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Aiglun - Autour de Patrick Quillier
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 Article publié le 26 novembre 2017.

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Patrick Quillier à Bogota (Colombie), depuis le monastère Monserate

 

Traduction : Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, La Pléiade, 2001

Dernier recueil poétique : Orifices du murmure(diverses formes de sonnets sur diverses formes d’amour), La Différence, 2010

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Aiglun (06910) : évidemment il y a le nom, que nous prononçons à la française ; mais plus qu’un nid d’aigle, encore que le poncif ici puisse convenir, c’est la sensation physique qui nous convainc d’arriver là à un monde, d’être monté là vers un monde, jusqu’à un monde et à une limite (je ne serai pas surpris d’apprendre qu’on se trouve contre quelques pointillés de confins d’ancien comté nissard de quelque chose) : une sorte de bout de Corse continental, où le téléphone même passe mal. On ne peut guère aller plus loin ; Aiglun est de ces lieux haut perchés dont on revient, mais où certains se sont installés, loin de toute épicerie. On en redescend vers le Var le long de quelques grottes, bifurcations hors circuit, forestières, pentues, d’arrière-pays et haut pays, et même village-fantôme militaire semi-éboulé, plus bas, où s’entraîne hors planète une invisible armée pour d’invisibles Afghanistans.

J’avais été surpris, la dernière fois que j’y fus, arrivant chez un collègue de Patrick Quillier, de tomber sur des figues plus violettes, plus sombres que de coutume, plus frugales, plus étroites aussi, le genre de choses que je dis volontiers « hésiodiques », en souvenir du souvenir des Travaux et des Jours d’Hésiode quand on ne les a pas lus depuis longtemps (ou même quand on vient de les relire, tant le chef-d’œuvre en demeure à sa propre et frugale et inaugurale hauteur). Le sol, le son est ici plus plein. Je conçois que l’on y vive et, pour ma part, ce serait sans doute depuis une chambre toujours un bouquin à la main entre Le Pigeonnier de Patrick et le petit hôtel familial, un peu arabe, d’Aiglun, l’Auberge de Calendal (je relis en ce moment, par principe, toutes les pièces de Sophocle, ne serait-ce que pour y retrouver la sensation d’équilibre, comme de feuillage pers, qui reste des plus connues, à sujet pourtant atroce, car « Sophocle », on ne le remarque pas assez, est un mot de la même famille que la « sagesse » en grec).

Le plancher même du Pigeonnier est, paraît-il, en pente, et ce n’en est que mieux ; la bibliothèque qui en tient périlleusement les murs, bien haute, quasi inaccessible, est elle aussi un peu piranésienne ; la discothèque y est un autre aveu et j’y ai même trouvé des choses intéressantes que je croyais bien être le seul à connaître : le poème symphonique Ouessant de Tournemire ; car Patrick connaît même le Requiem (1819) du Portugais Bomtempo.

Son joli culot m’a toujours, d’ailleurs, un peu sidéré : j’en veux pour preuve ce programme inattendu et brillantde littérature comparée (avec auteurs russe et turc) qu’il est parvenu à faire inscrire au programme de l’agrégation 2009-2011 :« Permanence de la poésie épique au XXème siècle : Akhmatova, Hikmet, Neruda, Césaire ». Heureusement qu’il est, foncièrement, comparatiste, donc aventureux (faire bouger les lignes et en arranger de nouvelles) et qu’il n’a pas eu à convaincre quelque chose comme une 9ème section(Littérature Française) du C.N.U. de la bonne époque, et même de l’époque actuelle ! (Imagine-t-on sérieusement la 9ème section inscrivant Toulet comme auteur du 20ème à l’agrégation de Lettres ?). Il est toujours consolant de se dire que de tels esprits, si cosmopolites, si ouverts, siègent au jury de certains concours, à titre de correctif à l’égard d’autres disciplines et collègues, et de certaines ères, point antédiluviennes, par exemple celles que nous avons connues, lui et moi, étudiants.

C’est à lui aussi que je dois la notion d’« acroamatique » (écoute du son saisi dans certaine distance réflexive, attente, souvenir, écho, etc) : un mot, une notion, et on pense à déjà mieux saisir les choses et à repérer tant de situations acroamatiques, par exemple à mi-distance, chez un Leopardi, y compris dans sa propre demeure, pour la naissance du premier amour : une cousine présente-absente à l’étage même.

Auberge de Calendal et église

Au reste, les manifestations qu’il organise à Aiglun autour de son âtre à bûches d’olivier (ses propres bûches suintantes d’olivier) peuvent faire partie d’un colloque ou d’un programme de master de la lointaine université de Nice, au fond de sa lointaine plaine littorale. La petite église, même, du lieu peut y accueillir conférences et lectures pas toujours pieuses, du moins quand la saison le permet.

Il fut même comédien, et a pu le demeurer le temps, par exemple, de lire ici, en octobre 2010, mon propre Requiem en vers (vers libre ? verset ? je n’en sais rien) ou, lors d’un colloque à Paris III, mon hommage à Leopardi (vers libre-verset ?). Il peut être encore cuisinier, compositeur, aussi poète tout en demeurant traducteur, et un traducteur consensuel, par exemple avec sa Pléiade Pessoa (ce qui n’est pas évident quand le traducteur est également poète). J’ai également écrit un recueil saphique, Sapphô, fragments d’éternité, préfacé par Salah Stétié : mais celui-là, on ne le lira pas en l’église d’Aiglun, et il faudra trouver une lectrice, prête à l’orgasme (simulé), pour ce faire.

Je compte aussi sur tel espace d’Aiglun (son lavoir, le balcon de son auberge-mairie, décor de théâtre naturel) pour y caler une tragédie-miniature nocturne de plein air : cinq acteurs, et une dizaine de spectateurs.

 

Daniel ARANJO

Prix de la Critique de l’Académie Française 2003

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