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 Article publié le 17 juin 2018.

oOo

Le labyrinthe commençait par un interminable couloir. À heure fixe, des brancardiers ramenaient les corps de ceux qui ne s’étaient pas encore perdus faute d’avoir atteint l’entrée de la demeure de Dédale et de son ami Minotaure. On vous attachait le fil d’Ariane au poignet droit et vous pouviez vous servir de la main gauche pour tâter l’obscurité croissante. Vous vous déshabilliez dans un vestiaire mixte dont vous ressortiez complètement épuisé par les relations sexuelles de tous ordres que vous imposaient alors les plus forts. C’est dans ces conditions qu’on vous poussait dans le couloir. Vous distinguiez nettement la silhouette de votre prédécesseur. Vous ne deviez pas le rejoindre ni surtout le dépasser. Et vous ne pouviez pas vous retourner sous peine d’être battu par les gardiens qui se tenaient au garde-à-vous de loin en loin. Vous saviez que vous n’aviez aucune chance d’atteindre l’entrée du labyrinthe, mais vous entendiez le rugissement terrible de son locataire. Vous aviez aussi la possibilité de vous soulager dans des orifices percés dans les parois entre les gardes. La paroi étant oblique, vous pouviez aussi bien chier que pisser. Il était interdit de vous masturber, mais vous aviez été tellement sucé dans les vestiaires que vous n’y pensiez même pas. Une voix monocorde répétait sans se lasser tous les articles d’un règlement aussi complet qu’impossible à contourner. Vous étiez volontaire sans possibilité de revenir sur votre décision. On vous avait d’ailleurs injecté une substance aux effets agréables mais sans paroxysme destinée à vous rendre curieux de savoir ce qui se passait réellement à l’intérieur du dédale. Vous avanciez à pas de molosse, — — —, valsant ainsi lourdement vers la fin de votre existence sans opposer aucune résistance. Cette dernière aventure vous coûtait la bagatelle de cent lardos.

J’hésitais. J’avais lu un tas de bouquins et d’articles de journaux avant de prendre le train pour me rendre en Crète, l’île de tous les plaisirs. J’étais parfaitement incapable de distinguer le vrai du faux, et cela depuis si longtemps que je ne me souvenais pas d’avoir pu le faire. Et le faire sans douleur, car s’il était une chose dont j’étais sûr à cent pour cent, c’était que je ne souffrais plus. Et j’avais oublié la dernière souffrance, son époque, son intensité et son nécessaire environnement. J’étais shooté au troisième degré sur l’échelle de Closus qui en compte cinq. Cinq selon l’information officielle, celle qui était diffusée par écran interposé. Un sixième degré était aussi probable que le sixième sens qui nous manque à tous. Le train était du genre TBV. J’étais assis à côté d’une fille complètement dans son trip. Elle m’avait à peine dit bonjour. Et j’en avais bavé.

Il faut dire qu’elle avait plus de corps que de vêtement. Depuis la loi Ragon, c’est possible. Tout va devenir possible dans ce monde. Les gardiens de la morale s’en chargent depuis des siècles. Et on attend que ce soit vraiment possible à temps plein. Pour le moment, on est à soixante-dix pour cent. Manque donc cinquante pour cent si on tient compte des intérêts de la classe supérieure. Gilda qu’elle s’appelait.

« Armado… » avais-je répondu à mon tour.

Mais la conversation s’était arrêtée là. On avait regardé le paysage projeté dans la fenêtre « que si tu t’y penches tu reçois des messages subliminaux. » Le type qui avait dit ça s’appelait lui aussi Armado mais il avait dit en riant « appelez-moi Odamra et on évitera les confusions… » Il avait tapé dans l’œil de Gilda. Il était peu habillé lui aussi et j’ai dû expliquer que j’étais originaire de Sibérie et que je n’avais pas trouvé le temps de me déshabiller pour l’occasion. J’avais vu la pub à la télé et j’avais retenu ma place sur le site de la SNCF. Vite fait bien fait ! J’agitais mon billet à points : Le voyage (sans retour) : l’hôtel (une nuit) : le restaurant (deux menus) : le vestiaire (il fallait payer même si on subissait des outrages sexuels) : le cercueil en carton des éditions Gallimard.

« J’ai le même mais en moins cher, me dit Odamra à voix basse car Gilda ronflait. C’est plus cher en Russie. Vous êtes tous des cons les Russes. »

À l’époque, on pouvait s’insulter à condition de dire la vérité, celle qui vous brûle la langue. Comme je n’avais pas envie d’insulter un Espagnol, je me suis tu en espérant trouver un autre sujet de conversation. On s’est arrêté pour « faire le plein ». Les coups de tampons ont réveillé Gilda qui s’est mise à bailler avec un accent circonflexe, signe qu’elle revenait à elle. On a appelé un steward qui s’est ramené en se dandinant parce qu’il pensait qu’on avait besoin de ses services :

« Non… s’écria Odamra. C’est pour la demoiselle. Elle a besoin de vous…

— Ah ! mais je fais pas ça, moi ! minauda le steward. Je vais appeler ma collègue.

— Non !... Mademoiselle a besoin d’une piquouse…

— Du Chwarck ou de la Konzke ?

— Qu’est-ce que tu prends, chérie ? »

Il l’appelait déjà sa chérie. Il était pressé, l’Odamra !... mais la fille ne prenait ni l’un ni l’autre. Le steward secoua ses petites fesses emprisonnées dans des leggings à fleur printanières :

« On n’a que du Chwarck ou de la Konzke… gloussa-t-il comme s’il assistait à un spectacle comique. Ça va pas être possible autrement…

— Qu’est-ce qu’elle prend ? demandai-je à Odamra comme s’il avait vécu avec elle avant de monter dans ce train.

— Qu’est-ce que vous prenez, mademoiselle… ? »

Elle savait plus le nom mais ça se présentait sous forme de cristaux et non pas de poudre ni de liquide. Ça ne pouvait être que de la Grooke. Elle se mit à rire. C’était ça, de la Grooke. Mais le steward n’en avait pas.

« Je vais demander à une copine, » dit-il en filant à l’autre bout de la voiture où sa copine tenait un stand de tout ce qui était possible maintenant, avec une projection constante au sujet de tout ce qui serait possible une fois « passé le cap ». Il était encore question de ce « cap » dont personne d’ordinairement né ne savait rien. Pas même en Sibérie.

« Vous venez d’où ? lui demanda Odamra.

— De Paris…

— Paris en France… ? s’étonna l’Amerloque.

— Moi je viens de Vladivostok… » dis-je en offrant des pastilles.

Chacun se servit dans ma paume ouverte comme un coquillage symbole de multiplication de l’espèce. Après une courte vision qui nous enchanta chacun dans son trip, voilà le steward qui revient. Il est accompagné de sa copine, celle qui tient le stand. Elle aussi vient de Sibérie mais elle a eu le temps de s’habiller pour la circonstance. Ça en fait deux, pensai-je. Et peut-être le steward pour Odamra dont je ne connais pas les mœurs. Elle était désolée :

« On n’a plus de Grooke, dit-elle d’une voix de stentor qui m’étonna de la part d’un aussi joli exemplaire de l’adolescence. Mais vous en trouverez en Crète.

— C’est là qu’on va ! m’écriai-je.

— Nous y allons tous, dit simplement le steward.

— On trouve de tout là-bas ! » gueula la Sibérienne.

Tout rentrait dans l’ordre, heureusement. Gilda se rendormit suite à un orgasme provoqué par les caresses d’Odamra. Je me mis à fumer du tabac ordinaire, dit cachalot… je ne sais pour quelle raison. Et c’est dans cet équipage que nous atteignîmes enfin la fameuse île de Crète, en plein océan Pacifique. Le freinage nous rassembla dans la banquette et, après avoir repris notre souffle, nous entreprîmes de descendre sur le quai où nous attendaient nos guides. L’un d’eux m’interpella pour me demander d’expliquer mon accoutrement. Je me répétai :

« Je vois bien que vous venez de Sibérie, dit-il. Vous êtes tous pareils.

— Que voulez-vous dire par là… ? questionnai-je.

— Je veux dire ce que tout le monde dit…

— S’agit-il d’une provocation… ? Voulez-vous en répondre ? »

Mais deux flics étaient déjà sur moi. Des flics parisiens élevés en province. Ils me pincèrent le derrière pour m’inviter à suivre les autres sans commenter mon voyage. Il n’était évidemment pas question de cela ! Mais je me tus. Odamra me fit un signe de connivence. Il était déjà nu. Gilda achevait de retirer son slip. J’avisais un banc propice au déshabillage méthodique. Un des flics m’assistait. Il aimait ça. Il n’avait jamais tenté le labyrinthe, me confessa-t-il.

« Je le vois bien ! rétorquai-je méchamment. Sinon vous ne seriez pas là en train de me caresser l’anus !

— Je donne, monsieur ! Je ne fais que donner, moi ! »

Nous nous séparâmes sans incident. Plus loin, une hôtesse en carapace dorée mais transparente me reçut dans sa bulle :

« Vous êtes Armado ? dit-elle en lisant ma fiche. Vous êtes déjà venu…

— Oh !... bafouillai-je en maudissant secrètement son disque dur. Venu… c’est beaucoup dire… à l’époque, j’étais employé des chemins de fer…

— Ça en fait des allers-retours ! » dit-elle enjouée.

Elle avait rougi. Il est vrai que ma nudité d’elle parlait pour moi. Elle me demanda pourquoi j’avais décidé d’en finir…

« Finir est un bien grand mot… » commençais-je, mais Odamra me faisait signe de me presser sinon nous ne nous suivrions pas dans le couloir. D’après lui, si on se débrouillait bien, on se suivrait dans cet ordre : Gilda, moi et lui, Odamra. L’hôtesse me remit ma clé.

« Je vous souhaite de rencontrer Minotaure, » dit-elle en essuyant une larme.

Je m’éloignai. Odamra s’était « arrangé » avec l’employé chargé de l’ordre de passage. Celui-ci nous indiqua une banquette tapissée de velours. J’étais tellement excité que j’éjaculai sans attendre.

« Attendre quoi ? » fit Gilda.

Elle semblait tellement indifférente à tout ! J’étais fou.

« Nous allons mourir… dis-je avec des trémolos dans la voix.

— Je le sais bien ! fit-elle sans autre émotion que ce qui me sembla relever de la colère pure et simple.

— Nous sommes tous en colère, dit Odamra sur le même registre.

— Mais je ne le suis pas, moi !

— Forcément ! grogna Gilda. Vous venez de… de… »

Je sortis le prospectus et me mis à le relire silencieusement. J’en explorai attentivement le verso où figurait le règlement. je ne l’avais jamais vraiment lu. J’en avais parcouru les grandes lignes. À quoi bon aller au bout de ce genre de lecture ? Ne sommes-nous pas suffisamment angoissés comme ça ? Mais là, entre les corps nus de Gilda et d’Odamra, face aux premières marches qui montaient inexorablement vers l’entrée du couloir, je me demandai si le Labyrinthe existait autant que le prétendait la publicité… N’avions-nous pas vent d’autres inexistences dans ce Monde dominé par les uns et subi par les autres ? Qu’est-ce que j’avais oublié de conquérir dans ma simple existence d’amateur des plaisirs de la vie ? Ah ! le questionnement de Schopenhauer s’imposait maintenant à mon esprit : Qui suis-je ? Qu’est-ce que je possède ? et : Qu’est-ce que les autres pensent de moi ? Mais quels autres si personne de ma connaissance ne m’accompagnait ? J’arrivais ici, au bout du Monde peut-être… que dis-je ? certainement ! — et je ne savais rien de mes compagnons de route ! Je savais que j’avais éjaculé (sans grand plaisir je dois l’avouer) une dernière fois car, comme je l’ai dit précédemment, il était interdit de le faire dans le couloir… étant sous-entendu (imaginais-je) que ce serait possible une fois dans le labyrinthe… ce qui était impossible puisque la Société exploitante précisait clairement que le couloir était « sans fin »… mais le Labyrinthe existait : on pouvait en être sûr. Sinon… à quoi bon s’engager dans ce couloir ? Et volontairement par-dessus le marché ! Gilda poussa un petit cri joyeux :

« Ils ont de la Grooke ! »

Et Odamra se précipita sur le stand qui donnait… je dis bien donnait… la substance qui allait transporter la raison de ma dernière éjaculation dans ce couloir où je m’en souviendrais comme mon dernier signe de vie.

« Vous ne prenez rien, vous, le Sibérien… ?

— Je prendrai comme Odamra…

— Mais vous n’avez pas de billet de retour, Armado !… »

 

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