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Maria Morzeck ou le lapin, c'est moi - de Manfred Bieler
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 Article publié le 5 novembre 2017.

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Une jeune femme qui tombe amoureuse et finit par comprendre que l’objet de ses sentiments est l’homme qui a condamné son frère, cela pourrait être, au mieux, une tragédie du Grand Siècle, au pire, un roman à l’eau de rose. Le roman(1)de Manfred Bieler, rédigé en 1963, n’est ni l’un ni l’autre. Maria Morzeck, l’héroïne, n’a rien de cornélien et l’eau de rose lui donnerait des boutons. Elle incarne la version berlinoise de la gouaille parisienne, ce mélange d’insolence et de culot, d’esprit de repartie et d’intelligence de la vie qui fait, entre autres, la saveur de ce roman. Maria, vingt-et-un ans, promet au lecteur de lui raconter sa vie « sans lever ni coucher de soleil, ni nature ni nuage, ni vent qui siffle sur la lande » car ce qui l’intéresse, c’est ce que les gens ont à se dire quand ils sont au lit, ce qui précède et ce qui suit – et leurs éventuelles envies de meurtre aussi. Mais elle finira par en dire bien plus, livrant au lecteur à la fois une leçon d’irrespect et un aperçu de la vie d’une jeune Berlinoise de l’Est au début des années 1960, encombrée d’un frère contestataire et d’un juge amoureux qui courbe trop l’échine.

 En 1963, année où Maria entame son récit, la République démocratique allemande, née de la zone d’occupation soviétique, existe depuis quatorze ans déjà. Les rues ont été rebaptisées pour immortaliser les gloires du Parti communiste ; la rue d’Alsace est devenue la rue Wilhelm Pieck. La vie des citoyens est régie par le S.E.D., Parti Socialiste Unifié d’Allemagne. L’apprentissage du russe à l’école est désormais obligatoire. L’entrée dans l’organisation de jeunesse, Freie Deutsche Jugend (FDJ), gage de conformité idéologique et d’obéissance, est un passage obligé pour tout adolescent désireux d’effectuer des études supérieures. Impossible toutefois de rejoindre la FDJ si, comme Maria, dont le frère est en prison, on a une brebis galeuse dans la famille. Le Parti a mis au pas toute la société. Enseignants et fonctionnaires de l’Éducation nationale prêchent la bonne parole venue d’en haut et, comme le directeur du lycée que fréquente Maria, encensent le régime. Il est vrai qu’avec la toute-puissante Stasi, le régime s’est donné les moyens de refroidir les ardeurs contestataires. La simple évocation de la Normannenstraße,siège de la Stasi, suffit à donner des frissons. Ce n’est donc qu’en privé que l’on s’autorise quelques plaisanteries, dans la sphère familiale ou amicale que l’on croit, parfois bien à tort, protégée. À l’abri derrière les murs de sa chambre, Brigitte, l’amie de Maria, confie à cette dernière que les privilèges de ses parents sont dus « à leurs relations intimes avec le monde animal », à savoir le Parti. Brigitte, elle-même, admet hurler avec les loups ou plutôt « avec les caniches ». Bien sûr, il existe quelques rares têtes brûlées comme Dieter, le frère de Maria qui, dans un acte de résistance, s’est enhardi à diffuser à tue-tête à travers les haut-parleurs de son entreprise un discours du chancelier ouest-allemand Adenauer. Mal lui en a pris, le juge Paul Deister – celui-là même dont Maria tombe amoureuse sans savoir qui il est – l’a condamné à une peine de quatre ans de prison pour « dénigrement de l’État ». Il faut dire que l’impartialité est la dernière préoccupation des juges. Un violeur, membre de l’Association sportive et technique, organisation paramilitaire de la RDA écope de six mois de prison avec sursis, quand un exhibitionniste, qui a le tort d’écouter la radio ouest-allemande, part pour deux ans derrière les barreaux. Et quiconque tente de fuir le paradis socialiste purge 18 mois de prison…

  Il y aurait de quoi démoraliser les esprits les plus forts, pourtant, Maria Morzeck, l’héroïne du roman de Manfred Bieler, ne se laisse pas abattre, prodiguant au lecteur, sans le vouloir, une leçon de survie en milieu hostile. Sa recette : ne jamais se laisser impressionner, toujours se méfier de ses sentiments car il n’y a rien de plus trompeur, toujours rester sur la défensive car la vie n’est pas avare de mauvais coups et, en toutes circonstances, garder une bonne dose d’humour comme ration de survie. Maria, dont la mère est morte et dont le père est tombé au front, a appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur. On lui interdit d’adhérer à l’organisation de jeunesse et d’entamer des études slaves à l’université parce que son frère est en prison ? Qu’à cela ne tienne, elle déniche une place de serveuse au Clou, un bar populaire dans lequel elle se sent comme un poisson dans l’eau. On y parle un dialecte qui se moque allègrement de la grammaire et dans lequel on mélange hardiment datif et accusatif. Dans la truculence, le goût de l’exagération, les expressions imagées, il y a chez les Berlinois du peuple quelque chose de « grande gueule », à mi-chemin entre les conversations du Bar de la Marine chez Marcel Pagnol et les dialogues de truands chez Michel Audiard. Hedwig, la tante de Maria, reproche ainsi à une femme d’avoir un décolleté si plongeant que même un nain en a pour son argent. Dans ce Berlin populaire, immortalisé par le roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, et les films de la UFA, règne une sorte de flegme goguenard que ni la grisaille socialiste, ni les façades fuligineuses des immeubles ne sont parvenues à entamer.

 La langue de Maria est tout aussi fleurie que celle des clients du Clou. Elle parsème sa conversation d’expressions argotiques, de mots russes en version originale ou germanisée et plagie à l’occasion Marlene Dietrich dans L’ange bleu. Espiègle, elle s’empare du jargon de l’État policier pour le tourner en dérision et dit hésiter à narrer au lecteur une aventure avec son professeur de gymnastique, de crainte d’être poursuivie pour « diffamation de professeur de sport ». Maria, la rebelle, refuse de se prosterner devant les idoles consacrées, que ce soit Jean-Sébastien Bach ou Bertolt Brecht. « Bach est connu pour être ennuyeux, alors cinq concertos d’affilée, bonjour ! », quant à Brecht, s’il est à la mode, c’est qu’il se peigne les cheveux sur le front, qu’il conduit une vieille voiture et que, très accessoirement, il a inventé la distanciation. Ni les uniformes ni les titres n’inspirent à Maria le moindre respect car elle sait trop que derrière se dissimulent des hommes et que les hommes sont souvent minables. Elle répond donc avec insolence, tant à son directeur d’école, qui lui chante les louanges du Parti, qu’aux matons arrogants de la prison dans laquelle est incarcéré son frère. Et si au début de sa relation avec le juge Paul Deister, elle est hypnotisée comme un lapin devant un serpent, – d’où le « lapin » dans le titre du roman –, elle retrouve vite de son mordant. Cela vaut au lecteur un affrontement épique entre une jeune femme qui n’a pas sa langue dans sa poche et un homme que ses fonctions – et ses convictions – condamnent à l’usage de la langue de bois du Parti. On assiste au dialogue de sourds entre un homme pour qui la RDA, le socialisme et le Parti forment le camp du Bien et une jeune femme rebelle pour qui tout cela n’est qu’une sinistre pantalonnade, mise en scène par des sadiques hypocrites et des paranoïaques à l’esprit tatillon et pervers. Dans un moment de colère, elle lance à son amant, qu’elle tient pour comptable des persécutions orchestrées par le Parti : « Vous nous divisez en deux catégories : les uns sont derrière les barreaux et les autres, suspects. […] Toi aussi, un jour, tu pourrais bien te retrouver derrière les barreaux, s’il t’arrive de tousser au mauvais moment ». Sa critique va plus loin qu’une simple dénonciation de l’État policier. Tout autant que la surveillance permanente, elle exècre ce mode de vie étriqué qu’on tente de lui vendre comme la version socialiste du paradis : se marier, « se contenter d’une seule pièce sous les combles en économisant sou par sou pour pouvoir s’installer plus tard à Grünau dans une villa de « l’Épargne à la Construction », avec cuisine entièrement équipée, papiers peints posés et rideaux de fenêtre en perlon, et aussi une auto noire dans le garage tandis que sur la terrasse un caniche blanc aboie toute la journée. Bonheur socialiste ! Le vendredi : réunion du Parti, le samedi : Luna Park, le dimanche : entretien des plates-bandes de la Société nationale de construction, suivi de l’apéritif au WDR, le lundi : journée de travail spéciale en l’honneur du IVe congrès du Parti, le mardi : jeu de cartes au « Rendez-vous des Chasseurs », le mercredi : discussion du plan ou heures supplémentaires suivies d’une petite pause à la brasserie, le jeudi : morne soirée en famille devant le poste de télévision, le vendredi : réunion du Parti »… et la litanie se poursuit.

 

 Semblant anticiper les interrogations du lecteur, Maria explique pourquoi malgré tout elle n’a pas suivi sa sœur en Allemagne de l’Ouest. Sans doute ces justifications valent-elles aussi pour le romancier, Manfred Bieler qui, lui non plus, n’est pas parti alors que le Mur n’était pas encore construit. Mais, à coup sûr, les explications que fournit Maria valent pour bien des compatriotes ayant choisi de rester dans la « zone », comme on appelait alors l’ancienne zone d’occupation soviétique. Assurément, l’Ouest était séduisant. À Berlin-Ouest, les néons étaient aguichants, les façades rutilantes, les devantures bien garnies, le café, tout comme les cigarettes, digne de ce nom. Avant la construction du Mur en août 1961, Maria allait y voir les derniers films américains. Alors pourquoi n’avoir pas choisi de s’y installer ? « Parce que je n’en avais pas envie. Parce que je me plaisais mieux là où j’étais. Et que je voyais ce que ma sœur était devenue », confie Maria avec son peu de goût pour la grandiloquence. Sa sœur, c’est Antje, qui acceptait d’être exploitée dix heures par jour pour 120 marks dans une boutique de mode de Berlin-Ouest, avant que d’épouser un homme qui louche en échange d’une voiture de sport. Maria ne veut pas tomber si bas. Certes, ses explications sont loin des crédos et déclarations d’allégeance aux valeurs du socialisme tels qu’on eût pu les lire dans la littérature est-allemande des années 1950 sous la plume d’une Anna Seghers ou d’un Eduard Claudius, mais elles n’en sont que plus authentiques. Rares furent sans doute ceux qui restèrent en RDA pour « construire une société nouvelle et un homme nouveau », comme le claironnaient dans leurs livres les affidés du régime. Bien souvent, les raisons de rester étaient des plus terre-à-terre, à l’image de Maria refusant de laisser derrière elle ce quartier de la Porte d’Oranienburg où elle a grandi et où elle est allée à l’école, refusant d’abandonner un frère en prison, une tante qui l’élève seule et fait de la rétention d’eau dans les jambes. Les décisions qui engagent une vie se fondent parfois sur des considérations prosaïques...

 Maria n’ignore toutefois pas que d’autres sont toujours à l’Est, non parce qu’ils l’ont choisi, mais parce qu’ils se sont retrouvés pris au piège, un jour d’août 1961. Le lendemain de la construction du Mur, Maria était de service au Clou. Avec la fraîcheur qui la caractérise, elle se souvient : « Le Mur a fait exploser la consommation de schnaps. Même les mamies qui habituellement ne s’autorisaient qu’un kirsch, s’envoyaient maintenant deux, trois vodkas doubles, sans doute sous l’effet de la contrariété ». Malgré quelques ombres au tableau, le Parti aurait pu savoir gré à Manfred Bieler d’avoir mis en scène une héroïne refusant de céder aux sirènes du capitalisme. Mais sans doute l’attachement de Maria Morzeck à ses racines fut-il jugé de peu de poids face aux « abominations » proférées à l’encontre de la RDA. Bieler avait surestimé la capacité d’ouverture du régime. Pourtant, après l’édification du Mur, ce dernier s’était efforcé de donner aux artistes et à la jeunesse des gages de bonne volonté. Dans un communiqué de 1963, le Parti avait promis aux jeunes qu’ils auraient dorénavant leur mot à dire. Le dissident Wolf Biermann avait à nouveau obtenu le droit de se produire en concert. La musique rock, jusqu’alors vigoureusement combattue, avait été autorisée. Sans doute, dans ce contexte, Bieler avait-il cru pouvoir à son tour s’arroger quelques libertés. Mal lui en prit. L’épiderme du Parti demeurait sensible et le roman l’avait irrité. Le livre de Bieler fut interdit de publication.

 C’était compter sans un cinéaste téméraire qui, après avoir eu l’histoire entre les mains, décida de la porter à l’écran. En 1964-1965, Kurt Maetzig tourna dans les studios de la DEFA à Babelsberg un film intitulé Das Kaninchen bin ich (Le lapin, c’est moi), avec Angelika Waller dans le rôle de Maria et Alfred Müller dans celui du juge Paul Deister. Comme Manfred Bieler, Kurt Maetzig crut sans doute qu’il subsistait encore quelque chose du vent de liberté qui avait soufflé, mais son film, fidèle en cela au roman, mettait en scène un juge finalement saisi par le doute et s’interrogeant sur un système judiciaire est-allemand à la sévérité peut-être excessive. C’était plus que le Parti n’en pouvait supporter. Kurt Maetzig put constater que le vent de liberté s’était tu. En 1964, Brejnev, qui avait succédé à Khrouchtchev, avait choisi la poigne de fer plutôt que le gant de velours et ce nouveau cap allait avoir des répercussions dans tous les pays à la botte de Moscou. Dans le sillage du XIe Congrès du Comité central du Parti Socialiste est-allemand, douze films tournés en 1965 furent interdits, soit presque la totalité des œuvres réalisées cette année-là dans les studios de la DEFA. En tête de la liste, Das Kaninchen bin ich (Le lapin, c’est moi) de Kurt Maetzig. Le Parti décréta indésirables les « films de lapins » (Kaninchenfilme). Et l’étiquette resta pour désigner tous ces films trop audacieux, qui n’avaient pas l’heur de plaire au pouvoir en place et finissaient dans la poussière des Archives du Cinéma de la RDA, inaccessibles au grand public et même aux chercheurs. Manfred Bieler aurait pu se consoler en songeant que son lapin, devenu la bête noire des fonctionnaires du Parti, allait passer à la postérité, mais la consolation était bien maigre. Il lui préféra la liberté. En 1968, il s’exila en Tchécoslovaquie. Lorsque les troupes du pacte de Varsovie vinrent briser dans le sang les rêves du Printemps de Prague, il s’installa à Munich en République fédérale d’Allemagne. Pour l’homme qui avait cru pouvoir réveiller les consciences de sa patrie est-allemande, ce fut sans nul doute un constat d’échec, mais Maria Morzeck put enfin paraître. En RDA, en revanche, les « films de lapins » demeurèrent interdits jusqu’à la chute du Mur. Manifestement, le régime voyait dans les lapins des créatures nuisibles.


1. Manfred Bieler, Maria Morzeck oder Das Kaninchen bin ich, Munich, DTV, 1969. Traduction française : Maria Morzeck ou le lapin, c’est moi de S. et G. de Lalène, Paris, Le Seuil, 1971.

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 Das Kaninchen bin ich (Le lapin, c’est moi)

Réalisation : Kurt Maetzig (1965)

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