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La camomille de Mahon
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 Article publié le 29 avril 2018.

oOo

Santolina chamaecyparissus.

 

 Le vent du nord s’est levé hier matin. Peu à peu il a forcé crescendo jusqu’à atteindre la tempête. Avec lui un froid qui n’était pas très agressif en cette fin d’hiver, est devenu piquant, pénétrant d’autant plus que l’humidité est à son maximum dans l’air. Les embruns envahissent si souvent l’île que l’on peut sentir l’iode et le sel y compris en son centre. Harold Oliver contemple le spectacle fascinant des longues vagues déferlantes venant se briser en de hautes gerbes d’écume sur les rochers acérés de parts et d’autres de la plage. Les rouleaux montent à l’asseau du sable et repoussent de plus en plus haut le bois flotté et aussi hélas de nombreux déchets de plastique en tout genre.

  Pas la peine de scruter l’horizon pour apercevoir une voile ! Il ne fait pas bon naviguer dans ces eaux-là par ce temps. Cette côte dangereusement exposée au Mistral, ce versant nord de Minorque n’offre que peu d’abris aux téméraires qui s’y aventurent. Les ports où l’on peut trouver refuge ont de surcroît des passent difficiles à négocier par gros temps. Celui qui se tourne maintenant dos au vent en sait quelque chose ! Et les plongeurs sous marins peuvent le confirmer en lâchant leurs bulles vers la surface quand ils visitent les nombreuses épaves aux alentours.

 L’imitation du Zippo plusieurs fois sollicitée refuse de rallumer le mégot du court cigarillo que l’homme vient de sortir d’une des innombrables poches de sa veste militaire. Peut-être qu’avec un vrai…

  -Shit !

  Encore un jour d’inactivité qui s’additionne aux autres. Déjà que le boulot est guère rentable quand la météo permet la cueillette. Mais il n’y rien d’autre à faire. Attendre. Que le sable n’emplisse pas les yeux et que les petites fleurs soient bien sèches. Voila à quoi mène une vie à se balader sur terre comme sur mer avant de trouver « Son île ». Cette perle méditerranéenne qu’il a passionnément aimée bien des années avant de se lasser petit à petit, laissant l’enthousiasme du découvreur loin dans un sillage abandonné. Permettant à l’amertume de gagner jour après jour un terrain rendu fertile par l’isolement et le rejet. Une histoire qui s’est répétée. De nouveau repoussé par celle qui l’aimait, qu’il aimait, Harold dépérit plus qu’il ne vit. Certes son penchant pour le whisky, et autres alcools forts, n’a pas été étranger à l’affaire…

 Combien de fois Harold lui a-t-il promis d’arrêter de boire ? Charo fatiguée s’est un jour consolée entre les bras d’un plus sobre. Ha le p ….. de chameau !

 -Saloperie de bonne femme ! Surtout d’un plus fortuné ! Depuis qu’elle se sent une Minorquine, ya que le fric qui l’intéresse ! Bof, comme toutes les autres en fait !

  Et les habitants d’ici….Pas un n’a jamais montré la moindre intention réelle de se lier d’amitié avec un British, Ecossais ou pas. Des bonjour, comment vas-tu ?...à la pelle, mais rien d’autre. Pourtant l’île entière montre toujours les traces de leur longue occupation, non sans fierté ! Les gens d’ici sont renfermés sur eux-mêmes, hostiles à l’étranger, le considérant guère mieux qu’un volatile de passage, bon à plumer jusqu’au plus petit duvet. Quant à celui qui s’installe, il restera pour toujours un aquest de fora, un « qu’est d’ailleurs » !

  Une vie d’aventure qui l’a fait échoué, et c’est le cas de le dire, avec son petit bateau sur l’est de l’île. Désintégré par les rouleaux avant qu’il ne soit sorti d’un banc de sable près de l’Islote Colom d’Es Grau. Le navigateur qui n’avait pas même une carte d’atterrissage détaillée (ces papiers sont fort chérots), a tout perdu ce jour là. Vivant, mais par chance, avec un ciré et ses papiers d’identité, quelques Livres Sterling et quelques Francs en poches. Il ya …combien déjà ? Dix-sept ans que Minorque fait semblant de l’accepter en son sein. Montrant vraiment peu d’enthousiasme !

 

  Harold s’est retrouvé troglodyte à Cala Coves. Du beau temps où les autorités tolérantes acceptaient sans trop grincer des dents les hippies de tous poils, couleurs et nationalités mélangées pêle-mêle, souvent nus et gavés de mari jusqu’aux paupières. Pour survivre, tout était bon mais l’artisanat prédominait parmi ces gens bizarres que peu à peu les autochtones ont haïs.

  Comment quitter cette Minorque si attachante ?

 -En se laissant porter par la répulsion de ses habitants !

 Réflexion très souvent faite les jours et les nuits où le taux d’alcool dans le sang devient si fort qu’il pourrait perfuser le moteur de la mob, comme disait Charo. Sa Charo, elle aussi aboutie sur l’île par hasard et qui se démène toujours pour se faire accepter. La « Catalane » reste encore son sobriquet bien qu’elle se soit mariée avec le Pep, un gus à la tête de trois restaurants et d’un parking près d’une plage renommée du Sud. Fier conducteur aussi d’une des deux uniques Porsche roulant sur bien peu de route ! Et qui doit user de son influence pour pourrir la vie du pauvre Harold. C’est beau de faire partie d’une famille honorable et connue !

  Cette Minorque pourtant si attachante.

  Il est beau ce morceau de terre allongé d’une petite cinquantaine de kilomètres d’Ouest en Est. D’une beauté sauvage à couper le souffle. Surtout ce coin, surtout cette « cala » qui reste sa préférée entre toutes. Ici, à part en été, pas de petites touristes qui viennent faire bronzette toutes nues. Trop de vent, souvent des vagues qui rendent la baignade dangereuse, et surtout un minimum de vingt minutes pedibus-jambus dans un blanc sable fin où d’ « accrochantes » herbes ont la mauvaise idée de vouloir pousser. Harold, les connait toutes. L’immortelle, la camphorosma, la jasione marine, la giroflée des dunes, le caquillier édenté, la luzerne marine et le piquant panicaut de mer qui empêche le va-nu-pieds de se promener tranquille. Il découvre parfois émerveillé de précieux lys de mer et se prend à penser aux inconscients touristes qui les arrachent, espérant les replanter ou les garder quelques jours dans un verre d’eau. Attention qu’un garde ne les prenne pas en flagrante infraction. De nombreuses pancartes en différentes langues préviennent. Formelle interdiction de cueillir la moindre chose au sol. Les amandes sont justement salées ! Lui, il se débrouille.

 A chaque plante sa vertu thérapeutique. Plusieurs siècles en arrière, alors que tous les marins du monde souffraient et mourraient du terrible scorbut, messieurs les Britishs étaient exempts de ce mal sur leurs navires. Ils emportaient de grandes quantités de citrons puis, dés qu’ils eurent découvert ses bienfaits, de caquillier édenté réduit en poudre, plus efficace et donc réservé aux officiers. Quant aux propriétés médicinales de la camomille, la santolina comme ils disent ici, elles sont tellement nombreuses…

 Santolina, étymologiquement, vient de la Saint Jean, moment où la plante atteint sa pleine maturité et où la cueillette des parcelles cultivées bat son plein.

 Comment ne pas aimer la « Cala Pilar » ?

 Très différente des autres sur l’île, la mer n’y pénètre pas la terre. Elle n’y a pas fécondé une perle d’eau turquoise transparente se fonçant sur les fonds de posidonies, et où viennent mouiller leurs ancres les bateaux de cette espèce humaine rare et privilégiée dénommée plaisancier. Ses bras grand-ouverts sur le large, elle n’a pas laissé une blanche plage voyant se précipiter la nuée parfois nudiste en quête d’une mode au teint plus halé. Ici, la nature garde encore ses droits au grand dépit de certains promoteurs qui ne perdent pas espoir cependant. Ici les sables d’ocres rougeoyants et noirs s’unissent en un amalgame changeant selon l’angle où monsieur Soleil les frappe. Tout comme les roches escarpées et perforées d’une myriade de trous que les oursins ont occupé pendant des millions d’années.

 A Cala Coves, une source d’eau douce assurait aux nombreux habitants antisociaux un approvisionnement permanent. Toute l’année elle coule avec un débit régulier. Jaillissante à…trente centimètre du bord de la mer ! Ici, c’est au sommet d’un monticule qui s’élève d’une petite dizaine de mètres au beau milieu de la Cala, que l’eau douce coule aussi sans interruption.

  -Pilar, il ne te manque que des grottes et ton vent est vraiment trop souvent fort, sinon je te demanderais en mariage !

  Retour à la maison avec un éternel problème trottant dans la tête. Comme d’habitude le proprio attendra certainement pour percevoir le modeste loyer. En discutant bien, une fois de plus, il acceptera de la bonne herbe en payement. En donnant, of course, un prix inférieur de moitié à celui pratiqué dans toute l’Espagne. Un euro, un cinquante en période de manque, le gramme, quelle misère ! Pourtant sa mary est la plus forte qu’il ait jamais connue.

 La vielle Mobylette qui fut un jour d’un bleu tirant sur le gris, attend sagement posée contre un pin que le vent fréquent et fort laissera rabougri pour encore quelques décennies, pour toute sa vie. Pas de cadenas, d’antivol. Ici les voleurs n’existent pas encore. Ceux qui manifestent des semblants de gratouillements kleptomanes sont vite repérés et invités à infester d’autres lieux.

 -Shit ! Shit et mille fois shit.

  Pour la x nièmes fois ce tas de rouille ambulant qui ne veut pas démarrer ! Il faudra encore passer de longues heures pour la réparer. Sans la « brèle », la tournée « camomillère » est fortement compromise. Cette deux roues parfois encore vaillante constitue un des outils de travail de l’ivrogne écossais. Une cagette de fort plastique aux bords non ajourés bien fixée et munie d’un couvercle la rendant insensible à la pluie, enfin un sécateur pour complémenter définitivement la panoplie du parfait récolteur de camomille de Mahon. La Guardia Civil, ces pandores du coin, connait très bien le contenu de la cagette. Mais comment prouver, si ce traine-savate écossais n’est pas pris sur le fait, que les petits boutons jaunes ont été cueillis en zones interdites. Il existe en effet des endroits où une certaine tolérance s’applique et où les minorquins s’approvisionnent sans la moindre crainte. L’uniforme connait très bien celui qu’on surnomme le santolinéro, ce barbu, chevelu autrefois violement roux, aujourd’hui un peu poivre avec beaucoup de sel et cherche surtout à le coincer pour une herbe toute différente.

 Sans la belle Charo, il aurait été expulsé depuis belle lurette. Elle a accepté autrefois de le déclarer concubin pour qu’il puisse avoir une adresse fixe. Il est, depuis ce jour, titulaire du numéro d’identification des étrangers et le droit au travail lui est octroyé. Problème, du boulot ici, on en trouve seulement pendant la saison touristique. Harold en a accumulé une flopée. Plongeur dans un restaurant, nettoyeur de bateaux destinés à la location, serveur dans une pizzeria, livreur de dépliants publicitaires, parfois il faut l’avouer gigolo, peintre en bâtiment puis aide maçon. Sans oublier la pêche à la langouste, en plongée, en bouteille…totalement interdite mais qui a arrondi bien des fins de mois. Le plus difficile fut celui de débroussailleur. Poussières, fumées et bruit des pétaradantes machines associés à l’écrasante chaleur, le laissaient sans force après dix heures quotidiennes d’efforts. Physiquement, il lui serait impossible de reprendre aujourd’hui. Le cap de la cinquantaine approche à grands pas, encore un peu plus d’un an pour le franchir !

 Sa réputation d’ivrogne a fermé bien des portes. Pas de boulot l’été, pas d’allocation chômage quand la bise fut venue ! Il ne reste que la cueillette de la camomille sauvage. Et le rêve de retourner en Ecosse. De reprendre son rang, son statut social dans une famille riche ; sa place auprès de ce frère jumeau qui l’a trahi, volé, humilié et qui dirige depuis presque vingt ans une société prospère. Un laboratoire pharmaceutique, spécialisé dans les médicaments homéopathiques. Des petites pilules rapportant très gros !

 L’essentiel des revenus du santolinéro, ceux qui s’envolent en bouteilles, provient d’une vente totalement interdite. Si en Espagne fumer de la marijuana n’est officiellement guère bien vu, cela n’est pas un délit. Par contre, à partir d’une certaine quantité, mieux vaut ne pas la transporter. Aucun policier ne dira mot pour quelques grammes, alors le dealer à la petite semaine a son truc. La bonne herbe est planquée par mini dose non loin des domiciles de ses divers clients. Tous des connaisseurs, des amateurs d’une variété bien corsée, laissant les poumons s’exploser et le sang bouillir avant de monter à la tête, la Y Griéga qu’il cultive maintenant après avoir abandonné la Female Seeds . Un des patrons de la Policia National, commissaire principal, fait d’ailleurs partie de ces grands chanceux et il a tiré l’Ecossais de certains mauvais pas en prétendant le faire travailler à l’occasion pour lui.

 Agent de renseignement pour les flics, tu parles !

*

  -J’aurais quand même pensé qu’il allait venir ! Peut-être n’a-t-il pas été informé ?

  -Mais il s’en fout ce con, que ses parents soient morts ! Il doit encore cuver sur sa putain d’île.

  -Pas si fort ! Tu parles de ton frère malgré tout !

 -Le pire, c’est qu’il va falloir que j’aille le voir. Il y a un tas de paperasses pour la succession. Sans sa signature ou une preuve qu’il n’est plus de ce monde, rien ne pourra se débloquer ! Nous parlerons de cela plus tard.

  Je vais avoir besoin de toi, il faudra que tu m’accompagnes. Tu as toujours su le calmer un peu. Après tout, vous vous êtes bien aimés autrefois. Hein ma douce moitié ?

 

 Ce fut une bien belle cérémonie. Toute simple et courte. Economique en plus, deux personnes à la fois ! Pas de blablabla trainant en longueur du révérant et l’air de cornemuse lui aussi fut relativement bref. Mais la petite ville de Pitlochry était présente au complet. Enfin tous ceux en âge de biberonner. Le whisky largement distribué qui suivit après la mise en terre n’était pas étranger à l’affluence…Oui vraiment, un bel enterrement, bien expédié, kilt, musique et vieux malt. La perfection. Les quelle tristesse, les ce lac est décidemment dangereux et les je leur avais bien dit qu’à leurs âges la barque était dangereuse, toutes les lamentions et les bouteilles terminées, les braves gens s’en retournèrent chez eux. En maudissant les deux pleins de pèze de la haute et enviant leurs héritiers.

  Réservations faites, voyage planifié, un attaché-case de documents auxquels il ne manque que la signature (à côté des petites croix indicatives), William Oliver se prépara mentalement pour éviter des coups de poings, des injures hautes en couleur. Et son épouse, Amy Mac Sullivan, pria pour que nul ne puisse remarquer son émoi.

 Moins d’une semaine plus tard, un vol direct Glasgow Mahon amena le couple sur l’île aux vents forts, aux innombrables mégalithes et autres étranges entassements bien antécédents à notre ère, aux infinis murets de pierres sèches, aux embruns, aux fromages gouteux et… à la santolina plus amère que nulle part ailleurs.

 Par l’intermédiaire de monsieur Internet le couple écossais avait déjà réservé leur hôtel et une voiture. Toute simple Seat, hors circuit officiel des agences de locations de renom, qu’un particulier parmi bien d’autres, loue à des prix fort compétitifs, avec des contrats qui doivent certainement s’autodétruire dés le voyageur reparti, histoire de se faire quelque argent sans déclaration fiscale !

 Aucun problème de kilométrage…l’île est si petite.

 Au grain ! On ira poser les valises à l’hôtel plus tard. Direction le frangin de monsieur.

 Une seule référence. Alaior, petite ville de l’intérieur dans la moitié Est qui sera atteinte en moins de quinze minutes d’une prudente conduite. Ces volants à gauche ne sont vraiment pas commodes et rouler à droite est un exercice hautement périlleux. Le monde entier devrait décidemment vivre à la mode britannique !

  C’est un policier municipal qui, avec sa moto 125, jusqu’à un embranchement de routes à peine carrossables, guida des étrangers cherchant ce dingue d’Ecossais. Si le conducteur de la Seat se laissait pousser la barbe et les cheveux, on le prendrait certainement pour son frère.

-Siguan este camino, docientos metros y encontraran la casita a la izquierda. This way, tow hundred meters a la left !

 Excellente occasion de sortir son rudiment d’Anglais !

 La maison est coquette, bien entretenue pour le moins en apparence. Dés son approche on peut voir qu’elle est petite mais d’agréables proportions. De plein pied, blottie dans un îlot de verdure qui la dissimule sur trois de ses côtés, son curieux puits attenant encastré dans l’un de ses murs, elle donne au visiteur une délicieuse impression. Comme si les sept nains de Blanche-Neige allaient sorti à l’instant en chantant pour partir au boulot. Ce qui ressemble encore à une Mobylette s’appuie, guidon braqué sur la gauche et inclinée presque à tomber, contre le tronc d’un amandier aux fleurs blanches tintées de violet. Merveilleuse odeur. Qui ne peut pourtant en cacher une autre…des plans de mari ne doivent pas être bien loin !

 Par-ci par-là, une ribambelle de chat de toutes tailles et couleurs se prélassent ou jouent dans l’herbe.

  Le moteur de la Seat a réveillé le locataire. Un homme hirsute, les yeux pas encore bien ouverts, ni en face des orbites, vêtu uniquement d’un t-shirt troué et au blanc oublié, se grattant furieusement l’entre-jambe, apparait sur le pas de la porte.

 -Fucking !

  Les bras tombent le long du corps et, bouche grande ouverte, plus une autre parole ne peut sortir. C’est Amy qui s’avance la première.

  -Bonjour Harold. Je suis réellement heureuse de te revoir !

  - Je, je, je vais me changer, p…pardon, m’habiller ! Vous, vous pouvez rentrer. Ne faites pas attention, c’est bien petit et modeste.

 S’attendant au pire, le couple suivi un cul à la chair blanche des rouquins, tombant, velu, gros et fripé à la fois. Le même que madame voyait parfois avec dégout et qui aujourd’hui l’amusa, et surtout… lui rappela d’inoubliables délicieux souvenirs. Elle se sentit rougir.

 Petit, modeste, certes mais étonnement propre et rangée. William ne savait que dire. Il s’attendait à se voir foutre dehors, craignait d’en venir aux mains et se retrouvait face à un frère qui semblait avoir sinon oublié mais au moins pardonné.

 -Il est onze heures, je vous prépare du thé ou une excellente camomille ? Je la cueille moi-même vous savez ! Peut-être aussi qu’il mes reste quelques bières…

 L’imbécile de William demanda d’un ton douteux si la cave de la maison recelait un petit quelque chose de plus fort avant d’opter comme son épouse pour une infusion typiquement locale. Il fallait bien connaitre ce délice ! Son frère fit semblant de n’avoir pas compris l’allusion à une plus forte boisson. Sans la présence d’Amy le coup de poing serait parti.

 Accédant au puits par l’intérieur de la cuisine Harold, pantaloné et ayant enfilé une veste de treillis militaire, actionna la manivelle de la corde pour monter un seau d’eau.

  -Désolé, il n’y a pas encore l’électricité. Le proprio veut bien la faire poser mais je ne pourrais certainement pas la payer au cas où. Alors je fais avec ! Si vous voulez vous doucher je vous chauffe une grosse marmite et à poil dans le bac en plastique de la salle de bain. Je remplis un réservoir sur le toit, et j’ai de l’eau chaude en été, froide en hiver

  -Merci pour la douche Harold, nous la prendrons à l’hôtel. Mais je te félicite, ta petite maison est très accueillante, propre et super bien rangée. Je ne me l’imaginais pas ainsi !

 -Merci Amy, mais vous tombez à pic. Justement hier est passée une de mes voisines. Une fois par mois elle range et nettoie un peu. Je la paye avec du poison, parfois une langouste et pour être franc, de temps en temps avec un gros câlin.

  Dans une semaine, ici les chattes ne retrouveront pas leurs petits !

  Bien, je suppose que vous n’avez pas parcouru la distance Ecosse Minorque pour boire une infusion. Quelle histoire de pognon vous amène ? Si vous voulez garder tout le fric des vieux, faudra faire tintin. Je veux ma part ! Pas pour devenir riche, j’en ai rien à foutre. Seulement pour le plaisir de te voir, toi mon salopard de frangin, un peu moins friqué, donc plus malheureux !

  Vu ?

 -Mais enfin Old. J’ai là des papiers que tu peux signer et tu auras toute la vie devant toi pour boire jusqu’à plus soif. Te rachèteras même un voilier si tu veux.

  -Tu as vu mon cul tout à l’heure ? Je crois que je vais te le remontrer. Foutez le camp tous les deux. Laissez-moi quelque argent pour remonter au pays. Nous nous reverrons en l’étude du notaire de papa à Edimbourg. Et je vous rembourserai bien entendu ! Aucune signature avant mes cocos.

  -Nous reviendrons pour mieux discuter. Si tu veux aussi, nous pouvons t’inviter au restaurant ? Ce soir ? Tu en connais certainement d’excellent par ici ? Demain ?

 Un mutisme complet lui répondit et le frérot recula pour éviter l’accolade amorcée. Amy se retint de toutes ses forces pour ne pas tendre la joue. Alors qu’ils démarraient et rejoignaient le goudron, William, un peu soucieux, demanda à son épouse de revenir, peut-être seule, pour persuader ce restant d’homme de se montrer plus loquasse et surtout de signer…signer. L’esprit tortueux fermant les yeux sur la manière avec laquelle madame pouvait convaincre…

 Amy connaissait parfaitement son mari, elle lut sa pensée et sut qu’un piège allait se refermer. Elle soupira en consentant au désir de l’époux …dans l’excitation de succomber au sien.

 La Seat revint, une seule personne à bord. Qui se précipita dans les bras d’Harold...

 Deux heures plus tard Amy s’était décidée. Pas de retour prévu sur l’Ecosse. Avec ou sans l’aide de William, sa modeste fortune personnelle, et celle de ses parents un jour, allaient largement suffire pour que les deux amants retrouvés puissent vivre tranquilles sur l’île à la camomille. Tant pis pour la famille, les enfants et la terre entière.

 -Je dois monter sur le toit pour réparer le réservoir d’eau. Tu montes avec moi ?

 -Ok, à une condition !

 -Laquelle ?

 -Jamais plus d’alcool !

  L’accent de la sincérité se refléta dans la voix.

 -Banco !

 Tous les deux n’étaient sur le toit que depuis quelques minutes…ils sursautèrent. William avait à son tour gravi silencieusement la courte échelle et questionnait maintenant gravement !

 -Alors ma tendre, il va les signer ces putains de papelards ? Tu as fait ce qu’il fallait apparemment.

 La gifle le déséquilibra et il chuta. Trois mètres seulement mais….

 -William ! Mon Dieu, mais qu’est ce que j’ai fait ? Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible ! Réponds-moi !

 Mais, mais…il est mort !

 A n’en pas douter, William ne dira plus jamais un mot. Nul ne peut survivre après un tel craquement, Le cou étiré à l’extrême et l’occiput touchant la colonne vertébrale plus bas que la ligne des épaules, une jambe pliée sous lui-même, il ressemblait à un pantin de chiffon grandeur nature aux yeux de verre. Fixes et prenant déjà ce bizarre reflet qui va bientôt s’effacer.

 -Harold, qu’est ce qui ce passe ? Que va-t-on devenir ?

 -Tout d’abord réfléchir…et trouver une solution. La seule qui soit valable !

 Pilar, ma belle, sans toi je n’existerais fort probablement plus. Tu m’as toujours bien conseillé quand je te contemplais. Que doit-on faire ?

 Comme si la question insensée adressée à un simple paysage devait recevoir une réponse, cette dernière apparut. Logique, certaine, sans le moindre risque, et…fort avantageuse.

 -Je vais repartir en Ecosse avec toi ! Je n’ai plus qu’à changer de prénom. Et toi tu vas reprendre ton amour d’antan !

 -Tu es fou, jamais cela ne marchera, voyons ! Tu crois que tes neveux ne vont pas se rendre compte de cette substitution ? Et la domesticité ? Et de plus, il y a longtemps que je ne t’aime plus.

 -L’un aux Etats-Unis et l’autre à Londres et ne venant que très rarement, j’aurais le temps de peaufiner mon personnage. Pour la servante et la cuisinière, nous pourrons toujours en changer si elles se montrent soupçonneuses ou simplement enquiquinantes. Ce voyage peut avoir choqué le maître de maison qui se serait battu avec son frère jumeau. Cela peut être fort plausible. A moins que tu ne veuilles être soupçonnée de meurtre ?

  Quant à dire que tu ne m’aimes plus. Maintenant tes yeux trahissent ce gros mensonge, il y a un moment c’était ton corps tout entier. Ne te trompe pas de prénom et tout ira bien.

 -Mais enfin, tu as bien vu que c’était un accident !

 - Moi oui. Mais les flics vont avaler ca avec grande difficulté.

 Un autre avantage, une fois la mort du soi-disant Harold confirmée officiellement, plus de partage, plus d’ennuis dans la succession de mes parents. Tout restera pour nous et surtout pour tes deux fils.

  -Et comment agir pour arriver à tout ca ?

  -J’ai ma petite idée ! Une chose est certaine, à partir d’aujourd’hui commence mon sevrage. Dans le malheur il y a toujours quelque chose de bon. Tu connais les mots de passe de l’ordi portable de ton mari ?

 -Il le met, pardon le mettait, en route avec nos deux prénoms et l’année de notre mariage, essaie amywill96 ou willamy96.

 -Voyons, voyons…ca marche ! Son code pour ses mails ?

 -Là je ne suis pas certaine. Mais il me semble que tu devrais essayer soit pill en minuscules suivi de ANISE en majuscules ou le contraire puis le mois en chiffre. pill anise*

  -Attends…..banco ! Nous allons expédier un mail à sa secrétaire personnelle en expliquant que l’affaire qui nous retenait à Minorque s’est favorablement solutionnée et que nous allons en profiter pour visiter Paris en amoureux.

 -Si tu veux. Il me semble toutefois que Will aurait téléphoné pour un truc d’une telle importance.

 -Et bien je vais le faire.

 -Change ta voix !

 -Ne t’inquiète pas, j’y parvenais très bien en étant jeune, et lui aussi d’ailleurs m’imitait très bien. À Paris, je vais avoir un accident qui va me laisser quelque temps zinzin, perte de mémoire, trous inexplicables, bégaiements passagers, pourquoi pas évanouissements, et tout le toutim. Légère commotion cérébrale, rapatriement par avion sanitaire avec l’assurance, il faut bien qu’elle serve à quelque chose. Et surtout, surtout cela justifiera les défaillances que je pourrais avoir.

 Il ne me reste qu’à redevenir moi-même, avant d’être ce que je suis. C’est-à-dire le sosie de Will !

  Quant à lui, voila ce que nous allons faire…….

 

*

 

  À un jet de pierre de Plymouth, dans un adorable cottage face à l’immensité de l’Atlantique, un plongeur de combat à la retraire mijote des pensées qui vont devenir fructueuses. Ecossais radin ou pas, deux cent mille Livres Sterling pour faire chavirer une barque, c’est peu…on devrait pouvoir en tirer davantage. Bien plus qu’une ration homéopathique.

  Divorcé, sans charge, une maison achetée il y a peu et cash s’il vous plait, des rentrées pratiquement certaines qui vont agréablement complémenter sa pension, l’homme voit l’avenir avec une grande confiance. En claquant la langue de satisfaction, il replonge dans sa lecture. Frédéric Forsyth le passionne. Chacal est un régal !

 

*

  Mi juin, bientôt la Saint Jean et la fête fabuleuse de Ciudadela où le cheval est roi. Le jeune couple allemand ne veut pas louper cette incroyable manifestation. Trop inexpérimenté il a posé l’encre de son voilier tout neuf tout beau. Un dériveur intégral de neuf mètres cinquante en Ag 4, alliage d’aluminium, mouille face à la Cala Pilar. Le temps est beau mais un bon marin aurait des démangeaisons alarmantes en reniflant le ciel. Le coup de vent n’est pas loin. Heureusement que dame radio et ses bulletins météo veille. Il est grand temps de partir s’abriter avant qu’il ne soit trop tard.

 Filer sur l’ouest pour rejoindre Ciudadela serait le plus court, mais il faudra tirer des bords contre le vent. En Méditerranée, ils deviennent vite carrés, on n’avance pas ! Inexpérimentés mais point trop fous. La bonne décision, se laisser porter avec le vent et rejoindre Es Grau et pourquoi pas Mahon. Le guindeau tire le mouillage…et la maudite ancre reste accrochée ! Plonger voir ce qui se passe ou tout laisser sur place avec un bout et une bouée, puis revenir plus tard pour récupérer. Un peu à contrecœur la deuxième solution est adoptée.

  Trois heures et demie plus tard, sous foc réduit au minimum, trois ris dans la grand-voile, poussés par un vent très fort et des vagues de plus de deux mètres qui commencent à déferler, les navigateurs germains rentraient dans les eux calmes d’Es Grau. In extrémis ! Et l’encre de secours, celle qu’autrefois les grands voiliers appelaient la miséricorde, rejoignit un sable de bonne accroche, à cinquante mètres de la plage sur trois mètres de fond.

 Fatigués mais fiers de leur exploit, d’avoir vaincu leur première tempête, le couple se coucha pour un somme réparateur. Ignorant que la bouée laissée face à la divine Pilar allait recevoir des visiteurs imprévus. Que leur mouillage, ancre et chaine, ne leur sera rendu qu’après bien des tracasseries.

  Deux jours et deux nuits, le vent n’a pas faibli avant de disparaître dans un horizon anticyclonique et de laisser de nouveau une mer plus navigable. La vedette de la douane en patrouille repère cette anomalie flottante d’un rouge orangé, toujours au même point. Un casier ! Un casier à langouste ? Strictement interdit en cette zone. Le bateau en panne, moteurs au ralenti face à la houle résiduelle, un plongeur se prépare et un zodiac est mis à l’eau.

 -C’est une chaine qui doit être coincée avec son encre, il y a guère plus de dix mètres de profondeur. Pas besoin de bouteille, je fais un tour.

 Un corps-mort de béton dont un des angles retient un triste spectacle. Une combinaison de plongée noire, toute rafistolée, trouée, et ce qu’il reste d’un homme. La tête à la denture supérieure brisée s’est détachée mais reste entière dans la capuche. Les petits poissons et les crevettes ont bien fait leur nettoyage, plus un brin de chair sur les os. Du boulot pour un sacré moment, en bouteilles et accompagné par des Nationaux. Voila ce qui attend notre douanier.

 Le ratissage des fonds aux alentours permettra de découvrir non loin la palme manquante au macabre pantin puis, près d’une pointe rocheuse, un masque à la vitre brisée et un fusil de pêche sous marine. Les deux sandows tendus, la flèche armée, sécurité enlevée. Encore un accident. Le gars aura glissé sur les rochers et se sera cassé les dents avant que son corps ne se retrouve coincé. Bien banal tout cela !

  Moins de deux heures après que le cadavre ne soit remonté, une information arriva par téléphone au chef de la Policia National d’España de Mahon.

  -Commissaire, il semblerait que le fameux Ecossais, cet Harold Oliver surnommé El santolinéro, qui avait été déclaré disparu, a refait surface. Hi hi hi, c’est le cas de le dire. Vous vous rappelez qu’on avait retrouvé sa mobylette sur le chemin de la Cala Pilar, juste avant les dunes ? Notre gugusse a dû décider, apparemment, de prendre un bain trop prolongé !

  -Beurk ! La santolina à l’eau de mer, quelle horreur ! Que le légiste l’examine, et l’administration lui donnera une sépulture plus décente. On recherchera des parents pour qu’ils casquent éventuellement la facture.

  Vous me tenez au courant bien sûr !

 A l’autre bout du fil, l’informateur n’aurait pas supposé un instant la pensée de son chef : 

  - Merde, ce gars fournissait la meilleure herbe de l’île !  

 

*

 

  Il n’y eut aucun problème pour l’identification. Seuls quelques appels internationaux à donner. Suite à une mauvaise fracture du tibia droit, une plaque très spécifique avait son microscopique numéro gravé au laser. Toujours bien visible.


* Pilules d’anis en Anglais

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