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Le bouc de madame Seguin
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 Article publié le 24 juin 2018.

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Tu seras bien toujours la même ma pauvre Georgette !

Comment ! On t’offre une place de mère maquerelle dans un bon bordel de Paris, et tu as l’aplomb de refuser ? Mais regarde-toi malheureuse femme ! Regarde ton corsage troué, ces pompes en déroute, cette face maigre qui crie la faim. Voilà où t’a conduit ta passion de la belle branlette. Voilà ce que t’ont valu dix années de loyaux services à la paluche pour ces messieurs. Est-ce que tu n’as pas honte à la fin ?

Fais-toi donc tenancière, imbécile ! Fais-toi tenancière ! Tu gagneras de beaux Napo de jonc, tu auras ton couvert à la Tour d’argent et tu pourras te carrer une plume toujours neuve dans le fion…

Non ? Tu ne veux pas ?...Tu prétends rester libre à ta guise jusqu’au bout…Et bien écoute un peu l’histoire du bouc de Madame Seguin. Tu verras ce que l’on gagne à vouloir rester libre….

Madame Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses boucs.

Elle les perdait tous de la même façon ; : un beau matin, ils cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les niquait puis se les boulotait. Ni les pipes de leur maitresse ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’étaient paraît-il des boucs indépendants. Voulant à tout prix le grand air et la liberté.

La brave madame Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bestioles, était con sternée, pardon consternée. Elle disait :

 -C’est fini ; les boucs s’ennuient chez moi, je n’en garderais pas un.

Cependant elle ne se découragea pas, et après avoir perdu six boucs de la même manière, elle en acheta un septième ; seulement cette fois elle eut soin de le prendre tout jeunet, pour qu’il s’habitua à demeurer cher elle.

 Ah ! Georgette, qu’il était beau le petit bouc de madame Seguin ! Qu’il était beau avec ses yeux malicieux, sa barbichette de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées, ses grosses burnes dansantes hors de son pelage blanc en houppelande. C’était presque aussi charmant que le diable de Notre-Dame, tu te rappelles Georgette ? Et puis docile, caressant, se laissant branler et sucer en prenant son pied sans donner un seul coup de sabot dans la troche. Un amour de petit bouc…

Madame Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. C’est là qu’elle mit le nouveau pensionnaire.

Elle l’attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde ; et de temps en temps elle venait voir s’il était bien. Le bouc était très heureux et broutait l’herbe de si bon cœur que madame Seguin en était ravi.

 -Enfin pensait la pauvre femme, en voilà un qui ne s’ennuiera pas chez moi !

Madame Seguin se trompait, son bouc s’ennuya…

Un jour, il se dit en regardant la montagne :

- Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !... C’est bon pour l’âne ou pour le bœuf de brouter dans un clos !... Les boucs, il leur faut du large. .

À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade.

L’ennui lui vint. il maigrit, son fade se fit rare. C’était pitié de le voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine ouverte, en faisant Mêêê.!... tristement.

Madame Séguin s’apercevait bien que son bouc avait quelque chose, mais elle ne savait pas ce que c’était... Un matin, comme elle achevait de le masturber, le bouc se retourna et lui dit dans son patois :

- Écoutez, madame Séguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.

- Ah ! Mon Dieu !... Lui aussi ! Cria Madame Séguin stupéfaite, et du coup elle laissa tomber sa branlette ; puis, s’asseyant dans l’herbe à côté de son bouc :

- Comment Burné, tu veux me quitter !

Et Burné répondit :

- Oui, madame Séguin.

- Est-ce que l’herbe te manque ici ?

- Oh ! Non madame Séguin !

- Tu es peut-être attaché de trop court, veux-tu que j’allonge la corde ?

- Ce n’est pas la peine, madame Séguin.

- Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? Qu’est-ce que tu veux ?

- Je veux aller dans la montagne, madame Séguin.

Mais, malheureux, tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra ?...

- Je lui donnerai des coups de cornes, madame Séguin.

- Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des boucs autrement encornés que toi... Tu sais bien, le pauvre vieux Platon qui était ici l’an dernier ? Un maître-bouc, fort, méchant, avec des roustons comme un taureau. Il s’est battu avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup l’a d’abord niqué, puis il l’a mangé.

- Pécaïre ! Pauvre Platon !... Ça ne fait rien, madame Séguin, laissez-moi aller dans la montagne.

- Bonté divine !... dit Madame Séguin ; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes boucs ? Encore un que le loup va bouloter.... Eh bien, non... je te sauverai malgré toi, coquin ! Et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t’enfermer dans l’étable et tu y resteras toujours.

Là-dessus, Madame Séguin emporta le bouc dans une étable toute noire, dont elle ferma la porte à double tour.

Malheureusement, elle avait oublié la fenêtre et à peine eut-elle tourné le dos que le petit s’en alla...Tu ris Georgette ? Parbleu ! Je crois bien ; tu es du parti des boucs toi, contre cette bonne Madame Séguin... Nous allons voir si tu riras tout à l’heure.

Quand le bouc blanc arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieilles sapines n’avaient rien vu d’aussi joli. On le reçut comme une petit roi.. Les branches de châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour lui caresser les glaouis du bout de leurs feuilles. Les fleurs d’or s’ouvraient sur son passage, et mouillaient en sentant bon tant qu’elles pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

Tu penses, Georgette, si notre bouc était heureux !

Plus de corde, plus de pieu... rien qui l’empêchât de gambader, de brouter à sa guise... C’est là qu’il y en avait de l’herbe ! Jusque par-dessus les cornes, mon cher !... Et quelle herbe ! Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes... C’était bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !... De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !...

Le bouc blanc, à moitié saoul, se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup il se redressait d’un bond sur ses pattes. Hop ! le voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin, là haut, en bas, partout... On aurait dit qu’il y avait dix boucs de madame Séguin dans la montagne.

C’est qu’il n’avait peur de rien le Burné.

Il franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume.

Alors, tout ruisselant, il allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil... Une fois, s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise aux dents, il aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de Madame Séguin avec le clos derrière. Cela le fit rire aux larmes.

- Que c’est petit ! dit-il ; comment ai-je pu tenir là dedans ?

Pauvre ! De se voir si haut perché, il se croyait au moins aussi grand que le monde...

En somme, ce fut une bonne journée pour le bouc de madame Séguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, il tomba dans une troupe de biches en train de croquer une lambrusque à belles dents. Notre petit coureur en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place à la lambrusque, et toutes ces dames furent très galantes... Il paraît même, - ceci doit rester entre nous, Georgette, - qu’une par une, ces belles au pelage noirs, eurent la bonne fortune de plaire au Burné. Les amoureux s’égarèrent parmi le bois une heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu’ils se dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir.

- Déjà ! Dit le petit bouc ; et il s’arrêta fort étonné.

En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de Madame Séguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Il écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Il tressaillit...

Puis ce fut un hurlement dans la montagne :

- Hou ! Hou !

Il pensa au loup ; de tout le jour le foufou n’y avait pas pensé... Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était cette bonne madame Séguin qui tentait un dernier effort.

- Hou ! Hou !... Faisait le loup.

- Reviens ! Reviens !... Criait la trompe.

Le Burné eut envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, il pensa que maintenant il ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.

La trompe ne sonnait plus...

Le bouc entendit derrière lui un bruit de feuilles.

Il se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient...

C’était le loup.

Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant le jeune bouc blanc et le dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il le mangerait, le loup ne se pressait pas ; seulement, quand il se retourna, il se mit à rire méchamment.

- Ha ha ! Le petit bouc de Madamùe Séguin ! Et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou.

Burné se sentit perdu... Un moment, en se rappelant l’histoire du vieux Platon aux fameux roustons, qui s’était battu toute la nuit pour être mangé le matin, il se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s’étant ravisé, il tomba en garde, la tête basse et la corne en avant, comme un brave bouc de madame Séguin qu’il était... Non pas qu’il eût l’espoir de tuer le loup, les jeunes boucs ne tuent pas le loup, - mais seulement pour voir si il pourrait tenir aussi longtemps que le Platon..

Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent en danse.

Ah ! Le brave petit bouqueton, comme il y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, Georgette, il força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, le gourmand cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis il retournait au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en temps le bouc de Madame Séguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair et il se disait :

- Oh ! Pourvu que je tienne jusqu’à l’aube...

L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Le Burné redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents...

Une lueur pâle parut dans l’horizon... Le chant du coq enroué monta d’une métairie.

- Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang...

Alors le loup se jeta sur le petit bouc, le sodomisa et le mangea.

Adieu, Georgette !

L’histoire que tu as entendue n’est pas un conte de mon invention. Si jamais tu viens en Provence, nos ménagers te parleront souvent du quiqui cabron de dono Séguin, que se battégue tonto la neui erré lou loup, e piei lou matin lou loup la niqué e piei la mangé.

Tu m’ entends bien, Georgette ?

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