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Ode dite à Anactoria
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 Article publié le 13 mai 2018.

oOo

ODE DITE À ANACTORIA I

 

Pseudo-Longin, Du Sublime, X, 2 (1)

 

 

Celle

qui

 

en ce moment te regarde

et te voit et t’écoute et t’entend

 

rire

clouée de vingt lèvres puériles et d’un dernier baiser

 

ah en ce moment, même, ah que je la hais

de tout son éclat de jeune princesse perse

 

sous cette, magique, fine poudre noire de ses cheveux noirs

effaçant jusqu’au nom de Sapphô de tes sombres yeux d’enfant !

 

(Si encor je ne t’aimais plus que moi…

oui, et votre grâce, votre rire, envolé, votre attrait,

 

votre front même

à d’autres, oui, pourraient faire du bien)

 

(votre jeune douceur,

lin, cristal, hautbois, tour à tour déchirée…)

 

Oui, oui…

ô bruyante nymphette en tableau,

 

mais ta seule et unique jumelle aînée,

c’est moi.

 

Et je tremble, transpire,

mon âme erre sur ma lèvre,

 

et ma peau est plus sombre

que le sombre gazon d’asphodèles des Enfers.

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA II

 

 

Et j’erre, m’assèche,

maigris,

 

un indicible ennui, inutile, imprévu

sous la source natale même brise mes tempes

 

et la doctrine de Sapphô jusque là-bas ne peut plus rien pour moi

ni la grande cithare asiatique de concert

 

ni m’y faire chercher amante, amie, ou même fille

ni de vin assez fort pour me sevrer du deuil

 

tant un spleen soudain guérit bien l’ivresse,

non l’ivresse le spleen

 

ni,

ô folle, la folie de n’aimer qu’une folle à travers de folles îles

 

sans

parvenir à saisir au poignet jamais le fantôme même, vide, du passé ;

 

et ma peau est plus sombre

que le sombre gazon vert-sombre d’asphodèles des Enfers !

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA III

 

 

Celle qui en ce moment même te berce

et te mordille à l’oreille

 

ah en ce moment, même, ah que je la hais

de tout l’éclat de sa beauté de princesse perse !

 

son port de tête brune et ce, et ce corps

de carrefour en carrefour à chaque pas noblement dessiné !

 

Si encor je ne t’aimais plus que moi,

je pourrais vous aimer toutes deux,

 

identiques et opposées (le blond te va bien,

aussi naturel chez toi, éclairant ton visage,

 

que le noir oriental et profond

de la mate millénaire princesse perse)

 

(quand on a deux jumelles, on ne sait

laquelle est la plus belle, quelle on va chérir le plus

 

bercée de pourpre ou bien d’argent

par un même souffle de libellule)

 

(et si l’on vous divisait,

chacune brillerait beaucoup moins)

 

(et votre double et inséparable

grâce, votre rire, envolé, votre attrait,

 

votre front même

à d’autres, oui, pourraient faire du bien)

 

Oui, oui… mais ta seule et unique jumelle aînée,

c’est moi.

 

Et je tremble, transpire,

mon âme brûle sur ma lèvre,

 

ma main pèse sur mes pleurs,

mon cœur est salé au feu

 

dès que j’ouis, même de très loin,

tes gros bijoux faire craquer,

 

peut-être à ses côtés,

un ciel gris de cristal autour de tes chevilles, lisses.

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA IV

 

 

Et je serrre mes tempes, mes dents et mes yeux

jusqu’à faire silence jusqu’à l’autre bout de la Grèce

 

dès que j’entends soudain, à travers un jour infini,

le rêve, ô prodige, encore de ta (moqueuse) voix

 

- de distance en distance me railler !

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA V

 

 

Tant le spleen guérit bien l’ivresse du vin

non celle, ô folle, d’aimer comme une folle à travers de folles îles

 

sans

parvenir à saisir jamais au poignet le fantôme même,

 

rayonnant d’éternité,

du passé

 

(illisibles yeux !)

sous le clair gazon d’asphodèles clair des Enfers en plein jour.

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA VI

 

 

Resserrant tant mes yeux

que je fais silence jusqu’à l’autre bout des Enfers

 

et réentends soudain, à travers une nuit infinie,

l’orient de ta (lointaine) voix rebrûler l’orient

 

- et de veine en veine calciner de son rire,

jusques au fond, ce cœur !

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA VII

 

 

Car tu ris et c’est pour moi toujours neuve souffrance

 

le long de cette mer invisible mais proche

bousculant ses gros paquets de vent

que je ne vais même plus voir, tant j’essaie

 

mais en vain de doubler ici l’étude par l’étude

(les Muses étant réputées amies des Heures)

pour en approfondir la fine teinte successive

 

jusques à l’aube dépressive sans aube de demain

dans cette chambre illuminée de ton parfum

où se remet à siffloter le fifre du néant

 

- mais tu ris tu ris tu ris clair et je n’entends ici déjà plus que çaa !

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA VIII

 

 

Et vois : je reste là, à la porte du tableau - et des draps lyriques de l’amour -

attends tout en vain - tel un rien, fait de rien, à la porte du Chaos, puis[que] […]

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA IX

 

 

Et maintenant

 

- rose trompeuse du verger

- lèvre de cristal du dernier baiser

 

- je pense, pense tant à toi que j’use en moi tes traits à ce feu

et ne t’en aime que plus, ô étrangère

 

dont ce matin,

ô cause nonpareille, ô atroce bonheur,

 

je vis la sœur descendre du marché

une jarre fine sur son haut port de tête

 

- surprise de sa ressemblance

(inouïe ombre claire) avec toi -

 

ne sachant répondre à son salut, étonné,

que par un long pleur et un hoquet dans ma robe

 

à l’écart de tous,

et même des prêtres de l’Amour

 

(ô fille-fille femme une fois et demie

comme d’autres, hélas, ne le sont qu’à demi) à l’idée

 

de ta profonde et fine et tiède et plus que tiède et fondue féminité

(non rien de plus suave n’a jamais ri entre mes vers)

 

sous le trou noir, au mur, d’un sexe noir neigeux.

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA X

 

 

Oh alarme si douce

(ta sœur :

toi-même avec des traits à peine moins aigus)

 

et que je t’ai, alors, longuement regardée en elle

(qui m’écarta, soudain puérile),

prête à lui dire :

 

"marions-nous encore"

mais - je ne pus ni ne sus : rien lui dire,

la regardant gravement s’éloigner loin de moi,

 

et de nous. (2)

 


 

 

ODE DITE À ANACTORIA XI

 

 

Alors, je te voyais,

alors… (3)

 

alors

double et scintillante Aphrodite (de nuit)

 

- et nous deux roulant nouées nues au pied de son autel

 

*

 

(rose orageuse du monde, que je rechéris à présent loin de toi !)

 


1 - L’anonyme auteur du traité de rhétorique Du Sublime, l’un des grands livres de critique et même de stylistique de l’Antiquité (auteur inconnu, stoïcien platonisant, première moitié du Ier s. ap. J.-C., d’après les datations actuellement en vigueur) est le seul à nous avoir conservé cette Ode, dite à Anactoria (qui se nommerait aussi Lalage, du moins chez Horace, Odes, I, 22, 22, ou Agallis, d’après les scholiastes modernes Paton et Diehl). Cette pièce très célèbre a été très imitée, dès l’Antiquité. Le texte même n’en demeure pas moins très incertain, du fait de ses particularités dialectales (éolien), quoique l’art très certain. "D’une part le choix des idées, de l’autre l’amas des expressions choisies exercent un attrait sur l’auditeur. C’est ce que fait Sapho : elle décrit les souffrances adhérentes au délire amoureux chaque fois d’après les effets et la vérité même de la passion. Mais où révèle-t-elle sa maîtrise ? C’est lorsque ce sont les plus saillants et les plus excessifs de ces traits qu’elle sait avec art et choisir et lier les uns aux autres." (Pseudo-Longin, Du Sublime, X, 1, trad. Henri Lebègue, Les Belles Lettres, "Budé", 1939, rééd. 1997, pp. 16-17)

2 - On aura remarqué la similitude de cette pièce avec l’"Ode" donnée plus haut. Rien ne permet de discerner laquelle dérive de l’autre ; ou s’il s’agit d’une reprise délibérée, et comme d’une variation appuyée sur le même thème marquant, ou la même situation.

3 - Ces cinq mots, dispersés sur deux vers, ont inquiété la critique. Nous les laissons, tels quels, où ils se trouvent sur l’unique manuscrit qui nous soit parvenu.

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