommande permet à John d’ouvrir sans avoir à se déplacer. L’homme qui se présente devant la porte est grand, svelte, il ne doit pas encore atteint avoir la quarantaine et le sourire engageant de tout son visage annonce une bien sympathique personne.

 -Monsieur ? Vous désirez ?

 -Vous faire réaliser votre rêve, celui de foutre le camp de ce bled paumé. En d’autres mots, je viens pour vous apporter la richesse.

 -Voila une idée on ne peut plus intéressante, entrez et expliquez moi ! Je vous en prie, prenez une chaise et racontez moi donc.

 -Je m’appelle Wittwer, August Santiago pour vous servir et je suis le véritable propriétaire du domaine des Âmes Perdues.

 -Hein ! Qu’est ce que c’est que ces salades ?

« Mille fois sur l’ouvrage »…une explication de plus, un blabla resservi à des oreilles attentives et la promesse encore renouvelée d’une prochaine richesse. John reste bouche cousue, intensément réceptif au beau discours de son visiteur. Comme cet homme parle bien ! Il va tout organiser. Il s’est déjà occupé de la conception d’une coopérative. Le nom est trouvé et seul manquent de préciser les différents membres pour déposer les statuts auprès des autorités compétentes. Un sacré fouillis de paperasses que personne ici n’aurait jamais eu le courage de remplir.

Pas d’exploitation du filon sans les conditions requises. De toute façon il est le seul à connaître la profondeur et l’orientation des veines chargées du métal précieux. Comment se fera-t-il payer de ses services ? Encore et toujours, la trame de la chasse aux âmes impures est resservie devant un homme qui ne comprend rien mais qui compte déjà ses bénéfices, des pépites miroitantes plein les pupilles.

 -Mon cher John, vous permettez que je vous appelle par votre prénom ?

 -Bien sûr !

 -Vous connaissez ce brave vieux docteur Faust ?

 -Je n’ai pas encore eu cet honneur !

 -Il vous faudra signer un contrat, enfin plutôt une simple lettre de dénonciation. Votre épouse, elle aussi devra faire de même. Je dois voir maintenant un certain Samuel Baron, pouvez-vous m’indiquer où est sa maison.

 -Une horrible baraque juste derrière l’église. A cette heure ce type est encore capable de marcher. Dans deux heures, il sera saoul comme un cochon. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

 -La curiosité n’est pas toujours la bienvenue avec moi !

 - Excusez-moi, réellement… je m’en fous !

« Horrible », le mot reste bien faible pour définir la couleur de la maison des Baron. Un vert indéfinissable tirant sur le marron clair, le tout décrépi par de nombreuses plaques laissant apparaître un matériau préfabriqué moderne qui lui aussi se désagrège. Le toit en terrasse a dû recevoir maintes couches de bitume évitant ainsi la douche des rares mais violents jours de pluie, des rafistolages sur la façade essaient en vain de dissimuler les innombrables fissures courant en tout sens.

Quand la KTM s’arrête devant la porte, celle-ci est ouverte et Michèle affiche un grand sourire curieux au bel inconnu qui la visite. Enfin une nouveauté, enfin va se rompre la monotonie, cette pesante chape abattue sur le bled. La jeune femme n’est pas vraiment une beauté et elle en est consciente depuis toujours, les vêtements qui l’enveloppent n’ont rien pour arranger l’image qu’elle dégage : du négligé à l’état pur. Le motard semble indifférant à une trop forte odeur de tabac qui complète ce triste tableau de désolation.

 -Madame Baron ?

 -Mademoiselle, mon père cuve son alcool dans sa chambre.

 -Et votre mère ?

 - J’me rappelle même pas d’elle ! Elle s’est barrée après l’accident de mon vieux. Il a perdu une jambe dans un éboulement de la mine. Il y a presque vingt ans, j’étais toute petite.

  -Prévenez votre père que je reviendrai tôt demain matin pour lui parler, vers les neuf heures. Il serait préférable qu’il soit à jeun…pour l’alcool bien entendu, je ne suis pas médecin ! Insistez, dites-lui que la richesse de votre famille en dépend.

Michèle reste interdite sur le pas de la porte, elle regarde filer cet homme qui n’a pas eu la politesse de s’être présenté. Bou Diou qu’il est beau, il faudra faire un effort vestimentaire pour son retour ! 

 

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 Venant du nord et à main droite, la première des maisons de ce qui fut un village fait partie d’une des rares encore habitée. Un couple apparemment tranquille y subsiste tant bien que mal, la belle KTM arrête son merveilleux bruit de parfaite mécanique juste devant une porte qui aurait bien besoin d’un couche de peinture réparatrice. Marque malheureusement caractéristique de toutes celles des environs.

 Depuis qu’Eva Murphy est sortie d’un terrible pénitencier texan, celui de Huntsville dans le comté de Walker, elle s’est fait oublier dans ce trou perdu. Elle aurait bien voulu devenir madame Colman, mais Ian a toujours refusé. Non pas de peur du passé de sa nouvelle compagne, non pas pour la crainte de passer la bague au doigt d’une métisse, mais la révolte permanente de ses deux filles contre ce possible mariage a fait reculer l’homme encore et encore. Heureusement que les adolescentes vivent avec leurs grands-parents maternels à Seattle et qu’elles ne viennent que pour une courte période lors de leurs vacances scolaires, sinon la cohabitation serait impossible. S’ennuyant profondément dans « l’abominable trou du cul du monde » comme elles appellent ce délicieux coin paradisiaque, elles en repartent toujours au plus vite

Les économies d’Ian Colman ont fondue depuis belle lurette, son insignifiante prime de licenciement à la fermeture de la mine est partie dans l’achat d’une nouvelle voiture après l’accident qui lui a volé sa tendre épouse et mère de ses filles. Son unique maigre revenu actuel rempli avec peine l’escarcelle de la maisonnée quand Ed, son grand frère, a besoin d’un coup de main pour charger puis livrer l’alcool avec la locomotive de collection, les fins de mois sont difficiles. Une consolation : le voyage sur la voie ferrée s’est toujours passé sans anicroche ; qui donc pourrait soupçonner un quelconque trafic par ce moyen de transport si particulier ?

 De temps en temps il accompagne également Mark Hasting ou Roger son frère pour travailler sur des coupes illégales de bois de plus en plus loin car il ne reste plus rien à abattre par ici, plus rarement au ramassage des fossiles. Avec un peu de chance, certaines pièces peuvent rapporter gros, mais ce trio de petits minables n’a jamais précisément connu de bonnes fortunes et beaucoup d’efforts trop peu rentables ont aigri le caractère des hommes.

Eva quant à elle disparaît régulièrement quelques jours du coté de Salem pour visiter une lointaine cousine, celle-ci doit être riche et généreuse car l’argent rapporté de ces escapades est le toujours le bien venu. Mary, la reine en surpoids des omelettes, chuchote à qui veut bien l’écouter qu’un célèbre bordel de la ville aurait comme surnom « Cousine d’Eva » Les ragots se colportent, les vents soufflent en tous sens et la vilaine information tombe un jour, comme ça part hasard, dans les oreilles d’Ian.

La bagarre de ce dernier avec Peter la rouquemoute fut mémorable ; digne des scènes invraisemblables, rocambolesques et presque comiques des westerns d’autrefois. Après biens des gnons et un match nul évident, les deux hommes s’étaient serré la main et avaient pansé leurs plaies, puis une fois de plus la gnole avait coulé. La rancœur discrète, le couple Colman-Murphy garde depuis ce beau jour un chien de leur chienne aux deux bistrotiers.

Eva est seule quand la moto stoppe devant la porte, elle n’a pas la moindre idée de ce que traficote encore son homme, ni avec qui, ni où. Peut-être que l’étranger qui est devenu le centre de conversation principal de toutes les âmes vient-il pour un quelconque biseness ? Aussi la maitresse des lieux se fait plus qu’affable, elle est radieuse en ouvrant la porte avant même que la sonnette ne soit actionnée.

Diable, que l’homme qui lui sourit est beau !

 -Eva Murphy ?

 -C’est bien moi.

 -Je m’appelle August Wittwer et j’ai hélas une mauvaise nouvelle à vous annoncer, Régina Messon n’est plus de ce monde. Vous avez partagé la même cellule à Huntsville pendant des années je crois ?

Les larmes apparaissent sur un visage qui se décompose et la maitresse des lieux ne tient debout que grâce à un bras charitable qui l’enlace rapidement. Conduite dans le salon, Eva reste prostrée sur un horrible divan style crotte de mammouth de couleur indéfinissable et immonde, puis elle se ressaisit peu à peu ; le nouveau venu lui a servi un whisky bien tassé qu’elle a vidé cul-sec. 

 -Régina m’a sauvé la vie. Sans elle d’autres filles m’auraient fait la peau sous les regards goguenards des gardiennes qui s’en foutaient complètement. De quoi est-elle morte ? 

 -Une tumeur foudroyante du cerveau l’a emportée en quelque jours seulement, elle n’a pas eu le temps de trop souffrir.

  - J’en suis heureuse pour elle, mais comment savez-vous ? Qui êtes-vous ? Qui vous a dit que je vivais ici ? J’ai coupé tous les liens avec la prison et aussi avec ma famille. Seule la police connaît mon adresse, vous n’êtes pas venu dans ce sale bled pour me parler d’une ex compagne de cellule, alors, qu’est ce qui vous amène ?

 -Le hasard fait parfois des miracles ! Régina était une lointaine cousine et elle avait demandé aux autorités pénitentiaires de me prévenir en cas de décès. Votre nom est mentionné dans la seule longue lettre que j’ai reçue d‘elle pendant ses onze années de détention. Régi s’emblait vous apprécier.

 Figurez-vous qu’il y a à peine une heure j’ai dialogué pour la première fois avec un gars d’ici, John Dellinger ; il m’a parlé d’une certaine Eva Murphy, alors j’ai fais le rapprochement. Pour mieux me situer : je suis ingénieur géologue et grâce à moi la richesse va enfin vous combler de ses bienfaits

 -Ca y est, encore des bobards à domicile. Foutez-moi le camp ! Je n’ai rien à acheter, rien à investir. Ne perdez pas votre temps avec moi ! Ne profitez pas des circonstances !

 -Tenez, ceci est mon premier cadeau. Attention de ne rien faire tomber.

Curieuse, la femme s’empare d’une minuscule bourse de tissu noir, souple, ressemblant à du velours et fermée par un simplet cordon de coton.

 -Qu’est ce que c’est ?

 -Cinq pépites d’or ! Et chacune d’entre elles dépasse le gramme !

Cela parait bien minuscule dans le creux d’une main mais cela fait sortir deux yeux de leurs orbites.

 -Je peux m’asseoir maintenant ?

 -Je…je vous en prie. Et si vous m’expliquiez ?

 -Je sais où est le fameux filon dont tous ceux d’ici rêvent. Et vous aurez votre part.

 - Aucune des terres alentour ne nous appartiens. Personne ici-bas ne voudra jamais partager une quelconque richesse avec son voisin, on voit que vous ne connaissez pas les salopards qui peuplent ce patelin.

 -Il n’y aura pas d’exploitation sans la création d’une coopérative. Société au sein de laquelle les vingt-huit âmes qui vivent ici seront à parts égales dans les bénéfices. Il y en aura certainement deux autres, mais ceci est un détail qui ne vous importe guère.

  -Vous rêvez monsieur…, monsieur comment déjà ?

 -Wittwer, avec deux W et deux T, mais appelez moi August comme tous mes amis. Et…écoutez-moi bien : l’or ne va pas couler à flots sans une contrepartie. Il y a un prix à tout. Y compris à la richesse !

 Voila quelle sera votre contribution…….

Sur un ton plus que convainquant, une demi-heure d’explication sera nécessaire à l’acquisition d’une enthousiaste et fanatique future associée de la Coopérative de la Vieille Mine. Eva devient fin prête pour écrire un roman sur ses proches contemporains, d’une encre aussi noire que leurs faits et gestes. Évidement bien sûr qu’elle se chargera de convertir son crétin de compagnon ; l’écriture n’étant pas précisément le point fort d’Ian Colman, si besoin elle aidera le bonhomme pour que la rédaction soit moins laborieuse.

D’ailleurs une promesse vient de se faire, main rendue au dessus de la précieuse bible d’August, et il n’est pas très sain de se parjurer.

 -Quelle belle pétarade que celle de cette moto ! Entre parenthèses…le gars est vraiment pas mal du tout, j’en ferais volontiers mes extras !

 Ce qui parait incroyable, c’est que pour parcourir à peine deux miles, personne ici ne semble prêt à user ses semelles de chaussures. Peter la rouquemoute ne fait pas exception à cette règle. Il conduit donc son Nissan Patrol pour une courte visite chez Mark Hasting. Ce dernier ne lui refusera pas un petit service, surtout avec deux cents Dollars à la clé ! Juste une certaine mallette à visiter là-haut, en écartant les serpents à sonnette…

 

QUATRIEME JOUR Dimanche

 

 A neuf heures comme promis, avec une exactitude peu coutumière aux locaux, le couple belle moto homme séduisant s’arrête devant l’abominable maison des Baron ; Samuel fraichement réveillé n’a ingurgité qu’un infâme breuvage prétendu café, Michèle quant à elle a du passer bien du temps pour se refaire une beauté, exagérant par trop sur le fard et le rimmel. En y ajoutant un parfum de pacotille…affirmer que le résultat est convainquant serrait une pure hypocrisie, mais le nouveau venu feint d’apprécier en élargissant son sourire coutumier.

Ces deux là également ne seront pas très difficiles à convaincre. En moins d’une demi-heure d’explications, comme dans la plupart des cas, c’est chose faite ; deux lettres seront signées avant que la nuit ne soit tombée.

 

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 Mark Hasting montait souvent aux Âmes… quand il restait du bois ! En grande partie pour l’alimentation du feu sous l’alambic, c’est lui le plus grand responsable de la déforestation des collines aux alentours. Les bûches qu’il livrait autrefois en ville, personne ne lui a jamais demandé d’où elles venaient. Il est trois heures de l’après-midi et les redoutables crotales doivent se terrer bien au frais dans l’ombre de leur trou ; mais au cas où, il s’est chaussé de hautes bottes et a recouvert son sempiternel jean délavé d’une protection de cuir très épais. Celle utilisée il y a des lustres par les cowboys quand ils chevauchaient au milieu des épineux. Comme seule arme, un fusil à pompe dont les cartouches à dispersion sont chargées de gros plombs ; un tel riffle donne une certaine confiance. Une longue perche de bois munie d’une sorte de râteau vertical complète son attirail.

Une fois hélas un de ces méchants reptiles vipéridés l’a mordu, heureusement que seul un de ses crochets s’est planté dans son mollet et qu’il a pu faire saigner la plaie immédiatement. La vilaine balafre rouge qu’il montre volontiers avec fierté et à tout bout de champ lui rappelle pour la vie l’intense douleur de ce rude moment passé.

L’homme à la belle moto européenne est parti et le bruit du moteur avertirait de son retour, il y a tant de replis de terrain pour se cacher que cela n’inquiète pas le malintentionné. En posant volontairement avec force ses bottes sur le sol, Mark avance tranquille ; ce sont les vibrations qui peuvent faire fuir les serpents. Ces derniers n’attaquent que lorsqu’ils sont surpris, sinon ils préfèrent prendre la poudre d’escampette en présence de l’homme. Ce sera surtout dans la maison qu’il faudra ouvrir l’œil.

Le silence règne, pas le moindre signe de ces maudits crotales. Sur les parties sableuses l’on peut voir les caractéristiques traces sinueuses qui marquent leur passage ; mais il n’y a rien, comme si le terrible animal n’avait jamais habité ce lieu. Étrange, et…pas si rassurant que ça !

La seule pièce de la demeure en ruine qui possède encore un semblant de toit est maintenant propre, un lit étroit et bas avec un matelas recouvert de deux draps paraissant fraichement repassés, une toute simple table de bois massif, deux chaises. Tiens, pourquoi deux si l’homme qui se fait appeler August semble toujours seul ? Trois réservoirs d’eau de cinquante galons chacun alimentent un robinet placé au dessus de quelques grands bacs en plastiques…Un meuble tout simple constitué de rayonnages est chargé de plusieurs assiettes, couverts, verres et de l’habituel assortiment d’ustensiles de cuisine. Un frigidaire-congélateur, une cuisinière d’acier inoxydable à deux feux portables et une bouteille de propane terminent la liste de tout ce qu’il faut pour survivre quelques temps en ces lieux. L’ensemble est d’une remarquable propreté.

 L’objet recherché repose à même le sol, visible à la tête du lit et en partie sous celui-ci.

 - Bien voilà ! Ce n’était pas si difficile ! Deux beaux benjamins* pour bibi.

 * L’effigie sur le billet de cent Dollars est celle de Benjamin Franklin.

La main part en avant pour récupérer la mallette. Avant de l’avoir saisie, le hurlement de Mark retenti. Un énorme spécimen de serpent à sonnette, un crotale diamant de deux mètres et pesant près de six kilos, vient de lui planter ses deux crochets dans le poignet. La surprise n’a pas le temps de se manifester sur un visage aussitôt ravagé par l’intense douleur. Le visiteur tombe à genoux et le monstre frappe de nouveau ratant de peu l’œil droit, puis, avec un acharnement inaccoutumé, encore et encore sur toute partie de chair accessible. Quelques secondes après la dernière morsure l’homme fou de souffrance tombe en syncope. Plus jamais il ne se relèvera.

Et d’un……

Il est dix heures du matin, la Ford Custom blanche du révérant Powell stationne devant l’église. La porte de ce lieu saint grande ouverte, le clergyman attend ses ouailles mais une fois de plus elles ne viendront pas. Il lui faudra de nouveau aller visiter chacune d’elles qui prétendrons ne pas se rappeler qu’aujourd’hui est celui du Seigneur. Il est rare qu’il ait le temps de rencontrer tout le monde mais, cette semaine, pas question de repartir sur Dallas (celui de l’Oregon, très très loin du Texas) sans l’avoir fait ; quitte à dormir dans le local exigu que fut la sacristie ou encore prendre une chambre à La Mine.

Quant même, faire autant de miles pour ce minuscule troupeau égaré coute décidément trop cher et en y pensant mieux, inutile de donner quelques Dollars à Peter la rouquemoute. Une escapade chez les Dellinger assurera le repas du soir, un soulagement glandulaire sera de plus le bien venu aussi, et avec un peu de chance cela pourra traîner jusqu’au matin.

Très prêt, une moto démarre. Le bruit du moteur se rapproche puis s’arrête, probablement juste derrière la Ford. Le révérant se retourne.

Une haute silhouette vient de franchir le seuil, elle se détache sur la lumière, créant une ombre longue qui arrive jusqu’à la nef, à toucher le socle de l’autel. La vision est impressionnante, surréaliste. L’homme d’église en a un instant la chair de poule, une sensation de danger imminent l’envahit mais il se ressaisit et s’avance en tendant la main.

 -Je suis le révérant Benjamin Sylius Powell, bienvenu dans la maison de Dieu mon fils. Que nous valent le plaisir et l’honneur de vous recevoir ?

 -August Santiago Wittwer.

 -Je me réjouis de votre visite mon cher Santiago, vous permettez que je vous appelle ainsi ? C’est un prénom qui me plaît beaucoup. Il est d’une consonance très chrétienne.

 -Je vous en prie ! J’ai beaucoup entendu parler de vous, j’ai lu les sermons que vous avez publiés en un très intéressant recueil et vos idées sont miennes, je suis ici pour vous aider, faire de vous un lieder. Pour éliminer les impuretés humaines, nous travaillerons main dans la main, si vous acceptez bien entendu.

 - Je ne vous comprends pas encore bien mais j’accepte toutes les bonnes volontés, il y a déjà trop d’année que vainement j’essaye de ramener sur de meilleures terres spirituelles les âmes des rustres imbéciles qui vivent dans ce trou ignoble. La seule chose que tous partagent avec moi, c’est la haine envers les assassins du Christ. Envers les maudits qui ne rêvent que de mettre le monde à leurs pieds. Insatiables de richesses, cette race aux nez crochus ne vit que pour opprimer. Sans ces gens là, le monde tournerait rond, c’est moi qui vous l’affirme !

 Il y a des années en Europe, un guide, un führer, a failli réussir sa belle tâche d’assainissement mais la conspiration des Rothschild Rockefeller et compagnie l’en a empêché. Ils ont tués le Christ, Santiago, ils ont tué le Christ !

 -Mon cher Benjamin, votre amour pour le führer m’aidera dans ma difficile tâche, il ne m’est pas simple de trouver les âmes impures qui vont se perdre, de les récupérer avant qu’elles ne reviennent infecter d’autres corps. Aidez-moi à les détecter, surtout les grands égoïstes, ceux qui ne désirent que de prendre le pouvoir par exemple. Dans cette société dont nous rêvons tous deux, tout humain qui manifesterait le désir de dominer devrait être mis hors circuit, quitte à l’éliminer physiquement. Nul n’aurait le droit de se proclamer ni supérieur, ni justicier, ni même législateur. Ce vil système n’a toujours abouti qu’à créer une race gonflée d’orgueil qui se prétend supérieure. Vous voyez ce que je veux dire ? Je parle de ceux-là même qui oppriment les petites gens en accentuant la misère.

 Vous allez devenir l’un des héros bienfaiteurs de l’humanité. Et cette fois la conspiration judéo-maçonnique ne pourra pas vous arrêter. Demain vous serez capable de bruler le Coran en place publique et on vous applaudira.

 Comment aboutir ? Comment réussir à devenir le sauveur du monde ? Cela sera votre salaire pour m’avoir vendu quelques âmes. Rassurez-vous, de celles qui font vomir jusqu’au Diable en personne. Vous recevez en confession depuis de nombreuses années et rien ne change car Dieu a perdu son sonotone ; pour preuve, regardez ce qu’il laisse faire aux juifs aujourd’hui et préparez-vous à encore pire avec les musulmans demain. Faîtes moi une liste de ce que vous connaissez. Les valeurs de la chrétienté sont bafouées, foulées aux pieds et VOUS allez les rétablir.

 Dés que j’aurai ce document, vous aurez la possibilité de feuilleter ma vieille bible ; vous verrez, elle vous surprendra !

Loin de relever les innombrables contradictions de ce magnifique discourt, le révérant Powell ne se sent plus de joie. Enfin un homme intelligent qui le comprend ; mieux, celui-là va lui donner l’opportunité d’agir pour le monde, pour le salut de la civilisation chrétienne, la seule pourvue d’une morale divine Il jubile, bavant de contentement en prononçant bien fort son approbation.

 -Comptez sur moi, je vais vous faire un bon boulot.

La poignée de main de l’homme à la si belle moto est franche, chaleureuse ; Benjamin ressent une énergie nouvelle qui se transmet à travers de ce cordial contact. Troublante, provoquant une impression proche d’un désir particulier et fort prononcé ; son homosexualité refoulée remonterait-elle à la surface ? Et Santiago a bien parlé de travailler la main dans la main…Après tout pourquoi ne pas rester une semaine entière par ici ?

Le rugissement du moteur de la KTM qui s’éloigne du côté de la mine inaugure un nouveau monde. Vite, vite l’homme d’église va écrire comme promis, noir sur blanc, tous les abominables secrets que ces pécheurs lui ont contés. La plus part non pas sous le sceau de la confession mais seulement par plaisir de dire du mal de leur prochain. Sur cette longue liste du bonheur, il rajoutera aussi sans hésitation des fautes jamais avouées mais qu’il connaît parfaitement bien.

 Aux Âmes, le corps de Mark Hasting est encore chaud, il va falloir se débarrasser de ce qui reste d’un misérable personnage peu ragoutant. L’assassin à la tête triangulaire s’est éclipsé on ne sait où, rejoignant ses frères reptiles devenus invisibles. August n’en a nul besoin mais il va chercher de l’aide

 Le receleur revient deux heures plus tard, sa moto précédant le GMC inhabituellement à vide sur ce trajet. Le récolteur d’agave, bien que prévenu de la macabre besogne à effectuer, ne peut s’empêcher de questionner.

 -Merde ! Je vous ai donné ce fumier et il est mort sous votre toit deux jours plus tard ! C’est pas possible, vous croyez que c’est de ma faute ce qui lui est arrivé ? Vous m’avez dit que vous vous occuperiez de lui. C’est vous qui l’avez tué ?

 - Mais non mais non, regardez donc, c’est un de ces maudits serpent qui l’a mordu, on dirait même qu’il a mis du cœur à l’ouvrage. Par contre cela m’embête un peu. A peine arrivé il y a déjà un drame chez moi, les gens sont si médisants qu’ils vont raconter n’importe quoi. Vous m’avez bien accompagné pour me donner un coup de main et faire disparaître le macchabé ? Alors ?

 -Mais oui, je ne reviens pas sur ma parole mon vieux, on le charge et…direction la mine, il ira rejoindre plus d’un salopard au fond d’un puits de ventilation.

Il ne faut guère de temps aux deux hommes pour mettre le plan en œuvre. Juste avant de jeter Mark dans sa peu usuelle sépulture, August s’éloigne de quelques pas pour satisfaire à un besoin naturel. Il filme discrètement une courte vidéo avec une minuscule caméra digitale semblable à celles utilisées dans les films d’espionnage.

 -Excusez-moi, cela devenait urgent. Allez au fond ! Et bon voyage pour l’enfer mon pote !

 Voila une bonne chose de faite, je repars avec ma moto. Bien entendu, motus et bouche cousue, que personne ne sache ce qui est arrivé, je n’ai pas envie de voir arriver un shérif...et vous non plus je suppose. Quant à la famille je m’en occupe, j’ai une excellente idée pour expliquer la disparition inattendue de Mark.

En filant au volant du GMC Harry sifflote tout content.

 -Ce gars là est vraiment génial, un vrai bonheur que d’être son allié !

 

Il est trois heures de l’après midi, Madame Betty Dellinger a montré avant-hier une résistance peu usuelle ; cette femme est d’une nature hors du commun. Son physique se laisse certainement aller à bien des débordements mais le cœur reste pur, l’esprit vivace développe une logique indubitable…la belle ne va pas se laisser embobiner si facilement…voir pas du tout. Plus encore, sa forme de penser lui rappelle quelqu’un…Monsieur Wittwer se revoit quelques millénaires auparavant.

 Allons donc revoir cette blonde récalcitrante, son mari se montrera-il jaloux d’une invitation à déjeuner dans une vieille bicoque délabrée ? Mais tout de suite, un petit tour chez les Swharskof s’impose, avant que monsieur ne reparte en ville.

Gil, bientôt cinquante-cinq ans, est l’unique homme en âge de travailler qui s’applique encore réellement à cette fonction souvent qualifiée d’ingrate. Pour ce faire, c’est à quatre-vingt trois miles (environ cent trente kilomètres) qu’il s’éloigne et prend pension cinq jours par semaine chez une de ses sœurs, la cadette. Dix heures de boulot par jour comme comptable dans la Grande Quincaillerie et parfois quatre de plus le samedi matin quand le patron l’exige. Le payement de ces heures sup, systématiquement reculé au mois prochain, rend notre homme d’une permanente humeur de bulldog à qui on oublierait trop souvent de donner sa pâtée.

La seule compensation de son déplacement reste le bonheur de la vie en famille. Avec ses trois nièces de quinze, dix-sept et dix-neuf ans qui se promènent presque toujours toutes nues dans une maison d’à peine quatre-vingt-dix mètres carrés, le spectacle après la dure journée de labeur n’est pas désagréable du tout. Surtout qu’elles sont toutes les trois bien balancées ; rien à voir avec les quarante-cinq ans et cent-vingt kilos de bobonne. Après la mort de leur fils dans les sables Irakiens, les Swharskof, nullement apparenté avec la famille du général américain de la première guerre en 91, ont préféré une modeste pension plutôt que de recevoir en une seule fois le pactole accordé avec la belle médaille. Ils ont une fille aussi, enfin ils avaient. Pour ne pas mourir d’ennuie, elle a disparu le jour même de sa majorité puis, reconnaissante de tant de bons moments passés dans le trou du cul du monde, elle n’a jamais à ce jour donné la moindre nouvelles.

Gil et Lili sont endettés comme des milliers d’Américains ; une hypothèque à taux variable mal calculée et qu’ils ne pourront bientôt plus payer les étrangle lentement mais surement. Quelle idée aussi que d’avoir voulu acheter cette baraque dans ce sinistre coin perdu ? Tous deux se disent avec raison, qu’en cas d’expulsion, le shérif ne se déplacera même pas et que de toute manière la banque ne pourra jamais revendre. A l’extrême ils pourront toujours squatter une des nombreuses maisons inhabitée. Une seule chose est sûre, pour que les finances du ménage se redressent, il faudrait qu’un miracle arrive.

Une moto s’arrête juste devant le minuscule carré de verdure mal entretenu et jaunissant qui fait peine entre un trottoir fendu d’une large brèche et la maison. L’œil collé au mouchard, monsieur Swharskof voit avancer un homme entouré d’un halo doré…son sauveur…

Une fois de plus August ne va pas avoir de mal à convaincre ses auditeurs attentifs. Posément, l’homme à la belle moto parle. Il compatit à la douleur du couple ayant perdu un fils, il explique avec forces détails que lui aussi s’est fait voler un jeune frère dans la sanguinaire Bagdad puis raconte l’histoire du vieux Polsky et l’ancienne arnaque concernant le domaine des Âmes Perdues. En déposant quelques cailloux brillants sur la table, Wittwer confirme la véracité de ce que tous ici considéraient comme des élucubrations abracadabrantes : le fameux filon existe bel et bien. Des yeux sortent de leurs orbites et l’hypothèque est déjà payée !

Juste quelques mots supplémentaires pour préciser les modalités de participation aux bénéfices et la forme de payement très particulière de ce singulier contrat. Ici le discourt du marchand d’âmes n’est pas très bien compris. Mais qu’importe, monsieur et madame Swharskof signeront tout ce qu’il faudra.

 Avant de prendre congé, celui qui apporte le miracle fait une dernière demande.

 -Gil, vous voyez avec votre boss de la quincaillerie afin qu’il vous accorde ce lundi en huit ; c’est indispensable pour notre accord. Je vous préciserais les détails samedi prochain quand vous me donnerez vos deux lettres. Bien entendu, pas un mot à qui que ce soit, ni au travail, ni en ville ni en famille.

 -Je ne suis pas fou Monsieur Wittwer !

S’il ne regardait pas ces cailloux jaunes restés bien en évidence sur la table, le couple aurait cru sortir d’un rêve. A vue de pif ces trucs doivent peser pas loin d’une demie once, au prix actuel de l’or il y en a là pour sept cents Dollars ! !

Madame quant à elle, se demande si elle aura la force de ne pas parler de tout cela à Steph Richemont qui régulièrement passe quelques nuits en sa compagnie, apparemment pas dégouté du tout par une graisse qu’il escalade avec frénésie. Le sentiment de danger dégagé par l’étrange visiteur qui s’éloigne maintenant lui musèlera certainement la langue.

 Quatre heures de l’après-midi, August n’a ingurgité qu’un quart d’ananas tôt le matin. Ce fruit constitue l’un de ses pêchés mignons et, quelle que soit la saison, où qu’il promène sa sempiternelle chemise blanche immaculée, son réfrigérateur n’en manque jamais. Malgré ce petit déjeuner si frugal et déjà lointain, la faim ne le tenaille pas le moins du monde.

Il est temps d’aller visiter le gratin des lieux, les propriétaires de presque toutes les terres aux alentours, ceux pour qui la mine n’a pas rapporté que du plomb. Ceux qui sont tellement haïs que personne n’en parle jamais, ceux que l’on a honte de fréquenter parfois, ne serait-ce que pour un travail de réparation dans leur vaste maison trop mal entretenue. Ceux qui sont désormais celles puisqu’il ne reste que trois vieilles dames sur « La Colline », nom de la demeure autrefois seigneuriale qui domine l’ouest de la petite ville presque fantôme.

 De vagues héritiers attendent avec impatience la disparition de ces « horribles vieilles grands-tantes » dans tous les coins de l’Oregon, de la proche Californie voir sur la côte Est pour certains d’entre eux.

Si le monde entier connaît Phil Collins, le talentueux chanteur de Genesis qui a continué une splendide carrière depuis la dissolution du groupe, son homonyme reste dans l’anonymat le plus complet.

Philly Collins surnommée Phil est une septuagénaire acariâtre de robuste constitution, riche comme Crésus et méchante comme une teigne. Nul ne comprend comment elle et ses deux sœurs restent dans ce trou perdu, isolées et loin de toute chaleur humaine. En réfléchissant, les gens d’ici sont démunis de cette énergie pourtant vitale. Quant à ne pas comprendre…en fait la réputation des sorcières dépasse les limites du comté, tout le monde sait qu’une bonne partie de leur fortune s’est envolée dans les expériences du laboratoire attenant à la maison. Depuis fort longtemps, l’alchimie miraculeuse de la transformation du plomb en or s’y pratique… mais il a toujours manqué un petit détail, un minuscule quelque chose pour un parfait résultat, quel manque de chance !

Ce n’est pas pour rien qu’à la fin du dix-septième siècle, les racines de cette sympathique famille avaient pris terre à Salem, aujourd’hui Danvers dans le Massachussetts. Ici, et à bien des miles aux alentours, le nom des Collins est interdit ; seulement de le prononcer entraine déjà le mépris et la première des réactions est un crachat sur le sol.

Les trois sœurs sont propriétaires de la plus part des maisons de ce qui était autrefois un village et, à perte de vue, presque toutes les terres qui s’y rattachent leur appartiennent aussi. Autant de bâtiments demande beaucoup d’entretient et cela coute, des sous… encore des sous Alors peu à peu, les murs aux entrailles inhabitées se délabrent, les hommes qui acceptent de faire quelques travaux sont payés aux calendes grecques, ils « oublient » donc de régler leur loyer en fin de mois, finalement les parties y trouvent leur compte

 Quand la moto s’arrête devant le portail et que la cloche de l’arc qui le domine tinte de sa voix aigrelette, les trois sœurs n’en croient pas leurs oreilles. Un rideau s’entrouvre et une paire de ces minuscules jumelles de théâtre qui grossissent si peu scrute le visiteur inattendu.

 -C’est un homme, celui qui marchait sur la route et que cette traînée de Betty a charrié l’autre jour dans son abominable truc rose bonbon. Il me semble qu’il tient une bible dans la main. Mais…qu’il est beau ce gars !

Une voix sèche et autoritaire résonne dans l’interphone qui contrairement à son habitude fonctionne aujourd’hui. Phil questionne.

 -Vous désirez monsieur ?

 -Je m’appelle August Santiago Wittwer avec deux W et deux T. Je suis le véritable propriétaire des Âmes Perdues et désire vous entretenir de l’or qui s’y trouve.

 -Hein ! Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Une seconde, s’il vous plait !

 -Le temps qu’il faudra, Madame.

 -Mademoiselle !

 La parole magique capable d’ouvrir toutes les portes a été prononcée… « OR ». Les trois curieuses, les trois cupides ont l’impression de voir au seuil de leur domaine un être de lumière, rayonnant tout autant que le métal précieux dont il a parlé et qu’il va surement apporter. Enfin Dieu a entendu leurs innombrables suppliques. Enfin des terres alentour va surgir autre chose que du vil plomb. Enfin les alleux pourront dormir tranquillement dans le petit cimetière du fond du ranch.

 Elles sont toutes les trois tout sourire, en admiration devant l’homme qui s’avance tranquille et qui poliment hôte maintenant son chapeau ; Cathy la cadette s’extasie :

 -On dirait un ange !

 Emma réplique :

 -Je crois plutôt que c’est le messie qui revient !

 -Bonjour Monsieur Wittwer.

Que de miel est distillé avec ces trois petits mots d’accueil !

 -Faîtes moi le plaisir de m’appeler August, nous allons rapidement devenir des amis car les bonnes nouvelles que je vous apporte vont vous remplir d’aise.

Quelle voix ! Quelle élégance dans le langage ! Enfin un homme, un vrai, un qui se distingue des abominables vulgaires peuplant ce coin perdu du monde.

 -Nous vous prions, August, de partager avec nous un moment de douceur. Un café ou un thé ? À votre préférence. Les quelques petits gâteaux que nous vous proposons sont de notre confection. Euh…votre bible ? Vous êtes un homme d’église ?

 -Pas du tout, mais je puise en permanence mon inspiration dans les Saintes Écritures. Je prendrai un thé avec grand plaisir !

De nouveau un même blablabla est resservi à trois auditrices subjuguées, attentives et ne perdant pas une miette de ce passionnant discours. Parfois fuse un « incroyable ! », ou bien encore un « ce n’est pas possible ! » et le visiteur poursuit.

 -Le filon, Mesdemoiselles, se trouve en grande partie sous vos terres dans la parties Est ; il est assez profond mais une veine importante remonte au niveau des Âmes puis vers le Wild Canyon et une autre, moins riche, file dans le sous sol des Richemont.

 -« La plaine » où les Richemont vivent ne leur appartient pas ! Nous sommes en procès avec eux et d’anciens documents prouvent notre bonne foi, le tribunal un jour nous rendra raison !

 -Il y a un moyen de ne pas attendre la justice des hommes. Si vous acceptez l’étrange marché que je vais vous soumettre, tout l’or sera tout à vous, rien que pour vous un jour. Croyez-vous en Dieu ?

 -Mais…bien évidement !

 -Trop d’âmes veulent passer en purgatoire afin de se purifier puis monter un jour à la droite du Créateur ; mais elles ne le méritent pas. Elles doivent pourrir pour l’éternité dans les flammes de l’enfer. Aidez-moi à rechercher ces maudites ; qu’elles n’aient pas d’échappatoire possible.

 -J’ai peur de ne pas très bien comprendre, Monsieur Wittwer.

 -August s’il vous paît. Je vais vous expliquer ce que j’attends de vous. Un petit service…on ne peut plus facile….En échange d’une mine d’or, j’ai seulement besoin de connaître de quelles vilénies se sont rendus coupables les gens d’ici. Attention, vous devrez me dire par écrit tout ce que vous savez, je dis bien tout et sur tous ceux qui peuplent ce lieu enchanteur. J’ajoute qu’une seule lettre pour vous trois, mesdemoiselles, ne me suffira pas. Vous devrez les écrire individuellement, sans omission mais aussi sans mensonge.

Laissant les trois sœurs incrédules, avec un grand sourire August prend congé.

 -Vous êtes d’excellentes cuisinières, vos gâteux sont délicieux, je repasse après- demain soir pour vos petites révélations.

Seul Cathy a la force de bredouiller un semblant de réponse, à peine audible tant l’esprit est troublé.

  -Comptez sur nous Monsieur Wittwer.

Un sourire sarcastique aurait pu répondre mais l’homme ré enfourche sa belle moto sans se retourner une seconde ; il va falloir un cri de Phil pour qu’enfin la porte ne soit refermée.

 

CINQUIEME JOUR lundi

 

Dans cette ville pratiquement abandonnée, un metteur en scène de cinéma internationalement apprécié avait voulu tourner un film qui connu un immense succès.

 C’était il y a quatre ans déjà et cela aurait pu redonner un semblant d’activité. Le peu d’habitants se vanteraient aujourd’hui de pouvoir lire leurs noms sur la liste des figurants ; l’hôtel se serait rempli pour quelques mois et par la suite bien des gens seraient venu visiter un site désormais historique…mais rien n’en a été. Les vieilles sorcières de « La Colline » ont tout gâché avec leurs excessives prétentions. La somme déraisonnable qu’elles ont demandée pour cet idéal décor naturel aurait permis d’en fabriquer plusieurs sur un plateau hollywoodien. Le tournage s’en est donc allé sur des lieux plus abordables. La fureur a redoublé et ce n’est qu’avec l’intervention de Bert Burton ayant fait appel au sheriff que certains fous excités ne sont pas montés lyncher les Collins.

Bert fait fonction de maire. Pour justifier un salaire mensuel honorable il passe parfois quelques heures de son temps à la mairie, le seul bâtiment qui, avec l’église, garde encore un peu de dignité. L’homme est tout étonné d’entendre le moteur de la moto s’arrêtant sur le parking mal entretenu de l’édifice municipal, juste à côté de sa Chrysler décapotable flambante neuve. Il s’avance sur le perron en tendant une main molle et moite.

 -Enfin votre visite monsieur Wittwer, je m’apprêtais à faire un saut du côté des Âmes. Je suis un peu fâché que vous ne soyez pas venu immédiatement me voir. Votre arrivée parmi nous provoque des discutions interminables dans le peu de maisons encore habitées. Je pense également prévenir le shérif pour qu’il vienne aux nouvelles, ou qu’il nous expédie son adjoint. Ici nous ne sommes pas assez important pour que « sa hauteur » se dérange en personne.

La molle poignée de main, tout comme les yeux fuyants, reflète la nature du personnage. August fait l’effort de ne pas broyer quelques phalanges.

La conversation va durer plus d’une heure et Bert en bave de contentement ; s’il manœuvre bien avec les vielles chouettes de La Colline, il va se couvrir d’or. N’est-il pas le seul homme des miles à la ronde en qui les trois sœurs aient encore confiance ? Elles lui doivent certainement la vie. Ah…plus aucune idée de recourir à la police, du moins pour le moment. Peut-être une escapade pour papoter avec Sand Bruck ; on ne sait jamais, si les choses tournent au vinaigre, ce pourri au moins confirmera que monsieur le maire a fait un geste.

Quand à la liste qu’August Santiago vient de demander, il y a là des kilos de papier fournis par l’administration dont il ne sait que faire. Cela fait belle lurette qu’il n’a pas rédigé une lettre manuscrite. Au boulot, et tout de suite.

 

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 -Belle Betty, nous allons voir si tu deviendras l’unique qui m’ait résistée depuis plusieurs siècles déjà !

En enfourchant une fois de plus sa moto tout terrain, August Santiago Wittwer sait qu’il a trouvé sur son chemin un être d’exception ; que cette femme fasse partie des âmes qu’il doit livrée ne le gêne pas. Il ne juge jamais, cela lui est strictement interdit. Par contre, ses employeurs se montrent parfois conciliants et ils accepteront une autre en échange sans sourciller. Si la sulfureuse blonde résiste encore une fois à ses incroyables et miraculeuses propositions, un avenir hors du commun sera le sien ; direction la maison des Dellinger…

Tout comme lors de la première visite, la porte s’ouvre avant que la sonnette ne retentisse, le beau bruit de la moto est un excellent avertisseur.

 -Quel plaisir de vous revoir monsieur Wittwer, j’ai écrit ce que vous m’avez demandé. Vous excuserez mon style, c’est à l’armée que j’ai perfectionné l’art de la présentation d’une lettre.

 Par contre mon épouse se refuse à prendre la plume. Rien à faire, elle ne croit pas en vous et pense que tout ce montage n’est qu’une grande arnaque. Il faut avouer que je doute encore un peu moi-même et que beaucoup sont comme moi au bled.

 -Et bien c’est justement pour plus de précisions que je reviens vous voir. Gardez votre lettre, vous me la donnerez quand vous serrez certain de bien faire. Je ne peux pas mieux vous dires ! Cela m’étonnerait que Bert Burton, le maire, ne se renseigne pas sur moi et il obtiendra bientôt toutes les confirmations sur ma modeste personne.

 Il me faut parler à votre épouse, puis-monter à l’étage ? Je sais qu’elle s’y cache.

 -Je préférerai que ce soit elle qui descende.

 -Pour une fois vous n’assisterez pas à la conversation. Et aujourd’hui il n’y aura pas de spectacle de galipette, vous voyez que je sais beaucoup de choses. Je ne veux que parler et cela concerne votre futur, celui qui va s’inscrire dans un plan de la réactivation économique. Vous comprenez.

Rouge de confusion, l’ex-Marine fait signe à August de monter. Il donnerait cher pour pouvoir coller une oreille à la porte…

 -Bonjour Betty.

 -Foutez moi le camp, il n’est pas question que je perde mon âme en vendant celle des autres.

 -C’est un tout autre motif qui m’amène, j’ai tout simplement envie de vous belle dame. Je me sens un peu nerveux depuis que je traine par ici, une aventure amoureuse me calmerait certainement. Et réellement vous êtes la plus belle femme que j’ai rencontrée depuis fort longtemps.

Un bon point pour August, visiblement Betty est troublée, ses yeux deviennent malicieux et tout son corps semble frémir. Le ton de l’homme qui lui fait un brin de coure est sincère ; qu’il soit amoureux, elle en doute, mais un désir, une pulsion sexuelle se reflète sur son visage. Elle s’approche doucement et pose lèvres sur une bouche avide qui s’entrouvre aussitôt. Une chaleur instantanée irradie du corps musclé de l’homme et l’enveloppe entièrement. Jamais auparavant la belle blonde n’avait éprouvé pareille merveilleuse sensation. Des mains fines et puissantes parcourent délicieusement une peau qui s’abandonne à la caresse, un tremblement incontrôlable fait vibrer sa chair de la tête aux pieds.

Betty voudrait parler, dire n’importe quoi mais les paroles ne viennent pas. Une minuscule lumière rouge lui indiquant un danger s’allume tout au loin dans son esprit, elle clignote puis s’éteint, vaincue par une sensation d’infini bonheur. C’est August qui le premier va se détacher de l’étreinte passionnée.

 -Pas maintenant et pas ici.

 -Tu as raison, pour la première fois cela me dérangerait d’aimer sous le toit de cette maison. Veux-tu que je te rejoigne là-haut aux Âmes ?

 -J’y serai dans une heure. Ne redescends pas les escaliers tout de suite, ton émoi est par trop visible. A bientôt ma belle.

Le mari anxieux attend au rez-de-chaussée, le regard rivé sur l’étage. Le visiteur n’est pas resté très longtemps auprès de Betty, il n’a pas pu se passer grand-chose.

 -Monsieur Dellinger, votre charmante épouse ne veut rien savoir comme vous me l’avez précisé. Ce serait dommage qu’elle ne fasse pas partie des membre de la Coopérative de la Vieille Mine, votre couple va perdre ainsi beaucoup d’argent.

 -Charmante mais têtue comme une mule, je vais essayer de la convaincre.

 -Je n’ai pas dit mon dernier mot non plus, vous verrez qu’elle verra enfin où sont ses intérêts.

Environ trois quarts d’heure plus tard, la Cadillac rose bonbon enfile le chemin partant de l’esplanade en direction du domaine des Âmes Perdues. Ayant parcouru quelques mètres elle stoppe brusquement. Le clignotant rouge vient de repasser au fixe dans l’esprit de Betty.

 -Mon Dieu, mais qu’est ce que j’allais faire ?

Une précédente conversation fustige sa mémoire. « –Je suis encore plus dangereux que je suis beau » « –Avec moi il vous faudra payer » Demi tour, pas question de se damner pour un moment de baise, aussi bon soit-il. Il vaut mieux rater le meilleur gros câlin du siècle que de perdre son âme ! La marche arrière est enclenchée quand une moto noire barre le chemin.

Le grand et franc sourire de monsieur Wittwer calme la fureur d’une Betty médusée.

 -Avec ce dernier refus, vous venez de vous sauvez belle dame. N’ayez plus jamais peur de moi, des horizons insoupçonnés vont s’ouvrir devant vous. C’est une destin hors du commun qui vous attend. Je vous recontacterai plus tard …et c’est par la pensée que je le ferais. Ou peut-être vais-je utiliser un autre moyen qui vous surprendra.

 

SIXIEME JOUR Mardi

 

 Il est temps pour monsieur Wittwer de faire un petit virons à Wild Canyon.

Apparemment le nom du coin a déteint sur les gens qui le peuplent.* Mais guerriers ou pas, peu résistent à l’appât de l’or. Que les « Quatre » soient dangereux ne fait pas la moindre peur au motard qui s’aventure maintenant dans un paysage rocailleux semi désertique de toute beauté. Pendant des millions d’années un torrent aujourd’hui inexistant a creusé une gorge courte mais très encaissée. L’eau doit subsister à faible profondeur car le bas de cette vallée contraste avec les environs, une verte et abondante végétation y règne.

Le chemin descend en zigzagant, notre motard suit ce mince ruban qui va se faufiler entre les arbres puis remonter bien plus loin sur l’autre versant. Plusieurs maisons très rapprochées sont assises sur un promontoire rocheux dominant le fameux canyon. Une construction au toit en demi cercle doit être un hangar à avionnettes, pour preuve la manche à air qui faute de vent pend toute triste sur sa hampe. La venue de monsieur Wittwer ne pourra passer inaperçue avec le bruit de la moto. Il s’engage dans la pente raide, cela fait maintenant plusieurs miles qu’il a délibérément ignoré les multiples panneaux interdisant la zone à tout étranger, sa chemise blanche immaculée devrait faire office de drapeau …ou de cible pour un bon tireur. A peine arrivé sur le haut de la côte, il arrête son bel engin et s’avance tranquillement vers la première des maisons. Une balle siffle à ses oreilles, deux secondes plus tard une autre casse une pierre à moins d’un mètre sur sa gauche, un peu en arrière. Le chercheur d’âmes consent finalement à lever les bras au dessus de la tête ; mais, imperturbable, il poursuit son chemin.

 -Eh ! Ho ! L’étranger, vous ne savez pas lire ?

La réponse en Allemand interloque l’homme à la carabine.

  -Bien sûr que si, mais personne ne tue sans savoir pourquoi, et quand nous aurons fait plus ample connaissance, vous économiserez vos munitions avec moi.

La méchanceté s’affiche sur le visage de l’homme qui de nouveau pointe dangereusement son arme sur le visiteur toujours souriant.

 -Comment savez vous que je parle Allemand ?

 -Allez d’abord voir la petite sacoche de cuir qui est fixée sur le réservoir de ma moto, ouvrez sans la moindre crainte et vous saurez le pourquoi de ma visite. Je suis certain que nous allons devenir les meilleurs amis du monde.

 -Accompagnez-moi. Si c’est un piège, je vous en colle une entre les deux yeux. Ce n’est que du trente mais quand ça ressort, le trou est bien plus commak mon pote. Surtout que j’ai scié la pointe en croix, du vrai dumdum terriblement efficace.

Un gros 4X4 arrive fort justement pour aider l’homme à la carabine, trois personnages en descendent ; peu aimables d’aspect, c’est le moins qu’on puisse en dire.

 -Vous tombez bien les gars, ce gugusse vient chez nous pour chercher des noises. On va se payer une traque de toute beauté, une belle, une super, à balles réelles !

 Pourtant face à quatre adversaires qui sont loin d’être des gringalets, le motard s’avance lentement vers l’homme à la carabine. Ses yeux sont maintenant fixes et glaciaux, tout doucement son nez va toucher celui de son vis-à-vis et il répond d’une voix douce, sans lever le ton.

 -Allez-y si vous ne voulez pas de l’or que j’apporte. Et si vous comptez me traquer dans le canyon, je vous tuerai…tous…l’un après l’autre…avec les dents s’il le faut !

Stefan Kazan ne peut plus articuler un mot, il devient vert de peur et reste paralysé. Richard Bolle son cousin et propriétaire des lieux parle pour lui.

  -Ce gars là possède une sacrée paire de couilles. Voyons ce qu’il nous veut, nous déciderons ensuite.

 Les frères jumeaux Ed et Tony Freeman doivent faire fonction de bouledogues de garde, ils restent prudemment derrière en attendant les ordres du boss, prêts à faire n’importe quoi, à exécuter n’importe qui. Sur un simple geste ils vont s’éclipser discrètement. Malgré les pépites, les maitres de Wild Canyon sont d’un fil difficile à retordre, ce n’est qu’au bout de trois heures que les armes vont vraiment s’abaisser. Encore deux autres longues heures et les sympathiques habitants du lieu vont presque à regret laisser repartir le motard. Cet homme étrange qui connaît on ne sait comment leur passé. Passé peu glorieux, passé de criminels encore recherchés en Allemagne ; le casse d’une banque de Trier sur Moselle, il ya déjà quinze ans, a rapporté pas mal de fric. Dommage pour ceux d’en face qui ont laissé sur le carreau un caissier et une jeune cliente de passage.

Tiens, l’homme à la KTM n’a pas eu la décence de se présenter ! Il n’a rien voulu savoir pour exclure les Freeman des futurs contrats, eux qui ne sont pourtant pas de la famille. Mais Richard et Stefan souvent se comprennent avant d’avoir parlé, ils vont trouver un bon mobile pour ne pas trop partager le gâteau. Une idée de meurtre a germé simultanément dans deux cerveaux. Quant à écrire des lettres de dénonciation, si cet illuminé de motard veut passer par cette ineptie…on lui donnera satisfaction, les cailloux qu’il apporte en valent bien la peine ! !

Demain un vol est prévu sur San Francisco, de riches clients projettent cinq jours de paint-ball ; il faut les convaincre que Wild Canyon, avec ses trois mille sept cent hectares de terrains variés et accidentés, est le site parfait pour pratiquer ce si beau sport. Ne pas oublier de prévenir les belles demoiselles qui viendront offrir leurs charmes aux valeureux guerriers. Ces habituées sont réellement de splendides poupées, ici c’est la classe !

 Un étrange ami sera lui aussi visité, un gars que l’on dit méchant comme le Diable ; ce type s’occupera plus tard du motard inconnu. De toute façon un petit tour dans le trou du cul du monde et l’on aura vite le nom de cet arrogant qui parle si bien Allemand.

 Il faut préparer le coucou…

 

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Roger Hasting est inquiet pour son frère, dans quelle nouvelle embrouille son idiot de cadet s’est-il encore fourré ? Cette disparition subite devrait faire l’objet d’une enquête. Mais, allez voir le shérif du conté, quand tant de choses sont à cacher au patelin, relève de l’inconscience. Tous ceux qui trafiquent vont lui tomber sur le râble et aucun d’entre eux n’hésitent à cogner. Hors Roger est un peureux ; minable pleutre content de recevoir ses huit cents Dollars mensuels pour un job à mi-temps de facteur. Tous les deux jours, parfois trois, il file en ville à la poste centrale récupérer quelques lettres, parfois un paquet commandé par Internet. Très rarement, car les gens d’ici n’ont pas le don de l’écriture, des enveloppes à affranchir s’éparpilleront grâce à lui sur tous les Stades. Il a vite choppé le truc pour ouvrir certaines missives sans que nul ne s’en rende compte, minable qui n’a jamais su quoi faire des informations pourtant potentiellement juteuses ainsi recueillies. Mais il a confié des choses très…délicates à cet inconscient de Mark. Le petit frère aurait-il voulu faire chanter quelqu’un dans le bled ? Si oui, mieux vaut qu’il se fasse oublier un certain temps. Bien bien loin en envoyant un petit mot de temps en temps. La moto s’arrête juste devant la porte coupant la réflexion et posant d’autres questions. Que me veut cet homme dont tout le monde parle ? 

 Avant que ne soient frappés quelques coups sur une porte démunie de sonnette, celle-ci est ouverte. Roger tend déjà la main et son visage ne peut dissimuler sa profonde curiosité.

 -Que me vaut le plaisir de votre visite, monsieur Wittwer ?

 -Je vois que vous connaissez mon nom, inutile donc de me présenter davantage. Je viens hélas vous donner une bien triste nouvelle.

 -Il est arrivé quelque chose à mon frère ?

 -Vous avez malheureusement raison, il n’est plus de ce monde. C’est Harry Richemont qui l’a tué. J’ai pu prendre une courte vidéo avant que son corps ne disparaisse là-haut, dans le puits de L’Indien. J’étais planqué derrière la grosse roche à droite de l’entrée. Vous avez un ordinateur ? On y verra plus en détail sur un grand écran.

 -Je vais flinguer ce salopard. Non…pas de justice par soi-même ! Je file plutôt voir les flics avec cette preuve en main. Je savais que les Richemont étaient des assassins. Ils ont déjà tué deux Mexicains, des clandés qui travaillaient chez eux ; personne ne les a jamais revus.

 -Attendez Roger, j’ai certainement mieux à vous proposer. Je ne sais pas si vous connaissez ma profession, mais je suis ingénieur géologue et je peux vous affirmer, j’en ai ici quelques échantillons, que les terres des alentours sont très riches en or. La manne qui va venir sur votre bled vous profitera… si, si, à vous aussi. Je vais vous expliquer tout cela plus en détails. En vous vengeant, vous deviendrez également plus riche.

 Voila ce que vous allez faire…

 

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 La KTM stoppe son moteur devant la maison de Franck Monténégro, juste à côté de la voiture de Bob Daimeri. Les deux comparses de bien des misères attendaient fébriles cette visite en se posant maintes questions. Pour une fois ils n’ont pas picolé à l’excès, conscients de l’importance du moment, sûrs de rester ainsi bien lucides.

 -Messieurs, je commence à connaître les gens qui peuplent votre patelin et j’avoue que, comme tout homme, j’ai maintenant des préférences. En tout cas, il est certain que je ne peux pas saquer ces branquignoles que sont les Richemont. En plus je connais leurs mauvaises intentions.

 -Qu’est ce qu’ils veulent encore ces cons-là ?

 -Vous tuer mon cher Bob !

 -Hein ? Quoi ? Mais…

  -Bien sûr qu’Harry ne me l’a pas avoué ouvertement. Il m’a simplement suggéré qu’en employant un Mexicain clandestin à la coupe, il pourrait lui-même s’occuper de l’alambic si vous aviez un quelconque accident. Il gagnerait plus de pognon. En rigolant il a ajouté que cela arrangerait ses fins de mois. Tu parles, j’ai bien lu sa pensée !

 Quant à vous cher Franck, son fils qui parfois réfléchit est très remonté contre vous. Il prétend que vous connaissiez la présence de l’or et que vous vouliez sa terre pour son sous-sol. J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était pas vrai, il n’en démord pas. Voilà, vous voici prévenus et comme dit le vieux proverbe, un homme averti…

 -Vous êtes un type génial August !

 -Mais non, je suis simplement un amoureux de la vérité et de la justice. Alors messieurs, comme disait Napoléon la meilleure défense, c’est l’attaque. La balle est dans votre camp. Au revoir et à bientôt.

 

SEPTIEMEME JOUR Mercredi

 

 Qui peut croire que Bert Burton est un type complètement idiot ? Si le premier motard venu se montre capable d’embrouiller toute la populace, celui qui la représente se doit de rester lucide. Son travail de vérification sur l’ingénieur géologue vient de donner d’excellents résultats, il s’arrangera pour que les frais de l’agence de détective contactée à Portland lui soient remboursés. Un grand sourire de contentement s’affiche alors qu’il repose le denier long fax arrivé

 Effectivement le dénommé Wittwer en question est né à Cincinnati et il est descendant de Timothée Dunfiel. Son père aujourd’hui disparu à fait de nombreux séjours dans de multiples établissements pénitenciers. Son frère cadet tombé dans une embuscade à Bagdad lui était très cher. ASW possède une solide réputation comme ingénieur géologue, c’est un spécialiste de grande renommé sur tous les continents. Il réside actuellement à Sacramento dans un bel appartement en duplex ; l’immeuble résidentiel des quartiers huppés n’est fréquenté que par des gens assez riches et possède son propre service de sécurité. Ses voisins le décrivent comme un homme charmant, élégant et aussi extrêmement serviable. Hélas trop souvent en déplacement pour qu’ils puissent mieux le connaître. Monsieur Wittwer travaille en indépendant pour plusieurs compagnies d’exploitation minière dont les plus importantes des Stades. Sa belle moto, une européenne tout terrain KTM toute noire, n’est pas sur sa place de parking en ce moment.

 -Parfait, ça colle ! Allons prévenir les vieilles chouettes de La Colline, je redescendrai ensuite, tout le monde doit jouir de la bonne nouvelle, un tour en klaxonnant pour organiser une réunion au bar et quelque cents de téléphone afin de prévenir ceux qui sont trop loin. Pour une fois cela vaut le coup de mettre la main au porte-monnaie.

Ce soir il y aura de la viande saoule après avoir fêté l’or ; ce mot magique qui fait tourner l’homme en animal…pire encore.

Au même moment, des informations toutes aussi précises et concernant également le fameux motard sont données par Sand Bruck à Bob Daimeri. Plus aucun doute ne peut subsister : LA RICHESSE ARRIVE ! 

Aucun mercredi, ni autre jour d’ailleurs, depuis bien des lustres n’a vu autant de circulation, tout le monde se visite, boit et reboit. Des mains qui autrefois se fermaient en poings rageurs et bagarreurs se tendent et s’étreignent avec force. Avant d’arriver dans l’antre de Peter et Mary certains ont déjà de notables difficultés d’élocution !

 Au fait, où est donc ce sacré August le béni ?

 En ce septième jour, bien que pas fatigué le moins du monde, Saint Augustin s’offre un jour de détente, toutes les langues se délient et ne parlent que de lui, mais personne en ce bas monde ne le voit, ni homme ni femme ni serpent à sonnette, pas même un grain de sable. Après tout, Dieu lui-même s’était bien reposé !…Non ?

 

HUITIEME JOUR Jeudi

 

Les demoiselles huppées, celles de la caste supérieure qui possède presque tout ici-bas, les Collins comme tant d’autres familles cachent soigneusement leurs petits et grands secrets. L’une d’elles s’était mariée en toute discrétion dans le paradis du jeu et de l’amour en carton-pâte qu’est la ville de Las Vegas. Toutes trois attendent la visite de ce curieux Monsieur Wittwer avec une certaine fébrilité. Elles ont longuement médité les termes de leurs lettres respectives. Phil connait l’escapade d’Emma dans le Nevada, il y a plus de vingt-cinq ans de cela. Si ce beau-frère d’un instant ne s’est plus jamais manifesté, c’est grâce à l’énergie de l’ainée ; un peu aussi avec la complicité de son argent. Cela avait couté trente mille Dollars à l’époque, mais le remarquable boulot du sicaire est resté ignoré jusqu’à ce jour…

Pas d’Emma la plus intéressée ! Comment a-t-elle su ? Mystère sans réponse, en tout cas sa lettre personnelle n’oublie pas de relater cet évènement intéressant. Elle raconte aussi une autre entorse à la bienséance familiale, le bébé de Cathy non arrivé à son terme grâce à l’intervention in-extremis de ce vieil alcoolo qu’était le docteur Marlin, et bien d’autres anecdotes croustillantes sur les faits et gestes des charmantes personnes de la région.

Les trois lettres ont nécessité chacune plusieurs feuillets ! Se sentant gênées, aucune des sœurs n’ose proposer une quelconque boisson, August ne s’assoit pas il demande simplement que chacune signe, ferme son enveloppe et lui la tende.

 -Mesdemoiselles nous nous entendons ; vous allez dire que je me répète…bien que vous soyez propriétaires de la plus grande partie du sous-sol, votre participation dans la coopérative sera égale à tous les autres. C’est ma condition pour vous avoir trouvé une grande compagnie capable de remettre la mine en fonctionnement et d’orienter les fouilles dans la bonne direction.

 Écoutez-moi bien, je garde en mémoire la possibilité que vous restiez seules dans le futur. Mais dans ce cas, j’exigerai un fort pécule…pour mes frais personnels.

 De ceci, nous rediscuterons plus tard.

« Rester seules dans le futur », cette courte phrase ne cessera de tourner dans trois cupides pensées…

 

A quelques miles dans le sud-est, Ed Colman, l’homme à la locomotive de collection, quitte l’asphalte pour enfiler le chemin de terre qui conduit chez les Richemont, il pénètre dans La Plaine. Lui aussi a des idées qui s’entrechoquent en analysant une situation on ne peut plus délicate. Depuis qu’ASW a fait son apparition, rien ne va plus. Ah, bien évidement qu’il ne va pas rechigner sur un bon pactole lui tombant du ciel avec cette histoire de filon. Mais si ceci n’était qu’une vaste arnaque ? Tout le monde a vu des pépites, mais…lui au moins se doit de garder la tête froide.

 -En pas mal d’années, le seul qui se soit vraiment enrichi avec la distillation, c’est bibi Les autres ne sont que des sous-fifres auxquels je redistribue des miettes, prétendant souvent que l’alcool se vend mal, que je croule sous les petits frais et que l’adjoint du sheriff est très gourmand. Mais mes biftons s’accumulent petit à petit dans un paradis fiscal des Caraïbes. Le jour de mes cinquante berges…ffffffft….au revoir tout le monde, et pas question d’emmener cet inutile de frérot. Dans deux ans seulement, les trompettes pourront sonner la retraite.

 Mais si l’or est là, alors il faut en profiter au maximum ! Cette aberration de coopérative est de mauvais augure. A-t-on déjà vu aux Stades la richesse d’un sous-sol répartie de forme égale entre tous ? Cette connerie relève des théories marxistes ou communistes, donc à combattre avec acharnement ! Ce beau métal jaune, il appartiendra aux différents propriétaires des terrains, tout le reste n’est que du blablabla. Alors il faut proposer un bon prix aux Richemont. Absolument savoir ce que le sieur Wittwer veut faire avec eux. Attention au fils ; ce Steph, y compris à jeun reste un impulsif terriblement brutal.

 Comment cette famille de récolteurs d’agave a-t-elle pu croire que ce fauché de Franck Monténégro voulait leurs terres ; Il vaudrait mieux que personne ne soupçonne qu’un seul type était derrière tout ça. Les agaves, l’alcool et l’or….c’est encore pour bibi

 Et si les Richemont disparaissaient ? En voilà une idée qu’elle est bonne ! 

 Si le filon n’existe pas, les épineuses plantes me couteront encore moins de pognon. En cas contraire, des dividendes plus importantes si le projet de ce foutu August fonctionne.

 Un plan germe dans la tête du conducteur de loco. Peut-être qu’un chantage sur l’histoire des Mexicains….à étudier, ou alors un accident malheureux du côté du Puits de L’Indien…l’or, l’alcool, la mort...tout tourne et s’emmêle dans un cerveau en ébullition.

Fais attention à la piste Ed ! Les grosses pierres qui la bordent sont bien tranchantes pour les pneus de ton pick-up. Le moment d’égarement est fatal, le lourd véhicule dévale la pente sur sa droite et se fracasse au fond du talweg, l’essence coule avec un glouglou inquiétant…

Ed, le tabagisme au volant peut parfois se montrer fort dangereux.

Les flammes à peines éteintes, un éboulement surprenant ensevelit la carcasse du véhicule et son conducteur devenu quelque peu méconnaissable. Bizarre, bizarre, ces coulées de roches sont fréquentes pendant les fortes pluies de l’hiver, mais en cette saison elles deviennent beaucoup plus rares….

 

NEUVIEME JOUR Vendredi

 

 Cela faisait déjà plusieurs semaines qu’Harry n’avait pas posé ses botes au Puits de l’Indien ; contrairement à son fils Steph qui s’y rend régulièrement pour décharger les agaves tous les trois ou quatre jours sans répits depuis bien des années. Travail d’esclave, horrible routine fatigante et mal payée. C’est avec sa vieille Chevy pourrie qui ne peut rouler sur la route car elle n’a plus ni immatriculation ni assurance que papa Richement vient au rendez-vous fixé par Ed ; ce radin qui rouspète en voyant ses notes de téléphone l’a pourtant appelé hier midi.

 -Tu te rappliques demain matin à la distillerie, il faut absolument que l’on parle loin des oreilles indiscrètes. Bob sera là lui aussi ; tu te pointes vers les dix heures.

Que peut bien vouloir l’homme à la loco ? Celui sans qui il ne pourrait certainement plus empocher le moindre Dollar ? Ce salopard qui les exploite lui et son fils ! Encore un truc à propos du type à la moto ? En plus du sempiternel fusil, un bon revolver est à portée de main. Un de ces anciens modèles calibre 50 de six coups, peu précis mais très efficace de près et facile à manier. Papa Richemont serait bien venu avec fiston mais son épaule reste douloureuse. C’est vrai que cet idiot ne fait rien pour rester un moment tranquille et il s’est remis au volant du GMC pour tout arranger. Décidément ces jeunes n’ont pas grand-chose dans la cervelle !

 Le bel ustensile d’acier inoxydable, bricolé à partir de la cuve d’un camion citerne accidenté il y a sept ans, chauffe sans interruption depuis cette époque. Il est capable de distiller huit cents kilos d’agave en une seule cuisson. Il produit ainsi plus de soixante-dix litres d’un alcool tellement fort qu’il faut le rabaisser pour le laisser autour des quarante-cinq degrés. Ed Colman prétend vendre les presque cent litres ainsi obtenu à dix $ le litre…sans avoir fait de hautes études de mathématiques, ce sont bien dix benjamins qui tombent par jour ! !

Bien sûr qu’Ed a fourni le pognon pour acheter l’épave du camion, bien sûr que c’est lui qui se déplace et qui prend le risque de transporter l’alcool ; mais les broutilles qu’il redistribue payent très mal l’effort de la récolte, le remplissage nettoyage et vidage de l’alambic. N’oublions pas le ramassage du bois destiné à la chauffe que l’on doit aller couper de plus en plus loin. Heureusement que l’on se débarrasse des cendres dans la mine.

Harry si tu savais ! Si tu connaissais la suite ! L’alcool qui sort du « trou du cul du monde » se vend au détail dans les débits de boissons californiens à…cinquante trois $ le flacon de soixante-quinze centilitres !

Par quel miracle ? La fraude continue entre le Puits de l’Indien et le buveur assit devant son verre rafraichi et sa tranche de citron. La tequila du patelin est présentée comme « Garantie vieillie quatre ans en futs de chêne ». Aux fins de la maquiller on y ajoute un peu de caramel pour l’obscurcir légèrement et un soupçon d’arome de cannelle (artificielle c’est bien moins cher, évidement). Jusqu’à présent, aucun consommateur ne s’est plaint de quoi que ce soit. Comme Ed a monté toute cette embrouille du début à la fin, c’est plus de vingt-huit $ -net d’impôts évidemment- qu’un litre sortant de l’alambic lui rapporte. Pauvre manutentionnaire coupeur d’agaves, ta haine serait décuplée en découvrant le montant d’un compte bancaire du paradis des Iles Caïmans dans les Caraïbes.

Il n’y a personne quand Harry Richemont stationne son tas de ferraille comme il aime à le dire, derrière quelques grosses roches éboulées près de l’entrée du puits. L’odeur agréable de la téquila remonte à ses narines et il se sent fier de participer à l’élaboration d’un si bon produit. C’est vrai que parfois, dans certaines chauffes, les agaves bleues qui seules devraient être distillées…sont remplacées par d’autres variétés, ou voir quelques centaines de kilos de figues de barbarie. La gnôle qui coule alors est un infâme tord-boyau ; mais elle se vend et se boit malgré tout dans les villes avoisinantes.

Bizarre, le pick-up Chevy de Robert Daimeri n’est pas là. Papa Richemont pénètre dans le tunnel en gueulant :

 -Ya personne ?

La chaleur d’un coup l’assaillit, plus il s’approche de l’alambic plus cela devient difficile, et dire que le fiston décharge le GMC dans cette fournaise, que Bob y passe aussi de nombreuses heures…

 -Ya personne ?

Un choc d’une violence inouïe entre les omoplates le projette en avant, face contre terre, sa bouche se remplit de sang ; la mort est instantanée. Tu devrais être content l’ami, toi qui avais peur de trop longuement souffrir avant que la Grande Faucheuse ne t’emporte.

 -Dis moi Franck, tu ne trouves pas que nous faisons des tas de conneries depuis que ce foutu monsieur Wittwer est parmi nous ?

 -Ne te plaints pas, cinq mille chacun pour une peau qui ne valait pas grand-chose et une part plus grosse dans la coopérative, ça vaut le coup, non ? Il va rejoindre d’autres paquets d’os dans le labyrinthe et…un petit éboulement…comme dab quoi !

 -Tu as vu un quelconque document sur cette soi-disant coopérative ?

 -Moi non, mais ce fainéant de monsieur la maire a déjà des papiers qu’il s’apprête à photocopier et nous les distribuer. Il parait que le truc est super bien ficelé, tout est fait légalement avec des tas de tampons de notaires et des cachets administratifs, ya un statut et des trucs que moi j’y comprends rien. Tu sais, si Bert dit que tout est OK…on a beau ne pas aimer ce mec, il faut reconnaître qu’on n’a pas à se plaindre de lui pour gérer les affaires du bled. D’ailleurs les vieilles de La Colline ont trouvé les papiers absolument réglos, et pour entourloupéter ces trois salopes, y faut de lever bonne-heure !

 -Ouai ! Ben ça n’empêche que…

 -Le tas de rouille avec des roues qui stationne dehors…on en fait quoi ?

 -On le conduit dans un coin désert, à une bonne vingtaine de miles. On a que l’embarras du choix et on y fout le feu.

 - On s’occupe de cette charogne de Richemont d’abord, après tu files. Je te rejoindrai au bar, j’ai une chauffe qui va commencer et des problèmes avec le circuit de refroidissement, ce vieux bidule d’alambic est rafistolé de toutes parts. 

Bricolé, réparé maintes fois, c’est vrai que cette masse d’acier inox avec son enchevêtrement de tuyaux n’est pas très belle à voir…mais elle est efficace et en ses sept ans de distillation, la chauffe s’est arrêtée bien peu de jours. Une certaine nostalgie s’empare de Robert Daimeri, cet alambic, il a fini par l’aimer, idem que ce radin de Ed avec sa fichue loco. Quand un problème surgit, il lui semble que sa propre personne est atteinte. Avant que ne redémarre l’exploitation dans la mine, il faudra bien tout abandonner et démonter l’engin, ce moment lui donnera de la tristesse. Bof, la compensation financière sera de taille !

En attendant il faut resserrer un collier pour supprimer une petite fuite et regarder aussi la base de tout l’ensemble. Une poutrelle de soutient, juste au dessus du foyer, est légèrement inclinée. Si la soudure lâche, cela peut avoir de catastrophiques conséquences.

 -Nom de Dieu !

L’alambic penche dangereusement, d’au moins trente degrés.

 -Je n’aurais pas du lever le lièvre, ça m’a porté la poisse !

Vite chercher une longue barre à mine qui servira de levier. Placer un point d’appui et préparer une cale. En moins de cinq minutes voilà une partie du problème résolu. Sombre idiot qui pense se débrouiller tout seul…

Au moment de placer la cale faite de quatre briquettes placées les unes au dessus des autres, la barre à mine ripe. Le tube d’évacuation du rinçage, soudé au point le plus bas de la cuve, écrase la cage thoracique de Robert. Après une longue minute d’intenses souffrances, son cœur magnanime enfin arrête des battements qui duraient inlassablement depuis quarante deux ans, six mois et dix-neuf jours.

 

 

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Franck entre tardivement chez lui, étonné que compère Bob ne l’ai pas rejoint comme prévu au bar. A peine la porte franchie un poing comme une massue lui arrive en pleine figure, cassant son nez et faisant pisser le sang. La surprise autant que la douleur le projette au sol. Son assaillant s’acharne maintenant à grands coups de pieds en vociférant

 -Saloperie, tu voulais nous voler l’or de nos terres hein ? Je vais te crever !

 - Arête Steph, arête, ce n’est pas ce que tu crois ! C’est pas moi qui ai tué ton père.

 -Quoi ? Mon père ? Où ça ?

 -Au Puits de l’Indien, ce pourri de Daimeri lui a tiré dessus, je voulais passer te voir pour te raconter. Arête Steph, arrrr…

 Plus jamais Franck ne dira mot. Un lacet de fils d’agave tressés s’enroule sur son cou et serre…serre. Le voile noir de la mort passe devant des yeux exorbités qui se brouillent avant de se fixer. Malgré une épaule encore endolorie le fils Richemont charge le cadavre jusqu’au GMC planqué juste derrière la maison, il est tard, personne n’a rien vu…Direction La Plaine et plus précisément un tunnel creusé autrefois pour trouver de l’eau….

 -Et voilà mon pote, tu vas reposer sous cette montagne pour l’éternité. Que toi ou Bob ais tué mon vieux, j’en ai rien à foutre. Finalement ma part dans cette coopérative comme les autres y disent, sera plus grande. Hé, en y réfléchissant bien, si vous l’aviez pas buté, j’m’en s’rais p’ête chargé moi-même un jour. Ca fait vingt ans qu’il me prenait pour un mioche et si j’avais autant des billets de dix Dollars que de gnons qu’il m’a filés, je serais multimillionnaire. Merci mon pote !

 Tiens avec ces deux mètres de mèche, j’ai largement le temps de me barrer avant qu’ça saute ! Où c’est t’y qu’j’ai foutu mon briquet ?

 Ha, le voilà !

 Tchao mon pote….Merde, mais ?…mais ?... Qu’est ce que…

Steph Richement, tes talents d’artificiers ne sont pas assez affinés. Confondre une mèche à combustion rapide avec une lente n’est jamais de bon augure.

 A peine quelques minutes plus tard la KTM fait son apparition. Quiconque aurait été témoin de la scène suivante n’aurait pas cru ses yeux : malgré son bon poids, August hisse sans difficulté apparente le bel engin à l’arrière du GMC, le cale et l’attache puis il se hisse derrière le volant. Remarquable conducteur que cet homme là, aucun grincement de la boîte de vitesse quand sous les roues du camion la piste qui serpente vers la maison des Richemont déroule ses lacets dans le paysage de rocailles. Le vendeur d’âmes s’offre un sourire de contentement : le travail va s’achever bientôt et il quittera enfin cet abominable coin de la planète.

 - Je vous rapporte votre véhicule madame Richemont, pardonnez-moi de ne pouvoir rester trop longtemps. Voici une lettre de votre mari qui vous expliquera tout. Ne vous étonnez pas s’il s’absente quelques jours avec Steph. 

 « Ma Suzy te fait pas de la bille si que tu nous voye pas pandan queque jours voici un petit cadau et je tenbrasse Harry 

 Ne tinquiettee pas non plus pour la bagnole »

 Susana reconnaît là l’écriture maladroite, les nombreuses fautes de grammaire et d’orthographe, puis elle s’exclame enfin :

 -Dans quel merdier s’est foutu une fois de plus cet abruti ? En plus il a entrainé notre fils !

 -Encore une fois ne vous faites pas de soucis. Ha, j’oubliais le cadeau, il vous donne ceci en précisant que c’est un acompte. Tendez-moi la main.

Monsieur l’ingénieur géologue dépose avec délicatesse une pépite d’or de plusieurs grammes dans le creux d’une paume avide et repart en rappelant.

 -N’oubliez pas de venir ce lundi soir sur l’esplanade de la mine, dix-neuf heures précises…à moins que l’or ne vous intéresse pas.

 

DIXIEME JOUR Samedi

 

 Peter est monté au Puits de Indien, aidé d’August, d’Ian Colman, tous trois ont dégagé le corps de Bob Daimeri resté coincé sous la masse d’acier avec sa pesante armature de bois. Ensembles ils décident de le porter au bar et de prévenir ce ripou de Sand Bruck. Le macabre fardeau jeté sans aucun ménagement à l’arrière du pick-up de Peter, monsieur Wittwer enfourche sa moto file en direction des Âmes Perdues.

 Toute la population qui reste au bled est présente dans la salle du Bar de la mine, on est sans nouvelles des absents et monsieur l’ingénieur Wittwer est reparti tranquille là-haut, comme si rien ne s’était passé. Jamais auparavant un mort n’avait réussi à rassembler la populace. Y compris les vieilles Collins, qui depuis des lustres n’ont pas quitté La Coline, sont descendues de leur perchoir L’on attend l’adjoint du shérif qui doit expédier le corps à la morgue afin qu’un médecin légiste puisse examiner le cadavre et signer le permis d’inhumer. Heureusement que ce policier mange au râtelier de la distillerie clandestine car une enquête pour meurtre ne serait pas la bien venue.

Quand l’homme à l’étoile arrive, un petit quelque chose, un air de déjà vu, brille dans les yeux de cette misérable maigre population perdue. La fière de l’or ne se dissimule pas aussi facilement. Quelqu’un ici va parler, on verra aussi le nouvel arrivé à la belle moto tout terrain. Sand Bruck n’a rien d’un imbécile et une fois encore, il va s’en mettre plein les poches. Il grimpe seul à la distillerie. Sur son rapport d’enquête, il va omettre l’activité illicite du Puits de l’Indien et arranger l’accident à sa façon. Voici sa version, il a constaté la présence d’une grande flaque de sang sous une poutrelle métallique qui s’est détachée d’un étayage, il a recueilli un échantillon de ce sang qui partira au labo avec une photo où l’on ne verra pas l’alambic. Si le shérif s’inquiète, un coup de fil et les gars d’ici viendront démonter le bel ustensile d’inox. Pour l’odeur, on brisera des bouteilles de gnôle et prétendra que le lieu servait aux beuveries des nombreux alcolos du coin et le tour sera joué. 

Pour le légiste, Sand croit savoir que ce dernier a perdu une coquette somme au poker dernièrement, son rapport devrait pouvoir omettre certain détail et l’or remboursera la dette rapidement. Peu de gens en ville peuvent résister aux subtiles pressions de monsieur l’adjoint du shérif !

Le courroux monte. Un mort, des disparitions mystérieuses puis maintenant des hommes qui foutent le camp on ne sait où ; cela commence à bien faire ! Comment ne pas comprendre que ce satané August Santiago Wittwer est source de malheur ? Qu’il est le maudit qui vient d’apporter la scoumoune sur un patelin déjà bien servi par le temps et la nature.

 -Que la populace se réunisse dés le départ de l’adjoint du shérif !

 Peter O Flannagan ira chercher cet abominable type, il lui faudra rendre des compte et peu importe que monsieur le maire ait loué les mérites de l’ingénieur, peu importe que des pépites aient été distribuées.

 -On se retrouve sur l’esplanade ! On file ensuite débusquer ce satané Wittwer !

L’homme à la moto change de statut en peu de temps, un jour encensé tel un saint le lendemain vilipendé comme un maudit. 

 

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 Oubliée la coopérative, oubliées les promesses devant une vieille bible et les pépites d’or déjà vues, les habituels vociférant du bled sont maintenant réunis. Y compris l’ex sergent des Marines dont le fauteuil roulant est poussé par Ian Colman qui fait en cette occasion la première bonne action de sa vie. La haine a l’état pur se manifeste sur leurs visages Les armes sont prêtes à cracher la mort si l’homme résiste Cet abominable Wittwer aura la corde au cou, le nœud a été fait avec délectation par un Peter la rouquemoute enchanté ; et comme il n’y a plus un arbre en vue, on descendra le futur pendu au village. Certains ont voulu que l’exécution se fasse dans la mine mais tous se sont finalement accordés pour dire que le spectacle durera plus longtemps si le macchabé gigote, balancé par le vent, sur la façade ouest de la plus haute des maisons ; il s’y dessèchera et l’on viendra le maudire encore longtemps. Mieux, les oiseaux charognards s’en délecteront. Les quatre du Wilde Canyon sont en première ligne avec entre les mains un potentiel de feux capable de décourager un détachement de militaires entraînés.

Seule Betty reste en dehors du groupe hurlant.

Ne pas laisser parler le prétendu August, d’ailleurs a-t-il une seule fois montré son identité ? Et si le maire était son complice pour s’accaparer de toutes les terres ? Il n’est qu’une ignoble ordure par laquelle le mal est arrivé ; ses mots distillent un venin pire que celui des serpents à sonnette.

La bourrasque souffle en rafales sur l’esplanade. Il ne fait pas chaud et pourtant à quelques mètres d’un amas de poutres métalliques qui s’oxydent en attendant vainement le ferrailleur, August fait face à la petite troupe bien campé sur ses jambes. Une simple chemise légère blanche couvrant son torse musclé, il reste tout sourire. A ses pieds une vingtaine de boîtes en plastique transparent. Des pierres brillantes s’y trouvent, quelques unes d’entre elles aussi grosse que le poing d’un enfant.

  -A mort !

 -On va te pendre ! Fumier !

 -Regardez plutôt ces pépites et arrêtez vos bêtises !

 -Mais…mais c’est encore de l’or !

 -Incroyable ! J’en ai jamais vu de si grosses, il y en a pour une vraie fortune !

Les armes sont oubliées, la corde ne servira pas ; la haine s’efface instantanément des visages en laissant place à la cupidité. Les yeux sortent de leurs orbites et tous se précipitent en bavant aux pieds de celui qu’ils considèrent désormais comme un saint, comme Dieu le père lui-même.

 Mary, qui quelque instant auparavant hurlait avec la meute, s’égosille.

 -Je vous l’avais bien dis que c’était vrai. Ce gars est un envoyé du ciel, nous sommes tous riches. Il nous faut accepter la coopérative qu’il nous a proposée. Tous à parts égales pour le filon. Hooooo ! Yaaaa ! Youpi ! Hip hip hip...Hip hip hip…

Les hourras n’en finissent plus

 -Écoutez moi, vous allez passez un par un devant moi et jurer encore sur ma bible…Que la richesse qui vous attend sera répartie DE FORME EGALE POUR TOUS. Si un seul d’entre vous n’est pas d’accord, alors qu’il disparaisse à tout jamais d’ici. Et s’il lui prend la mauvaise idée de révéler le secret du filon avant le début de l’exploitation, VOTRE SECRET, je ne donnerais pas cher de sa peau. Qu’enfin l’or puisse servir à vous unir et non vous entretuer.

 Je vous donne rendez-vous dans la grande salle au premier sous-sol de la mine celle qui est précisément sous nos pieds. Ce lundi soir à neuf heures vous y signerez toute la paperasse qui fera de vous des gens riches, j’offre une petite fête en cette exceptionnelle circonstance. Et que personne n’imagine que je n’ai aucun intérêt dans cette histoire, la multinationale qui va s’installer ici me paye très largement. Croyez moi, je n’ai pas à me plaindre !

Se présentant à la queue leu leu, solennellement, ils vont tous lever la main droite et promettre comme si c’était devant un juge de tribunal, en crachant aussi parterre pour certains. Tout ce que monsieur Wittwer voudra. Une valse de billets, des grosses coupures, des benjamins…non pas une valse, une pluie de benjamins va bientôt s’abattre et inonder la ville qui reprendra sa splendeur d’antan.

A trois heures cet après midi là, un Piper PA-30 prend son vol en quittant la piste du Wild Canyon pour relier Frisco, diminutif souvent employé aux Stades quand on parle de Sant Francisco. Le temps est au beau fixe et la météo n’annonce aucune perturbation pour les deux heures et demie de vol prévues. Richard Bolle tient le manche, il prend son altitude de croisière puis se confie au pilote automatique, cap 210. Avec le soleil pile en face le pilotage n’est pas très agréable. Juste à côté son cousin Steph regarde défilé sous les ailes cette partie des Montagnes Rocheuses qui culmine à presque 2500 mètres. Loin en bas sur le flanc droit du coucou.il distingue à peine la frange côtière du Pacifique 

A Frisco, une intéressante connaissance les attend. Avec lui on ne parlera pas d’un prochain paint-ball ni d’une véritable chasse à l’homme ; il faut se documenter au plus vite sur un certain monsieur Wittwer et compulser des cartes géologiques très détaillées avec d’éminents spécialistes. Préparer également une élimination de quelques salopards du bled pour que la part d’un bon gros gâteau soit plus rondelette, mais ceci se fera plus tard, tout en finesse. L’ami californien est aussi puissant que dangereux, si tout le monde connait son acoquinement avec la Mafia, peu savent réellement son rôle dans cette l’organisation que beaucoup appelle La Pieuvre. Détail intéressant, la plus grosse compagnie minière des Stades est sous sa férule….

 -Mais qu’est ce que c’est que ça ? Le soleil n’est plus à sa place. C’est quoi cette folie ?

L’appareil vole toujours au bon cap, les instruments sont formels mais l’astre chaud est désormais au dessus d’eux, pile à la verticale ; il parait beaucoup plus gros et brillant qu’à l’accoutumée. Peu à peu, malgré la climatisation une chaleur infernale envahit le Piper, les deux hommes sont en nage.

  -Merde ! Il m’est difficile de reprendre le pilotage manuel. Il nous faut atterrir d’urgence, je contacte le terrain le plus proche

 -May Day, May Day, May Day, ici…

 Personne jamais n’entendra la suite de ce message de détresse. Les deux du Wild Canyon n’ont pas le temps de comprendre, pas le temps de crier, c’est d’un coup comme si le soleil lui-même pénétrait dans le minuscule habitacle et les transformait en lumière. Bien des jours plus tard, un couple de randonneurs découvrira les restes disséminés du petit avion dans une vallée désertique appelée Crotale Valley. Tiens ? Encore eux ?

S’il avait manifesté une quelconque pensée, à trois cent miles pratiquement plein nord, August Santiago Wittwer aurait dit que la curiosité était décidemment un bien vilain défaut…Mais c’est au tour des jumeaux de mériter un moment d’attention, les deux bulldogs du paint-ball doivent faire partie des invités de ce prochain lundi soir, sans attendre leur boss et son cousin. En tant qu’habitants de la commune, ils ont droit à leur part d’or…et à la surprise du bouquet final.

Le délicieux vrombissement de la KTM retentit de nouveau sur la mauvaise piste qui mène à Wild Canyon… deux belles âmes qu’il ne faut pas dédaigner restent à convaincre. Puis, une visite tardive chez monsieur le maire s’imposera, il faut qu’il sache que ce ripoux de Sand Bruck, prévenu par Mike Evelan est au courant de tout…Les disparitions avec des morts probables à la clé, la fameuse clause des derniers survivants de cette coopérative étrange qui réunit ceux du bled.

Bert Burton est un représentant élu avec des pouvoirs de police, en tant que tel, il doit négocier la paix avec l’adjoint du shérif. Que ce dernier ne vienne pas faire foirer le si beau projet de résurrection du « trou du cul du monde »

 

ONZIEME JOUR Dimanche

 

Au bar, les langues vont bon train. Fournis par monsieur le maire, des duplicatas du contrat de la coopérative avec la compagnie minière circulent de mains en mains. La minuscule cabine du téléphone public ne désemplit pas ; chacun voulant s’assurer de la réalité du miracle, se la faire confirmer par une voix venue d’ailleurs, prouvant ainsi que la confiance dans le voisinage n’est pas au plus haut niveau. On boit aussi, peut être pour ne pas penser, pour oublier combien d’étranges événements se sont succédé depuis le début de cette invraisemblable histoire. Mais l’or est bien là, tous l’ont vu, l’ont touché, caressé du bout des doigts, soupesé dans le creux de la main ; il en est même qui l’ont reniflé et trouvé là une merveilleuse odeur. Si quelqu’un en doutait encore, des petits cailloux sont ici posés juste derrière le comptoir ; les pépites offertes à Mary par Monsieur Wittwer font d’incessants va-et-vient, elles sont montrées à la ronde sans arrêt et avec fierté. Peter ne les quitte pas un instant de ses gros yeux injectés de sang.

 Depuis des lustres, jamais pareille activité ne s’est manifesté dans des rues qui n’en reviennent pas. Tous se rendent visite, oubliant ou faisant semblant d’oublier les discordes voir les haines du passé. On parle, on suppute en comptant les dividendes de l’exploitation de l’or. La compagnie qui doit reprendre l’activité minière va envoyer dés ce mardi prochain, une vingtaine d’ingénieurs et de techniciens qui ont déjà réservé toutes les chambres d’un Peter O Flannagan épanoui. Un des grands pontes a même loué pour un mois une maison appartenant aux filles Collins ; Ian Colman, Mike Evelan et Gil Swharskof lui redonnent un rapide coup de badigeon pour la rendre présentable.

 Les dimanches sont des jours dédiés aux consommateurs, aucun grands magasins n’est fermé en ville, Mary file commander un deuxième congélateur, un de grande capacité, et elle se fera livrer bon stock de nourriture pour assouvir la faim des braves. Un révérant Powell hilare se promène en ville avec son meilleur ami en louchant perpétuellement sur la vieille bible qu’il tient à la main. Ils vont tous deux acheter des banderoles pour décorer la rue principale d’un village qui après un trop long déclin va retrouver la vraie vie. Ce mardi fera date dans l’histoire ; les deux hommes demanderont et obtiendront de la faible population que le 6/06/2006 soit dorénavant commémoré tous les ans comme Jour de la Renaissance.

Alors que madame Betty Dellinger fait face à l’écran de son ordinateur, cherchant vainement quoi que ce soit pour effacer la perpétuelle image d’August dans son esprit troublé, le programme de télé qu’elle visionnait s’efface, remplacé aussitôt par de magnifiques paysages et une douce mélodie. Des lettres imprécises bougent en tous sens puis finissent par s’aligner et forment maintenant deux phrases qui deviennent parfaitement lisibles.

 

 J’AI LE PLAISIR DE VOUS INVITER A DINER, JE VOUS

 ATTENDS A HUIT HEURES CE SOIR AUX ÂMES PERDUES.

 Laissez votre voiture sur l’esplanade et continuez à pied, vous ne verrez aucun crotale

 

 AUGUST SANTIAGO WITTWER

 

 

 -Mais comment a-t-il fait ça ? Ce type est un véritable pirate de l’informatique !

 

 

A sept heures et demie, Peter voit passer la Caddy rose bonbon. Que vat donc faire cette traînée aux Âmes, car c’est là-haut qu’elle se rend ? Pourvu que monsieur Wittwer ne s’accapare pas cette belle poupée. Le seul divertissement du bled pour tout homme en âge de servir s’en irait sous d’autres cieux ? Ah non, hein ! Allons prévenir ces deux idiots de Mick Evelan et Ian Colman, qu’ils prennent la Patrol, une bagnole comme celle-ci est capable de faire un peu de hors piste au dessus de l’esplanade, et qu’ils espionnent. Voir ce qui se trame.

 

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 -Alors Betty, vous n’avez pas eu peur des serpents à sonnette ? 

 - Ma Caddy est restée sur l’esplanade et j’ai fais le reste du chemin à pied. Jai eu confiance en vous quand vous m’avez affirmé que je ne croiserai pas une seule de ces sales bêtes. Je suis montée malgré la grogne de mon mari ; mais je ne me sens pas très bien en ce moment, il me semble que je file vers la maladie. Je crains de ne pouvoir honorer ce repas si appétissant que vous m’avez préparé.

 -A part le fait qu’aucun serpent ne soit une sale bête, vous voyez ma belle, la maladie n’existe pas. Ce sont les hommes qui se l’inventent, elle fait partie de leurs nécessités de société.

 -Que me racontez-vous là ?

 -Et oui ! En tout homme, dés sa conception, est activée la potentialité d’une vie saine jusqu’au moment de la mort. Hélas, presque personne ne la connaît. Le mental de l’homme est un instrument merveilleux qui peut lui apporter beaucoup comme le détruire plus ou moins rapidement. C’est avec un mental mal utilisé que le chemin de la maladie pénètre le corps physique. Ensuite l’enchainement devient parfois mortel mais toujours il diminue la force et génère des malaises qui peuvent subsister une vie entière. Les traitements proposés par la médecine traditionnelle n’arrangent malheureusement pas les choses.

 -C’est donc parce que notre esprit se trouble que le corps cesse de bien se porter ?

 -Absolument, mais la société actuelle prépare les hommes qu’elle doit contrôler pour qu’ils soient encore plus vulnérables. Des hommes sains d’esprit, des hommes heureux, des hommes ayants vaincu définitivement leurs peurs ne sont plus utiles dans une quelconque armée, dans une idéologie politique, une religion ou tout autre facteur de séparation.

 Les hommes sont vraiment étranges dans leur manière de se guérir ; Ils utilisent des médicaments qui traitent les symptômes et non les causes…cela ne peut jamais fonctionner. De plus, ces produits pharmaceutiques sont souvent plus nocifs que curatifs. Leurs effets secondaires sont catastrophiques. Ceux qui les fabriquent le savent bien mais ils s’en foutent. Économiquement parlant, si un patient guéri…un client est perdu ! La seule médecine occidentale qui fait des miracles est la chirurgie ; elle ne laisse normalement aucun effet désastreux par la suite. Réparatrice des dommages dus aux accidents ou parfois à la nature, enfin c’est ce que l’on fait croire car tout est parfait, y compris l’imparfait. Je reviendrai plus tard sur cette flagrante contradiction. Quant à la médecine dite orientale, d’avantage axée sur la cause de la maladie, elle est donc beaucoup plus efficace ; hélas les orientaux eux aussi sont rongés par leur mental destructeur.

 Pour en revenir à la guérison, c’est un phénomène si complexe qu’elle s’accomplit souvent avec la simple volonté. Afin de mieux comprendre, il nous faut regarder l’effet des placébos. Le seul fait de prendre un médicament va guérir ou du moins soulager. Et pourtant il n’y a rien. L’action de payer elle aussi intervient. Si c’est cher c’est donc bon, beaucoup de praticiens n’hésitent pas pour profiter grassement de cette imbécillité. Ainsi peu à peu, celui qui n’a pas les moyens financiers devient un exclus du droit à la santé ; pour aggraver le tout, son désespoir contribue à fortifier ses maux. Et l’on se donne bonne conscience en disant que la gratuité des soins engendrerait une dette morale nuisant au patient. Mais oui, j’ai déjà entendu ce raisonnement abracadabrant !

 Nulle part il est écrit que ceux qui ont guéri par amour en attendaient le moindre profit, ou la plus minime reconnaissance.

 Certaine personnes développent une forme de médecine dite parallèle. Ils savent que tout est vibratoire, depuis la plus petites de nos molécules jusqu’à la lumière, et la pensée aussi. Je t’enseignerai un jour que le Temps n’est qu’une onde et que nous pouvons nous en servir autrement que pour vieillir. Ces gens là donc inventent d’incroyables engins sophistiqués qui se mettent en symbiose avec une personne et vont l’aider à se guérir, à distance si nécessaire. Évidemment que plus l’engin est cher plus il est efficace ! Et la facturation aux seuls riches clients qui ont accès à ses soins si particuliers monte, monte. Fait révélateur de cette forme de guérison à distance, quand on étudie le mode d’emploi de ces appareils hyper modernes et complexes, celui à qui les oscillations sont destinées apparaît comme un « client », non comme un patient ! Ben voyons !

 Petit raisonnement tout simple avec une question à la clé, et si c’était un effet placébo ? On a payé, donc c’est bon ! !

 Un seul mot gratuit peu remplacer toutes les machines du monde…AMOUR.

 -Vous voulez dires qu’en aimant ont peu guérir ?

 -Bien sûr et c’est pratiquement le seul moyen pour qu’il n’y ait pas de rechute ! Cela faisait également partie de l’enseignement du Christ. Mais tout cela je vous en reparlerai un jour, alors…l’appétit est-il revenu ?

 -Bizarre, je me sens d’un coup dans une forme merveilleuse.

 -Dés le repas terminé, je vous raccompagne à votre voiture.

 -Vous n’aimez vraiment pas les femmes ?

 -Il me semble avoir déjà répondu à cette question mais je vais me répéter. S’il m’arrive de succomber à leurs charmes, sachez que c’est toujours par calcul prémédité. Et aussi que mon abandon se paye très cher, je sais également que cela ne se produira pas avec vous. Ne vous inquiétez pas pour votre mari, il est tellement saoul en ce moment que demain il ne se rappellera plus de votre escapade ici.

 Avant de nous séparer nous allons faire un feu de joie. Dans cette boite en carton des lettres plus ignobles les unes que les autres sont rassemblées, aucune d’entres elles ne seront jamais lue. Dans quelques instants ces vils feuillets vont devenir cendres et regardez le plus étonnant, ils sont tellement chargés de haine qu’ils ne provoqueront aucune chaleur…

Celui qui conduit lentement la KTM est fait d’une trempe hors du commun, résister à la ventouse aux formes généreuses collée sur son dos n’est pas donner à tout homme. Celle qui s’abandonne contre la puissante carrure n’appartient plus à notre monde. Aucun orgasme ne l’a jamais élevé à pareille satisfaction, pareil bien être. Elle a la délicieuse impression de planer au dessus de la moto, ne sentant ni les innombrables bosses ni les incontournables trous du chemin d’une terre rendue plus compact que du ciment par la sécheresse endémique.

Il est onze heures passées ; à une bonne centaine de mètres et planqués dans l’obscurité, deux hommes regardent avec des lunettes à infrarouges l’inhabituel déplacement nocturne. Mike Evelan et Ian Colman préparent leur coup pour se débarrasser de ce sale con d’étranger venu fourrer son nez dans les affaires d’un coin perdu où personne ne l’a invité. L’or, nous on en veut bien, mais nous sommes capables de nous démerder sans ce gugusse. Seulement, avant de crever, il lui faudra dire où creuser. Costaud peut-être, mais personne n’a encore résisté à leurs moyens de persuasion.

Il va falloir maintenant retourner à la Nissan Patrol laissée par Peter la rouquemoute, ce robuste véhicule sera le tracteur idéal d’un August attaché aux pieds par une corde de quelques mètres. Sur une courte distance et transformé en charpie, le salopard va causer…la preuve en a déjà été faite par plusieurs expériences.

Un bruit caractéristique retenti, tout proche, hérissant des cheveux et provoquant la chaire de poule… Puis un autre, et encore un autre…la valse des cascabelles commence. Ils sont là, les encerclant par centaines, peut-être par milliers et rendant toute fuite impossible. Tous ensembles les reptiles vont attaquer. Mike et Ian n’ont plus que quelques minutes à vivres, leurs hurlements d’horreur puis de douleur n’atteindront pas les oreilles endormies en bas dans la ville fantôme.

Au même moment la ligne du téléphone est coupée, personne ne peut plus communiquer, monsieur le maire se déplacera en ville dés le matin en ville pour prévenir l’équipe de maintenance mais ces fainéants tardent parfois plusieurs jours pour venir réparer. Avec un peu de chance John Dellinger acceptera de se servir de sa radio en cas d’urgence.

 

DOUZIEME JOUR Lundi

 

Pour la X ieme fois la KTM stationne devant la maison des Dellinger, John apprécie de moins en moins ce monsieur Wittwer qui monte pour parler avec Betty. Par manque de confiance, il a demandé qu’une petite caméra filme en direct le singulier entretient ; en riant l’ingénieur a accepté mais en précisant qu’il n’y aurait pas de microphone.

 -Quel dommage que je ne sache pas lire sur les lèvres !

 -Ceci est notre dernière discussion en ces terres perdues, dés demain matin le bus nous conduira à Sacramento où vous allez connaître vos deux nouveaux employeurs, probablement qu’ils nous confierons quelque tâches en commun, puis vous prendrez votre envol en solitaire. Il me semble que très rapidement vous serez prête. Plus jamais vous n’éprouverez la pitié, vous ne connaitrez plus la haine et contrairement à ce vous pouvez encore penser, c’est l’amour le plus pur qui vous guidera. Vous deviendrez énergie, au-delà du bien et du mal ; vous n’aurez plus à revenir dans votre chair. Vous serez soluble dans la vibration du temps. Ho que cela est difficile à concevoir ! Plus de passé ni de futur tels que vous les connaissiez jusqu’à ce jour. Seulement un présent insoupçonnable. Je vais vous conter comment l’homme est arrivé puis a évolué.

 A un certain stade de l’échelle du temps connu sur notre terre, quand les conditions ont enfin été favorables, la photosynthèse à développé la vie. Puis l’évolution, sur des millions voir des milliards d’années, a créé l’homme. Du primate qu’il était jusqu’qu’au consommateur de gadgets actuel, les peurs répétitives de cet être pourtant toujours parfait pour s’adapter à son environnement, ont engendré une nécessité de protection. Un Dieu est donc apparu. Fabriqué bien évidemment à l’image d’un homme n’ayant d’autre référence que lui-même, avec ses rêves de puissance et d’éternité. Cette obligation d’un être supérieur créa dés le commencement l’échelle de la hiérarchie. Vous conviendrez qu’il serait immoral qu’un grand roi, un tzar, un empereur, un vizir, enfin qu’un humain aussi haut placé soit-il, n’ait pas un Être Suprême qui puisse le contrôler. Ainsi tout mortel sacerdotal qui affiche la prétention d’être assis sur un échelon entre le petit peureux d’en bas et la divinité du ciel sera grassement entretenu par le premier et justifié par la deuxième.

 Pour contrebalancer ce summum divin de perfection et de bonté, un autre individu s’est imposé en incarnant la vilénie additionnée de tous les péchés du monde. Il a aussi bien sûr, accentué une peur risquant de défaillir. Ainsi le méchant Belzébuth fait donc sa nécessaire apparition. Les deux compères se sont réunis un jour de calme avant une guerre programmée pour l’éternité afin de gérer le bien el le mal.

 Indécrottable penseur, perpétuel masturbateur de son esprit en mouvements incontrôlables, l’homme a su magnifiquement faire fonctionner ses neurones pour ne jamais tomber entre les pattes de celui qui lui promettait des flammes éternelles ni de celui offrant des délices perpétuels. Aller en enfer ? Ha non merci ! Quant à monter au paradis ? Avec tout ce que j’ai fait sur cette belle terre nourricière, ce sera dur, très dur ! Alors, pourquoi ne pas inventer un truc qui va me permettre de revenir des milliers de fois si besoin pour le prétexte de m’améliorer, me purifier, me sanctifier…

 Et la réincarnation est née.

 Problème insoupçonnable… Dieu et le Diable, créés pour rien, s’emmerdent !!!

 Personne ne vient jamais les voir. Sans le savoir les humains ont transformé leur planète en un purgatoire permanent. Cette terre qui les a enfantés et qui peut les satisfaire parfaitement, qui est apte à les alimenter tous et à leur procurer des montagnes de félicités, on y vit désormais dans la peur, que pour se purifier.

 La noble profession de Vendeur ou Receleur d’Âmes donne à « celui d’en haut » et « celui d’en bas », encore deux concepts imbéciles, l’opportunité de montrer qu’ils n’ont pas été inventés pour rien. Pourquoi ai-je accepté de l’exercer ? Parce qu’il est nécessaire, que c’est un travail facile qui se fait presque tout seul, en dilettante. Celui qui croit en la résurrection, tout comme celui qui pense se réincarner, a peur de la mort. Le profond refus d’une fin logique empêchera son âme troublée de revenir très vite. Pour certains elle errera désespérée, hurlant silencieusement sa souffrance, jusqu’à parfois effrayer les vivants en provoquant d’étranges manifestations de sa présence souvent invisible ; ce que vous appelez des fantômes.

 Mon travail est d’acheter l’âme avant qu’elle ne s’égare ; il faut qu’elle rejoigne directement soit un Créateur fabriqué de toutes pièces et désormais nécessitant, soit son antagoniste du sous-sol ardent tout aussi pauvre en compagnie. Cela dépend du contractant. En ce moment, vous le devinez belle dame, je travaille pour le Malin. Aucun des gens d’ici n’acceptera une fin tragique et qu’ils prétendront injustement prématurée. Vendues et revendues entre-elles, leurs âmes se consumeront directement dans l’Enfer qu’ils ont eux même créé en des milliers d’années de peur. Elles sont perdues d’avance !

 Beaucoup de patience pour un bien piètre résultat me direz-vous. Je récolterai à la faux dans cette mission bien peu de ces apparentes inconsistances physiques que sont les âmes, mais cela n’a strictement aucune importance. Quelques uns de mes collègues se chargent de conduire des moissonneuses après avoir provoquer des guerres meurtrières. Ils récoltent alors par dizaines voir centaines de mille à chaque passage. Ne croyez pas que dans ces cas-là, seul un des partis belligérants y laisse des plumes. Que ce soient celles des vainqueurs ou celles des vaincus, toutes les âmes des morts sont mises dans le même panier. Pour ma part, il y a très longtemps que je me suis spécialisé dans les petits jobs tout en finesse où mes idées biscornues s’épanouissent, on pourrait affirmer que Machiavel fut de mon sang.

 Attention, cela ne signifie pas que je sois un méchant. Je m’applique plutôt à donner à ceux que « je traite » une fin digne de la vie qu’ils ont eue.

 Avec quoi payons-nous nos contrats ? Les Receleurs font comme les politiciens, ils promettent l’impossible à tous les nécessiteux, pardon, à tous ceux qui pensent l’être. Et la demande est forte. Peu d’hommes ne sont pas preneurs ! Pour la plus part une simple richesse en espèces suffira. Pour d’autres, une vie plus longue, un corps plus beau mais en général, toutes les raisons sont bonnes. Le plus répandu des moyens de paiement n’est que du vent, celui d’un l’espoir tellement facile à insuffler, celui de mieux vivre. Certains subtils pensent faire bénéficier autrui pour accepter une vente, ils pensent aplatir ainsi leur égoïsme. Tout comme ceux qui partent en guerre pour sauver leurs enfants, leurs terres ou leurs nations. Les prétextes pour faire des imbécilités sont innombrables.

 Aucun n’a l’intelligence de refuser mes contrats. Et pourtant, l’enveloppe énergétique de l’homme, son aura ou son âme comme vous voudrez l’appeler, ne peut faire partie d’un quelconque troc, d’un échange ou d’une vente. Celui qui ne comprend pas cela n’obtiendra aucune rémission et se perdra, quelque soit sa motivation.

 Alors, Madame Betty Dellinger, belle blonde, vous vous êtes sauvée en rejetant toute forme de négociation avec moi… pourtant votre propre époux vous a déjà vendue, et toutes les femmes aux alentours, qui n’ont pas hésité un seul instant, l’ont fait également. Quant aux hommes qui usèrent votre corps, ils ont eux aussi écrits vos méfaits pour un peu de richesse. Vous êtes la seule de ce patelin à ne pas avoir cru en mes sornettes et,… Hé… ne pleurez pas ainsi !

 Faites ce que vous voulez, mais il n’est pas question que vous alliez à la mine ce soir. Tous les survivants du bled, votre mari inclus, y seront mais pas vous. Un autre destin est le votre. Soyez donc malade, c’est toujours un excellent prétexte.

 Rendez-vous demain matin à cinq heures et demie à l’arrêt du bus devant le bar restau, n’emportez rien d’autre que votre brosse à dent et ce peu de maquillage qui vous va si bien. Vous n’aurez jamais plus besoin de document d’identité…

 

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A sept heures ce soir là deux voitures viennent de quitter l’embranchement de la nouvelle nationale en venant du nord ; dans quelques minutes elles devraient stationner devant le Bar de la Mine. Dans la première monsieur le maire fulmine, ce salaud de policier a menacé de tout révéler sur cette abracadabrante histoire d’or si sa part n’est pas substantiellement augmentée. A la rigueur, il accepterait même de ne rien dire contre une bonne somme immédiate en fermant les yeux sur les disparitions étranges dont il a eu vent on ne sait comment. Mais pourquoi donc ce foutu Wittwer veut-il absolument que ce flic pourri face partie des futurs riches élus ? Il saisit le Colt M 1911 logé dans la boîte à gants, une antiquité qui fut longtemps l’arme de poing la plus répandue sur la planète, et le passe dans son ceinturon en laissant l’ample chemise bien boutonnée sur le bas.

La deuxième voiture est la typique Ford Custom aux couleurs de la police du conté, avec l’étoile de ceux qui font respecter la loi bien visible sur les portières, sans oublier l’invraisemblable assortiment de gyrophares et de sirènes fixé sur le toit. A l’intérieur Sand Bruck jubile ; ce coup là, il le flairait depuis quelques jours déjà. Le petit con d’adjoint du shérif, celui qui fait le sale boulot et qui n’en récolte rien d’autre qu’une maigre paye à la fin du mois va enfin prendre sa revanche. Un paquet de pognon est à prendre.

 -Mais, pourquoi s’arrête donc cet idiot de Bert, en plus sans mettre son clignotant, je vais lui faire une bonne blague. Tu vas voir mon pote je sorts mon carnet à souches, quatre-vingts Dollars de contredanse…

 Alors qu’est ce que tu glande ? Dis-moi, tu n’aurais pas oublié ton clignotant par hasard ? Allez, passe moi ton permis !

 -Arrête de déconner, faut que je pisse, je n’en peux plus, je ne tiendrais pas jusqu’au bled.

 -J’ai failli t’avoir mais tu as raison, un bon pisseur en fait pisser sept autres, je t’accompagne.

A peine le policier a-t-il baissé sa braguette qu’une balle de 11,43 lui entre en pleine tête au niveau de la tempe. Bert Burton connaît bien la petite route, au bout de la descente, à guère plus de deux cents mètres un amoncellement de cailloux, vieux déchets d’un très ancien puits, fera très bien l’affaire. Il sera facile d’y enterrer sommairement le corps, dans quelques jours les fourmis se seront occupées de faire disparaître jusqu’au plus petit lambeau de chair. Revenir et récupérer la balle ne devraient pas être trop difficile.

 -Ho punaise, tu pèses lourd mon gars, heureusement que le trafic sur cette maudite route est quasi inexistant !

Avec difficulté monsieur la maire fait basculer monsieur l’adjoint du shérif dans le coffre de la voiture de ce dernier, il se met au volant et descend doucement au bas de la pente. Plus dur encore est de traîner le cadavre hors de vue et le temps passe, il faut être à neuf heures au rendez vous sur l’esplanade. En une vingtaines de minutes le corps est dissimulé dans une étroite faille puis recouvert de pierres. Bert est en sueur, son cœur bat la chamade mais toujours personne à l’horizon. Il passe derrière, referme tranquillement le coffre. Cette bagnole par trop visible et caractéristique, il va falloir maintenant s’en débarrasser. Un pressentiment lui fait tourner la tête.

 -Nom de Dieu !

La dernière pensée de Bert Burton fut qu’il était absolument certain d’avoir serré le frein à main de sa propre voiture. Elle était toute neuve !…

 

 A neuf heures du soir précises, ils se sont tous présenté devant l’escalier métallique qui s’enfonce dans les profondeurs de la montagne. Les cœurs battent plus vite de cette nouvelle vie qui les attend et un peu aussi de l’excitation provoquée par la peur innée des entrailles de la terre. Ils et elles parlent de tout et de rien en évitant soigneusement d’aborder le thème de ceux qui manquent à l’appel. Monsieur Wittwer a été très strict là-dessus. Et puis, moins on est de fous, plus la part du gâteau sera grande…

Madame Swharskof a eu beaucoup de mal pour déplacer ses cent vingt kilos en descendant l’escalier rouillé. Pas question du poids, un ex marine porté par les deux bouledogues du Wild Canyon ayant prouvé la solidité des marches, plutôt question de souffle ! Pour la remontée, ce sera probablement une autre paire de manches. Le révérant Powell s’est volontiers offert pour aider Sam Baron handicapé par sa jambe artificielle. Heureusement que l’alcolo était tout à fait conscient en cette heure tardive, ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps

. Des petites lucioles à piles ont guidé les pas des invités depuis l’entrée principale de la mine. Tous les vingt mètres, un flambeau maintenu à la paroi par un crochet donnait une lumière jaune orangé et dansante, avec comme cet air solennel des cérémonies nocturnes d’autrefois. Le déplacement de ces personnages projetant des ombres fantastiques sur les parois s’est fait presque sans parole, les premières stupides plaisanteries au départ de la descente ayant laissé place à une sorte d’angoisse, de respect pour le ventre de la Terre.

 Enfin l’immense salle ! On pourrait presque y jouer au football, l’esplanade doit se situer pour le moins à une quarantaine de mètres au-dessus de la grande voute Payé cash et en pépites, la rouquemoute a dressé cinq tables en enfilade sur un sol soigneusement dépoussiéré. Tout l’après midi il s’est échiné avec l’aide de Roger Hasting et d’Ian Colman afin de donner un air de fête. On s’éclairera aux chandelles pour marquer l’événement du siècle, celui de la réconciliation de tous ceux qui passèrent de trop longues années dans la discorde, dans la haine. Pour une fois l’or sera facteur de paix, d’union fraternelle.

 Tous les hommes ne sont-ils pas frères ? Alors vous pensez… ceux qui vivent dans le même minuscule village et qui viennent enfin de s’unir pour toucher le jackpot le sont encore plus !

En chantonnant et virevoltante malgré sa légère corpulence, Mary pose ses plus beaux couverts et son fameux service de cristal resté si longtemps inutilisé dans une vitrine. Rien n’est trop beau pour cette magnifique occasion ! Avec une multitude de snacks, des petits gâteaux, une variété incroyable de chocolat, le tout est arrosé d’un Champagne de Californie grand cru, personne ne va se plaindre.

Devant chaque convive, le double d’un contrat dument signé par la plus puissante compagnie minière des Stades, document attestant à chacun jusqu’à sa mort un très confortable revenu, en augmentation en cas de disparition d’un autre membre de la Coopérative de La Vieille Mine. Des idées de meurtres naissent dans tous les cerveaux….Il n’a pas été facile d’inclure ce salopard de Sand Bruck tout comme ce pédant de Révérant Powell, mais Monsieur August Santiago Wittwer, maitre de cérémonie, en a voulu ainsi. Tiens, où sont donc le maire et ce fichu policier ?

L’ambiance est joyeuse, tous et toutes ont promis de ne point exagérer sur la boisson et ils se retiennent pour ne pas se parjurer, il est dix heures quand August demande à Powell de le suivre pour parler discrètement, seul à seul dans une proche galerie.

 -Tenez révérant, enfilez ce gadget à piles sur le crâne ; ne vous avais-je pas promis de pouvoir feuilleter ma bible ? Je crois qu’enfin le moment est venu !

En tremblant de plaisir Powell prend ce qui parait une relique, la caresse de la paume de la main puis l’ouvre précautionneusement. A la lumière crue de la lampe électrique frontale, un papier comme il n’en existe plus lui apparaît. Légèrement jaune, assez fin contre toute attente et si soyeux qu’il faut mouiller l’index sur la langue pour tourner la première page vierge. Sur la deuxième, une représentation inattendue de Belzébuth en couleur, de plein pied, fait tressaillir l’homme d’église.

 -Mon Dieu ! Mais…mais qu’est-ce que c’est ?

 -N’avez vous jamais entendu parler de la bible du Diable ? 

 -Euh…si…vaguement, mais…mais ?

 -Moins bien connue sous le nom de Codex Gigas, elle est exposée à Stockholm en Suède. Munie d’une couverture en bois, cette Bible qui pèse soixante quinze kilos et que tout un chacun peut admirer est loin d’être satanique. La véritable…vous l’avez dans les mains. Elle est écrite à l’envers et elle signe votre arrêt de mort !

 Le cri du révérant Powell se répercute dans les galeries. Il arrive jusqu’à la grand salle où sont réunit les invités de saint Augustin mais, étouffé par le brouhaha de tout ce beau monde euphorique, nul ne l’entend.

La première secousse est si légère que personne ne s’en rend vraiment compte, pourtant la terre a tremblé. À peine quelques secondes plus tard les convives comprennent l’horrible sort qui les attend. Tout bouge, tout se balance, la voute se fissure autant que le sol ; les hurlements n’ont pas le temps de résonner et de rebondir en multiples échos sur des parois qui se gondolent puis se craquellent et s’émiettent. Des hommes et femmes présents, certains vont mourir de peur avant de se voir écrasés, réduits au néant, incorporés pour toujours à une roche autrefois riche en plomb.

En moins de vingt secondes l’immense salle n’existe plus, des milliers de mètre-cubes l’ont comblée. Dans les minuscules anfractuosités qui subsistent, l’air est si chargé en poussière qu’il devient irrespirable. Aucun des puits, aucune des nombreuses galeries de la mine n’est épargnée. La colline de l’esplanade ayant implosée, s’effondre sur elle-même diminuant de volume et de hauteur. A l’extérieur monte lentement le champignon d’une grise fumée Au dessus du point où le Puits de l’Indien enfonçait ses méandres tentaculaires dans le sol, seule subsiste une étrange odeur de téquila, plus une goute d’eau n’affleure.

Pas la moindre petite lézarde supplémentaire n’apparaît sur une seule des maisons du village, les chats semblent possédés, ceux qui ne sont pas enfermés s’enfuient la queue ébouriffée et tous les chiens hurlent à la mort.

 

TREIZIEME JOUR Mardi

 

Le soleil fait son effort habituel pour pointer au dessus des collines ; rarement en cette saison un quelconque nuage l’empêchera de venir réchauffer le sol après une nuit trop froide. Les prémices de l’aube vont bientôt faire éteindre les phares du bus. Quelques miles avant l’entrée du bled, un accident a faillit le faire stopper. Il n’a fait que ralentir en passant au raz des deux véhicules impliqués. Une Chrysler dernier modèle avait défoncé l’arrière d’une voiture de police, et un agent en uniforme a ordonné de passé le chemin.

 Il est cinq heures et quarante cinq minutes, le chauffeur n’en croit pas ses yeux. Devant l’hôtel restaurant LA MINE deux personnes attendent pour embarquer en direction de Sacramento. Événement incroyable qu’il n’a vécu qu’autrefois, du temps où le minerai de plomb s’extrayait encore et que la poussière devenait parfois dense, se collant tellement au pare-brise qu’elle le rayait en actionnant les essuie-glaces.

Lui il le reconnaît, c’est le gars déposé environ deux semaines auparavant, un homme qui n’avait pas dit mot de tout le voyage. Elle est une femme très belle, d’une petite trentaine et d’un blond vénitien qui ne parait pas celui d’une simple décoloration. Comment diantre ce type là a-t-il pu venir dans un tel trou perdu et en repartir avec cette merveilleuse poupée ? Quelle chance pense le chauffeur en délivrant deux billets pour Sacramento. Dans cette grande ville moderne, deux personnages, en principe les plus puissants de l’univers, les attendent. Contrairement à l’idée que l’on s’en fait, il ne s’agit pas d’un vieil homme à la grande barbe blanche et d’un bel obscur aux yeux de braise. Aucun des deux ne parait avoir dépassé la soixantaine et l’on jurerait des hommes d’affaires extrêmement élégants en cordiale discussion.

Une période de formation sera décidée pour Madame, probablement qu’elle deviendra une excellente receleuse-vendeuse, sous beaucoup d’autres noms que celui qu’elle porte pour encore très peu de temps. Celle qui se prépare à devenir immortelle sans jamais l’avoir voulu, va devoir comprendre, mais elle le sait déjà inconsciemment que rien n’est propriété de l’homme ici-bas. Bien entendu rien ne peut donc se vendre et toutes les ressources devraient être partagées de forme équitable. Dans l’autobus l’emmenant dans une autre dimension, un autre domaine du Temps, elle se pénètre du discours de celui qui lui aussi fut homme avant de se transformer en lumière, en énergie. Après avoir posé une question sur la réincarnation, telle a été la réponse du Marchant et Receleur d’Âmes

 -Vous allez comprendre ma belle, les hommes se sont auto-condamnés à se réincarner. Leur religion fait miroiter une vie toujours meilleure pour le prochain retour en justifiant ainsi les souffrances subies aujourd’hui, donc « on reviendra pour de meilleurs auspices ». Certains prônent la résurrection et comme ils osent prétendre avoir vécu du bon côté de leurs croyances, alors ils seront tranquilles quand la fin des temps arrivera. Leur trop plein d’orgueil les place à l’avance parmi les élus, ceux qui siègeront à la droite de Dieu. Comme si la gauche du grand barbu était un lieu indigne !!!

 Écoute encore femme, le corps qui redevient poussière n’appartient à quiconque. Il n’est que le support de l’âme.

 Ce que tu laisses derrière toi, palpable aujourd’hui, deviendra poussière aussi un jour, quelque soit ta renommée.

 Les choses matérielles sont de la Terre. Les souvenirs sont du Temps, les projections du futur sont de l’Illusion, les talents sont des Circonstances. Les amis et la famille, propriété du Chemin et tous ceux que tu aimes sont de ton Cœur.

 En dernier ressort, ne crois pas qu’une âme soit tienne…elle est de l’Univers. La seule propriété de l’homme est le moment présent où il vit. Dieu et le Diable sont deux hypocrites pour qui je travaille depuis qu’ils existent et qui ne reconnaissent qu’un seul contrat vente-achat, celui des âmes destinées à l’équilibre du bien et du mal. Les hommes pensent entourloupéter l’univers en revenant des milliers de fois faire les mêmes bêtises sur la Terre…c’est eux qui se trompent. S’ils ne cessent de se réincarner, c’est qu’ils non rien compris aux lois de l’univers, des univers car l’apparence d’un seul aussi illimité soit-il est fausse.

Beaucoup de gens pensent à des mondes parallèles, d’une certaine façon ils ont raison, il existe d’autres dimensions, d’autres vibrations inconnues de la plus part des humains. Mais sache que parmi ceux qui savent, on retrouve la même dualité qu’ici-bas. Certains espèrent utiliser des énergies infinies et inépuisables pour le bien de l’humanité…et d’autres font tout pour réduire l’homme en esclavage, assouvissant ainsi leur volonté de pouvoir, de puissance. La dualité existe y compris dans ce qui est inconnu aujourd’hui. Ne surtout pas la nier, ne surtout pas l’ignorer, ne surtout pas la combattre si l’on veut aller au-delà.

Les paroles de celui qui fut Saint Augustin se gravent dans la mémoire de Betty et pourtant…depuis peu ce n’est que par la transmission de la pensée que le message passe. Apparemment l’immortel dort, ses lèvres ne bougent plus, sa respiration ventrale devient si lente qu’on donnerait le personnage comme mort et son cœur a réduit le rythme de ses pulsations. Il ne va redonner signe de vie qu’une fois le bus entré en la station terminale de Sacramento.

Aucune personne vivante sur la belle terre n’a autan de connaissances qu’August Santiago Wittwer, il transmet ce prodigieux savoir dans un autre corps. Une redoutable chasseuse d’âmes nait alors qu’August poursuit son enseignement silencieux.

 -Écoute encore Betty…comme je viens de te le dire les hommes qui pensent entourloupéter l’univers en revenant des milliers de fois faire les mêmes bêtises sur cette belle planète se trompent. Eux aussi se projettent dans le futur, eux aussi manifestent un désir et enfin eux aussi ne profitent pas de leur unique propriété : le moment présent. Le mot clé du monde des humains est l’hypocrisie.

 Hypocrite celui qui inlassablement parle des mille et une méthodes pour parvenir à l’illumination.

 Hypocrite celui qui a pour but de ne pas avoir de désir, c’est un aveugle dans sa contradiction.

 Hypocrite celui qui prône la simplicité assit sur un trône en or.

 Hypocrite celui qui a renoncé aux biens de ce monde mais qui vit de la mendicité de ses sujets.

 Hypocrite celui qui regarde avec condescendance un autre humain. Il se sent supérieur sans vouloir se l’avouer.

 Hypocrite celui qui ce dit libéré de cet égo que l’on défini comme maudit.

 Enfin hypocrite celui qui justifie une misère et une souffrance en fonction de mauvaises actions du passé. Ce n’est pas l’univers qui a inventé la stupide loi du Talion, c’est bien l’homme. Rien ne justifie l’abomination et ceux qui le prétendent se posent en tant que juges. Pour qui se prétend hors du bien et du mal…bravo.

 Ce n’est que dans le monde parallèle dont je t’ai parlé auparavant, celui que certains savants appellent espace-temps, d’autres le nomment également la quatrième voir la cinquième dimension, totalement hors du domaine physique jusqu’ à ce jour exploré que l’ego n’existe réellement plus.

 Par contre, toujours en parlant de l’égo, les maîtres à penser d’ici-bas le rejettent comme la peste qui tue l’humanité. Eux aussi marchent à côté de leurs chaussures.

 Sans l’égo, roue motrice de la science, l’homme ne serait pourvu d’aucune technologie. Ce n’est que la soif de la connaissance si décriée par les religions qui a fait progresser la race humaine. Sans l’égo, la plus petite des nécessités de l’homme serait impossible à assouvir. C’est l’égo qui permet d’aller toujours plus loin. C’est l’égo qui soutient l’existence physique de l’homme. C’est l’égo qui a permis la mise en action de tous les moyens énergétiques actuellement connus. C’est l’ego qui fera découvrir ceux qui sont illimités dans d’autres mondes, d’autres univers. Le temps en fait partie, lui aussi est une énergie. Quand les maîtres ou les gourous dénigrent l’égo, ils crachent dans leur soupe et dans la nourriture de l’homme sur cette terre. Car, ici-bas, les sept mille millions d’individus ne peuvent se contenter de regarder le soleil et de respirer prâna, ils n’en n’ont pas encore la possibilité.

 C’est l’égo qui, lui inclut, permettra de dépasser l’égo.

 Personne n’a encore jamais enseigné ce que je viens de te dire, cela ne convient pas, cela ôte un ennemi redoutable que l’on ne pourra plus se glorifier d’avoir vaincu un jour. Cela enlève le but suprême de l’homme. Cela déboulonnerait les statues des rares vaillants guerriers que l’on prétend parvenus au sommet des sommets. Ceux que l’on offre à imiter, ceux qui sont idolâtrés dans maintes religions, ceux qui font vivre leurs soi-disant représentants sans trop d’effort.

 Il ne devrait pas y avoir d’autre forme de vie que celle de la perfection du moment présent. Écoute, écoute…dans la joie de l’apprentissage de la connaissance universelle, l’égo lui aussi fait partie de ce moment !!!

 La seule loi qui devrait s’imposer aux humains, s’ils veulent se différencier des animaux contraints à des nécessités de subsistance immédiate, est celle-ci : ne pas faire à autrui ce que te ne voudrais pas que l’on te fasse.

 Plus besoins de bien, fini le mal, terminé avec cette dualité dans ce cas que l’on prétend néfaste, car en vérité elle ne l’est pas. L’opposition entre deux choses, deux pôles, n’est pas anormale, elle ressort du domaine du physique. Les maestros de l’âme, les guides, les gourous placent en ordre croissant le domaine du physique, puis celui de l’énergétique enfin celui du spirituel.

 

 En fait, tout est physique, tout est vibration à de différentes fréquences seulement. Le corps bien sûr est physique, mais l’aura aussi. On peut la voir, certains instruments modernes parmi les plus sophistiqués sont aujourd’hui capables de la détecter. Les sentiments sont physiques, ils déclenchent des processus chimiques modifiant nos cellules, en y injectant de l’adrénaline en cas de peur par exemple. Les idées, les pensées sont physiques, enfin et je me demande pourquoi l’on ne comprend pas que l’âme aussi est physique. C’est tellement simple.

 La spiritualité est vibratoire, en très haute fréquence mais cela prouve qu’il n’existe rien en dehors du physique ; prétendre passer au-delà de ce domaine n’est que pure fantaisie, digne d’un aveuglement semblable à celui d’un despote sur terre. Le plus difficile, l’inimaginable jamais encore énoncé est comme je te lai déjà dit, la vibration du temps. Les hommes devraient l’utiliser autrement que pour vieillir. Ils ont encore beaucoup de chemin à faire avant d’y parvenir.

 Et ! Tu ne m’écoutes plus, femme ?

 -A l’exception de ton paragraphe sur le temps, je n’ai jamais rien appris d’aussi évident depuis que je suis. C’est merveilleux qu’un discours si complexe ne puisse faire l’objet d’aucune négation, aucune contradiction, aucune question supplémentaire. J’ai cru à un cours de calcul élémentaire et il n’y a rien que l’on puisse rajouter. Moi qui n’existais pas, je viens de comprendre l’univers. Il n’est que spirituel. Du plus bas de l’échelle au plus haut, il n’existe aucune différance entre la matière et l’esprit. Une chose seulement…

 Tu m’as parlé des sentiments qui sont physiques, n’as-tu pas confondu avec les émotions ?

 -Les hommes, parmi lesquels certains yogis ou des grands de la méditation, prétendent connaitre les sentiments sans qu’ils entrainent des émotions. Cela n’appartient pas encore à la nature intrinsèque humaine. Quelque soit la méthode utilisée, chasse le naturel, et au moment le plus inattendu un événement le ramènera au galop.

 -J’ai besoin de dormir maintenant.

 -Ca aussi tu sauras t’en passer d’ici peu.

 

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 Ce matin-là vers les neuf heures, au domaine des Âmes Perdues, une camionnette, la même que treize jours auparavant, est revenue pour chercher le campement. Moto incluse tout a été embarqué et les traces d’un quelconque passage de vie en ce lieu soigneusement effacées. Le pourboire, cette fois beaucoup plus conséquent, a été payé à l’avance avec des instructions très strictes. De nombreuses grosses pierres de nouveau détachées des murets vont obstruer le chemin d’accès et le vieux portail oxydé redevenu à peine entre-ouvert semblera n’avoir jamais bougé d’un pouce depuis bien des années. Plus bas, pas une âme n’assistera au passage du véhicule entre deux rangées de maisons désormais toutes inhabitées.

 Immédiatement après le départ des déménageurs, une multitude de formes sinueuses ont réinvesti sans bruit leur ancien territoire Il faudra qu’un nouvel intrus s’y manifeste pour qu’elles fassent de nouveau entendre leurs crécelles tant redoutées. Parmi elles un magnifique spécimen de diamant. Avec ses six kilos pour deux mètres de longueur, il a repris sa place habituelle dans un coin de la maison délabrée ; le seul endroit encore couvert par un petit pan de toiture en bon état. Juste où, quelques heures plutôt, le lit étroit de monsieur Wittwer était posé. Sa tête triangulaire forme comme un A qui pointe en avant, des écailles très claires sur un fond obscur marquent un S se dessinant à la perfection sur le sommet et un double V bien net se forme au départ du longiligne corps sans pattes. Trois curieuses initiales…

 

A

 / S

VV

 

Ne voyant pas revenir Sand Bruck son adjoint, le shérif consent enfin à déplacer sa haute autorité. Ce sera bientôt un des hommes les plus connus dans tous les States ; très vite son visage jovial et épanoui par un immense orgueil s’affichera sur les écrans télé d’une planète entière avide de macabres et fantastiques notices

Dés l’alerte donnée, les autorités régionales constateront les incroyables disparitions et vont diligenter la plus formidable investigation de tous les temps dans l’état d’Oregon. Pendant plus de trois mois le bled va fourmiller de policiers, d’agents fédéraux, de criminologues et scientifiques du FBI, de militaires toujours a l’affut de nouveauté pour la défense de la patrie et pour l’attaque bien sûr Malgré la pression écrasante exercée par les médias, par l’opinion publique et les dirigeants politiques, tous ces éminents spécialistes triés sur le volet vont se casser les dents. Pendant de longues semaines, l’information fera la une de tous les journaux télévisés avant de s’estomper peu à peu. De cette curieuse énigme, seul deux faits sont avérés. D’après la police scientifique, monsieur le maire a tué l’adjoint du shérif, puis il a été écrasé entre deux voitures sur la route. Quel est le lien avec tous les autres ?…On ne le sait pas

Pour le reste, c’est « mystère et boule de gomme ».

 

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 Le « trou du cul du monde » a enfin retrouvé un semblant d’activité. Presque toutes les maisons sont de nouveau pimpantes, elles affichent comme un nouvel un air de jeunesse après un sérieux toilettage Plus de trois cents individus en tout genre y vivent de forme permanente. Pour la plus part en toute illégalité mais l’on ne pourrait pas subsister sans eux. Dans des murs qui n’appartiennent encore à personne, une épicerie-bar-tabac-restaurant-hôtel ne désemplit jamais tant la foule des curieux reste dense. Un camion citerne stationné sur le parking peut remplir provisoirement les réservoirs de toutes les voitures gourmandes en essence. Certains héritiers venus de tous les horizons, familles plus ou moins proches des disparus, s’intéressent maintenant à l’histoire du bled, comptant les bénéfices rapportés par cette étrange histoire en se frottant les mains. Le dimanche, un nouveau pasteur semble vouloir s’occuper des âmes de ces colons téméraires, ces héros de belle trempe qui n’ont pas hésité à repeupler un lieu considéré comme maudit. Un nouvel adjoint du shérif du conté fait provisoirement fonction de maire, soucieux de surveiller cette nouvelle population ayant la fâcheuse tendance d’avoir toujours une arme à porté de main. On parle même d’ouvrir une banque, une école et quelques illuminés lancent aussi un fantastique projet de parc thématique.

 La portion toute droite de route nationale, celle qui fait économiser les miles aux compteurs des véhicules, ne sert plus à rien. Quitte à faire un détour, le trafic repasse par le bled, comme autrefois

 

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À ce jour, un an après et malgré cette enquête hors-normes, l’énigme de la Vieille Mine n’a pas été élucidée. Des bruits courent sur des agissements d’extraterrestres. Des vrais et des pseudos chercheurs, des magnétiseurs, des perceurs de mystères ; des illuminés en tous genres et de tous poils sont les nouveaux envahisseurs. Les responsables politiques ne pouvant rien expliquer n’osent les déloger, ils démentent formellement qu’il y eu présence d’OVNI et parlent d’une gigantesque fouille de désobstruction de toutes les galeries et des puits éboulés, mais d’ici que l’on vote un déblocage de fonds pour un chantier de cette importance….

Du côté de la police, aux fins de répondre à beaucoup de questions, l’agent en uniforme qui fit circuler le car au moment de l’accident reste introuvable.

Vous pensez aux deux déménageurs ?

 -Mais…quels déménageurs ?

Vous pensez au filon d’or ?

 -Mais voyons…ce n’est seulement qu’une vielle légende indienne !

 Avec le sous-sol de la région perforé en tous les sens, aucune pépite n’a jamais été découverte, cela n’aurait pu rester secret voyons ! Aucune compagnie minière non plus n’a prétendu venir vouloir se réinstaller. Pour perdre de l’argent ? Enfin, pas un document concernant une quelconque coopérative n’a été trouvé dans les fouilles minutieuses de toutes les maisons.

 Avis, un couple de suspects est toujours recherché. La femme s’appellerait Betty Dellinger et l’on possède sa photo ; son joli minois circule dans le monde entier grâce à Interpol ; il est accompagné du portrait-robot très précis d’un homme, établi grâce aux témoignages d’un chauffeur et de la quarantaine de passagers d’un autobus de ligne. En ville, personne n’a prétendu avoir aperçu cet individu, ni seul ni en compagnie du disparu révérant Powell.

Si vous voyez l’un de ces deux personnages roder non loin de chez vous, gardez la tête froide et faites très attention, il est à parier qu’il en veut à vôtre âme !

 

FIN 

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