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 Article publié le 13 juin 2017.

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Si la question de l’émotion poétique ne pose pas de difficulté particulière en tant qu’objet conceptuel, il n’en va pas de même pour la question de la réalisation sociale du poème. Elle fluctue, d’une façon impressionnante, non seulement d’une époque à l’autre mais au sein d’une même épopée, au coeur d’une même "société poétique" ! La sériographie ne peut ignorer une question si complexe et trancher ainsi avec les héritages dispersés du classicisme et du romantisme.

Prenons soin de distinguer l’acte poétique de la transmission de récits ou d’arts oratoires qui n’impliqueraient pas une appropriation subjective du matériau verbal. La poésie, nous la voyons comme l’invention d’un je, d’un rapport du je au tu, au nous, etc. Si elle n’était que transmission d’un héritage culturel, il n’y aurait pas d’histoire de la poésie.

Pour spécifier le cadre général de l’approche sérielle, rappelons les grandes lignes de la sémiosphère de Lotman : la structure du dialogue organise les échanges entre cultures de la même façon que les rapports interpersonnels ; L’élément dynamique de la poésie, c’est l’échange, la transmission-traduction aboutissant à une reformulation. Nous voyons ce phénomène sur de larges séquences temporelles (l’histoire du sonnet, par exemple) comme sur des segments extrêmement ciblés (la naissance du romantisme). Enfin, à notre époque, les phases d’« écoute » et de "transmission" suivent des chemins multiples, sur lesquels nous ne nous attarderons pas ici.

Ce qui découle de cette vue lotmanienne, c’est que la poésie est un acte social. Que le poète isolé et qui atteint à la vérité suprême de la poésie est victime d’une illusion postromantique. Réellement, il n’y a pas de « solitude » poétique. Mais nous devrons encore interroger cette image de solitude qui s’attache au travail poétique, voir s’il n’y a pas quelque faux-semblant à lever pour bien comprendre cette question.

Si la solitude poétique est un mythe, nous devons nous convaincre que la poésie se constitue de façon favorable dans un contexte de forte socialisation. Et, en effet, nous en voyons des sociétés de poésie ! De la Pléiade au groupe surréaliste, en passant aujourd’hui par l’activité considérable d’éditeurs-imprimeurs qui exercent au quotidien, pas seulement sur un plan financier, le risque de la poésie, son existence est définitivement liée à la constitution de « sociétés » qui prennent une forme ou une autre.

Pourtant, le fonctionnement de ces « sociétés » reste à interroger. En leur sein comme entre elles, nous voyons les conflits se multiplier, leur existence même procède du conflit et, fait paradoxal, l’émergence de poètes conséquents paraît étroitement liée à des phénomènes de rejet et de rupture. Le cas le plus remarquable est le surréalisme. Il apparaît aujourd’hui nettement que les figures les plus marquantes de ce courant sont précisément celles qui ont (de gré ou de force) rompu avec le groupe.

En bien des circonstances, le fonctionnement des sociétés poétiques apparaît impropre à permettre l’éclosion du poème. A cela, une première cause possible saute aux yeux : si nous admettons que le poème est invention d’un je, d’un rapport je-tu, nous supposons que ce dire est « en avant », pour reprendre le mot de Rimbaud. Les sociétés poétiques se constituent sur des principes établis, quant à elles. Le clash est inévitable dès lors que la singularisation de ce dire aura excédé le cadre discursif du groupe : c’est ainsi que le Parnasse rejeta deux de ses représentants défectueux ou défaillants, vers 1850 : un certain Paul Verlaine et un dénommé Stéphane Mallarmé.

Les voilà ! Ils se sont retrouvés seuls ! Et l’on n’est pas encore à cette époque moderne où le clash fait événement, permettant d’exister à peu de frais, au sein d’un tissu social donné ! D’autres exemples ont de quoi étonner : le sort que fit la cour de Louis XIV à Racine quand il écrivait Phèdre, Louise Labé, etc. Le passage de Rimbaud a Paris nous laisse soupçonner de semblables difficultés pour le poète à transmettre son art, à lui donner l’existence qu’aujourd’hui on lui accorde à l’excès !

Cet état de conflit permanent, comme un miroir de ce qui se trame au sein même du langage poétique (où tout n’est que conflit ou, selon le mot de Tynianov, distorsion de séries les unes par les autres) a donc de quoi laisser perplexe. Est-il imaginable de sortir de cette production conflictuelle du poème ? si nous admettons aisément la nature double, individuelle et collective, du poème, n’avons-nous d’autre conclusion que de dire, ce qui deviendrait lassant à force : « En poésie, c’est toujours la guerre » ?

Je crains qu’il ne faille en accuser la formation intellectuelle des poètes, plutôt qu’un état de nature. Je crains qu’effectivement, cette situation soit la conséquence d’un impensé, d’un mal-pensé, qui est le poème lui-même. Comme acte subjectif. Comme production anthropologique. Et que cette carence éducative ne soit à la source de nombreux malentendus, avec pour conséquences :

1 - une production générale médiocre ;

2 - un impact faible de la poésie sur la vie culturelle de l’époque.

Si les conflits de personnes sont si nombreux, si les rivalités, souvent ridicules car elles témoignent d’une conception étroite du domaine poétique, ne tarissent pas, c’est bien qu’on a laissé aux enseignants un territoire sans balises. La poésie est une masse confuse où chacun pioche à sa guise : les uns y jettent des barils d’émotion, les autres des jeux en pagaille, mille philosophies laxistes du poème peuvent naître sans que jamais soit abordée, dans sa complexité (c’est-à-dire : la multiplicité contradictoire de ses existences) la question du langage poétique.

On en viendrait presque à regretter les vestiges de l’ancienne rhétorique, qui du moins posait une série d’exigences basiques à celui qui prétendait écrire ! Mais la nostalgie n’a rien à faire ici et nous devons simplement nous demander si nous avons les moyens de formuler, de façon adéquate avec l’expérience moderne du poème, une exigence neuve à l’endroit de ceux qui s’aventurent sur cette voie peu sûre.

De Kandinsky à René Char, de Celan à Grosjean, des réponses s’esquissent. Elles sont intransigeantes : « Il y a peu d’hommes, écrit Paul Celan dans une lettre à Hans Bender, c’est pourquoi il y a peu de poèmes ».

On peut être tenté de balayer d’un revers de main cette violence affirmative. Mais le constat est d’autant plus lourd qu’il engage le principe d’humanité lui-même et qu’il repose sur une évidence simple, gênante peut-être, cruelle en tout cas : l’humanité est rare. Ce qui est inhumain, ce n’est pas la seule barbarie des dictateurs, des fanatiques : c’est l’indifférence de la masse au devenir commun qui se joue, chaque fois, dans des trajectoires individuelles. C’est pourquoi le principe du groupe, s’il a toujours un moment dynamique au cours duquel les échanges se multiplient et favorisent une création plurielle, connaît non moins inéluctablement un moment régressif, où l’appartenance au sens grégaire, sinon tribal, devient première. Dès lors, le groupe se ferme autour de ses symboles identitaires et la destruction du pseudo-collectif se fait impérative.

 

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