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Acte premier - La lorgnette en elle-même (N3)
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 Article publié le 15 juillet 2018.

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ACTE PREMIER

 

Côté jardin, un pré bordé d’un bois. Un sentier traverse la scène jusqu’au côté cour où coule une rivière. L’autre rivage est flouté par la brume. Ben Balada est assis au bord de l’eau. Patrick Cintas descend le chemin.

 

Patrick Cintas — Que diable faites-vous là assis dans l’herbe sur ce rivage peuplé de roseaux qui ne m’inspirent pas ? Je vous surprends en pleine méditation !

Ben Balada — Que non ! Je ne médite point ! Ni ligne ! Figurez-vous que je suis en train de pêcher…

P — Le poisson se fait rare en ces temps de consommation réglementée…

B — Je vous parle d’un autre poisson… Il y a belle lurette que je ne pêche plus dans ces eaux-là ! Ce que vous voyez autour de mes chevilles est d’une autre eau.

P — Vous allez m’éclairer sur ce point !

B — A la ligne ! En ce moment, mes orteils fouillent la vase du rivage de ce côté de la rivière. Je ne pense pas. Je suis.

P — Le gué n’est pas loin. J’en viens. Des années que je procède à ces allers et retours entre ici et là-bas. Ainsi se consume la mèche de mon existence.

B — Je vous soupçonne de l’avoir vendue… Mais enfin, ça ne me regarde pas. Vous êtes vous et je suis moi.

Faisant un peu de place sur l’herbe couchée :

C’est tout chaud. Profitez-en ! Ne vous gênez pas. J’étais seulement plongé en moi. On ne se noie pas de cette heureuse façon. Et puis j’en ai vu d’autres…

P — Nous en verrons encore, vous et moi.

B — Forcément ! Tâtez donc la température de l’eau. Et mesurez la profondeur de ce fond. Des herbes vous caressent, cachées dans l’ombre. Elles menacent de remonter jusqu’à vous, si tant est que ces pieds ne vous appartiennent pas. Il en est ainsi de toute racine. On l’hérite. Et nous n’en faisons rien. A moins d’être soi-même. Mais qui suis-je ?

P — Ce n’est pas moi en tous cas que vous hantez ! Le philosophe auquel nous pensons tous les deux en ce moment eut assez d’intuition pour élargir ce champ d’action à la possession. Et de se demander ce qu’en pensent les autres. De cet être. De cet avoir.

Trempant ses deux pieds d’un coup, éclaboussant un peu :

Nous tournons trop longtemps autour du même pot… Et le moment venu…

B — Il vient !

P — Nous n’avons plus le temps ! Et ne reste que l’héritage. La culture ! Même si on a gagné en connaissance. Je suis désespéré !

B — L’eau est toujours accueillante dans ces circonstances… moi-même…

P — Oh ! Je vous en prie ! Parlons d’autres choses !

B — Puisque nous ne pêchons pas…

P — Que pêchiez-vous, au fait ? Pas de poisson, pas de pêche.

B — Je vous ai déjà dit que je me fiche du poisson ! Je n’en mange pas, d’ailleurs. Je ne me nourris que de viande rouge.

P — Vous plaisantez… ?

B — A peine. Comment le dire en quelques mots ?... Je me voyais me voir et l’autre me regardait.

P — En voilà un poisson !

B — Nous ferions bien de quitter le domaine de l’eau… Trop de terre dessous ! Et pas assez d’ombre sous les arbres.

P — Etc. Etc.

B — Comme vous dites. Mais ce n’est pas triste ! Oh ! Pas le moins du monde !

P — On ne le dirait pas… Vous larmoyez.

B — C’est vous qui postillonnez ! Parlons d’autres choses.

P — Vous évoquiez cet autre…

B — Oh ! pas l’autre du moi !

P — Ainsi nous revenons à ce moi de l’autre…

B — Comme hier, oui. Les jours…

P — Certes… Comme il n’y a rien entre le jour et la nuit, nous avons créé le crépuscule.

B — Au nombre de deux. Encore une fois, ce qui fait deux. Nous avons cette sale manie de tout multiplier par deux alors que la règle est de trois.

P — Et plus encore pour le mathématicien.

B — Jusqu’à l’infini s’il le souhaite.

P — Grand bien lui fasse !

B (sursautant) — Avez-vous observé ce phénomène éclair ?

P — Une carpe, je crois… Elle va attirer d’autres pêcheurs.

B — N’est-ce pas ainsi que nous peuplons notre solitude, vous et moi ?

P — Je vous vois venir… Nos enfants…

B — Nos personnages plutôt. Ils finissent par nous ressembler. Et pourtant, au départ… ils étaient nos ennemis.

P — Pas tous ! J’ai créé des amis ! Des tas d’amis. J’en avais besoin. Les autres sont si…

B — Sont si sont ! (riant) Oups ! Je me laisse aller ! Un peu de poésie, toutefois…

P — Vous appelez ça de la poésie… ? Un jeu de mots, tout au plus. Saucisson ? De quel saucisson parlez-vous ? Du mien ? Du vôtre ?

B — Je n’en parlais pas… Je… saucissonnais. C’est qu’un être appartenant à la vase vient de me chatouiller la plante. Voulez-vous que nous l’interrogions ?

P — Je vous en sais capable, maudit Andalou ! Ce chant finirait dans la profondeur de cette eau. Vous me laisseriez à peine le temps de remonter pour pousser ma rengaine une dernière fois. Je vous connais !

B — J’en ai connu de plus rapide en matière de compréhension. Mais vous êtes du genre à aligner les petits soldats de vos inventions romanesques. Je ne mange pas de ce pain-là. Vous m’en excuserez. Vous vous êtes d’ailleurs si souvent excusé qu’il m’est arrivé de me prendre pour vous. Voyez l’effet d’une éthique inachevée sur mon comportement de compagnon.

P — Bah ! L’Éthique…

B — Balai tique !

P — Vous avez l’humeur badine ce matin !

B — Sommes-nous le matin ? N’allez-vous pas un peu vite en besogne… ?

P — Peu importe ce que nous sommes de ce point de vue-là ! Je ne me vois pas changer du matin au soir…

B — Ni du soir au matin, en effet. Quoique le rêve… si on en croit les évènements quotidiens… Rêve, apparences. Nous ne nageons pas dans le bonheur.

P — C’est bien connu !

B (sursautant encore) — Oh !

P — Une carpe ?

B — Non.

P — Quoi alors ?

B — Pourquoi pas qui ?

P — C’est passé… Je n’en saurais rien si vous continuez d’entretenir le silence.

B — C’est quelque chose en tout cas.

P — Ou quelqu’un…

B — Nous multiplions…

P — Par deux.

B — Et j’ai vu ce que vous n’avez pas vu parce que vous regardiez ailleurs.

P — Ici ou là… Aussi loin que le regard porte ses fruits. Mais je n’ai rien vu. Rien n’a changé. Il faut que ça change si nous voulons avoir une chance de voir. L’immobilité nous rendra fous, plus que la tramontane. Je vous le dis !

B (mimant) — C’était une carpe…

P — Encore !

B — Je l’ai multipliée.

P — Elle se multipliera sans compter. (pensif) Elle est bien calme, cette eau !

B — Pas un noyé pour l’agiter ! (joyeux) Vous comprenez ?

P — Non…

B — La giter ! L’habiter ! Le noyé habite l’eau. Logique, non ?

P (agacé) — Je ne fais pas mieux. Mais sans noyé, les poissons voyagent à l’endroit même qu’ils habitent.

Ben Balada rit aux éclats  :

B — Je vois que la leçon a porté !

Puis soudain aussi triste que l’autre :

Ce qui ne change rien à la nature de l’eau…

P — De cette eau. De cette manière de pêcher de bon matin. De nous rencontrer à peine éveillés. Au sortir de quel rêve qui figure l’oubli ? Vous souvenez-vous du dernier cri ?

B — Je ne criais pas ! Je m’en souviendrais !

P — Le même sommeil. Le même rêve réveille-matin. Nous enfilons nos bottes de caoutchouc et après avoir avalé un café chaud comme le cœur qui nous anime, nous filons sur le chemin en direction de la rivière !

B — La rivière Noire !

P — Ou la Bidasoa. Ou la Seine.

B — Deux fleuves cependant…

P — Multiplions !

Ben Balada se recroqueville.

Que vous arrive-t-il qui ne m’arrive pas ? (inquiet) Etrangement…

B — La troisième carpe…

P — Encore raté !

B — Je n’ai pas dit que je l’avais vue…

P — Quid ?

B — Je tentais un effort d’imagination. (très inquiet) Cette eau si calme…

P — Sans carpe…

B — En effet. Je vous taquinais le goujon. Vous regardez toujours ailleurs. Je ne sais dans quelle direction.

P — Suivez mon regard.

B — Je le croiserai ! Me voir ! Me voir vous voyant ! Je n’imagine rien d’aussi angoissant. (riant à peine) Je crois que les petits animaux de la vase se sont multipliés par plus que deux. J’en ai les plantes aux anges ! (cessant brusquement de rire) Les avez-vous déjà vus de près ?

P — Vous voulez dire : observés… ? Avec quelle science pour méthode… ? Non ! Je ne sais pas observer. Je vois ce que je vois comme d’autres sont ce qu’ils sont.

B — Si je lève le pied (façon de parler), vous les verriez courir sur ma peau et sous les ongles.

P — Ils se nourrissent de vous…

B — Non ! Ils cherchent ! Ils cherchent et ne trouvent pas.

P — Vous font-ils mal au moins ? Il n’y a pas de connaissance sans douleur, c’est bien connu.

B — Pas d’acte sans plaisir, je sais.

P (observant malgré lui) — J’ignore à quelle espèce ils appartiennent… Je compte les pattes… Une… deux… Ah ! Quelle vitesse acquise ! Le mouvement les multiplie ou les annule. J’en vois une ! Puis l’instant d’après, ce sont des milliers qui taquinent mon œil. Je ne suis pas fait pour ces travaux !

B — Nous ne pêchons rien, nous autres artistes. Nous venons pour pêcher, mais sans ligne…

P — Ni point…

B — …nous ne pouvons que constater, ce qui nous éloigne définitivement de tout esprit d’observation. Nous caressons ce que l’autre pénètre.

P — Et même traverse ! L’image ne me déconcerte nullement. La création est un acte d’amour.

B — Et de haine…

P — Multiplions !

B — Par deux !

P — Pendant que les animaux communiquent entre eux, peuplant maintenant vos membres jusqu’au membre qu’ils menacent de tourisme poétique !

B (chassant les petites bêtes de ses poils) — J’en conçois un certain plaisir ! Mais n’alimentons pas la rhétorique qui a la réputation de tuer toute velléité moderniste. Et rejetons tout ce peuple à l’eau qui les abrite sans doute pour l’éternité.

P — Je n’en connais pas d’autres.

B — D’autres quoi… ?

P — Éternité. Là. Sous l’eau qui nous sert de miroir. Une éternité y voyage.

B — Pas de carpe à l’horizon…

P — Ni carpe ni noyé. Panne d’imagination. Comme si, au moment de l’amour, on pensait à autre chose…

B — Ça m’arrive… On n’aime pas à ce point, redoutons-le ! L’autre n’est qu’un effet, pas un reflet.

P — D’où la multiplication par deux. Vous et moi.

B — Je peux en dire autant, mais dans l’autre sens : vous et moi. Ce qui ne revient pas au même.

P — Qu’en savez-vous ?

B (péremptoire) — Je le sais. C’est tout.

P — Saine conviction ! Mais rien n’existe parce que je suis moi et pas vous ! Cette rivière. Cette eau. Ces imaginaires noyés ou sautant. L’autre rivage, là, en face. Le gué à quelques pas d’ici. Notre maison. Mon lit. Mon sommeil. Ce que je sais de la douleur. Nous sommes venus pour rien !

Disant cela, il menace de se jeter à l’eau.

B (intervenant) — Brrr… N’en faites rien ! Jouons plutôt. Je m’y connais.

P — Jeux de mots !

B — On a la poésie qu’on mérite…

P — Et on a bien tort de s’en contenter ! Chansonnettes ! Gesticulations exhibitoires !

B — Nous ne sommes pas en chambre ! (avec un geste large de ses bras) Nous sommes ici, les pieds dans l’eau, le regard partout et nulle part, prêts à chanter s’il le faut ou à expliquer si on nous le demande. J’appelle cela l’existence, que ça vous plaise ou non !

P (exaspéré) — Ah ! Je voudrais tellement être capable d’observation ! Être l’autre. Celui qui sait. Celui qui sait y faire avec nos limites perceptives. Celui qui traverse le miroir…

B — Ah ! Là, je vous arrête ! Ce n’est pas un miroir ! Non, monsieur !

P — Et qu’est-ce donc que ceci où je me vois me voir au lieu de m’observer ? Je vous le demande, monsieur !

B (raide) — C’est une surface, euh… monsieur !

P (triomphant) — Nous y voilà !

B — La lorgnette !

Il fouille dans son bissac.

Je ne sors jamais sans…

Il s’active, ne trouve rien, sort des choses qu’il répand dans l’herbe.

Vous savez bien de quoi je parle ! Et vous… ?

P — Et moi quoi… ?

B — Oh ! Pas de poésie, s’il vous plaît !

P — Mais je n’en faisais pas !

B — Et cet émoi quoi c’est quoi si ce n’est pas de la poésie ?

P (épuisé) — J’abandonne !

B (exultant) — Euréka !

Il étale une carte de papier sur l’herbe.

Aplatissez-la bien pendant que je remets tout ça d’où ça vient.

P (observant) — Vous avez encore apporté des modifications… Je ne vais plus rien comprendre. Comment comprendre si on commence par la fin ?

B — D’abord, ce n’est pas la fin. Laissez-moi faire !

P — Reprenons depuis le début. Vous disiez…

B — Ou bien c’est vous qui le disiez.

P — Après tout peu importe qui a commencé.

B — Mettons que nous nous sommes éveillés en même temps. (impatient) Oh ! Tout ça n’a aucune importance !

P — Dites plutôt que vous avez oublié.

B — Où en êtes-vous vous-même ?

Il tapote la carte avec ses ongles.

Je me souviens… J’étais doué pour la mathématique. Et pour certaines de ses applications. La mécanique me fascinait. Les flux hydrauliques et électriques… Les forces en présence et leurs résultantes. On me voyait un avenir d’ingénieur. Pas vous ?

P — Pareil.

B — Ah ! Ces étoiles. Cet inaccessible ! L’irréversibilité des faits. Je rêvais de pouvoir mesurer tout ça. Après de longues études, bien sûr ! Qui ne connaît pas ne sait pas. Et nous nous penchions…

P — Vous et moi ?

B — Si vous voulez. Je dis je par facilité d’expression. Je… Nous…

P — Encore de la poésie !

B — Si ce n’était que cela ! Une fourmi de 18 mètres ou autre chose. Chansonnettes ! Mettez-les dans la bouche des enfants et ils s’exhibent comme des stars…

P — Des étoiles.

B — Ce ciel ! Imaginez le voyage. Interminable ! Or, le poème veut qu’on l’achève. C’est tout ce qu’on demande et puis on va se coucher sagement.

P — On dort ou on ne dort pas.

B — Pourvu qu’on rêve ! C’est alors que l’ingénieur s’adonne à des travaux finis et que le poète s’endort sur le ventre de sa lyre. On finit d’une manière ou d’une autre par abandonner. Et si on ne se rend pas utile, on dépasse les limites du raisonnable. La morale en prend un coup. Il faut savoir cela dès le départ. Qu’en pensiez-vous ?

P — On vous place devant le fait accompli. C’est une surface. Cette partie de nous-mêmes que nous appelons perception faute de mieux cerner sa nature. On lui trouve cinq sens et même six en poussant un peu dans les angles de son manque de sens.

B — Comme une quatrième dimension qui ne serait pas le temps…

P — Etrangère au temps. Rien à voir !

B — Est-ce que cette surface réfléchit ?

P — Comme vous et moi ? Je n’en sais rien. C’est là. Devant. Entre moi et le reste. Oui, c’est ainsi que tout commence…

B — La perception… Ces portes qui ont tant fait jaser certaines générations de l’être…

P — Et de l’existence ! Ah ! Comment ne pas associer l’enfance à cette attente ?

B — Il faut y retourner ! Trouvons le moyen !

P — Mais c’est qu’il n’y en a pas ! Vous pouvez toujours observer l’enfant qui se trouve à votre portée. Mais qui est-il s’il n’est ni moi ni l’autre ?

B — Ça ne vaut pas un bon personnage, reconnaissons-le ensemble. Et puis il faut un homme et une femme pour en concevoir un. Ça fait plaisir quelquefois…

P — Et même souvent !

B — Mais il faut rester neutre !

P — Vous croyez… ?

B — Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! Mettons de côté la question du rapport de cause à effet entre la différence et l’égalité. Vive l’anarchie !

P — Méfiez-vous de ne pas le crier sur les toits ! On meurt pour moins que ça de nos jours. On vous prend pour un fou ou un méchant. Et vous en concevez des œuvres d’un tout autre acabit. Donc…

Ils allument une cigarette qu’ils se partagent.

B — Donc revenons à nos moutons. Hum ! Hum ! (éclaircissement) La seule chose vraiment vrai qu’on hérite, c’est cette machine à percevoir. Perce, voir. Encore de la poésie !

P — Ça va finir par rimer à quelque chose !

B — Ou ça ne voudra rien dire, ce qui revient au même. Passons.

Ils jouent avec les bouffées et les poussent au-dessus de l’eau.

P — La machine P.

B — Je vous en prie ! Plus de poésie !

P — Plus ou plus ?

B — Plus ! Nevermore ! La machine avec un grand P !

P — Un petit nous eût disqualifiés.

Ils rient à gorge déployée.

B — Cessons de jouer ! (pensif) Oui… je me souviens… l’enfance… la machine… Elle… elle…

P — Elle s’interposait ! Je me souviens de ça ! Même très bien.

B — Nous nous souvenons tous de ça. On ne peut pas ne pas s’en souvenir, même en coin de l’œil.

P — Et cet œil, ou plutôt le regard, ne voyait pas plus loin que cette surface. Pareil pour les autres.

B — Les autres ? Quels autres ?

P — Vous le savez bien ! L’oreille, le nez, la peau… j’en oublie… (réfléchissant) la glande…

B — Ainsi commence l’attente. On ne commence rien sans cette attente. Toutefois…

P — Toutefois…

B — Imaginez un instant que vous ne fussiez pas doué pour la mathématique…

P — Imaginez encore que vous n’eussiez aucun talent…

B — Alors ici il n’est pas question de vous. Inutile de tendre l’oreille pour comprendre le sens multiple de cette conversation. Elle ne vous concerne pas. Vous n’appartenez pas au cercle défini par le trinôme sciences-arts-philosophie. Dès le départ… dès la ligne de départ, vous avez été placé, ou éjecté, dans quelque cercle extérieur où les questions d’industrie, de sécurité et de conquête agitent votre esprit.

P — Ce n’est pas plus mal… J’eusse aimé voyager… Au lieu de ça, cette rivière… tous les matins… vous… moi… et cet autre que je ne suis pas devenu alors que j’étais doué pour la mathématique.

B — Idem. Je ne dénigre personne. Je parle de ce que je connais.

P — Nous sommes des artistes doués pour la mathématique mais sans doute pas assez pour devenir ingénieurs. Nous eûmes aussi bien rêvé de trouver notre place dans l’industrie ou dans la guerre…

B — Ou même dans la police… L’ouvrier, le soldat et le flic. Le seul point commun avec la trilogie baudelairienne est le soldat. On ne peut pas confondre le flic et le poète. Quoique le poète et l’ouvrier… Le prêtre ? Sa question ne nous a pas effleuré l’esprit.

P — Et c’est ainsi que nous continuons de nous interroger sur notre sort. Voyons cette carte…

B — En commençant par le début ou par la fin ?

Un brouhaha dans la salle.

P — Ils ne voient pas…

B — Qui sont-ils ?

P — Le… le public… Enfin je crois ! Des artistes. Ici ou là. Quelques ingénieurs dignes de ce nom. Et…

B — Et les autres, je sais ! Ceux qui n’ont rien à faire ici.

Il se dresse comme un coq.

Il était convenu que cela se passerait entre nous. Nous n’avons invité personne d’étranger à notre… à notre… Aidez-moi !

P — À notre cause… ? Je ne sais pas moi ! Ils veulent voir la carte. C’est tout ce que je sais.

B (renonçant) — Bon ! Bien ! Qu’on apporte un rétroprojecteur ! Un smartphone ! Quelque chose qui agrandisse notre sujet aux dimensions de ce public… hétéroclite.

P (aux coulisses, mains en porte-voix) — Un écran ! Ils adorent les écrans. Ils ne font rien sans télévision. Plus rien ne passe sans cet écran. C’est la porte de la perception depuis que…

B — Depuis que ?

P — Depuis que nous avons perdu le fil. Ce n’est pas faute de nous y être accrochés ! Depuis des années-lumière de bons services rendus à l’humanité et à ses dépendances.

Dans le public — Loyaux. Vous oubliez loyaux.

P (à Ben Balada, de près) — Encore un qui n’appartient pas à votre clique !

B — S’il faut tenir compte de tout le monde…

P — Les écrans de la perception. Ou les portes. Peu importe. Il n’y a rien qui ressemble plus à une porte qu’un écran. Le trou de serrure. L’œil dedans. Ah ! Mon enfance !

B — Vous vous faites du mal. N’y pensez plus.

P — Mais je suis venu pour ça ! Que dis-je ? Vous et moi sommes venus pour ça !

Il secoue la carte qui se froisse.

B — Tout doux, mon ami ! Vous allez fiche en l’air toute une vie de travail. Ah ! Voilà le rétroprojecteur. Posez donc la carte par terre. Je me charge de fixer cet instrument de la bonne manière. Je m’y connais.

P — Voilà l’écran. (aux machinistes) Tournez-le vers le public, pas vers la rivière ! Il n’y a personne de l’autre côté, à part les coulisses.

Les machinistes (en chœur) — Les coulisses c’est personne ?

B — En personne ! Déguerpissez maintenant ! Ce n’est pas votre affaire. La prochaine fois, nous irons pêcher au bord d’une vraie rivière.

P — Une rivière de diamants. Quelle poésie !

B — Pleuguez !

P — Comment ?

B — Branchez ! Il faut que ce soit branché pour que ça marche. Sans branchement, ça ne vaut rien. Vous ne connaissez rien aux principes de la connexion.

P — Mais justement ! Parlons-en ! Il s’agit bien de se connecter à…

B — À quoi donc ? Dites-le pour que tout le monde comprenne. Même les moins doués pour la mathématique et pour les arts.

P (reprenant) — On vous place devant si vous héritez la bonne éducation. Sinon, vous tournez le dos à l’essentiel et vous allez servir ailleurs où l’on a besoin de vous.

B (méprisant) — Métiers de larbins…

P — Il en faut.

L’écran s’illumine, blanc.

Il est vide ! Vous ne savez donc pas régler votre machine à agrandir !

B (professoral) — Nous allons partir du blanc, comme dans la réalité.

P — Vous ne me demandez pas ce que j’en pense ! Et si je prétendais au contraire partir dans le noir le plus complet. C’est ainsi qu’on éduque, d’ordinaire.

Il mime la trajectoire d’un pas de danse.

Vous êtes dans l’ignorance la plus… crasse et, petit à petit, vous entrez dans la lumière.

B — Comme en religion ! Ah ! Pas question ! (péremptoire) D’abord, le blanc, qui est l’addition de tout le spectre lumineux. Alors que votre noir, c’est le néant. Si on est dans le néant, on n’en sort pas. C’est bien connu !

P — Si on arrêtait de faire les clowns… ? Nous ne sommes plus seuls.

B — À qui la faute ?

P — Mais je ne suis pas le seul coupable !

B — Il y en a d’autres ! (furieux) Vous m’en direz tant ! (sentencieux) J’ai l’habitude de travailler seul, moi.

P — Certes, mais pas sans moi.

B — Je n’ai pas dit le contraire. Et on arrête de faire le clown. Nous ne sommes pas venus pour ça. (reculant) Il faut dire que le trompe-l’œil est assez réussi. On ne me l’aurait pas dit…

P — Mais je vous l’ai dit ! Et puisque nous y sommes, continuons !

B — Vous gugusse et moi le clown. (sérieux) Je vous suis. Mais…

P — Mais… ?

B — Nous allons du blanc, non pas vers le noir, car nous ne sommes pas suicidaires ni assassins, mais vers quelque chose de concret qui apportera du grain à moudre à notre moulin.

P (jeu) — Petit à petit.

B (même jeu) — Comme l’oiseau fait son nid.

P — C’est parti ! Musique !

Une fanfare traverse la scène.

Le rideau tombe et se relève aussitôt. L’écran n’est pas blanc. On y voit ceci, en grand pour que tout le monde puisse voir :

 

B (clown) — Comme ça il n’y aura pas de jaloux.

P (sévère) — On avait dit pas clown…

B — Ni gugusse. Ok ! On ne joue plus. L’écran redevient blanc, s’il vous plaît !

Devant l’écran tout blanc :

Un tour de mise en scène qu’il ne sera pas possible de reproduire dans un livre. Le lecteur ne pourra pas s’empêcher de fixer ses yeux sur ce qu’on vient d’apercevoir. Disons, pour couper court à ce débat, que le lecteur n’est pas un spectateur et que ce dernier apprend à lire. Imaginez un peu ce qui se passerait si ledit lecteur n’a pas pris la précaution d’assister à cette représentation avant d’oser ouvrir le livre qui en contient le texte…

P — Et les images. (sournois) C’est un conseil… d’ami.

B — D’amis…

P — Oui, bien sûr : d’amis.

B — Nous en étions donc à l’enfance…

P — …de l’Art.

B (commence) — L’enfant…

Du bruit dans la salle.

P — Quelque chose se passe…

B — Oui, mais quoi ?

P — Je distingue une lueur dans le public…

B — Merde ! Un smartphone !

Il se précipite au bord de la scène.

Monsieur ! Monsieur ! Ou Madame ! Votre téléphone !

Une voix dans le public — Il a pris une photo de l’écran !

B (affolé) — Il va tout fausser !

P (même jeu) — Ah ! Ces engins de malheur ! Il a capturé l’écran alors que…

B — Que voulez-vous qu’on y fasse ? Nous n’y avions pas pensé… Notre âge…

P — Notre retard… Il a l’écran. Que va-t-il en faire ?

B — Le poster sur Internet ! Les écrans vont s’activer dans la salle.

P — Est-on foutu… ?

B — Horreur !

L’image capturée apparaît sur le plafond du théâtre.

P — C’est un coup monté !

B — Sécurité ! Sécurité !

P — Faites cesser ce trouble !

B — Allumez tout !

Une lumière aveuglante inonde toute la salle. Cris. Bousculade.

La foule — Faites cesser ce trouble !

P (clown) — Oui ! Que cela cesse ! Finissons-en ! The end ! Tuez-les tous !

Un machiniste — Et le rideau… Qu’est-ce qu’on fait du rideau… ?

B (furieux) — De la charpie ! Faut qu’ça saigne maintenant !

P — Ça ne peut plus durer ! Arrêtez tout ! Ah ! Je me meurs ! Tout le monde meurt !

B (joyeux et fou) — Quel retour à l’enfance ! Et tout ça pour un smartphone !

P (pitre) — Délation ! Délation !

B — On n’est pas dans un livre. Comprenez-nous. Ce n’est pas la même chose, un théâtre et un livre. Je vous explique…

Mais le vacarme est tel qu’on ne l’entend pas. Il gesticule et couvre le tableau de flèches et autres signes de savoir.

Une voix — Si j’avais su…

Le machiniste — Ils s’en prennent au rideau maintenant ! Il y a des blessés. Des morts. Quelle enfance ! Vite ! Un biberon.

Il s’enfuit.

P (inquiet) — Quel bordel on a mis ! C’est la dernière fois que je participe à un spectacle philosophique.

Entre Silvestre Paradox suivi de Lazarro.

Silvestre — Date prisa, Lazarro ! Una pizzara ! Tengo que trazar el próximo esquema ! El del auto segundo…

 

Rideau

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