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 Article publié le 5 février 2018.

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J’aurai connu les grandes marées et les allées blanches dans le grand jardin.

La mer violacée n’était jamais loin dans mon souvenir, un coin de terre et de mer à Cassis que je retrouvais été après été en compagnie de mes parents qui avaient des amis à Marseille.

Un haut mur couvert de vigne courait le long de la rue, dardé de tessons de bouteille à son sommet, il protégeait des regards importuns. Quand il fut, d’abord en partie, détruit, les gens du voisinage ne se privait pas de faire une incursion dans le jardin en sursis pour enfin pouvoir satisfaire leur curiosité envieuse.

L’enfant que j’étais les haïssait, je leur jetais des pierres, ce qui, une fois, me valut une fessée, ayant caillouté l’ingénieur en chez chargé des travaux qui devaient aboutir à la construction du nouveau boulevard qui allait détruire et le jardin et la maison que j’habitais.

Mes parents impuissants n’avaient rien pu faire. Leur projet d’acquérir maison et jardin avait été réduit à néant par ce projet de boulevard porté par la municipalité en place. Il devait relier le quartier Saint-Claude aux nouveaux quartiers des Orchamps et de Palente où l’on venait de construire un tout nouveau lycée.

J’ai foulé des iles fertiles, gravi quelques collines doucereuses, me suis baigné dans de vastes étangs aux eaux noires et j’ai longé,enivré, les berges de la rivière de mon enfance.

Tous ces lieux familiers dans le Midi et en Comté ont façonné ce que je ne pouvais pas encore appeler ma sensibilité. Je ne me lasse pas d’y revenir en pensée.

Les odeurs et les stridulations de la garrigue côtoient l’odeur forte de la rivière Ognon où je me baignais, pêchais et jouais. Je feuillette ces souvenirs comme on feuillette les pages d’un album-photos avant l’invention du numérique. Je vois encore l’air chaud qui danse à flanc de colline. On aurait pu le toucher. Le méplat des galets lancés en ricochet imprime encore ma main d’enfant.

J’ai touché, roulé, lancé des pierres dans les eaux. J’ai marché sur le barrage à Moncey, découvert les vers d’eau qui vivaient dans les mousses et les algues, couru après les libellules bleues et vertes qui y pullulaient.

C’était avant que la grande sablière ne détruisît les bancs de sable et les iles en aval du barrage. Des poissons, petits et grands, restaient piégés tout l’été dans de profondes flaques que les eaux furieuses avaient creusées au pied des grands saules adultes, véritables bassins de conservation à ciel ouvert aménagés par la nature.

Mon père et moi pouvions les observer tranquillement au gré de nos balades et y admirer la vie grouillantes qui habitait leurs eaux claires Des sangsues se déplaçaient mollement dans le sable et les vases. Nous redoutions la morsure des dytiques marginés capables de tuer des alevins.

Du trou carré initialement creusé au cœur du jardin au nivellement total du lieu, il dut se passer un peu plus d’un an, période durant laquelle j’assistai impuissant à la destruction progressive et programmée de mon lieu de vie et de jeu.

Colère et incompréhension d’abord, bruit assourdissant des mines qui faisaient exploser la roche calcaire et dont le souffle brisa, entre autres, les vitres teintées de la porte principale, et puis l’impuissance et le désarroi, la dépression et le dégoût. Poussière blanche dans la maison que ma mère, inlassablement, balayait, essuyait, époussetant meubles et couverts

Mon séjour en école maternelle commencé à l’âge de trois fut pénible. Livré à la turbulence et aux jacassements des garçons et des filles mélangées, je voyais à mon retour de classe mon refuge saccagé disparaître un peu plus chaque jour.

Un à un, les arbres fruitiers furent abattus, parmi eux ce grand noyer centenaire qui m’habite encore et le magnifique cerisier dont les longues branches chargées de fruits avaient ployé jusqu’à moi. Il avait reçu un obus durant les combats de septembre 44, il avait survécu. Et voilà qu’on l’abattait pour toujours.

J’ai marché hors du temps dans la ville enamourée.

Les ruines fumantes obsédèrent longtemps jusqu’aux esprits les plus endurcis. Les ventres affamés faisaient la queue devant les rares magasins qui tenaient encore debout.Le marché noir était florissant. On y trouvait de tout.

Les arrière-boutiques n’avaient plus rien à cacher. Dans leurs ventres éviscérés, plus rien à se mettre sous la dent.

Ame qui vive errait dans le multiple devenu monotone.

Mon récit Un cri dans la nuit vint bien plus tard hanter ces lieux inoubliables. Et les années passèrent de classe en classe, avant que je pusse ne serait-ce que songer à mettre des mots sur tout ce chaos.

Çà et là, un immeuble éventré tenait encore debout. Une ménagère consciencieuse secoue sa couette rouge, je l’y vois encore. Et là-bas regardez, regardez ces femmes qui se passent un seau au milieu des ruines.

Femmes des ruines, Trümmerfrauen, pleines d’énergie. J’y vois encore ma mère avec tout le courage de ses vingt ans.

Destructions et mensonges éhontés, impuissance partout des petites gens ballotées par la grande histoire, et mon histoire à moi comme en abyme dans le grand chaos d’hier et de maintenant.

 

Jean-Michel Guyot

28 janvier 2018

 

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