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 Article publié le 15 juillet 2018.

oOo

Blanc.

Tout blanc.

C’est l’hiver. Y a pas photo !

C’est si beau. Si froid. Si inhumain.

Faut sortir. Prendre sur soi.

Faudra peut-être se battre. Il y a si peu à se mettre sous la dent.

Nous ne sommes pas des créatures de l’hiver, et pourtant…

Les saisons sont mortes.

Il ne reste qu’un éternel gel, frimas, vent glacé, des gerçures au bout des lèvres et des doigts.

La cervelle compressée.

Et ça vous brûle dans la cage. Comme de grandes coulées d’alcool.

Tous les dieux n’existent plus. Ils nous ont abandonnés au bord du gouffre. Partis sous de meilleurs cieux.

Le monde n’est plus qu’une langue de terre gelée qui nous roule dans sa salive et ronge nos dernières pellicules. Nous ne serons pas les derniers à témoigner. Nos gants collent et s’arrachent sur nos appareils désemparés.

Notre esprit se fige en un terrible désert. Nous sommes tous des solitaires…

 

Voilà. Nous sommes désenclavés, arrachés au cocon, extirpés de notre bulle, emmitouflés, les lunettes nous protégeant du froid et réduisant notre champ de vision au maximum. Nous causons dans le masque et gardons la main sur notre iceflingueur, toujours sur le qui-vive, peu sûrs d’être en sécurité.

Les femmes et les enfants sont restés à l’intérieur. Le vieux aussi, il a la garde et la responsabilité. On peut encore lui faire confiance. Du moins, pour l’instant.

Ses neurones ne sont pas encore tout à fait grillés et ils résistent avec acharnement aux attaques répétés de la glaçure.

Nous approchons de « l’éléphant », une ancienne station.

Avant, on y nettoyait toutes les tares du monde au jet. Maintenant, depuis le Grand Jour, ce n’est plus qu’un cimetière dont on ne voit dépasser que le dôme et où les carcasses métalliques doivent se disputer la place avec les ossements humains.

Pierre n’en mène pas large. Je l’entends haleter, et je partage.

Il y a longtemps que nous ne nous sommes confrontés à l’extérieur en plein cœur d’un extrême gel. Moi aussi, je sens la sueur qui perle sur mon front, moi aussi j’ai les jambes qui flageolent, moi aussi j’ai le sang qui me monte à la tête et un désir de rebrousser chemin qui me chauffe à blanc.

Une envie de vomir qu’il faut absolument combattre si je ne veux pas rentrer le corps maculé et sentant le rance à quinze pas.

Le baiser blanc s’est levé. Il nous arracherait la langue et les tripes si nous n’étions pas aussi bien protégés.

Nous allons jusqu’aux sources d’eau chaude.

Là au moins, à défaut de tomber sur quelque gibier miraculeux, nous pourrons toujours nous ravitailler en eau.

 

J’ai dû laisser la petite. Je n’aime pas. Dès que je ne la sens plus, c’est une angoisse sourde qui m’assaille et me fait maudire parfois le fait d’être encore en vie.

Elle gribouille des mots, des poèmes étranges sur un vieux calepin, pour passer le temps, et échapper à l’insoutenable.

Se retrouver coincée sous les décombres aux côtés du cadavre de sa mère, il y a de quoi vous déglinguer les méninges, non ?

Depuis, elle est restée muette.

Son crayon est devenu sa langue et les mots les reflets de son âme.

 

Voilà, nous ne sommes plus qu’à quelques respirations des premières sources.

Il faut savoir les mater. Prendre le bon chemin pour éviter de s’engouffrer dans les pièges que nous tendent les zones mortiflores.

Là, il nous serait impossible de faire demi-tour et nous succomberions à l’odeur assassine de ces plantes pourvoyeuses de sommeil éternel.

J’aimerais pouvoir témoigner de cette nouvelle escapade en prenant quelques clichés mais l’objectif n’est plus qu’un iceberg qui engloutit une bonne partie de mon déclencheur. D’ailleurs, l’appareil est vide. Ce n’est que pour la frime !

Les premières volutes, les premiers bouillonnements…

Tout cela résonne entre nos tempes tendues comme des linceuls d’hiver.

Nous allons pouvoir remplir nos gourdasses à ras-bord.

Pierre a les mains soudées à son iceflingueur tandis que je laisse l’eau fumante envahir l’intérieur de nos outres métalliques.

Elles sont attachées les unes aux autres et je n’ai qu’à laisser couler le chapelet dans son bain de vapeur.

J’attends que les bulles terminent leur effervescente musique puis je hisse la charge hors de l’eau.

Il n’y a plus qu’à visser et visser encore avant que le gel n’ait prise.

Pierre trépigne. Il a du mal à cacher son impatience.

Il voudrait déjà être de retour au cocon.

 

Nous rebroussons enfin chemin.

Notre fil d’Ariane n’a pas résisté aux morsures étincelantes.

Nous pesons chaque pas et tous nos sens sont en alerte.

Masque fermé. Nous respirons de l’intérieur. Les valves cognent contre nos poitrines. Ce sont nos tambours de survie. Le temps qu’il faut pour quitter le plan aux sources et nous pourrons à nouveau aspirer la hache glacée du dehors en toute sécurité.

Nous avons dépassé la station et nous apercevons maintenant le caisson. Les lumignons tremblent au vent dans la tempête de neige qui nous surprend sournoisement.

La petite y est à l’abri. Je ne cesse de me la représenter, lors de chaque sortie, assise sur le bord de son lit entrain de griffonner quelques mots étranges, cela me rassure.

Tous doivent languir notre retour.

Mais une fois de plus nos gibaciers sont vides. Deux grands trous béants où s’engouffrent les flocons rageurs.

 

Nous cognons deux puis trois coups contre la double porte d’acier.

C’est Marthe qui nous interpelle au zigophone avant de nous ouvrir.

Elle a l’air atterrée et ne nous laisse pas le temps de nous décarapacer.

Le vieux est sorti. Pris par un coup de folie.

Il leur a crié qu’il partait chasser la zibelle.

Il y a bien longtemps que les zibelles ont disparu.

Les femmes n’ont rien pu faire pour le retenir. Il s’est emmitouflé puis a disparu dans le décor, son iceflingueur en bandoulière.

Les gamines sont en larmes.

Il a emmené la petite avec lui, mon écrivailleuse de poèmes, ma dernière source de chaleur, sa main sur mon coeur, ses yeux brûlant toutes les glaçures, ma promesse, ma bouée de sauvetage !

Une peur incontrôlable s’empare de moi. Je me sens défaillir et me retiens contre le bord de la table pour ne pas aller embrasser la poussière du sol.

Je me retourne vers Pierre qui semble bien avoir saisi mes intentions.

Jaelle, la plus âgée des filles, nous fait signe qu’elle veut nous accompagner et sans plus tarder s’emmitoufle à son tour, recharge son masque et vérifie le bon état de son iceflingueur .

Nous prenons quelques barres de zinc et un filet de gourdasses à charge sur le dos.

Nous ne savons pas quand nous rentrerons.

Marthe nous signe un baiser du bout des doigts tandis que les gosses s’accrochent désespérément à ses frasques vestimentaires.

 

Il y a de la brisure dans l’air. Ça sent mauvais. Ça sent la mort.

Nous nous sommes engouffrés dans la tempête. Ça souffle en dedans et au dehors.

Nous avons pu apercevoir quelques traces de pas avant que la neige ne recouvre tout. Nous voici donc orientés vers ce qui me faisait le plus peur ; le paradis mortifère, là où toutes les zones mortiflores se rejoignent pour former un noyau de destruction implacable.

Gousse de Dieu et par toute l’éventration du monde, l’énormité de la chose ne nous fera reculer devant rien !

Les yeux de la petite nous guident. Ses mots nous tracent le chemin.

Je n’en veux même pas au vieux. Il fallait bien qu’il succombe un jour. Mais le mauvais sort a voulu qu’il l’emmène avec lui.

Nous nous sommes mentalement connectés et avons noué la corde autour de notre taille.

Je sens les gourdasses qui s’agitent sur mon dos et cela me rassure. Je pense aux caresses que me prodiguait ma mère bien avant le grand jour.

L’enfance. C’est sans doute le dernier refuge pour nous, les survivants ; à la fois dans nos propres souvenirs et dans l’espoir que représente notre marmaille.

La petite, c’est mon présent et mon avenir.

Je croise les doigts.

Jaelle et Pierre partagent mes sentiments. Nos masquent bipent et clignotent d’un seul élan.

Nous nous enfonçons dans la blanche fournaise. Le froid nous brûle les parties du visages qui ne sont pas protégées, une multitude de morsures d’insectes qu’il nous faut endurer.

Nous progressons lentement. Nos cris restent vains. Nos appels se heurtent et rebondissent sur une muraille de glace.

Peut-être tomberons nous sur un autre caisson. Nous ne sommes pas les seuls à avoir survécu. Des voix parfois nous parviennent, portées par des souffles nouveaux, toujours plus puissants et ravageurs.

Nous savons qu’à quelques hurlantes d’autres se sont calfeutrés comme nous. On surprend quelques grésillements sur nos porteurs d’onde quand la météo nous laisse un peu de répit.

Mais comment se rencontrer et comment s’assurer qu’il s’agisse bien là des nôtres et non de corps métalliques ?

Ne manquerait plus que cela pour signifier la fin de tous nos espoirs et nous réduire à néant.

Le temps passe et nous nous laissons mener par l’instinct.

Nous avons activité nos tueurs de parfums et traversons les zones mortiflores l’une après l’autre.

Nous pénétrons enfin dans une nouvelle contrée, abandonnant derrière nous les volutes assassines.

Jamais encore nous ne nous étions aventurés aussi loin de notre caisson.

Les voix familières ont crépité encore quelques secondes avant que ne s’installe le désert entre nous et la base. Coupure totale. Nous voici livrés à nous-mêmes alors que le vent et le gel redoublent de violence.

Nous gardons la tête haute mais le doute s’insinue et nous luttons pour ne pas nous laisser submerger par le désespoir.

La sueur gèle à l’intérieur de nos masques. Nos carapaces vestimentaires commencent à lâcher prise.

Les gourdasses accrochées sur nos épaules fument à peine.

La solitude nous effraie, nous écartèle, tente sournoisement de nous déshumaniser.

Je serre fortement la corde qui nous relie dans mon poing rageur.

J’admire en silence le courage et l’obstination de Jaelle qui ne dit mot et tient tête aux éléments déchaînés.

Pierre ferme la marche. Je l’imagine bêtement marcher à reculons comme s’il ne voulait qu’une seule chose, retourner d’où il vient en vers et contre tout.

Je m’en veux d’avoir de telles pensées. Je sais quel effort surhumain il produit pour combattre ses angoisses, angoisses que nous partageons tous d’ailleurs.

Cela fait maintenant trop longtemps. Il n’y a plus d’espoir.

Une image terrible me vient à l’esprit…

Le vieux est collé à son iceflingueur planté dans le sol comme un étendard, veillant le petit corps glacé de mon écrivailleuse.

Tous deux ne sont plus que deux silhouettes blanches que le vent forme et déforme à volonté.

Lentement, sans regrets, la nature les absorbe, les efface de notre environnement. Elle les arrache monstrueusement à notre présent, les condamnant à venir hanter notre mémoire à jamais.

 

Les tripes nouées, une boule dans la gorge, nous décidons d’un commun accord de mettre fin à nos recherches et nous apprêtons à faire demi-tour lorsque, soudain, Jaelle se met à hurler.

 

- Je viens d’avoir une fréquence. De nouvelles voix. Complètement inconnues.

Il doit y avoir un caisson dans les parages.

 

Nous l’implorons de préciser au plus vite.

Je tente désespérément de capter à mon tour mais sans résultat. Il en est de même pour Pierre.

Tous nos espoirs reposent désormais sur le fil ténu qui nous relie à ces voix surgies de nulle part.

 

- C’est par ici !

 

Jaelle nous indique la direction à suivre sans hésitation.

 

- Ils nous parlent. Ils nous disent qu’ils viennent de recueillir il y a peu une fillette

accompagnée d’un vieillard plutôt mal en point.

Ils veulent savoir si nous sommes à leur recherche.

C’est inespéré !

Je leur demande de nous guider.

Ils ont réussi à s’encanailler avec mon diseur. Nous n’avons plus qu’à nous laisser porter.

 

Jaelle qui se trouve en milieu de cordée nous entraîne maintenant à sa suite, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche.

Les morsures du vent deviennent à peine supportables. Il est temps. Plus que temps.

 

Droit devant, une étincelle, fragile et tenace à la fois, nous appelle à la rejoindre. Des pans d’étoffe blanche s’ouvrent sur notre passage.

Face au zigophone. Quelques mots rapidement échangés et voici que l’acier se met à couiner libérant un énorme nuage de vapeur.

Ce ne sont pas des corps métalliques qui nos accueillent mais bien des êtres de chair et de sang.

Des qui en ont vu de toutes les couleurs et qui ont su, tout comme nous, s’acclimater tant bien que mal aux nouvelles conditions.

Nous sommes tous des survivants, des solitaires.

 

Ils sont deux. La cinquantaine peut-être, ou beaucoup plus…

Difficile à dire. Les effets secondaires sont si nombreux et si imprévisibles.

Moi-même, j’ai décidé depuis longtemps d’éviter de capter le reflet de mon visage où que ce soit.

Ils nous emmènent jusque dans l’arrière de leur caisson.

Là, nous retrouvons le vieux, assis auprès de la petite qui est couchée et emmitouflée dans un sac de survie. Il semble collé à son iceflingueur tandis que sa tête reste penchée sur sa protégée. Ses yeux sont de la couleur du gel. Nous ne pouvons plus rien pour lui.

Je pose avec douceur ma main sur les joues de la petite. Une douce tiédeur me rassure.

Je me retourne vers ses sauveteurs et les remercie d’un sourire.

Il y a de la chaleur dans leur regard.

 

Avant que nous reprenions le chemin du retour, nos hôtes nous servent une soupe de racines fumante qui nous réchauffe jusqu’à la moelle tandis que nos gourdasses se réchauffent sur un feu halogène.

Sans conviction, l’homme s’adresse à nous en s’accompagnant d’un geste on ne peut plus significatif…

 

-Viande ? Auriez-vous un peu de viande ?

 

Nous ne pouvons bien sûr répondre positivement à sa demande et il nous en voit profondément attristés.

Jaelle leur fait comprendre que nous resterons désormais en contact.

Elle a pu aligner ses ondes sur celles de leur diseur.

 

Nous avons assis le vieux sur une plaque de bois, tout raide, coincé entre deux planches.

La petite est allongée sur un traîneau de fortune. Nous nous enfonçons dans le manège du gel et de la solitude blanche en formant un étrange cortège.

Mais nos forces et notre volonté sont maintenant décuplées à l’idée que nous ramenons la petite saine et sauve au bercail.

Nous nous retournons une dernière fois vers nos nouveaux amis avant qu’un voile immaculé ne les engloutisse dans sa bouche vorace.

Disparus à nos yeux, et si le sort nous interdit quelques retrouvailles futures,Ted et Mado la douce resteront toujours vivants dans notre mémoire.

 

Notre fil d’Ariane a cette fois-ci résisté et nous parvenons, aussi rapidement que nous le permettent nos charges supplémentaires, jusqu’aux zones mortiflores.

Nous activons de nouveau nos tueurs de parfums et pressons le pas.

Il faut nous surpasser. Des rumeurs lointaines nous parviennent d’un peu partout.

Une ou plusieurs bandes de corps métalliques doivent sévir dans les parages.

La petite est bien éveillée maintenant. Elle aussi a dû entendre les cris s’insinuer dans la ouate de l’air. Jaelle lui tient la main pour la rassurer.

Je reste quelques pas en arrière pour planter un épouvantail sonore en plein cœur d’une zone en espérant que celui-ci soit assez efficace pour amener nos prédateurs jusqu’à lui.

Voila, il faut avancer plus vite, plus vite encore.

 

Nous atteignons enfin des terres plus hospitalières.

Nos diseurs sont maintenant en connexion avec le caisson et j’informe Marthe de notre arrivée imminente et du bon dénouement de notre périple.

À l’écoute de sa voix, je prends conscience de l’angoisse qui a pu être la sienne et celle des autres.

 

Pas plus forte que l’explosion d’un pétard mouillé… Une onde choc vient de déchirer dans notre dos le marais blanc où tourbillonnent de nouveau les flocons.

L’épouvantail sonore a accompli sa besogne.

Nous voici pour l’instant soulagés et tout proches des nôtres.

Voilà, après la station, c’est la silhouette anguleuse du caisson qui se laisse deviner dans la tourmente. Nous ne sommes plus qu’à quelques pas. Quelques secondes encore et nous pourrons nous réconforter les uns les autres.

Alors que la lourde porte s’ouvre en couinant, un cri strident nous remue jusqu’aux tripes. L’un de nos poursuivants a dû échapper à l’explosion et n’est plus qu’à quelques mètres de nous.

Nous avons juste le temps de nous engouffrer par l’étroite ouverture en portant la petite dans nos bras et tant pis pour le vieux.

Terrifiés, nous observons sur l’écran le corps métallique en train de s’acharner sur la pauvre dépouille dont il ne restera rien.

Il passe maintenant sa rage sur le caisson, tentant vainement d’en percer la paroi. Il sent la chair fraîche et ne semble pas vouloir abandonner si près du but.

Marthe actionne le champ électrique et l’arrosage extérieur, ce qui semble le dissuader définitivement.

Dépité, il se décide enfin à disparaître en clopinant dans les bourrasques de neige.

 

 

 

 

Rien.

Rien ne nous retient encore dans ce désert blanc qui finira par nous servir de mouroir.

La décision est prise. Nous quittons le caisson.

Jaelle a pu de nouveau aligner ses ondes sur celles du diseur de Ted.

Ils ont accepté aussitôt d’être des nôtres.

Notre itinéraire, aussi incertain que peu rassurant, passera donc par chez eux avant d’entamer notre périple vers d’autres terres et d’autres cieux plus cléments.

Gousse de Dieu et par toute l’éventration du monde, j’ai la rage !

Et je ne suis pas le seul.

Les derniers événements nous ont poussés jusqu’au pied du mur, jusque dans nos derniers retranchements. Nous faisons tous la nique au mauvais sort et puisque Dieu n’existe plus, nous allons nous-mêmes prendre notre destin en main.

Nous vidons de fond en comble le caisson, n’abandonnant que ce qui n’aurait aucune utilité pour notre survie.

La petite gribouille sur son carnet. Quelques mots et un croquis fait à la hâte nous représentant en train d’entasser un max. c’est sa façon à elle de faire une croix, de s’impliquer dans notre nouvelle tentative.

Voilà, nous voici enfin prêts.

Tous en ligne, reliés les uns aux autres par notre fil d’Ariane : Marthe, Jaelle, la petite, les deux jumelles, Pierre et moi-même.

Derrière nous, les deux traîneaux où sont entassés nos trésors. Un troisième, vide, au cas où…

Il nous sera ainsi plus facile de tirer notre précieuse cargaison, chacun participant à sa juste mesure à l’effort collectif.

Nous sommes bien sûr armés jusqu’aux dents, chacun portant en bandoulière ou tout contre lui son iceflingueur, encarapacés jusqu’au cou, les lunettes posées sur le masque et nos diseurs en ébullition.

Posés au sommet des traîneaux, les épouvantails sonores restent à portée de main. Les gourdasses s’agglutinent sur nos épaules et aident à nous protéger tant bien que mal de la glaçure.

Nous avons tous dans notre poche une réserve de racines pour mâchonner en cas de faiblesse.

En route pour la grande, si ce n’est... l’ultime aventure.

 

Nous venons de passer les zones mortiflores sans encombres. Nous débranchons nos tueurs de parfums et retirons nos masques quelques instants afin de nous frotter à nouveau à la froideur cinglante de l’air ambiant.

Jaelle a pu s’encanailler facilement avec le diseur de nos futurs compagnons.

Ted et Mado la douce nous attendent avec impatience.

Je les comprends. Je suis tout aussi impatient et n’ai plus qu’une seule idée en tête ; réunir nos forces et notre volonté pour enfin échapper à cet enfer éblouissant qui nous digère peu à peu.

Et puis, l’espoir de pouvoir offrir une nouvelle chance à cette jeunesse qui n’a rien demandé et subit sans mot dire le chaos généré par ses semblables, comment ne pas s’y accrocher lorsqu’il nous reste encore un peu d’humanité ?

Les retrouvailles n’ont pas été sans émotion.

Ted et Mado nous ont accueillis les bras ouverts, la larme à l’œil.

Pouvaient-ils croire il y a encore quelques lunes à peine voilées qu’ils finiraient par tenter l’impossible auprès de nouveaux compagnons ?

Maintenant, le groupe est au complet.

La glaçure n’aura pas notre peau. Nous irons jusqu’au bout, vaincrons le baiser blanc, finirons par trouver un nouveau monde.

Reliés les uns aux autres par un double fil d‘Ariane, nous laissons derrière nous le dernier caisson, vidé comme une outre de son eau.

La tempête de neige semble s’essouffler, comme pour nous laisser une chance, nous ouvrir un passage vers la lumière.

Nous avons tous la gorge nouée et le coeur qui palpite mais nous avons remisé notre peur aux oubliettes.

L’espoir décuple nos forces et notre obstination.

Mon regard se tourne vers les jeunes. Un sentiment de joie e de fierté m’envahit. Oui, nous avons retrouvé toute notre dignité et le droit à la vie et à la liberté !

 

 

 

 

Maison rouge cassée

Cri blanc les mains attachées

Les bêtes ont senti l’odeur

Les enfants ont perdu leur chemin

Une grande lumière

Plus de jour plus de nuit

Il fait froid

Tout est blanc

 

Partir

Trouver notre nouvelle maison

 

 

 

 

Bien que nous ayons perdu la notion du temps, que le mot « saison » n’a plus de raison d’être, que nuit et jour se côtoient comme de sœurs jumelles, que « bientôt », « plus tard », « jamais » se ressemblent étrangement de plus en plus, nous gardons le rythme du sang qui bat dans nos veines, celui de notre respiration, celui de nos muscles qui peinent, de nos cils qui clignent pour nous protéger les yeux de cette glaçure assassine.

Nous gardons le rythme de l’espoir qui nous habite.

 

Nous avons marché. Nous avons soufflé, soigné nos blessures. Nous avons mâchouillé, mâchonné, ingurgité, ravalé, dormi, veillé, parlé, souri, tremblé parfois.

Et nous marchons de nouveau.

Il nous est encore difficile de discerner le paysage qui nous entoure mais il nous semble que l’air ambiant devient plus respirable. Preuve en est, nos masques que nous venons de remiser au fond de nos gibaciers.

Le blanc se dissipe au dessus de nos têtes et la glaçure se fait moins vive.

Nous avons jusqu’à maintenant évité toute rencontre fâcheuse et il faut croire qu’une bonne fée veille sur nous.

Non seulement nous avons pu nous rapprovisionner à une source d’eau claire mais nous avons croisé sur notre chemin une harde de zibelles.

Nous étions convaincus de leur disparition.

Malgré l’effet de surprise, Pierre a eu le temps d’épauler et d’abattre un magnifique mâle, ce qui nous assure des réserves pour longtemps et va nous changer des sempiternelles racines qui nous retournent l’estomac.

Pour la première fois, nous bivouaquons l’esprit serein et le baume au cœur.

Les rares flocons qui virevoltent autour de nous ont entamé une danse joyeuse.

Les lueurs du feu qui étalent nos ombres tremblantes loin sur le sol blanc sont nos amies.

Les jumelles dorment à poings fermés tandis que la petite est allongée à mes côtés , toute emmitouflée.

Je n’aperçois que ses yeux, rivés vers le ciel, à la recherche sans doute d’une étoile disparue.

 

Tandis que Marthe, songeuse, feuillette un vieil album photos qu’elle avait trouvé dans des décombres et garde précieusement avec elle, les autres ont entamé une partie de hit dog.

Je n’ai pas vu jouer quelqu’un depuis des lustres.

Je savoure ces instants de tranquillité et de plaisir retrouvés.

 

Les yeux de la petite viennent enfin de se fermer.

 

Nous étions voisins avant le Grand Jour. Elle vivait avec sa mère. Il n’y avait pas d’homme à la maison.

Depuis longtemps déjà, les changements climatiques successifs nous avaient plongés dans une nouvelle ère glaciaire.

Nous nous étions habitués à vivre encarapaconnés, emmitouflés, les yeux cerclés par nos épaisses lunettes et notre respiration intimement liée au bon fonctionnement de notre masque.

Chaque quartier était protégé par sa propre bulle, ce qui nous permettait de nous débarrasser de notre harnachement et de reprendre une allure plus humaine.

J’aimais alors, lorsque nous nous croisions au milieu du bal incessant des déglaceuses, m’évader dans le regard furtif des ses grands yeux noirs et m’accrocher à son sourire de Madone. Cette jeune femme me fascinait et éveillait en moi des sentiments que je ne pensais plus pouvoir connaître.

En secret, je veillais sur elle et la petite.

Comme beaucoup d’entre nous, elles participaient toutes deux au travail collectif ; la mère dans les ateliers et la gamine aux champs, au milieu des blés et des troupeaux de zibelles, protégés par les énormes globes.

Nous résidions aux alentours de la grande ville.

Nous faisions partie des classes moyennes. Il y avait pire que nous.

Plus loin, d’autres moins chanceux passaient leur existence au fond des mines et ne voyaient plus le jour.

Nous ignorions tout des critères retenus par l’Ordre pour nous départager et décider ainsi de notre existence.

Quoiqu’il en soit, nous ne nous posions pas trop de questions. Sans doute étions-nous formatés pour exécuter notre tâche et nous contenter de ce que l’on nous offrait dans un monde ultra robotisé et complètement déshumanisé.

D’autant plus que chaque soir, les écrans qui s’allumaient un peu partout diffusaient de nombreux reportages sur les mines pour nous rappeler la chance qui était la nôtre.

Nous n’avions qu’à remercier l’Ordre pour sa bienveillance.

Avant, bien avant encore, nous vivions autrement. Puis les épidémies se sont abattues sur notre continent décimant les trois-quarts de la population.

Hommes et bêtes commencèrent à muter.

Sous prétexte de nous immuniser contre le virus, tous les survivants furent vaccinés puis étroitement surveillés et encadrés par les Forces Nouvelles, une milice sans pitié à la solde du gouvernement.

Personne, personne appartenant au commun des mortels ne fut en capacité de nous informer du bien fondé de ce soit-disant vaccin. Il devait sans doute posséder d’autres vertus beaucoup moins salutaires.

La population subit de plein fouet la soif de pouvoir et l’absence d’humanité de quelques-uns. C’est ainsi que naquit l’Ordre et qu’une épuration sans précédent élimina les plus récalcitrants dont bon nombre de têtes pensantes prétextant quelques mutations irréversibles.

Grâce à un titanesque chantier, une forteresse de verre et de métal s’éleva au coeur de la ville.

Il devait y régner une agitation de fourmilière au vu des défilés incessants de camions et d’engins blindés qui allaient et venaient depuis les mines.

J’eus la possibilité de pénétrer un jour dans ce gigantesque laboratoire où le nombre de blouses blanches et d’uniformes était impressionnant.

Je n’oublierai jamais ce jour car ce jour-là, ce fut le Grand Jour.

Avant que je ne puisse avaler leur cachet d’oubli et retourner dans la grisaille de notre quotidien, jaillit la grande étincelle, l’instant où la terre s’ouvrit en deux. À force de vouloir égaler la puissance de Dieu et dominer les éléments , les apprentis sorciers venaient de mettre fin à notre civilisation.

La nuit s’abattit d’un coup sur le monde et lorsque je repris mes esprits, tout n’était plus que désolations autour de moi.

Nous n’étions sans doute que quelques miraculés à pouvoir prendre conscience du terrible chaos, assommés, totalement désorientés, perdus comme des enfants venant de naître dans un monde hostile et inhumain.

Il me fallut lutter contre les bourrasques de vent et avancer pas à pas, aveuglé par la neige qui tombait par gros flocons et réduisait mon champ de vision au minimum.

Mes lunettes, mon casque, mes gants, ma tenue de protection, mais aussi et surtout la clémence de Dieu, m’avaient permis de rester en vie.

Je n’étais cependant pas enclin à le remercier. Une seule chose importait encore à mes yeux ; retrouver la petite et sa mère au plus vite.

Je ne sais combien de temps il me fallut pour retourner jusqu’à notre quartier, des heures, par dizaines si ce n’est plus. Peu importe, le temps n’avait déjà plus d’emprise sur moi. J’évoluais et respirais dans un rêve permanent, un de ces mauvais rêves dont on ne peut plus se détacher.

Je récupérai en route tout un arsenal sur quelques cadavres et dans quelques rares véhicules qui n’avaient pas été ensevelis ; iceflingueurs, fils d’Ariane, épouvantails sonores et bien d’autres éléments indispensables à ma survie avant de rejoindre enfin ce qui restait de notre quartier.

 

La bulle s’était volatilisée. Tout était recouvert d’une épaisse couche de neige qui servait de linceul et cachait toute l’horreur de la catastrophe.

J’arrivai enfin jusqu’à destination, devant cet amas de ruines immaculées, persuadé de retrouver mes deux protégées saines et sauves.

Je ne comprenais pas une telle obstination vu l’ampleur du désastre. Je ne pouvais être que sous l’emprise d’un énorme coup de folie.

Je ne sais quelle force extérieure m’intima l’ordre de creuser, de creuser et de creuser encore à mains nues.

Mes doigts bleuissaient sous l’effet du gel et des larmes de rage me montaient aux yeux.

J’haletais sous mon masque et la buée venait brouiller ma vue encore un peu plus lorsque l’improbable se produisit.

Une voix fluette me parvint depuis une anfractuosité.

Je venais de retrouver la petite bien vivante.

À ses côtés, la jeune femme aux grands yeux noirs avait cessé de respirer.

 

Par la suite, nous avons rencontré Marthe et les autres. Quelques miraculés qui avaient échappé non seulement à la mort mais aussi aux différentes mutations dont furent à nouveau victimes nombre d’humains, de bêtes et de machines rescapés. Les corps métalliques en sont la plus terrible des illustrations.

Ainsi vient de commencer pour nous une nouvelle vie, faite d’incertitude, de danger permanent mais aussi riche de compréhension, de respect, d’amitié et d’humanité retrouvée.

L’Humanité, nous en sommes peut-être les derniers vestiges…

 

La petite respire paisiblement. Ses pupilles s’agitent sous ses paupières closes.

Je lui souhaite des rêves apaisants.

 

La nuit, ou plutôt ce laps de temps que nous avons défini ainsi, s’est achevé sans incidents.

Nous voici de nouveau en transhumance vers une terre meilleure.

Gousse de Dieu et par toute l’éventration du monde ! Je croise les doigts pour que tout cela se termine du mieux possible.

Les bourrasques de neige ont complètement cessé depuis un bon moment et, nous n’en croyons pas nos yeux, le ciel jusqu’alors d’une blancheur opaline laisse entrevoir quelques trouées sur un ciel bleu.

Un espoir sans précédent nous envahit et décuple notre ardeur à aller de l’avant.

Le froid se fait beaucoup moins ressentir et des langues de terre brune semblent déchirer la nappe blanche du sol au lointain.

Serions-nous enfin sortis de la glaçure et de son cauchemar ?

Quelques zibelles se sont enhardies et nous accompagnent dans notre avancée, se tenant toutefois à bonne distance.

 

Nous marchons et depuis rien, plus rien.

Sans doute n’était-ce qu’un mirage.

Le ciel s’est soudain assombri, le vent s’est levé et nous a craché à la face sa multitude de baisers glacés. La neige tombe de nouveau en larges spirales tentant de nous arracher les uns aux autres.

Nous avons vérifié l’efficacité de nos fils d’Ariane et nous nous sommes encarapacés, nos masques collés sur notre peau bleuie, les lunettes embrumées, encanaillés par la peur, la rage et nos diseurs.

Nous croisons en chemin le corps vitrifié d’une zibelle, la langue pendante, ses quatre pattes dressées vers le ciel comme un monument érigé à la gloire du Grand Jour et de la glaçure.

Le silence est de mise.

Chacun doit se morfondre intérieurement et maudire le mauvais sort qui s’acharne sur nous.

Mais surtout, ne pas montrer son désarroi, garder la tête haute et ne pas mettre en péril la solidarité qui est la nôtre !

Épargner aux plus jeunes cette terrible angoisse qui ne cesse de nous vriller au corps et nous glace les méninges.

 

Bivouac.

Nous sommes réunis autour d’un feu hologramme. Cela nous réchauffe plus dans la tête que dans le corps mais nous rassure quelque-part.

La petite a sorti son calepin et écrit tant bien que mal, attentive à ne pas laisser tomber sa mine dans la neige dévoreuse.

J’observe Maete, l’une des deux jumelles.

Celle-ci nous préoccupe au plus haut point. Nous craignons qu’elle ne soit en train de muter.

Elle semble avoir perdu tout appétit et plus grave sans doute, tout repère spatio-temporel, sans parler de son discours devenu complètement incompréhensible.

Elle ne nous reconnaît plus et semble plongée dans un autre univers. Ses regards, ses gestes, ses murmures ou ses cris répondent à d’autres sollicitations.

Pour l’instant, elle reste relativement calme et ne semble pas développer quelque agressivité à notre égard. Nous l’avons cependant encarapacée dans un harnais de sauvegarde au cas où...

Nata semble profondément affectée par l’état de sa sœur jumelle. Nous la réconfortons du mieux possible.

Nous lui avons injecté un léger sédatif pour qu’elle puisse bénéficier d’un sommeil apaisé. Elle s’est endormie dans les bras de Jaelle.

Marthe et Mado s’efforcent de nous préparer un repas pour le moins convenable à base de racines et du dernier morceau de zibelle en notre possession.

Nos gibaciers sont de nouveau et terriblement vides.

La tempête nous entoure de ses musiques hurlantes, nous gifle et nous transperce jusqu’à l’os.

Pourquoi tant de déchaînement ?

La nature se venge sans doute des terribles plaies que les hommes lui ont infligé depuis leur apparition sur Terre.

Nous ne sommes que des poussières perdues dans l’immensité des galaxies et non seulement nous avons eu l’arrogance de créer Dieu à notre image mais notre sotte ambition à vouloir le surpasser nous aura menés à notre propre perte.

Mais je ne puis accepter que des êtres innocents puissent encore payer maintenant pour la folie de quelques-uns.

Nous ne sommes qu’une poignée mais nous croyons tous fermement en nos capacités à survivre et à pouvoir créer un nouveau monde.

Non. Nous ne regretterons jamais d’avoir quitté nos caissons et le semblant de sécurité qu’ils semblaient nous apporter.

Il y aura bien une issue quelque part.

Maintenant que les femmes et les enfants tentent de récupérer quelque peu malgré un court sommeil agité , Ted et Pierre, toujours en alerte, se chargent de réapprovisionner nos gourdasses . Une source d’eau chaude se trouve à quelques respirations de notre campement.

Quant à moi, je réactive les combinaisons une par une en les connectant au générateur. Sans lui, la glaçure aurait eu raison de nous tous depuis bien longtemps.

Je garde un œil sur Maete. Celle-ci est régulièrement agitée par des soubresauts qui ne présagent rien de bon.

Je crains qu’il ne faille s’attendre au pire !

 

Ted et Pierre sont de retour. Ils ont le regard sombre et semblent perplexes.

 

- Nous ne pouvons rester ici davantage.

Des zones mortiflores sont entrain de s’agglutiner et envahissent tout le paysage à une vitesse incroyable, aussi loin que nous permet de voir la neige qui tombe dru. Sans doute ont-elles muté ?

Elles semblent converger vers notre campement.

 

Nous réveillons notre petit monde et notre caravane se met de nouveau en route.

Les jeunes semblent épuisés mais s’associent pour tirer en commun le traîneau où est couchée Maete, coincée sous les sangles et dans son harnais.

Il nous faut avancer plus vite que les plantes assassines.

Pierre et Ted sont en tête, femmes et enfants au milieu. Je ferme la marche.

 

« Demain sera un autre jour ! » Quel sens pourrait encore avoir une telle expression dans l’état actuel des choses ?

Et pourtant, j’aimerais tant pouvoir y croire, je m’y accroche comme un naufragé à sa bouée de sauvetage, les yeux rivés sur un horizon aléatoire que cachent les éléments déchaînés.

Je ne suis pas le seul. Nous partageons tous le même désarroi et les mêmes pensées néfastes.

Et chacun de persister avec sa boule d’angoisse dans le ventre, c’est pour l’instant notre lot à tous.

Gousse de Dieu ! Nous irons jusqu’au bout de nos forces ! Nous lutterons jusqu’à notre dernier souffle !

 

 

 

 

Maman est morte.

Je suis assise à côté de son ventre ouvert en deux.

Ce sont les machines, les gardiennes, ces horribles machines, qui l’ont tuée.

C’est de la faute à Nata.

C’est elle qui leur a ouvert la porte.

Elle a voulu se venger. Maman venait de la gronder parce qu’elle n’avait pas respecté l’heure du couvre-feu.

Les gardiennes l’ont poursuivie jusqu’à la maison.

Elles ont tambouriné, lacéré, griffé les murs, couiné, hurlé, stridentes, fracassé nos oreilles.

Mais nous étions à l’abri. Il ne pouvait rien nous arriver.

Alors, Nata a ouvert la porte.

Maman s’est mise en avant pour nous protéger et les machines se sont jetées sur elle.

Je n’ai eu que le temps de prendre Nata par la main pour l’emmener au dehors.

Nous sommes restées cachées jusqu’à ce que les lunes blanches et rouges illuminent le dôme et que les gardiennes se soient enfin éloignées de la maison.

À notre retour, tout était retourné et Maman dormait dans une mare de sang.

Nata n’a pas supporté et s’est enfuie.

Moi, je suis restée, assise à coté de son ventre ouvert en deux.

Je hais Nata. Ce n’est plus elle. Ce n’est plus moi.

 

 

 

 

Nata se met soudain à hurler.

 

- Elle m’a mordue ! Elle m’a mordue !

 

Nata a la joue en sang.

 

- Je voulais l’embrasser et elle m’a mordue !

 

Tout en continuant d’avancer tant bien que mal dans la poudreuse qui nous arrive jusqu’aux chevilles, Jaelle soigne comme elle peut la blessure de la fillette qui pisse rouge.

Nous ne pouvons nous arrêter pour l’instant, même si nous prenons de l’avance, les zones mortiflores continuent de progresser, nous entendons leur chant qui nous glace le sang.

 

La neige a cessé de tomber. Un silence inhabituel règne maintenant, pesant et peu rassurant.

Nous n’entendons plus le chant mortiflore.

Nous décidons de nous poser.

Jaelle améliore quelque peu le pansement de fortune qui recouvre une bonne partie du visage de Nata.

Nous nous affairons autour de sa sœur qui convulse et mord à pleines dents dans le vide comme un animal sauvage pris au piège.

Pendant ce temps, la petite nous tourne le dos, le regard perdu dans l’immensité opaline.

Elle semble se désintéresser totalement de la scène. Elle reste calme. Respire lentement et profondément. Comme si elle voulait se ressourcer sous les morsures du gel.

 

L’état de Maete se dégrade d’un instant à l’autre malgré les injections successives d’antidote que nous lui avons administrées.

Nous nous sentons complètement impuissants et un terrible cas de conscience nous torture l’esprit…

Il ne nous restait qu’une seule et dernière dose. Celle-ci était forcément destinée à Nata.

Nous sommes tous conscients qu’il n’existe pas d’échappatoire. Il va nous falloir prendre l’ultime décision.

Qui, qui aura le courage de mettre à exécution cette horrible besogne ?

Contre toute attente, c’est Jaelle qui se propose.

Sans plus attendre et sans un dernier regard, sans doute pour ne pas pleurer, nous abandonnons Maete à son triste sort.

 

Nous voici de nouveau lancés dans notre quête au dénouement des plus incertains.

Jaelle vient de nous rejoindre, le visage décomposé, les yeux embrumés.

Nous ne disons mot.

Survivre !

Pour qui ?pourquoi ? Comment ?

Ne serait-ce que par instinct !

Vaut mieux repousser à plus tard ces questions d’ordre existentiel et qui ne sont d’aucune utilité en la circonstance.

Ne pas laisser le doute s’installer. Y croire, y croire encore…

 

L’obstination peut être bénéfique.

À force de lutter non seulement contre les éléments mais aussi contre le mauvais sort qui s’acharnent encore et toujours sur nos pauvres carcasses, il arrive forcément un moment de grâce, une trouée de lumière dans l’obscurité, un appel d’air salutaire.

Non, ce n’est plus un mirage. Mais un miracle, l’inespéré  !

Devant nous, alors que la neige cesse enfin de tomber, que la glaçure semble définitivement faire partie du passé, qu’enfin libérés de nos masques nous respirons un air tiède et pur, devant nous s’étend une vaste plaine couverte d’herbe rase. Et plus notre regard tend vers l’horizon, plus le paysage semble se colorer, plus le ciel semble bleuir.

Nous nous observons longuement, l’air un peu ahuri, avant de nous jeter dans les bras des uns et des autres, en riant comme des enfants libérés du pire cauchemar.

 

 

 

 

 

Comment décrire l’émotion qui nous étreint en apercevant pour la première fois ce que l’on appelait jadis le soleil ?

Comment ne pas frissonner sous le scintillement des étoiles, courir de plaisir dans la lumière blanche de la lune, seule et unique ?

Comment ne pas se sentir libres, enfin extirpés de nos harnachements, libérés de notre fil d’Ariane, nos pieds nus foulant la tiédeur de la terre ?

Après avoir vécu l’enfer, serait-ce enfin le paradis retrouvé ?

Il en était question dans les religions ancestrales. Je me souviens avoir lu en hologramme, lors d’une de mes incursions dans les ruines d’une ancienne holothèque , les passages d’un bon nombre d’ouvrages où l’on évoquait le Bien et le Mal, l’existence d’un Paradis perdu, la faute primitive.

Tout cela faisait partie d’un folklore et l’Ordre s’en servait pour maintenir son emprise sur des populations désemparées face aux fléaux successifs qui s’étaient abattus sur notre civilisation.

Nous étions punis pour le mal que nous étions censés avoir fait par le passé. Et l’Ordre le fut à son tour.

Mais il va nous falloir faire table rase dans nos mémoires si nous voulons nous reconstruire pour de bon.

Ici, c’est une terre neuve, où d’instinct nous nous sentons enfin en sécurité.

Nous avons cheminé au milieu d’une multitude de carcasses de corps métalliques. Ils ne résistent apparemment pas au nouveau climat qui s’est instauré. Nous avons franchi une frontière et celle-ci nous sépare de nos prédateurs.

Quant aux zones mortiflores, plus aucune trace de leur existence !

Le paysage semble accueillant.

Parmi les herbes, coulent des sources d’eau claire et les zibelles refont leur apparition.

Plus loin, l’étendue plate fait place à des collines naissantes. Là-bas est notre destination.

Nous en avons tous la conviction.

Un dernier regard en arrière, vers ce mur blanc et tourmenté qui nous sépare de l’horreur et de la désolation.

Cette fois-ci, il ne s’agit plus d’errance. Le chemin nous est tout tracé et nous avons hâte d’atteindre notre Paradis perdu.

Nous redécouvrons nos corps. Beaux malgré leur maigreur. Nous les avons rafraîchis longuement à la source et notre peau s’est mise à frissonner sous les baisers ruisselants.

Maintenant, alors que nous marchons sereinement pour la première fois depuis bien des lustres, j’observe avec plaisir la danse de nos muscles qui se gonflent et se dégonflent sous l’effort. Tracter nos traîneaux ne nous a jamais paru aussi difficile mais nous ne regrettons en rien l’absence de neige et de glace. L’effort semble minuscule au regard de la promesse qui nous est faite.

Et puis, maintenant, il y a le jour et la nuit.

Le temps qui s’écoule a de nouveau un sens.

Deux soleils et deux lunes viennent de passer et nous voici au petit matin enfin prêts à pénétrer au cœur des collines.

 

L’enthousiasme collectif nous fait oublier la fatigue, la faim qui nous tenaille encore et les mauvais souvenirs, cette lèpre qui nous a dévoré si longtemps l’âme et l’esprit.

La distance qui nous sépare du but s’amenuise de pas en pas, de sourire en sourire. Le vertige nous ouvre les portes d’un bonheur maintenant tout proche.

Nous avançons parmi les herbes hautes. Des bruissements, quelques cris perçants avant que ne s’envole sous nos yeux ébahis une nuée de petites boules à plumes.

Des oiseaux ! Ce sont des oiseaux !

Des petites bestioles mécaniques auxquelles se mélangent d’autres boules à plumes, des vraies, faites de chair et de sang.

Tout comme les zibelles, ces minuscules bestioles avaient disparu de notre environnement. Elles n’existaient plus que dans les souvenirs factices qu’on nous avait implantés avec ferveur comme beaucoup d’autres fantômes.

Nous sommes à la découverte d’un nouveau monde, à l’aube d’une nouvelle humanité.

 

Enfin, nous gravissons les premières collines.

Le sang cogne contre mes tempes. Nous sommes tous dans un état de surexcitation et nous lâchons d’un même élan nos traîneaux pour pouvoir découvrir au plus vite « Notre » nouveau monde.

Nous restons figés au sommet, le visage balayé par un vent frais venant d’une vallée profonde.

C’est à peine croyable !

Devant nous s’étale une forêt luxuriante, à perte de vue. S’est-elle épanouie à l’abri de tout cataclysme au cœur de cette dépression depuis une éternité ou a-t-elle surgi d’en dessous, lors du Grand Jour ?

Nul ne sait mais Dame Nature a décidé de nous offrir une nouvelle chance et nous l’en remercions de tout cœur.

 

 

 

 

Nous nous sommes construit des abris de fortune, faits de feuilles et de branchages, mais quel bonheur, quel bonheur de se sentir à la fois libres et en sécurité, aussi fragile soit cette dernière.

D’une civilisation en fin de course nous sommes retournés à l’état primitif et nous savourons cette résurrection.

Nos chasses à la zibelle s’avérèrent des plus fructueuses et nous avons mis en terre les précieuses graines que nous avions emmenés dans notre exil.

Nos iceflingueurs ont rendu l’âme et nous apprenons à créer de nouvelles armes, de nouveaux outils, un nouveau langage.

Notre respiration n’est plus la même. Notre regard sur le monde, notre perception de l’univers et de la place que nous y occupons se sont profondément transformés. La force qui nous anime désormais est trempée d’humilité, de reconnaissance, d’amour et de tendresse.

Ted et Mado la douce se sont installés légèrement à l’écart, avec l’espoir sans doute de se reforger une réelle intimité.

Marthe, Jaelle et les deux filles logent dans la même case.

Pour notre part, Pierre et moi-même avons chacun la nôtre.

Nous vivons tous sur le même pied d’égalité dans notre petite communauté. La seule hiérarchie mise en place concerne les deux fillettes qui nous doivent à la fois respect et obéissance mais qui peuvent aussi nous témoigner une confiance sans faille.

 

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