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Clavileño (nouvelle)
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 Article publié le 8 avril 2018.

oOo

Trente ans et plus que je n’avais pas revu mon unique frère. Il avait réussi dans la vie. Notre père m’a répété cette nouvelle à la veille du jour de sa mort. Je me souviens du regard éperdu de ma mère en entendant ces mots. J’étais venu pour faire comme les autres. Et je n’ai plus revu le vieux. Je crois qu’il est mort dans l’après-midi. On mangeait des pommes, Lucile et moi, dans le verger familial. Il n’était plus question de revoir ce corps, malgré les yeux fermés. On a subi les rituels et on est rentré chez nous.

Ce n’était pas aller bien loin, mais j’ai eu l’impression d’un voyage. Je ne les reverrais plus. C’était décidé. Ma mère pouvait crever de chagrin. Mon frère pouvait me maudire. Tous les bruits pouvaient courir sur mon compte. Je m’en moquais. J’avais envie d’être seul. Lucile m’a quitté six mois après.

Alors ce jour-là, je craignais de la rencontrer chez mon frère. Ils avaient continué de se voir et d’entretenir des rapports amicaux. Edith, la femme de mon frère, était la sœur de Lucile. Je n’en savais pas plus. Mon frère m’avait écrit une longue lettre pour me dire qu’il était sur le point de découvrir le secret de la vie éternelle. Il voulait m’en faire profiter. Cela devait rester un secret de famille. Nous construirions un empire secret. Nous régnerions sans que personne n’en sache rien. Il fallait donc signer un pacte. Adrien ne voulait pas me priver des avantages de la principauté. Il était, cela va sans dire, le premier de ces rois empereurs. Il avait même déjà conçu le blason de cette unique dynastie : un glaive ou un poignard était planté dans le sable jaune. La formule héraldique était illisible. En effet, l’écriture de cette lettre, au début très soignée avec des pleins et des déliés à l’ancienne, prenait vite une allure de traces de pattes de mouche. À la fin, les mots avaient laissé la place à un filet d’encre.

J’aurais dû éprouver de la compassion. Ou la joie du vainqueur. Et me soucier de l’héritage qui me revenait toujours. J’en avais laissé la jouissance à ce frère qui occupait un « poste » dans l’administration de je ne sais quelle autorité suprême. J’ai remis la lettre dans son enveloppe sale et je suis sorti pour prendre l’air. Le canal était gelé. L’herbe craquait sous mes pieds. J’aime les bruits de la solitude, surtout quand on s’en va. Je n’irais pas bien loin, comme d’habitude. Le chemin de hallage disparaissait dans l’ombre d’un pont. J’ai fait demi-tour.

J’ai réservé ma place de voyageur le soir même. L’excitation provoqua des soliloques qui me privèrent de sommeil. Le lendemain matin, épuisé par ce combat contre les forces de la joie (finalement), je suis monté dans un train en partance pour les lieux de mon enfance. J’ai voyagé en compagnie d’un chien et d’une dame qui aimait ce chien plus que l’humanité qui s’était montrée injuste envers ses inventions. Elle me récita un de ses poèmes. Je la félicitai, rendant ainsi hommage à tous les vivants de ce monde.

Edith m’attendait sur le quai. La neige tombait à petits flocons et s’accumulait sur son chapeau en forme de plat avec un oiseau rôti dedans. Je dus embrasser ses joues froides à travers le tulle noir qu’elle ne souleva pas de crainte d’exposer ses joues à la froidure. Elle était toute de noir vêtue. Je crus que mon frère était mort. Elle leva la main et la secoua en signe de saturation nonchalante. Nous entrâmes dans sa petite voiture sans volant et nous laissâmes transporter jusqu’au château.

Rien n’avait changé. On avait même retouché mon portrait pour le vieillir, car j’étais encore adolescent quand j’entrepris de fuguer. Nous gravîmes les marches du perron, elle devant. Elle avait conservé son popotin de cocotte. Je n’y avais jamais touché. Le hall d’entrée était parcouru de tous les courants d’air imaginable. On ne chauffait pas cette partie de la demeure, car on n’y habitait pas.

« Mais j’ai voulu te montrer que rien n’a changé. »

Nous n’empruntâmes pas le grand escalier qui se divise de chaque côté d’une statue de Minerve. Une porte dérobée nous avala. Je suivais toujours, ma valise à la main. Nous marchions sur un tapis déroulé tout le long d’un couloir sans fin, celui de nos jeux périlleux du temps où nous ne savions pas que nous finirions par nous haïr. Nous ne touchâmes pas le fond de cette espèce d’abîme. Un rectangle de lumière nous invita à bifurquer à angle droit. Et cette porte se referma derrière moi. L’homme qui tenait encore sa poignée était mon frère, le grand Adrien VIII, car sept autres avaient vécu avant lui, sans toutefois dépasser l’état de baron.

Trente ans de plus s’étaient accumulés sur cet homme court sur pattes, étroit dans le sens des épaules et fort épais de profil. Il ne me ressemblait pas. Nous nous reconnûmes sans inspirer aucun bonheur à Edith. Elle était plongée dans le bocal de l’angoisse. Qu’allait-il se passer ? La conversation que nous avions entretenue dans la voiture m’avait informé qu’elle ne savait rien des projets impériaux d’Adrien. Elle se limitait à apprécier les progrès de sa folie, laquelle se traduisait en général par des comportements « clownesques ». Je n’en savais pas plus. Adrien m’embrassa. Je dus me pencher pour recevoir ses lèvres juteuses. Il profita de cette posture pour me souffler à l’oreille quelques conseils concernant le comportement que je devais adopter pour ne pas trahir sa croissance historique. Edith ne serait jamais reine.

« Le repas est servi, » dit-elle en trottinant sur les chevrons de chêne qui s’employèrent à nous accompagner de craquements sinistres. La salle à manger m’éblouit. Une orgie de lumière descendait du plafond. Edith me prit la main pour m’aider à trouver la table. Elle tremblait moins. Je perçus même une pointe de bonheur dans sa voix. Et au moment où mes fesses atteignaient enfin une surface dure et stable, celle d’un coussin de conception monarchique, je sus que je venais de m’asseoir à côté de Lucile.

Ses cuisses m’apparurent d’abord, saintement jointes à la sortie d’une robe aussi courte que possible. Elle me proposa sa main, car elle n’était pas encore tout à fait assise, une chose qu’elle pouvait encore faire sans l’aide de personne, ce qui n’était plus mon cas depuis longtemps hélas, Edith l’avait discrètement compris. Étions-nous heureux de nous revoir ? Je demandais à Edith s’il n’était pas possible de diminuer l’intensité de la lumière… C’est impossible, Adrien se perdrait alors dans la nuit qui affectait son regard depuis aussi longtemps que mes jambes me fuyaient. Je ne constatai aucun signe de décrépitude chez ces deux femmes. Au contraire, bien que vieillies comme il convient, elles ne connaissaient pas les limites imposées aux autres. Nous dînâmes en silence jusqu’au dessert. Adrien jubilait sans ruptures excessives. Seul le bruit de sa fourchette troublait nos consciences. C’était la première fois de ma vie que je voyais un fou. Il y a un rapport de perception entre la folie et la guerre : on n’en est généralement informé que par l’intermédiaire du spectacle médiatique. Et on en sait rarement plus, même si on lit beaucoup en dehors des heures occupées à faire comme tout le monde. Au fond, je m’étais approché de plus près pour améliorer ma connaissance du phénomène. Mais ce ne fut pas à l’instigation d’Edith, fait qui ne laissait pas de m’intriguer. Pourquoi était-ce Adrien lui-même qui m’avait attiré au balcon de son spectacle grotesque ? La suite de cette histoire allait m’en dire plus sur ses intentions.

Au dessert, comme je l’ai dit, les langues se confrontèrent soudain dans une foule de débats dont pas un ne m’éclaira sur autre chose que l’hypocrisie de la situation. Edith délirait à propos de la politique du gouvernement en matière d’éducation, Adrien parla chaleureusement des enfants qu’elle ne lui avait pas donnés et Lucile voulait savoir si j’avais enfin trouvé le bonheur, chez une femme ou ailleurs. Je me taisais, ce qui finit par se remarquer.

« Il tombe de sommeil, expliqua Edith en nouant sa serviette.

— Ah non ! s’écria Adrien. J’ai quelque chose à lui montrer. Trente ans sans se voir, vous pensez !

— Mais ne peux-tu pas attendre demain ? dit Edith qui commençait à débarrasser le couvert.

— Nous partons ce soir ! » déclara mystérieusement mon frère.

Edith versa précipitamment une goutte de son excellent calva dans mon verre encore vide, je l’avalais sans mesure et, poussé par le ventre d’Adrien, j’entrai le premier dans son cabinet particulier. Ce que je vis alors m’étonna un peu : un cheval de bois (du moins supposai-je qu’il s’agissait d’un cheval) trônait sur ses quatre solides pattes au milieu de la pièce, éclairé de face par le rougeoiement nerveux d’un feu de cheminée. Il était composé de planches et de liteaux arrachés à des caisses d’emballages comme il en existait dans notre enfance. On voyait nettement des brins de paille dorée ici et là dans les jointures. L’ensemble témoignait d’un bricolage indigne même du plus mauvais menuisier. Mais c’était un cheval. Il s’appelait Clavilègne et avait échappé aux pages circulaires du fameux don Quichotte. Je comprenais cela. Je dus pourtant m’asseoir dessus. Et comme il y avait de la place pour deux, Adrien prit les rênes. Le sommeil venait de m’abandonner sur les rives mal fréquentées de la réalité.

« Sans lui, dit mon frère en éperonnant les côtes de l’animal, je ne pourrais pas entrer dans mon empire. »

Je considérai alors le feu dans la cheminée où le bois démontrait ses qualités de combustible.

« Je l’ai construit en suivant les plans du rituel, continua Adrien. Tu vas être le premier, après moi, à mesurer la puissance de ce nouvel ordre de l’univers. »

Je me penchai alors sur l’épaule de mon frère. Il était plus petit que moi. Je n’eus donc aucun mal à m’assurer que le dispositif émergeant entre les deux oreilles du cheval n’était qu’un inoffensif bout de bois cloué sans ménagement d’ailleurs, car il était tordu et sa tête penchait elle aussi. Cependant, Adrien en actionna le mécanisme impossible. Le cheval n’attendit pas mes observations pour commencer à activer ses pattes, son cou, son museau et sans doute sa queue qui était, si j’avais bien regardé avant de me retrouver en selle, une serpillière dérobée au service. Je compris que l’intention de l’animal, encouragé par les cris de guerrier d’Adrien, était de traverser le feu pour nous conduire directement en Enfer, le seul empire que je pouvais envisager en attendant de meilleures informations sur la nature exacte de la maladie mentale qui affectait le cerveau de mon frère. Je tentai de mettre pied à terre, ne songeant qu’à me mettre à l’abri de ce que je considérais comme une tentative d’assassinat. Adrien m’en voulait à ce point. Je n’avais pas réussi, moi. Et je n’avais pas goûté aux poisons de la servilité patriotique. J’étais un homme libre. Il m’avait condamné à mourir avec lui.

Mais malgré mes efforts, mes cris et mes larmes, le cheval de bois entra dans le feu. La cheminée tout entière explosa. Un formidable vacarme envahit tout l’espace où nous galopions de concert. Le magma s’écartait pour former un chemin d’acier tandis que les sabots marquaient le rythme préliminaire d’une aventure qui n’en était qu’à son commencement. C’est en tout cas ce que je dis maintenant que je l’ai vécue.

Enfin, nous atteignîmes ce que mon frère appela l’Aleph. J’avais oublié qu’il avait nourri son adolescence des délires métaphysico-poétiques de l’Argentin. Le cheval stoppa net. Il s’immobilisa. Il redevint cheval de bois. Adrien remit le clou en place car, pendant toute la durée de ce voyage hors du temps (hum…), il l’avait tenu en l’air comme le cavalier brandit un glaive. Le feu s’éloignait lentement, élargissant le cercle concédé à notre empire. Nous mîmes pied à terre. L’Aleph n’était pas une sphère. Ce n’était rien, mais ce n’était pas non plus le produit de mon imagination. Ce n’était pas une suggestion. Je ne dormais pas. Je n’étais pas ivre. Le cheval paissait l’herbe brûlée.

« Mais… murmurai-je pour ne pas être entendu, où sont les gens ?

— Pour l’instant, ils sont dans l’Aleph. Ils n’en sortiront que quand j’aurais achevé de structurer mon empire. Les mots n’y suffiront pas. Ni ton témoignage.

— Je suis curieux de voir ça… Et tout aussi curieux de savoir ce qu’Edith a mis dans mon dernier verre…

— Du calva de quarante ans d’âge, rien de plus. En quantité si infime qu’elle n’expliquera jamais ce que tu vis en ce moment. Je ne suis pas fou. »

Vu de ce côté du monde, il ne l’était sans doute pas. Et si je l’étais, j’espérais que ça ne durerait pas longtemps. J’avais une terrible envie de sauter Lucile. De la sauter encore et encore. À l’infini. J’arpentai les lieux, mains dans le dos.

« Il est où, ton Aleph ? demandai-je car je n’avais pas perdu mon esprit de contradiction systématique, raison principale de notre vieux différend.

— Il n’est pas. Il existe seulement. C’est difficile à comprendre, mais tu ne seras prince qu’à la condition d’intégrer cette propriété unique au monde : Ne pas être et exister.

— Je n’ai jamais été fort en apagogie, tu le sais…

— Alors tu ne baiseras pas Lucile par le cul ni par ailleurs ! »

Le cheval, à ces mots, dressa son fier cou de bête surnaturelle. Il me regardait. Allait-il se transformer en tigre ? Ne dit-on pas que les tigres sont de papier avant de devenir de vrais tigres environnés de jungle ? Et, pour conclure cette urgente réflexion, ne tire-t-on pas le papier du bois dont était fait le cheval cervantesque avant de devenir mon cercueil ? Mais comment fuir si le feu reculait pour démontrer que l’infini existe bel et bien ? Je tombai à genoux dans la cendre qui recouvrait le sol, sans doute celui de la cheminée, car il était impossible que nous ayons dépassé cette réalité tangible. Adrien posa une main sur mon crâne velu :

« Ce n’est pas la folie qui te guette, Antoine, dit-il entre deux bouffées. Nous avons attendu toute notre vie, moi réussissant, et toi échouant, afin que ce moment prenne enfin la forme de l’espace où nous serons roi et prince. Enfantons ! Nous sommes les élus de la perpétuité ! On ne coupe plus les têtes aujourd’hui. On les remplit jusqu’à ce qu’elles débordent comme le vase de la patience. »

Il se jeta alors lui aussi dans l’herbe noire et la cendre, mais pas à genoux. Il tomba sur le dos, car il voyait le ciel alors que mes yeux me disaient que ce trou gigantesque n’était autre que le conduit de la cheminée et que cette fumée était encore composée des atomes de nos corps respectifs. Il arracha ses vêtements sans aucune considération morale. Il était laid, mal foutu et sa verge était trop petite pour n’avoir jamais participé à la création d’une suite à sa propre histoire. Mes enfants, je les avais semés dans tous les coins possibles du monde. Je m’étais multiplié dans l’échec. Et sa réussite le condamnait à l’exemplaire unique, sans espoir de série.

Le cheval s’approcha. Il nous lécha le nez et les parties et, tandis que mon sexe se dressait, pénétrant le conduit de la cheminée, il baissa la tête pour qu’Adrien puisse manœuvrer le clou. Ce qu’il fit. Alors le feu s’éteignit. La fumée emporta ma semence. Le cheval s’immobilisa. Adrien jeta sa couronne dans la cendre.

« Me crois-tu maintenant ? dit-il d’un air à la fois triste et satisfait.

— Je ne crois que ce que je vois.

— Tu ne changeras donc jamais ! »

Nous rejoignîmes ces dames dans le salon où elles patientaient, le nez dans une tasse de tisane apaisante. Lucile avait croisé ses formidables jambes dans les coussins et Edith en vantait doucement la jeunesse. Il était impossible que je ne susse pas avec qui je souhaitais coucher ce soir. Nous reprîmes la conversation où nous l’avions laissée.

*

Mon frère est mort à peu de temps de là. Je n’assistai pas à ses pompes. J’étais en voyage ou en fuite à l’autre bout du monde. Lucile m’envoya un message. Je répondis que je n’avais pas l’argent d’un tel retour au pays. Elle ne répondit pas. Edith me laissa tranquille. Et je rencontrai Eva. Au bout d’une semaine de conversation, elle me confia, car je m’étais ouvert à elle sans retenue, qu’elle avait vécu la même aventure avec sa sœur. Il y avait des années de cela. J’exprimai alors mon regret de ne pas l’avoir rencontrée à ce moment-là. Comment aurais-je vécu celle que m’avait imposée Adrien ? Nous aurions peut-être cherché à lui ravir sa couronne. À cette remarque, le visage d’Eva s’éclaira comme si je venais de prononcer une parole magique. Connaissait-elle d’autres personnes dans notre genre ?

« Non, dit-elle en souriant. Mais je connais des gens dans le genre de votre frère et de ma sœur. Nous sommes deux maintenant. Mais avons-nous la force de nous confronter à l’une de ces réalités ?

— Peut-être est-il plus prudent d’attendre de tomber sur des gens de notre genre. Ne dit-on pas que plus on est de fous, plus…

— Allons donc ! Vous voulez partager notre amour ! Mais je vous veux pour moi seule. Désormais, c’est avec moi seule que vous ferez des enfants. Et je ne veux rien savoir de ceux que vous avez déjà faits. »

J’ai finalement réussi. Eva était riche, très riche. Grâce à elle, je me retrouvais au sommet de l’échelle sociale. Certes, on me trouva étrange quelquefois, car il m’arrivait d’évoquer mon frère Adrien, mes enfants naturels, mon goût pour la beauté et ma tendance tout aussi naturelle à ne pas me mêler des affaires des autres. Et dans les moments de mélancolie, je me demandais si Édith avait remisé Clavilègne au grenier ou si elle l’avait jeté au feu. Lucile n’en savait rien.

 

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