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Le grand retour
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 Article publié le 24 juin 2018.

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Avertissement : l’île décrite ici évoque (d’une façon au reste fantasmée, et très libre, puisque la nouvelle a été inspirée par un rêve) plusieurs îles de l’archipel des Mascareignes, dans l’Océan indien.

Je dédie ce texte à tous les émigrés et autres déracinés, « diasporisés » du monde ; ceux qui ne savent pas où se trouve leur vraie place.

 

 

Les mains dans les poches, l’homme descendit les innombrables successions de volées de marches. Désormais, il tournait le dos à l’intérieur, à l’essence de l’île. A ses mornes rebondis ou bien tourmentés, moussus, à ses vallées encaissées, vertes qui sculptaient un relief violent, tout en soulèvements, en soubresauts…à ses champs plombés de soleil rogue et à ses villages farouches…à ses chemins, qui n’offraient que la solitude et la poussière, entre les murailles de cannes à sucre.

Il avait vu ce vieux cimetière marin, aux stèles cabrées, près des rouleaux devenus agressifs, mitrailleurs de rocaille poreuse, déchiquetée à grands renforts de jets d’écume véhéments.

Il était tombé à genoux devant les tombes de ses ancêtres. Avait pleuré. Sangloté. Vidé tout son corps avachi de ses larmes. Tout était sans issue ici.

Puis, après avoir longé plages et filaos tendus vers le large, il avait rebroussé chemin. Les hauts plateaux, les dédales rocheux, à nouveau les vieilles bicoques aux planches de bois décoloré, rogné par soleils lourds, pluies lourdes.

A nouveau, le rhum fort et les petits groupes de locaux qui l’entouraient et essayaient, en lui payant verre après verre, de le pousser à parler plus – et lui ne demandait que ça : raconter sa vie, ses racines. Sa légitimité à être ici. Ce qui le reliait à cette terre (même s’il ne savait plus très bien…). Mais, à chaque fois, il se heurtait à leurs yeux scintillants, pleins d’éclat railleur, quand ce n’était pas à leurs pouffements. Il surprenait les coups de coude qu’ils se donnaient (discrètement) entre eux, tandis qu’ils le dévisageaient en souriant d’une oreille à l’autre.

Après quoi il tombait raide, saoul fini, la joue affaissée contre le vieux plateau raviné de la table branlante, dans la pénombre délabrée du lugubre troquet tropical et dans l’esclaffement général qui faisait énormément de bruit.

Par la suite, réveil ; gueule de bois. Regard transperceur du « barman », pareil à une épée de mépris. Plus personne alentour (en dehors de ce poussah somnolent et maintenant mutique, plus fermé qu’une huitre).

Plus un seul curieux. Il s’ébrouait. Reprenait ses esprits tout seul. Et, une fois qu’il avait repris ses esprits, il comprenait. Assailli de soupirs.

 

***

 

Il avait soupiré ; compris.

L’homme descendait à présent, les mains dans les poches, les pentes de la principale ville. Avec l’impression que tout, dans ces rues tristes, étroites et dans ces escaliers resserrés, plongeants, un peu imprévisibles, le chassait. Il avait même, parfois, l’impression qu’une main invisible, logée au creux de ses reins, le poussait vers le bas…vers toujours encore plus bas.

Il finit par aboutir au niveau de la mer, sur la langue de terre plate et chiche qui constituait le point médian de la Grande Baie, gîte du Grand Port. La dégringolade s’acheva.

Le paysage avait changé du tout au tout : coquet, attrayant, presque pimpant. D’une propreté à toute épreuve. Des rues légèrement plus larges, agrémentées de vrais trottoirs ; bordées par les murs de pâtés d’immeubles revêtus de jolis crépis pastel et décorés de petites fenêtres basses hérissées de géraniums bien rouges, visiblement en pleine santé, soignés avec sollicitude. Des gargotes s’alignaient également, ouvertes sur la rue et prolongées par des terrasses qui mordaient sans se gêner le moins du monde sur les trottoirs et où joueurs de cartes chroniques et octogénaires (tous de sexe mâle) tapaient solidement l’incruste. Cependant lui avait, plus que jamais, l’impression de « flotter dans la vie ».

Il avait pensé que venir sur l’île le guérirait de ce « flottement ». Et, une fois de plus, il s’était heurté aux vapeurs fragiles du mirage. Il « n’était » ni de l’île de ses aïeux, ni de là d’où il venait, loin, tellement loin dans l’hémisphère nord. Dans l’un comme dans l’autre pays, il « flottait » d’une façon à peu près semblable.

Il enfonça encore ses poings dans les amples poches de son short, et accéléra le pas, la mâchoire serrée, les épaules soulevées. L’âme alourdie et nauséeuse.

Au sortir des rues, il déboucha sur une place carrée, de dimension assez réduite, qui faisait face au front de mer.

Au centre de l’espace dégagé, un jardin bien entretenu et luxuriant, quadrillé par des allées de terre blonde, le tout sans rien pour le ceindre, ni grille, ni muret. Charmant.

Il accomplit d’abord le tour de la place, laquelle était presque déserte. Le balancement un peu flasque de la brise marine le rafraîchissait. De la lumière moirée, pulsatile, vaguement métallique, semblait suinter une paix réelle, encore que mélancolique qui l’apaisa d’abord, puis, dans un deuxième temps et contre toute attente, tisonna de plus belle sa pesante sensation de souffrance.

Après être passé devant un très vieux monsieur coiffé d’un chapeau et appuyé sur une canne qui ressemblait à une statue, adossé qu’il était, du bout des fesses, contre l’écorce tordue d’un arbuste et dont, au passage, il nota l’expression faciale figée, énigmatique, il bifurqua, traversant la chaussée en flèche pour se diriger vers le jardin central. Il s’y engagea et constata très vite que celui-ci était fort riant (quand bien même ses allées étaient-elles tout ce qu’il y a de vides). Cela ne l’empêcha guère de se demander, tout à coup, pour quelle raison il avait plongé là, si résolument, la tête la première. Par gêne ? Pour éviter le front de mer ? Par besoin de continuer à chercher ? Mais que cherchait-il exactement ?

Le vague-à-l’âme enfla en lui. Escorté de cette impression, peut-être encore plus dérangeante, de se retrouver bloqué dans un cul-de-sac telle une mouche piégée dans un bocal de verre.

Coincé. Il se sentait coincé. Et il marchait en automate. A deux ou trois reprises, il parcourut l’espace du jardin public en long, en large et en travers. Tout y était doux. Les courtes pelouses. Les orchidées. Les colibris. Les buissons verts, exubérants. La brise moelleuse transportait la fragrance maritime de l’infini. Par fugaces instants, ça le « télétransportait » dans le jardin de sa lointaine enfance.

Toutefois, la nostalgie d’un impossible ancrage (ou ré-ancrage) l’écrasait toujours.

Il fut pris d’une subite envie de se rapprocher du front de mer proche. Ce qui le conduisit à quitter la petite « jungle » ordonnée du jardin.

Il traversa une seconde fois la chaussée, côté front de mer ; se hissa sur le trottoir blanc, d’une netteté quelque peu farineuse, et se précipita contre la rambarde, dont il empoigna à pleines mains le long tube de métal horizontal qui, lui, était, par contraste, rongé de vilaine plaques de rouille. Son regard s’enfonça dans la profondeur du ciel et de la ligne d’horizon marine, si plane.

Autour de lui, les parfums floraux du jardin qui continuait d’embaumer juste dans son dos s’en venaient à la rencontre de la senteur iodée étourdissante.

Il se sentait vide, toujours aussi orphelin de tellement de choses.

Il avait traversé la vie presque sans prise sur quoi que ce soit. A bord d’un tunnel de solitude.

S’appuyant vigoureusement au parapet, il enjamba la rampe et, détendant soudain les muscles, se laissa choir dans la masse liquide balancée de menus remous où, s’interdisant dès lors de mobiliser ses réflexes de nage, il ne tarda pas à couler, dans l’imperturbable calme du soir hanté de parfums capiteux. Ni vu, ni connu.

 

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