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Extrait de "Musique de la révolte maudite" Editions Caméras animales
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 Article publié le 14 novembre 2006.

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Nous, les êtres vivants, nous sommes une vibration qui a pris forme. Avant même d’être plancton ou protéine, ce qui nous précéda et nous permit ne fut qu’ondes. Je n’ai pas de preuves, sinon l’appétit avec lequel nous recherchons, déclenchons et accueillons les déflagrations sonores -appétit un peu épouvanté, il est vrai, mais si profond. Est-ce cette lointaine origine vibratile (dont le battement du sang serait l’écho amoindri) à laquelle nous éveille la musique ? Notre corps recèle encore la capacité d’entrer en vibration. Là où nous devrions fuir comme des serpents, nous plongeons au contraire à la recherche du lieu où l’intimité avec le bruit est la plus forte, enfants enivrés et excités, en particulier par les sonorités graves, qui traversent le ventre, la poitrine, qui traversent de la tête au pied, sans trop endommager et faire souffrir le système auditif.

Les tiges vibratiles qui nous poussent sur le crâne sont d’autres lointains vestiges de notre origine : les cheveux sont des ondes solidifiées, il ne faut surtout pas les couper, la musique en a besoin ; sinon, il reste encore les flux gazeux de la respiration, et les ondes liquides du sang, le SANG-SON qu’il faut pour rester homme (ainsi, on peut avoir un son dans la peau’) ; enfin, et peut-être surtout, quand tout s’échappe et s’écoule, il reste le fouillis électrique de la pensée, ses bribes interpénétrées d’images-sons-sentiments-langage(-etc.), électrons libres, fusées, continents mouvants interconnectés, môles tourbillonnantes, échappées solos palpitantes, kystes autonomes, etc., ensemble capable, sous le coup d’ondes violentes, de s’intensifier en parcours-éclairs compliqués à des tempos insaisissables.

Cette intuition de notre nature singulière m’est apparue un matin où je sortais lentement du sommeil, les oreilles bouchées par des boules quiès. Je vivais dans une sorte de placard, au fond de la nuit permanente d’une profonde cour intérieure. Cette cour était depuis peu en chantier, chacun de ses murs recouvert par des échafaudages, et pris d’assaut par des ouvriers, dans une perspective de rénovation. Les bouchons auditifs ne purent me protéger des immenses bruits, si violents et si proches, provenant de l’entreprise de dévastation et de destruction de l’endroit même où je logeais, me reposais : de violents coups de marteaux et de masses étaient frappés contre les murs, contre mon mur (à deux ou trois mètres de moi), en arrachant, je le constaterai plus tard, des pans entiers, il tombait par morceaux, laissant en certains points une épaisseur d’à peine quelques centimètres. Les coups étaient portés sur les cloisons, mais aussi sur les échafaudages métalliques, afin de mieux les fixer, et de cette structure métallique, accompagnée de cris et perceuses, de la montée difficile, de la chute et de la remontée de ses poutrelles (des tubes d’aluminium), se dégageait un fracas supérieur. Des résonances graves, si puissantes qu’elles se traduisaient en tremblements physiques tactiles, dépassant la sphère sonore, me secouaient ainsi hors du sommeil, ce qui me fatiguait et m’irritait grandement, me faisant maudire ma condition et les responsables de cet enfer (en premier lieu mes propriétaires). Cependant, peu à peu, dans un état de semi­inconscience, j’étais de moins en moins dérangé, comme entrant en phase avec le son. J’enlevai les bouchons d’oreilles et me retrouvai enveloppé et traversé d’une vibration qui me constituait, avec laquelle j’entrais en résonance, comme une membrane, une amibe tremblotante, une algue saoulée portée par des vagues gigantesques, des raz-de-marée, comme le sonneur d’église qui s’allongerait pâmé sous l’éclat d’une cloche de plusieurs mètres. (Un corps est un rythme, un corps dans un moment est un rythme). Convulsé dans ma mezzanine, dans le vertige de celui qui sent l’air, la terre et la chair trembler, je jouissais de la puissance des ondes sonores, et ne souhaitais plus qu’une seule chose, qu’elle s’intensifiât (-pensant même à aller me plaindre que les ouvriers ne frappassent pas assez forts contre les murs).

Il est des gens qui, à force de voir leurs voix se heurter à des murs, sont contraints de ne s’exprimer que par hurlements. Ainsi ont surgi des zones musicales (hardcore, death metal, certaines musiques industrielles...) où le chant est crié (vomi, grondé, piaillé, tonné, beuglé, éructé, vociféré, râlé...). Ces cris humains présentent des analogies avec des cris animaux, et il semble possible d’affirmer que les parties vocales hurlées constituent des devenirs-animaux : devenir-louve, devenir-ours, devenir-chatte sauvage, devenir-tigre, devenir-lionne, devenir-chien, devenir-chacal... devenir ouragan-outang ! Or, si l’on considère que "la négation de la nature (de l’animalité) nous sépare de la totalité concrète’, alors les hurlements amplifiés, affirmations d’animalité, opèrent un renversement qui permet d’atteindre cette "totalité". L’espace devient l’espasme. Ce moment de renversement est sacré, au sens il est la retrouvaille avec la nature sauvage, dans un contexte civilisé. Concernant ces questions, nous trouvons une grande justesse dans la pensée de Georges Bataille : "la nature désirée après avoir été reniée ne l’est pas dans la soumission au donné... : c’est la nature transformée par la malédiction [proférée par la civilisation], à laquelle l’esprit n’accède alors que par un nouveau mouvement de refus, d’insoumis­sion, de révolte." En effet, ce chant crié rencontre le rejet violent, effrayé ou hostile, d’une grande partie de la population, qui ne peut regarder les chanteuses et chanteurs concernés que comme s’ils chantaient la bouche emplie d’araignées vivantes, débordante de blattes et de cafards ; ce rejet horrifié est celui de la civilisation, face au cri qu’elle a tué et enterré. Le cri réveille une communauté maudite ; les musiciens et spectateurs du hardcore sont -l’espace d’un concert- soudés dans le cri de la révolte maudite.

Quand le sacré du ça crie s’écrit. Certaines des pages suivantes se seront (fugitivement) rêvées ce moment.

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