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 Article publié le 4 septembre 2017.

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Mais voici où j’en suis aujourd’hui. Photographier sériellement ses cahiers, ses brouillons, même les dessins, même les rêves... Cela peut paraître bizarre, absurde, compulsif peut-être. Ce n’est pas si moderne, en outre ! On aurait très bien pu faire ça il y a un siècle et demi. On se rappelle ces excellents bibliothécaires de la Nationale qui avaient eu l’idée, hélas restée inexploitée par la suite, de filmer les livres pour les rendre reproductibles à volonté. Il y a eu une petite société, la société des films SILF je crois, qui a publié des fascicules sur bande à vocation didactique. Mais tout cela a sombré dans l’oubli.

On n’aurait pas photographié des textes complets dans les années 1980. La bobine n’était pas donnée. Il y a eu des photographies de peinture, surtout une décennie plus tard à l’époque de Lascaux rasé mais elles restaient rares. La photographie, comme l’écrit, était encore à une époque limitative.

Mais il y a déjà quelque temps que la photographie s’est démultipliée sous sa forme numérique. J’ai pu retrouver et reproduire ainsi des textes perdus et dont il avait une copie il y a trois, quatre ans. Il me disait : « Attends, je vais faire des scans ! » Mais je n’allais pas attendre un seul instant avant de récupérer « Pan de bois », que j’avais lu aux environs de 1994 pour une association appelée Le Cercle de Meaux, que je n’ai pas fréquentée au-delà de cette rencontre.

Il fallait plusieurs conditions pour que la systématisation de cette pratique bizarre s’opère : d’une part, la qualité de l’image obtenue. Dans ma préoccupation la plus récente, elle n’est pas optimale, loin s’en faut. Mais c’est dû à la fureur sérielle avec laquelle je photographie. Il y a que je me moque de la qualité d’un nombre donné de pages parce que je veux 1) les utiliser pour les transcrire à mon aise ; 2) en conserver une trace de la même façon que l’on opère pour un état des lieux ou un dégat des eaux.

Le résultat est une numérisation sauvage, abrupte et non qualitative d’une masse de texte qu’il devient ainsi beaucoup plus aisé d’organiser. Là où l’on avait deux masses distinctes et comme étrangères l’une à l’autre – la masse de texte originellement produite sur papier, cahiers et feuilles volantes, d’un côté ; les dossiers numériques stockés sur l’ordinateur, dont existent des copies partielles sur différents CD et aussi des clés USB – on a désormais un ensemble touffu mais « unidimensionnel » sinon que la dimension numérique distingue le texte pur des médias non textuels (image fixe ou mobile, son...), ce qui n’est pas excessivement pénalisant au stade où j’en suis rendu.

Cette activité quelque peu forcenée, en effet, a un effet aussi immédiat que troublant : elle me permet de rétablir une généalogie textuelle avec la plus grande précision. Elle me permet de donner une existence certes grossière et fautive mais bien concrète à des textes non repris par la suite. Elle met à l’épreuve les 21 chantiers définis arbitrairement, chronothématiquement, ce qui revient à dire que tout ceci est une reconstruction sans exemple plutôt qu’une reconstitution exemplaire.

Les textes sont comme des bubons ou des bourgeons. Ils s’agrègent aux branches et aux branchules ou au contraire se détachent, s’enroulent autour de deux séries qu’ils écrasent pour n’en faire qu’une, peut-être. C’est l’autopsie d’une écriture. Cela oblige à penser les choses différemment. La réalité, c’est qu’on a une série de réductions auxquelles on était jusqu’ici obligé et que cette obligation de réduction a flanché. Désormais, on n’est plus tenu d’éliminer ce qui empêche d’y voir clair. On n’est plus tenu à une limite qui tournait peut-être autour de 10 000 pages. Il faut gérer un stock d’environ 50 000 pages. Ce qui implique des procédures spécifiques.

Là encore, il y a une étrange résonance entre la mutation technologique que nous vivons au quotidien et les vissicitudes de la critique littéraire. D’aucuns se souviennent de Gérard Dessons, à l’automne 1996, s’écriant : « Un poète n’en fait pas 800 pages ! » Intuitivement, je m’étais défié de cette proposition en projetant d’écrire Avec l’arc noir, poème de 800 pages. La première partie a été publiée en 2009 par Le chasseur abstrait. Elle comporte 400 pages. Le second volet est en cours. La promesse sera tenue. Avec l’arc noir n’est qu’un poème. Il fait 800 pages. Bien sûr, dans ces 800 pages il y a des sections et des sous-sections, des parties et des sous-parties. Il y a en outre une bonne dizaine de plans potentiels pour le poème. Il y a les parties détruites et perdues à jamais, ce que je préfère. Le fantasme, même.

Mais ce dont je pouvais avoir l’intuition – le poème dans une existence massive, arrachée au ridicule de ces microscopiques plaquettes si fines qu’elles ne sauraient même stabiliser une armoire – était bien en-deçà de la réalité que nous vivons aujourd’hui et auquel il semble pertinent que celui qui a le souci de la poésie s’intéresse. L’universel reportage n’est plus ce qu’il était. C’était, hier, des masses de publication destinées à l’oubli. C’est aujourd’hui l’asphyxie de notre mémoire elle-même. La production de paroles comme toutes nos industries ne fait que se démultiplier, menaçant tout l’édifice éducatif, à bien y réfléchir. Auparavant, on avait affaire à quelques dizaines de textes dans le cours d’une scolarité. Aujourd’hui, l’écolier voit peser sur sa tête un ciel lourd de bibliothèques enchevêtrées dont chaque volume en appelle des dizaines d’autres. Il en est encore, aujourd’hui, qui fantasment le poème comme une « parole rare » ?

Encore faut-il savoir ce qu’on entend par « rare ». Et ne pas confondre cette qualité avec la minceur de l’ouvrage ou la blancheur quasi immaculée de l’espace d’une page du même document.

Ces plaquettes sont souvent des bréviaires plutôt que des livres de poésie. Elles reprennent du religieux le sentiment du sacré, l’hypostase du verbe, la rythmique rituelle, etc. Que peuvent-elles concrètement nous dire à nous qui vivons dans une extase technologique incessante combinée à une détresse civilisationnelle extrême ? Le parti pris pour lequel j’ai opté est sans doute tout aussi contestable mais il prend appui sur cette parole prophétique de Denis Diderot disant : « La poésie a besoin de quelque chose de barbare ». Et Diderot était un homme des Lumières.

On entend vraiment toutes sortes de discours sur la poésie mais peu en font. Peu en font parce que la poésie, ce sont des « mots qui font et déforment l’univers », comme l’expliquait Apollinaire. Ce n’est pas un discours idéologique, même autotélique (se rapportant à « La Poésie » elle-même). On cauchemarde en voyant se répandre une idéologie dérivée de feu Henri Meschonnic et fondée, prétendument, sur la « relation » (Martin, Païni...) comme si la relation n’était pas une réalité complexe, ambiguë, faite d’ombre et de violence autant que de lumière et de compréhension. Le poème domine toute la masse textuelle que produit l’univers. Il doit s’en donner les moyens. L’ingénierie.

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