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De livre, nada (nouvelle)
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 Article publié le 7 juin 2017.

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En principe, le personnage frappe à la porte du château pour demander de l’aide. Sa voiture est en panne ou il s’est perdu en chemin. Parfois, c’est un jeune du village qu’on envoie chez le comte pour le servir. Ou une jeune paysanne aux avantages en pleine croissance. Toutes les variations sont possibles. On peut même multiplier les personnages, les faire tomber du ciel, ouvrir une tombe maudite, subir des phénomènes liés au temps, à l’inconnu ou à d’autres rigueurs de l’imagination. Toute la fiction a rassemblé ses membres pour ne rien perdre de l’introduction au cannibalisme, au vampirisme et à toutes les calamités qui éloignent l’esprit des zones plus saines de la raison.

Me trouvai-je là par hasard ? J’étais assis sur un tapis moelleux, le dos au feu tumultueux d’une cheminée qui consommait des troncs entiers. La pièce était haute et sans limites visibles. Ses vitraux, haut placés, témoignaient d’une nuit noire. La table était dressée. Une volaille fumait, répandant une odeur de champignons cueillis sous les arbres de la forêt. Je savais que les arbres avaient abrité mon voyage et que ce chemin montait dans la neige et le vent. Mais personne n’était assis à cette table. Deux chaises étaient tournées vers moi. On avait poussé l’attention jusqu’à remplir mon verre, un cristal ciselé aux saignées si profondes qu’il me semblait voir mes propres cicatrices. Je devais avoir lutté. Mes bras se souvenaient de violents efforts et mon esprit bataillait encore dans une contrée hostile où des chevaux labouraient la terre de leurs lourds sabots. Je cherchai le livre. Il n’y avait pas d’autre explication.

Mais de livre, nada. Je me relevai, éveillant de vieilles douleurs. Je n’avais plus l’âge des combats. Un miroir ou la surface nue d’un bouclier me renvoya l’image d’un vieil homme à barbe grise. Oui, c’était moi, mais avec quelques décennies de plus. Je m’appuyais sur une épée au fer aussi large que mon bras. La pièce où je cherchais à me reconnaître était vaste. Le feu y entretenait une chaleur discrète et des courants d’air la traversaient. Je réprimai en vain ces frissons. J’avais faim.

La table était généreuse. On n’avait rien oublié de ce que j’aimais : viandes, vins, pains et fritures de poissons et de crustacés. L’eau me vint à la bouche. Je m’assis et, juste au moment où je portais l’écume du vin à ma bouche, une voix prononça mon nom :

« Arthur Lalilalo ? Je vous souhaite la bienvenue. Vous êtes le premier arrivé. Avez-vous procédé à cette injection ? Vous sembliez en avoir besoin. Mais je vous trouve maintenant prêt à partager ce repas avec nous… »

Un homme était assis au bout de la table. Je pensai tout de suite au comte Dracula. J’en avais vu de toutes les formes et couleurs, des draculas. Je vidai mon verre. Le vin ne tarda pas à me monter à la tête. Je n’entendis pas la suite du monologue de celui que je devais désormais considérer comme mon hôte. Un jet de sang sortit de sa bouche et remplit un autre verre qui se trouvait de l’autre côté de la table, en face de moi. La comtesse y trempa ses blanches lèvres. Elle ne dit rien, mais ne cessa pas de sourire pendant que je mordais avidement dans une cuisse à la peau croustillante comme le papier de mes songes les plus fous. Sa poitrine nue ne se soulevait pas. Une pierre précieuse pendait entre les seins.

« Arthur ! »

Je sortis ainsi de mon rêve. Cette fois, l’éclairage était électrique. Et toute la pièce se révéla. Le feu de la cheminée était un artifice. Il éclairait le visage d’une femme penchée sur lui comme si elle cherchait quelque chose dans ce dispositif lumineux. Elle avait ainsi acquis une immobilité qu’il m’était impossible d’imiter. Pourtant, je m’y appliquais, ce qui provoquait autour de moi de petits rires gênés. J’étais un homme sans passé. Celui-ci m’avait-il été confisqué ou bien l’avais-je perdu pour une autre raison ? Est-il possible d’être si on n’a pas été ?

« Vous semblez très éprouvé, me dit Octave. Vous devriez vous coucher.

— Votre chambre est prête, ajouta Sonia. J’ai pensé à la couverture chauffante. Et aussi au verre d’eau mentholée. Vous trouverez des cigarettes dans le tiroir de la table de chevet. Voulez-vous que je vous montre le chemin ?

— Prenez encore une pilule, cher ami, dit Octave. Le docteur dit que vous en avez besoin. Demain, vous irez mieux et nous retournerons à la morgue. La justice a absolument besoin de votre témoignage.

— Quel est le mystère ? » balbutiai-je d’une voix éteinte.

Sonia s’était approchée de moi. Elle m’offrait son bras. Elle portait une robe de soirée percée d’un triangle isocèle à la hauteur du nombril. J’avais déjà vu ce symbole quelque part. Signe que le passé ne m’avait pas totalement oublié.

« Je vais d’abord reprendre un peu de ce porto, prétextai-je. Je ne trouverai pas le sommeil si je ne l’appelle pas dans sa langue. Comment l’ai-je apprise ? Mystère !

— Si vous le souhaitez, dit Sonia, je peux vous l’injecter directement dans une veine…

— Sonia a été infirmière lors de la bataille de Colvaro. Vous pouvez lui faire confiance, » dit Octave qui me servit quand même un généreux porto.

Je n’avais jamais entendu parler de Colvaro, mais c’était peut-être là que j’avais vu le triangle au nombril. Et c’était celui de Sonia. Elle préparait une seringue. Je crains les piqûres. Comment aurais-je pu participer à un combat si une aiguille avait le pouvoir de m’effrayer ?

« Relevez donc votre manche, Arthur…

— Mais je suis nu ! Ils m’ont pris tous mes vêtements au tribunal…

— Vous vous souvenez du tribunal, Arthur ?

— Je crois que c’est lui qui se souvient de moi. Je suis son passé.

— Nous en reparlerons demain. Après la morgue. Sans vous, ils ne peuvent rien contre vos ennemis…

— Je les ai vaincus avec une aiguille ! »

Je ne sentis pas la piqûre. Ils enduisent l’aiguille d’une substance antalgique dont les effets s’ajoutent à celui du porto.

« Qu’est-ce que je vais devenir ? » pleurnichai-je soudain.

Je trempai la nappe de brûlantes larmes. J’éprouvais un véritable chagrin. Il y avait une raison, comme la perte de quelqu’un. Qui était la femme qui n’avait pas bougé ? Le feu artificiel illuminait son visage sans expression. Sa bouche était crispée pourtant, mais sans influence sur l’ensemble du visage qui demeurait indifférent à ce que cherchait ou voyait son regard.

« N’oubliez pas votre canne, Arthur, dit Octave. Et ôtez vos chaussures pour bien sentir le plancher sous vos pieds. Personne n’éclairera ce chemin si vos yeux ne veulent pas voir. Vous allez dormir comme jamais vous n’en avez rêvé. »

Qu’est-ce que c’était que ce charabia ? Qu’était-il arrivé pour qu’on me traite de cette façon ? Même les paroles manquaient de sens. Ma voiture était-elle tombée en panne ? La pluie tourmentait-elle ces murs ? Cette femme m’accompagnait-elle ? Il était impossible que je fusse tombé du ciel. Cela n’arrive jamais.

« Un pied après l’autre, conseilla Sonia.

— Je vais le soutenir sous les aisselles, proposa Octave.

— Je m’en sortirai bien toute seule. J’ai l’habitude.

— Comme vous voulez, Sonia. »

Ils possédaient le passé. Maintenant, je savais que Sonia avait l’habitude de moi. Elle n’entretenait aucun rapport intime avec Octave. La femme qui regardait le feu était peut-être son épouse. La femme de Dracula. La comtesse. Allais-je partager mon lit avec Sonia ? Elle semblait nue dans cette robe agile comme un animal nocturne. Mais ne me vouvoyait-elle pas ? Moi, l’ouvrier de mes heures. Moi qui me savais seul. Inaccessible même. J’étais l’invention d’un livre. Voilà pourquoi le passé avait déserté ma mémoire. Il était parti avec mes souvenirs. Le passé a-t-il un nom ? Et que se passe-t-il quand on le prononce ? Prononcer un nom, c’est appeler celui ou celle qui le porte.

« Sonia !

— Ne parlez plus, Arthur. Cela ne vous sert plus à rien. C’est fini.

— Mais demain, à la morgue, il faudra bien que je dise ce que je sais…

— À mon avis, Arthur, vous ne savez rien. Alors vous vous tairez…

— Promis ! »

Était-elle sortie ? En tout cas, la porte s’était refermée. J’avais tendu l’oreille pour entendre ses pas sur le tapis du couloir. Mais rien. Elle était assise dans le noir, hors de ma portée. La veilleuse ne trahissait pas sa secrète présence. Une lumière bleue comme le repos nécessaire. Pas une mouche dans ce rayonnement. J’agitai un mouchoir. Mais il n’en devenait pas bleu. Je n’étais pas en train d’imaginer que je m’imaginais comme l’avait prétendu ce stupide docteur. Heureusement pour eux, eux tous, mes jambes n’étaient plus en mesure de me transporter. Je me contentai de rejeter les draps au pied du lit. Personne n’y trouva à redire. J’étais peut-être seul en effet.

« Sonia ! »

Je n’avais jamais parlé aussi bas. Encore une trace du passé. Cette voix-référence qui mesure la mienne maintenant que je ne suis plus ce que j’étais. La lumière de la nuit entrait par la fenêtre. Celle-ci était fermée. Les rideaux pendaient de chaque côté comme deux hommes morts. Le ciel me parut infini malgré la complexité de ses ombres. Je sais que la complexité finit l’infini. Il n’y a rien d’absurde dans ce monde qui est complexe ou cruel selon les phases de son histoire. Je suis né de ce livre. Je l’ai écrit. En un temps où j’étais moi-même.

« Arthur… Tu parles en dormant…

— Je ne dors pas, Sonia. Je savais que tu n’étais pas sortie. Qui es-tu ?

— Je voudrais dormir. Cette journée m’a épuisée. Tu es le seul à pouvoir éclaircir ce mystère, Arthur.

— Quelqu’un est-il mort ? »

Pas de réponse, preuve que je venais de toucher la surface du passé. Je la voyais onduler comme l’eau. Les têtards pullulaient. Sonia était là avec moi, les jambes repliées sous elle, attendant que je remonte le bocal.

« Je vais te faire une autre injection, Arthur…

— Tu n’en feras rien ! Je te… tuerai !

— Arthur ! J’ai entendu ! »

C’était la voix d’Octave. Il était dans la chambre lui aussi. Mais sa voix l’occupait tout entière. Impossible de la situer. Il pouvait être n’importe où dans l’ombre. Je ne me battrais pas dans ces conditions. L’aiguille perça ma peau, une veine, ses liquides m’envahirent. Cette fois, la dose était puissante.

« Es-tu Hélène ? dis-je à la nuit de la fenêtre. Je me souviens d’une Hélène…

— Tu te souviens de tous les noms, Arthur. Mais ce ne sont que des noms. Tout le monde les connaît. On peut en dire des centaines sans respirer. C’est fou ce qu’on retient sans le vouloir. Alice. Renée. Claire. Patricia. Rolande. Dolores. Vas-tu passer la nuit à réciter ce chapelet interminable ? Ce ne sont pas des moutons ! »

Et pourtant j’ai fini par m’endormir. Encore un trou de mémoire. Un rayon de soleil m’a réveillé. Il réchauffait mon visage comme me le racontait le dernier rêve. J’ai ouvert les yeux sur la fenêtre. Le temps était printanier. Mais mon corps ne répondait plus à ma volonté. Personne n’était là pour me dire ce que j’avais à faire. On avait parlé de la morgue. Mais de quel mort ? J’ai rassemblé toutes mes forces pour m’asseoir dans le lit. J’imagine que ce travail contre moi-même m’a pris une bonne heure. Les coussins luttaient eux aussi. Je les enfonçais à coups de poing. Des plumes volèrent. Quant aux cigarettes, il y en avait dans le tiroir de la table de chevet comme me l’avait dit Sonia. J’en ai allumé une. Mon avant-bras était parsemé de piqûres bleues. J’avais dû leur en faire voir de toutes les couleurs. Je me connais. Je suis têtu comme un âne. C’est ce que je voulais dire en parlant de ces têtards avec Sonia, cette nuit. Elle avait quitté sa chaise pendant mon sommeil, sans doute à l’instigation d’Octave. Le matin, tout le monde se réunissait dans la cuisine. Décidément, le temps était si beau qu’il n’était plus question d’introduire des vampires dans les pages du livre qui m’enfantait.

La fenêtre était maintenant tout éclairée. Il y avait un échafaudage dont les poutres portaient la trace de mains. Je me souvins qu’Octave avait entrepris la restauration du château, ce qui expliquait cet échafaudage, sinon j’aurais perdu le fil de mon récit. Il avait tant souffert par le passé ! Ces trous de mémoire avaient fini par devenir un océan d’oubli. Voilà comment je voyageais. Il n’y a pas de mystère. Pas de monde parallèle. Personne d’autre ne connaît cette terre. Nous sommes seuls.

Voilà comment les idées me venaient et voilà à quoi je les utilisais. Il me fallait recommencer. Pour ça, quelques feuilles de papier et un crayon. Rien de plus. Et le silence nécessaire de l’infini. Les personnages viennent alors à moi, têtards des flaques d’eau après l’orage. Je commençais par arranger les coussins dans mon dos. Et voilà qu’au moment de me sentir parfaitement bien, la porte est secouée par un formidable coup qui l’ébranle pendant plusieurs secondes. Le bois en a craqué comme le cou d’un pendu. Ma tête a heurté le dossier du lit en réponse. J’étais à moitié assommé. Puis paralysé parce que le silence était revenu. On entendait les oiseaux, c’est dire ! La porte avait l’air intact. Elle avait sans doute souffert à l’extérieur, mais je n’étais pas qualifié pour en juger. Pendant ce temps, mon mégot creusait les draps entre mes cuisses. Je crachai dessus pour éteindre cette promesse d’incendie. C’est alors que j’ai vu ce qui se passait sous la porte.

Le sang était d’un rouge parfait. Je n’en aurais jamais imaginé de plus rouge. Il s’épanchait doucement sur le tapis. La flaque se répandit le long du mur adjacent. Une quantité de sang telle que je ne pouvais plus douter de son origine. Une tête avait explosé contre la porte. Elle s’était ouverte comme un fruit et maintenant le sang s’écoulait, poussé par les battements du cœur encore vivant. Je surveillai la vitesse d’épanchement, car je savais qu’une fois le cerveau mort, le cœur cesserait de battre. Et alors la mort aurait accompli son œuvre. J’essayais de me réconforter en me disant que c’était peut-être le chat qui, au cours d’un exercice de défoulement, s’était projeté contre la porte, brisant son crâne de verre. Mais la quantité de sang était incompatible avec un si petit organisme. Quelqu’un était mort.

Le silence était rouge. Un effet du levant, rien de plus. Qui était mort ? Sonia ? Octave ? Cette femme dont je ne connaissais pas le nom ? Il n’y avait personne d’autre au château, du moins à ma connaissance. Étais-je le suivant sur la liste ? Le deuxième ? Mais un autre bruit épouvantable m’ajouta en troisième place. Les murs en avaient vibré. Nous n’étions plus que deux. L’assassin et moi. Une pareille force ne pouvait être que celle d’un homme. Octave. Qui était-il ? Pourquoi était-ce justement dans son château que je me remettais d’un accident apparemment cérébral ? Et cette cinquième personne à la morgue ? Morte elle aussi. Je jetai un regard désespéré sur ce que je voyais de l’échafaudage à travers les carreaux de la fenêtre. Je pouvais m’enfuir si je trouvais la force d’exécuter cette dangereuse acrobatie. Avais-je été un acrobate dans le passé ? Un acrobate devenu écrivain… Cela s’est déjà vu. Mazer ibn Kalouf de Grenade par exemple. Je connaissais sa Qasida du bonheur retrouvé presque par cœur. Ses vers magnifiquement rimés revenaient me hanter. Mais dans quelles traductions ? Pas le temps d’y penser !

Je bondis hors du lit comme le tigre malade de la peste. La fenêtre fut vite ouverte, mais non sans provoquer un tremblement de la paroi. J’enjambai le rebord sans difficulté. La peur me donnait le style d’un décathlonien. Je sentais ces substances irriguer mes vaisseaux, mes fibres et jusqu’à la moelle de mes os. L’échafaudage tremblait sous mes pieds. Il n’était pas solidement arrimé aux pierres ancestrales de ce mur haut comme une falaise normande. Je commençais ma descente en me fiant à mon instinct d’acrobate. J’avais le sens de la hauteur ou je ne l’avais pas. C’était le moment de mesurer mes compétences en matière de fuite. Je glissai le long de plusieurs poutres avant de m’immobiliser, pétrifié par une peur immémoriale. La paume de mes mains secrétait le gras du suicide. Je n’avais plus de prise. Je coulissais. À l’instant même où je faillis perdre conscience de la situation, mon pied se posa sur une surface dure qui n’émit aucun son. J’ouvris les yeux. Je vis plusieurs choses, comme il est normal d’en voir quand elles se compliquent : d’abord un visage, que je reconnaissais, puis la base de la fenêtre que je venais de franchir fort inconsciemment, enfin, sous ce visage, le corps d’Octave qui se dressait sur la pointe de ses pieds pour permettre à ses solides mains d’empoigner ma chemise. Ah si j’étais tombé, ce n’eût été que de la hauteur d’un homme de la taille d’Octave.

Une fois en bas, c’est-à-dire les pieds dans la plate-bande qui fleurissait sous la fenêtre, je me mis à brailler comme un comédien qui a perdu son texte. Octave, debout devant moi, les mains dans les poches, m’écoutait sans broncher. Je savais qu’il n’utilisait pas d’arme pour tuer ses victimes. Il les projetait avec force contre des surfaces dures où leurs crânes éclataient. En même temps que je lui faisais savoir que je n’étais pas dupe, je reculais le long du mur, sous l’échafaudage où de joyeux ouvriers s’agitaient en nous observant de haut. George et Renaud arrivèrent sur ces entrefaites. J’avais gagné.

Octave n’en ramenait pas large. Il avait toujours les mains dans les poches, à croire qu’il allait changer de modus operandi. Je prévins mes amis de se préparer à intervenir. Désormais, me sauver, c’était aussi pour eux se tirer d’une mauvaise affaire. Mais je ne parvenais pas à les convaincre. Ils se laissaient influencer par ce que je ne savais plus. Je les poussais alors sans ménagement à l’intérieur du château, par la porte principale. Ils riaient comme des petits fous. Et comme le rire est transmissible par voie orale, je riais moi aussi, ce qui amusa Octave. Il nous suivit.

Nous montâmes à l’étage où étaient les chambres à coucher, et notamment la mienne. Le couloir était parcouru d’ouvriers pressés. Il y avait un attroupement à la hauteur de la porte de ma chambre, penché sur le cadavre de je ne savais pas qui encore. J’ouvris ce mur de salopettes sans ménager les susceptibilités. Un pot de peinture rouge était tombé d’une échelle, avait violemment heurté la porte et, le couvercle n’ayant pas résisté à la pression exercée sur le bidon, la peinture s’était répandue jusque sous la porte. Octave déclara qu’il ne trouvait pas ça aussi amusant que je l’étais. George et Renaud l’approuvèrent bruyamment en réclamant un verre. Sonia arriva avec sa petite boîte contenant le nécessaire à injection. Et la femme dont j’ignorais l’identité ne bougea pas un poil de sa porcelaine. Voilà comment je suis revenu à la vie. Le rire est le seul véritable orviétan.

Nous passâmes à la morgue pour la reconnaissance du cadavre. C’était bien un accident. Le médecin légiste était formel. Je pouvais passer du rire aux larmes en attendant que le rideau tombe enfin sur cette imposture littéraire.

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