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Les grandes entreprises gèrent leurs ressources humaines comme elles peuvent…
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 Article publié le 24 septembre 2017.

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Les grandes entreprises gèrent leurs ressources humaines comme elles peuvent… Ou comme elles leveulent, dans le chaos et l’amateurisme. Au lieu de former les hommes, de les motiver, de les conduire, ce qui supposerait, vis-à-vis d’eux, un minimum de respect, on ne leur offre… que de l’indifférence et du mépris.

La logique néolibérale battait son plein. Créer de la plus-value, disaient-ils !... L’ère du salarié jetable avait commencé, il y a bien longtemps, déjà.

Lorsqu’il y avait moins d’argent disponible pour motiver les hauts barons, alors on se débarrassait des hommes, on réduisait la voilure du navire, disaient-ils…Mais cette solution se révélaittoute provisoire. Les mêmes problèmes revenaient un peu plus tard, entraînant le même type d’erreurs.

Un plan social, un licenciement collectif, n’ont jamais produit de chiffre d’affaires, dans aucune entreprise du monde…

Où sont-elles, les grandes et belles analyses de la doctrine sociale de l’Eglise, je vous le demande ?...

Laissez-moi vous dire ma vérité… La nôtre, devrais-je dire, tant mon sentiment était partagé par tous mes collègues.

Vous êtes mort et ma haine à votre égard ne s’est pas effacée…Oui, j’en conviens bien volontiers : ce que je viens de dire n’est pas très beau, ni très grand… Je n’en suis pas fier… Je sais qu’avant longtemps, je vais regretter de m’être laissé emporter par ma colère… Mais, franchement, entre nous : ce que vous avez fait, pendant toutes ces années, était-il beau, était-il grand ?...

Voyez-vous, il ne s’agit pas de sentiments. Nous n’avons besoin ni d’aimer ni d’être aimés dans ce monde où nous tentons de survivre... Mais seulement conduits et motivés, avec une mesure suffisante de justice et d’intelligence.

Après le départ de Franck L., « remercié » pour des raisons inconnues, la direction générale n’avait pas jugé nécessaire de nous consulter pour nous demander notre avis.

Et pourtant, la nomination d’un nouveau directeur de branche est une chose importante pour la bonne marche d’une entreprise… Du choix qui sera opéré, va dépendre le bon fonctionnement d’un groupe, la motivation deses collaborateurs et l’harmonie qui régnera entre eux.

Mais il est écrit que nous vivons une époque où le temps est rare, où les décisions sont prises dans l’urgence, où la seule idée de « consulter la base » semble aussi déplacée, aussi inutile et aussi saugrenue qu’une démarche qui aurait consisté, pour un comte des temps féodaux, à consulter un groupe de paysans pour la gestion de son domaine.

La direction de la filiale française de la compagnie américaine de courtage d’assurances et de réassurances MERCER & HIGGINS est composée essentiellement de membres d’une bourgeoisie habitant les Yvelines, notamment Versailles et ses environs.

Versaillais dans l’âme, dans l’esprit et dans le cœur, prompts à écraser dans le sang les nouveaux Communards, si ces derniers tentaient… ne serait-ce que le début d’une insurrection.

La police de notre Président veille !...Propriétaires, dormez tranquilles et jouissez sans entraves !...Vos beaux appartements, vos maisons, vos hôtels particuliers, ne brûleront pas.

Les « jeunes » de notre République thermidorienne se contenteront d’incendier les voitures et les écoles des quartiers où vous avez rassemblé leurs parents.

Nous sommes du mêmemonde.

Ceux qui, parmi vous, sont nés du bon côté de la vie, se reconnaissent très vite au timbre de leur voix, à leur façon de s’habiller, de sourire, ou d’allumer une cigarette.

Ils se rapprochent, d’instinct… Ils parviennent, dès les premières minutes, à identifier des lieux et des souvenirs communs. La propriété… Le domicile… L’adresse… La situation… Les lieux où l’on est parti en vacances… Nos loisirs… Ah, bon ?... Vous jouez au golf, vous aussi ?... Au tennis ?... Vous pratiquez l’équitation ?... Quelle est la marque de votre voiture ?... Quelles sont vos relations ?...Et vos enfants, que font-ils ?...

Mais ils peuvent aussi se détester et médire les uns des autres si leurs intérêts le commandent.

Pour « réussir », il ne faut pas choisir la solitude... L’exercice de la flatterie demeurera toujours au-dessus de mes moyens, alors que certains y parviennent avec une aisance stupéfiante. 

Je me souviens qu’un jour, au cours de la cérémonie de l’entretien annuel d’évaluation, sorte de confessionnal où l’exercice de la contrition ne peut venir que du subordonné, vous m’aviez reproché, M. le directeur, de manquer d’énergie

On me voyait souvent dans les étages, me disiez-vous... Je prenais le temps qu’il fallait, et même un peu plus… Pourquoi me serais-je pressé ?... Pourquoi aurais-je fait semblant de marcher dans les couloirs comme le font certains, à toute vitesse, comme si un sujet ou une question ne pouvait pas attendre ?...

Comme si un incendie ou un attentat venait d’avoir lieu dans l’immeuble ?...

Ah !... Le choc des talons sur la moquette et toutes ces dames qui se dépêchent… Qui courent, presque !... Ce bruit me vrille dans la tête... Je suis confondu par tant d’ignorance et de bêtise… Il ne faudrait pas qu’il y eût un attentat dans l’immeuble !... Ou simplement, de la fumée, un dommage électrique, un simple feu de corbeille !... Voire même, une invasion de souris !...

Là, j’imagine qu’elles auraient des raisons sérieuses de courir… et de hurler d’effroi !...

Ceux ou celles qui aiment exhiber leur fausse énergie, sont les mêmes qui descendent discrètement dans le jardin, jusqu’à dix fois par jour, pour fumer une cigarette et bavarder de tout, sauf de travail.

Je sais des directeurs de clientèle, tout imbus de leurs missions et de leurs personnes, qui tels des moines en prières, penchent cérémonieusement leurs têtes sur leurs smartphone afin de « travailler », dans le jardin, tout en fumant une cigarette…

Leur a-t-on reproché quelque chose, à eux ?...

Vous aviez raison de me reprocher ma nonchalance, monsieur le directeur, les apparences ne plaidaient guère en ma faveur.

Depuis des siècles, je me tenais assis sur une chaise, immobile comme une statue de pierre, les yeux tournés vers l’Eternel tout en aspirant la fumée âcre de mon narguilé…Tandis que vous, vous agissiez, vous construisiez le monde, avec ardeur, avec flamme.

Chaque atome de votre personne était chargé d’une énergie vibranteet naturelle que le sport et l’éducation vous avait donnée.

Les directions générales des entreprises internationales ont une prédilection pour les gens comme vous, agités, jeunes, niais et incultes, et surtout, surtout…amateurs de sport et de football en particulier.

Ce n’est pas pour rien que notre maison-mère a financé,a sponsorisé, dit-on aujourd’hui, à hauteur de cent millions d’Euros,s’il vous plait, une des plus fameuses équipes de football d’Angleterre, celle qui évolue en maillot bleu, vous savez, tout en haut du classement de la Champion League…

Et l’on peut voir, aujourd’hui, sur tous les maillots des joueurs, le nom de Mercer& Higgins.

Soyons justes, cependant. Votre disparition nous a tous laissé un peu orphelins, même si vous étiez le plus jeune d’entre nous.

En dépit de vos faiblesses, que nous n’avions guère tardé à identifier, nous espérions trouver en vous un manager dont la vraie dimension se révélerait plus tard, dans un futur indéterminé que nous souhaitions le plus rapproché possible.

N’aviez-vous pas reçu, dans votre jeunesse si récente,une formation technicienne ?...

N’étiez-vous pas « sorti », à la fin des années quatre-vingt-dix, d’une école d’ingénieurs, l’une des meilleures de France ?... Pour nous, les faibles d’esprit, qui en étaient restés aux fractions et aux équations du premier degré à une inconnue, votre curriculum vitae avait de quoi impressionner et rassurer.

Votre nomination nous était apparue comme la réalisation d’un désir un peu vague que nous avions en tête, dès le milieu des années soixante-dix du siècle écoulé :celui d’intégrer un minimum de rigueur et de méthode dans un monde qui se révélait, au quotidien, plutôt flou et irrationnel.

Si l’assurance était parfois qualifiée d’industrie, nous étions encore loin, très loin, dans les méthodes et chez les hommes, du niveau du monde industriel. Les débutants avaient l’impression de pénétrer dans un roman de Balzac, où les employés étaient surtout préoccupés par leur avancement et leur retraite, cuisant et recuisant leurs aigreurs au milieu de piles de dossiers poussiéreux.

Témoin de cette époque, je suis entré à la Foncière le matin du jeudi 19 décembre 1974. Je me souviens de la toiture du Palais Brongniart, éclaboussée de soleil. Cet édifice ancien était, pour quelques années encore, le Siège de la Bourse des Valeurs.

Assis dans le hall de réception, je lisais les pages culturelles du Quotidien de Paris, un journal aujourd’hui disparu, lorsqu’une secrétaire me convia à la suivre dans le bureau du directeur de la branche « Aviation », au sixième étage de l’immeuble.

Tout cela me semblait bien cérémonieux pour un « jeune » de mon âge.

Je suivais cette accorte « assistante », tout en jetant, parfois, un regard furtif sur sa silhouette, sur les ondulations de son corps, sur ses yeux, dissimulés derrière d’épaisses lunettes, où j’essayais de deviner une quelconque bienveillance, sur ses vêtements dont le style général me donnait une vague impression de malaise, de tristesse et d’austérité.

Je pénétrais dans un bureau aux boiseries sombres.

Petit, sec, le regard porté au-dessus de ses lunettes, l’homme qui me reçut était vêtu d’un costume noir et il me semblait avoir dépassé la soixantaine.

De sa voix éraillée par le tabac, il m’accueillit d’un sonore « Bonjour, jeune homme ! » et me fit assoir en face de lui… Il resta un long moment, debout, à m’observer, tout en tirant les premières bouffées d’une cigarette au tabac blond.

Je me sentais, déjà, soupesé, évalué, jugé, noté…

Quelle impression devais-je donner, à l’époque, aux yeux d’un homme né en 1915, comme je l’appris plus tard, et qui avait traversé, sans trop de dommages, le rideau de flammes de la Guerre, la Seconde ?...

Une impression pitoyable, probablement, mais un peu moins qu’aujourd’hui…

Dans les années soixante-dix, la hiérarchie bureaucratique des entreprises privées semblait être copiée sur la hiérarchie militaire…Les uniformes, les « barrettes » et les « étoiles » en moins.

Vous commenciez par être employé… Mais il y avait plusieurs classes d’employés, désignées par les lettres A, B et C.

Le plus bas niveau était celui désigné par la lettre A et il s’agissait, en général, des personnels affectés aux services Courrier et Archives... Un employé qui parvenait à la classe C pouvait prétendre avoir réalisé de grands progrès dans sa vie professionnelle et lorsque votre Direction vous attribuait le titre d’Agent de Maîtrise, votre carrière était lancée.

Elle s’achevait à ce stade, pour la plupart d’entre nous…

Encore fallait-il obtenir l’approbation et le soutien de votre supérieur direct qui, s’il ne vous aimait pas, et il fallait peu de choses pour ne pas être aimé dès la première minute, pouvait vous abandonner à votre sort pendant de longues années.

Les choses n’ont guère changé aujourd’hui.

Si vos mérites ou la protection dont vous étiez le bénéficiaire vous permettait d’accéder au poste de Sous-Chef de service, premier niveau de ce que l’on appelait, à l’époque, l’encadrement, alors une sorte de miracle avait dû se produire dans votre vie.

Au-dessus de Sous-Chef de service, il y avait le Chef-adjoint et le Chef de service, et puis, encore au- dessus, il y avait le Fondé de pouvoir, le Directeur-adjoint, le Sous-directeur… Et, enfin, le Directeur… Un individu pris au hasard dans la foule et qui entrait en fonction dans une Compagnie pouvait gravir toutes les marches de ce chemin de croix, accéder à tous les échelons, jusqu’au sommet de la montagne sacrée, jusqu’au Ciel…

Mais il lui fallait du talent, de la ténacité, et, bien sûr, le soutien de la caste de Brahmanes qui dirigeaient nos destins.

C’était le temps ou les intitulés de poste étaient rédigés en langue française et non, comme aujourd’hui, en anglais ou en américain. L’anglais n’était pas encore ce qu’il est devenu : la langue mondiale des affaires, du commerce, du transport des personnes et des marchandises.

 

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