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 Article publié le 10 septembre 2017.

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C’est avec une profonde émotion que nous sommes venus apporter, mes collègues et moi-même, Conseillers et Techniciens du Pôle d’Expertise Maritime, un juste tribut de regrets devant la dépouille de notre directeur.

Nous souhaiterions, ici, lui rendre un ultime hommage.

Je me suis présenté à vous en citant nos titres et nos fonctions, et vous voudrez bien m’en excuser.

Ceux des collaborateurs des autres départements qui ne nous connaissent pas, ou peu, ainsi que les personnes de l’assistance, étrangères à notre Cabinet, pourront ainsi mieux nous identifier.

En vérité, à l’exception de conversations d’ordre professionnel,je crois que nous ne désirons pas vraiment communiquerles uns avec les autres.

Nous nous méfions de nos paroles… Si dangereuses et si révélatrices de nous-mêmes… Nous devons en dire le moins possible… Nos espaces de travail sont remplis d’agents provocateurs et de mouchards, comme sous l’Occupation…

Vous me direz : « De quelle Occupation s’agit-il ? ... » Tout cela est si loin pour vous !... Ce qui s’est passé dans notre Pays entre 1940 et 1945 vous concerne aussi peu, vous semble aussi irréel que l’Occupation prussienne consécutive à la défaite de Sedan, en 1870… Mais je sais bien que l’Histoire de notre Pays ne vous intéresse pas… « Je n’étais pas né, à l’époque » … Combien de fois ai-je entendu cette réponse lapidaire lorsque j’essayais d’expliquer deux ou trois petites choses à mes jeunes collègues !...

Il nous arrive,certes, d’échanger quelques mots banals et innocents dans la salle du distributeur de boissons chaudes, et même de déjeuner les uns avec les autres… Cependant, nous n’avons jamais ressenti le besoin de créer des relations humaines riches et authentiques.

Nous avons peur…

Echanger quelques informations, à la rigueur… Oui, c’est cela, nous pensons juste à capter l’air du temps, à échafauder des stratégies de défense pour se protéger d’un concurrent éventuel, ou bien, tout simplement… pour survivre.

Notre passage sera bref sur la Terre. Encore plus dans cette entreprise où notre présence ne laissera guère de traces dans les mémoires…

Nos jeunes collègues retrouvent chaque matin leurs tables de travail et leurs dossiers, allument leurs ordinateurs et leur « boîtes aux lettres », quand ils ne l’ont pas déjà fait, la nuit, sur leurs téléphones mobiles.

Ils veulent croire à leur importance… Au fond, ils ont bien raison d’avoir la foi, car à défaut, beaucoup d’entre eux seraienttentés, déjà,de renoncer.

Ils ignorent encore, ou feignent d’ignorer, que l’auteur de la pièce les fera disparaître bien avant le dernier acte, bien avant que l’âge ne les transforme en objets hors d’usage que l’on jette, pour les remplacer par des outils neufs, plus efficaces, et plus malléables.

C’est à la demande de notre Direction que nos intitulés de poste ont été ajoutés sur nos cartes de visite. Ils doivent désormais apparaître sous les signatures de nos mails.

Pendant un bref instant, il nous a semblé, pour la première fois peut-être, que nos seigneurs et maîtres avaient consenti - enfin ! - à nous attribuer…une identité.

Mais, très vite, nous nous sommes aperçus que ces titres n’étaient destinés qu’à rassurer nos Clients.

Correspondent-ils, en effet, à une quelconque réalité ?...

J’ai prononcé le mot de Conseillers. Oui, bien sûr, nous tâchons de l’être. Notre fonction ne consiste-t-elle pas à conseiller ceux qui nous ont fait confiance et qui nous font vivre, enfin, qui font surtout (bien) vivre les membres de notre Direction ?...

Mais de là à parler d’expertise… N’est-ce pas un peu exagéré ?... N’est-ce pas un mot trop fort, trop prétentieux pour nos personnes ?...

Un jury d’examen aurait pu, à la rigueur, nous attribuer une telle qualité, mais quel examen avons-nous passé, et à quelle époque ?...

Je n’en ai pas gardé le souvenir…

Où sont les professionnels expérimentés qui se sont chargés d’évaluer nos compétences réelles ?...Je ne peux en identifier aucun.

Les entretiens d’embauche, quand il y en a, ne servent qu’à justifier les fonctions et les postes de ceux qui les animent. Ceux et celles qui gèrent, comme il est dit, de nos jours, les ressources humaines.

Quant aux résultats des entretiens annuels d’évaluation, dans quels rayons d’archives atterrissent-ils, dans quels gouffres d’oubli et de néant sont-ils jetés ?...

Nos carrières, chaotiques ou monotones, sont le fruit du hasard et de la nécessité. Il s’agit, pour nous, de gagner notre vie sur un marché du travail de plus en plus étroit pour nos compétences, à mesure que nous avançons en âge.

La plupart d’entre nous, du moins ceux et celles de ma génération, sont issus de milieux…modestes comme on les qualifiait, autrefois, avec un mélange de pudeur et de compassion. Les ambitions et les rêves que certains d’entre nous entretenaient, lorsqu’ils avaient vingt ans, se sont fracassés contre le mur de fer des réalités.

Les années se sont accumulées… Elles ont creusé dans nos âmes une ride profonde, une embrasure de découragement et de dégoût que nous n’avons plus, désormais, la force de combler.

Nous avions l’habitude d’interpeler notre directeur par son prénom et lui-mêmele faisait volontiers avec nous… Il usait, vis-à-vis de ses subordonnés, du « tu » et du « toi », comme on le fait d’habitude dans notre profession, surtout dans les entreprises américaines.

Cette familiarité qui se voulait généreuse et consentie avec une sorte de spontanéité, n’avait jamais cessé de nous étonner, en particulier ceux qui, comme moi, comptent parmi les plus anciens collaborateurs du Cabinet de courtage d’assurance MERCER & HIGGINS.

Je désire profiter de l’occasion qui m’est offerte pour rappeler à l’assistance que le Cabinet MERCER & HIGGINS, pour lequel nous avons l’honneur de travailler cinq jours ouvrés par semaine, est l’un des groupes de courtage les plus importants du monde.

Dans le classement opéré chaque année par l’Argus, notre Cabinet apparaît toujours dans le « top five », parmi les cinq premiers en termes de chiffres d’affaires.

Mais ne désespérons pas !... Dans un an ou deux, nous accèderons à la première place et nous yresterons pour longtemps, comme le disait notre directeur.

L’Argus est la revue hebdomadaire des professionnels de l’assurance, revue ancienne, s’il en est, puisqu’elle n’a jamais cessé de paraître, sans interruption, depuis presque un siècle.

Sous l’Occupation, elle continuait d’être le journal référent de notre métier. On se demande quelles sortes de nouvelles pouvaient y être publiées, sous l’Occupation…Les patrons de l’assurance devaient continuer à faire des « affaires », probablement… Je serais curieux, à titre personnel, d’en lire quelques numéros…

La Direction a toujours voulu faire de ce classement annuel un élément de fierté, un signe fort d’appartenance pour les salariés de notre groupe.

Comme les choses ont changé depuis vingt ans !...

Discrète au début des années quatre-vingt-dix, la présence de MERCER & HIGGINS sur le marché est devenue plus visible avec les achats successifs de cabinets dont les patrons avaient atteint ce que l’on appelle la « limite d’âge » …

Les vieux messieurs catholiques, portant lunettes et costumes sombres, qui, toute leur vie, s’étaient érigés en exemples, défendant leurs entreprises « familiales » comme une part de leur âme, les vendaient désormais au plus offrant, car ils désiraient jouir de la vie et arrondir encore leur patrimoine.

Et qui pouvait « mieux offrir » qu’un groupe international, de surcroît américain ?...

Mes premiers pas dans le courtageavaient débuté à cette époque, au sein d’un cabinet nommé DUMAS & CARTIER, créé à Lyon au début du vingtième siècle.

Seuls, nos jeunes collègues, pour beaucoup d’entre eux issus de l’Institut du Management des Risques, ont été recrutés par le cabinet, tel que nous le connaissons aujourd’hui, filiale française d’un groupe dont le Head Office ou la Maison-Mère, si vous préférez, siège à Dallas, au Texas, non loin de l’immeuble d’où partirent les coups de feu qui tuèrent, le 22 novembre 1963, le Président Kennedy.

Vous voudrez bien m’excuser pour ces multiples digressions, elles ne cadrent pas vraiment avec les tristes circonstances qui nous rassemblent aujourd’hui, mais, voyez-vous, il est rare que l’on me donne la parole…

On ne me l’a jamais vraiment donnée, la parole…

Seuls, en effet, les maîtres et les seigneurs ont eu, et auront toujours, au fond, ce privilège, alors vous m’excuserez de vouloir profiter de cette occasion…

Très jeunes, il nous avait été rappelé que les règles élémentaires de la politesse, dans une entreprise, exigeaient l’usage du vous, du monsieur,de madame, précédant le nom de famille de la personne à qui l’on s’adressait.

Quelle ne fut pas notre surprise lorsqueMERCER & HIGGINS nous avait notifié : « Ici, on se tutoie et on s’appelle par notreprénom ! »…

Le monde avait changé et il était temps pour nous, les vieux, de faire un effort d’adaptation et de nous mettre au goût du jour. 

Le tutoiement devait susciter plus de proximité entre les membres de l’entreprise, favoriser l’entente et la compréhension en vue d’améliorer nos performances. Personnellement, je n’en n’avais strictement rien à faire des règles de politesse, du « vous et du « tu » … C’était comme ils voulaient… Est-ce que je disais vous à mes camarades de collège ?... Leurs arguments me faisaient doucement sourire…

Nous étions bien en France !... Le Pays de la Tendresse et de la Chaleur Humaine, de l’Accueil et de la Solidarité…

Solidarité mon cul !... (Vous voudrez bien excuser cette grossièreté) …

Et puis, un jour, une note de service nous a été remise : le vendredi pouvait être consacré au « Fridaywearing », c’est-à-dire que ce jour-là, nous pouvions venir au bureau, habillés comme si nous étions déjà en week-end. Pas possible !... Nous pouvions venir en jeans, vêtus d’un pull à col roulé blanc et en blouson « Perfecto », comme le faisait Michel Foucault lors de ses séminaires au Collège de France ?...

Il s’agissait en vérité d’une coutume, pardon, d’un dress code,depuis longtemps en usage aux Etats-Unis d’Amérique.

L’un d’entre nous s’est alors exclamé : « Nos vêtements sont si sales et si usés que, pour nous, c’est tous les jours Fridaywearing ! ».

Ce trait d’humour n’avait pas été vraiment apprécié chez certains de nos collègues, et même, je dois dire que nous avions réagi, dans l’ensemble, avec une certaine réserve devant cette saillie qui frisait l’auto dérision.

Il faut reconnaître que l’humourn’a jamais compté parmi les qualités naturelles des employés de ce Pays, surtout ceux que l’on nomme, et que l’on nommait déjà, du temps de Balzac, les employés de bureau

Il a toujours existé, chez les salariés de cette profession, une morne susceptibilité que l’on ne retrouve guère, par exemple, chez les marchands de fruits et de légumes…Le métier de ces gens, rudes et rustres, est pourtant bien plus pénible que le nôtre : debout toute la journée, ils doivent bien souvent affronter le froid, la pluie et - surtout - la mauvaise humeur de leurs clients.

La rudesse extérieure des marchands n’est que l’écorce d’une profonde humanité, alors que la générosité de cœur, chez les prolétaires bureaucrates… Où est-elle, je vous le demande ?...

Mais vous me pardonnerez ce jugement sévère, comme vous me pardonnerez tout ce que je vais être amené à prononcer, pendant cette cérémonie… Vous me trouverez profondément injuste et même cruel.

 

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