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Deuxième épisode - QUI EST QUI ?
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 Article publié le 22 juillet 2018.

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Deuxième épisode

 

QUI EST QUI ?

 

Je suis dans les rues de la ville, au volant de la décapotable de K. K. K. Elle prend un peu la pluie, mais c’est une pluie de nuit tranquille, pas une de ces nuits d’exercice où on marche dans le noir en attendant que ça finisse. On se croirait alors dans une zone. Même ceux qui ne sont jamais allés dans une zone ont cette impression. Je ne sais pas pour les autres, mais après coup, ça pose des questions, toujours les mêmes, avec les mêmes réponses qui sentent la trahison et le retour à la case départ, en dessous de la conciergerie, avec les rats et les objets mis au rencart de la vie quotidienne. On ne sait rien de cette existence souterraine qui semble pourtant grouiller sous nos pieds, sauf quand ils remontent un condamné à mort qui a finalement choisi d’aller se battre dans les zones. À mon avis, ils finissent tous comme ça après un temps plus ou moins long passé à reconsidérer ce qui les a amenés dans ces endroits bannis de la pensée. On en a tous un dans la famille. Je me demande comment ça arrive, si ce ne n’est pas provoqué et pourquoi ça n’est pas tombé sur moi. J’ai peut-être de la chance d’être marié avec une enfant. Tout le reste n’a peut-être aucune importance. Je me fais du mouron pour rien. Si je continue, ils vont me soigner. C’est peut-être ce qu’ils sont en train de faire en ce moment, au moment même où je distingue nettement mon pardessus des poubelles qui lui ressemblent. Mon pardessus marche avec quelqu’un dedans. Il marche vite dans une direction qui ne lui est pas inconnue. Je coupe les phares et passe en mode silencieux, mais il est en train d’observer mon manège. Ça le rend nerveux. Il se met à filer comme une ombre.

À la fin, il ne peut pas aller plus loin. L’impasse est fermée par un mur haut de dix mètres et toutes les portes sont verrouillées. Je double l’intensité des phares. Le pardessus est ouvert sur un corps de rêve, un corps de femme que je connais bien pour y avoir trouvé le bonheur en un temps où la question de l’amour ne se posait pas. La Sibylle me sourit. Elle n’a pas changé. Elle ne changera jamais.

— Salut, Frank.

Même la nuit ne change rien. Mon esprit fatigué par une journée de poursuites et d’échecs qui ne me conseille même pas la prudence. Le corps élimine la question du pardessus. J’ai besoin de sommeil.

— Ça fait un bail, dis-je en sautant par-dessus la portière.

— Ça fait des années, Frank. Il s’en est passé des choses depuis.

— T’es toujours la Sibylle, Sibylle.

— Tu n’es plus tout à fait le Frank que j’ai connu.

Le pardessus se referme. On ne voit plus que lui. La Sibylle se planque quand elle parle de vous. On peut voir ses yeux, mais pas le regard qui vous scrute comme si vous conteniez le futur de vos dents.

— Fabrication chinoise, dit-elle en palpant le tissu de ses doigts d’acier. J’ai su qu’ils t’avaient confisqué le tien. J’ai pensé à toi.

Elle me tend le pardessus, parfaitement nue.

— Tu t’en sortiras, Frank.

— Ça alors, Sibylle ! Je te reconnais comme si je ne t’avais jamais quittée.

— Mais tu m’as quittée, Frank.

— Tu dois m’en vouloir à mort…

— En vouloir à un mort ? Frank ! Pour qui me prends-tu ?

— Ça se voit tant que ça ? Tu connais l’explication ? Maintenant je poursuis un type qui ne pourra pas m’échapper. En ce moment, il fait la noce. C’est lui, le marié.

— O.K., Frank, on fait un bout de chemin ensemble.

— Comme ça ? À poil ?

— C’est toi qui es à poil, Frank.

En tout cas, j’ai retrouvé mon pardessus ou quelque chose qui y ressemble. La Sibylle me raconte ce que je ne sais pas de sa vie. Je lui raconte à mon tour ce qu’elle sait déjà à propos de ma vie conjugale, des sentiments que je ne maîtrise plus à cause d’une première ablation correctionnelle, du travail qui sent les lendemains qui ne chantent pas, de cette manie que j’ai de foutre le nez dans ce qui ne me regarde pas avec une joyeuseté qui m’éloigne toujours plus d’un bonheur que je ne partagerais pas s’il m’était donné sans condition. Ses petits seins fendent le vent.

— J’ai plus que le pardessus, Frank.

— Pourquoi fuyais-tu ?

— Pour te rendre fou, Frank. Je ne m’y prends jamais autrement avec les amis perdus et retrouvés.

— Je t’enfilerai.

— C’est la seule chose que tu fais bien, Frank. La montrer et t’en servir.

Un tas de souvenirs remontaient à la surface. Dans ces moments rares, je communique avec le monde et ce que j’y ai vraiment trouvé de propice à ma joie de camé du bout.

— C’est le priapisme, Sibylle. Rien d’autre. La taille et le priapisme. Je peux bien te le dire à toi, mais tu le sais peut-être déjà. Tu l’as toujours su.

— Je ne sais pas tout de toi, Frank. Parlons d’autre chose.

C’est bien la Sibylle, la preuve ! Le pardessus n’est pas mon pardessus, mais une copie chinoise du temps où les Chinois se contentaient d’un gosse pour ne pas finir dans la merde du temps historique. Une vraie Sibylle et une copie de pardessus. Elle a aussi pensé au flingot. Un Beretta à visée laser. Chaque balle est un four à micro-ondes. C’est plus douloureux que l’idée de la douleur.

— T’es bien la seule qui m’encourage à continuer, Sibylle.

— Je ne t’encourage pas, Frank. Je veux savoir comment ça va se terminer. Tu ne resteras pas longtemps poursuivi et poursuivant. Cette situation est intenable. On rattrape toujours le type qu’on poursuit. T’as même pas réfléchi à ça, Frank !

— T’es là pour me le rappeler.

— Tu ne l’as jamais su, Frank. Tu viens de l’apprendre.

Exact. Et ça m’angoisse. J’ai besoin de me foutre une balle dans la tête. J’ai la balle, le besoin, mais pas l’envie. Tout ce qu’il faut pour réussir, sauf l’ambition. Je suis un veinard qui ne connaît pas sa chance. Tu sais pourquoi, Sibylle ?

— Tu vas me le dire.

— Parce que je n’aime que toi.

— Tu es le roi des apparences, Frank.

— Tu es la reine de la Réalité.

— Fais gaffe au feu rouge !

Où m’emmène-t-elle ? Ensemble, on a déjà traversé l’enfer. Je n’ai pas envie d’y retourner. On a connu le paradis aussi, le bon côté des choses pourries par l’existence. Je ne l’ai jamais demandée en mariage. J’aurais fait quoi, marié avec elle, obsédé par ses prouesses, épuisé par la répétition du mieux possible et la rareté des confidences qui servent normalement de garde-fous ? Je n’ai pas fait mieux, mais je ne savais pas ce que je faisais, ce qui me laisse de la marge, au fond, chaque fois que je me lance dans l’aventure de la nuit et de ses lendemains. On ne peut pas vivre au sommet sans finir par s’y ennuyer. Ou alors il faut disparaître au bon moment, en plein orgasme, choisir l’orgasme avec la peur d’être trompé par ce qu’il annonce, prenant le risque de sortir finalement par la petite porte. Une existence d’attention portée à l’instant, à chaque instant. Mais qu’est-ce qu’on veut au corps de l’autre ? Qu’est-ce qu’il nous demande lui-même ? J’étais destiné à errer entre le corps malade et le corps d’une autre que la maladie ne pouvait pas réduire à la supplication.

— C’est tout ce qu’elle souhaite, Frank.

— Je sais, Sibylle. Je le sais trop. Je n’en demandais pas tant de la connaissance de l’autre. Je deviens fou par le petit bout de la lorgnette.

— Tu deviendras fou si je te le demande.

 

On n’arrive pas trop tard. Il y a encore des invités dans le hall. Des paumés qui ont fait la fête pour en arriver là, les yeux dans les yeux avec leurs semblables, confrontés à la misère de la joie. Kol est parmi eux.

— Qu’est-ce que tu fous là, Frank !

Il m’entraîne à l’écart, le verre à la main, l’œil tournoyant. Mais ce sont les seuls détails qui le distinguent du Kol de la vie ordinaire. Avec une haleine verte et un tremblement de l’autre main qui étreint mon épaule. Il ne me veut pas de mal. Il a aperçu la Sibylle et son métal vivant.

— Frank, laisse tomber cette enquête. Personne ne te veut du mal.

Curieuse association d’idées. Mais il dit toujours la vérité à son petit Frank. La Sibylle le toise parce qu’elle est sur des talons aiguilles. Il n’aime pas ce regard de haut. Il n’aime que son petit Frank qui a mis les pieds dans la merde.

— C’est pas une affaire pour toi, Frank.

— Ça me motive.

— Je peux te mettre sur d’autres pistes.

Ah, ouais ? Celle de la voleuse de petits pains au lait ? On se fout de moi dans ce monde qui n’arrête pas de se compliquer pour devenir complètement inexplicable. Mais moi je sais qu’il n’y a pas grand-chose d’inexplicable, que ce sont de grandes choses et que l’être humain ne peut pas avoir de réponse. Chaque réponse est une trace de question humaine. Les vraies questions ne sont pas posées par les humains. Il suffit de mettre le nez dehors pour faire la différence. Il en est encore temps. Tout va disparaître. Il n’y a d’humain que la différence entre le pouvoir et l’exécution. Sinon, ce sont les étoiles qui nous enseignent l’essentiel et l’essentiel a un nom : survie.

— Ils sont où les mariés ? demande la Sibylle. Au lit ? À leur âge ?

Kol prend la mouche chaque fois que la Sibylle met les pieds dans le plat de sa cervelle en feu. Il n’en a jamais été autrement et il en sera toujours de même. Je n’ai pas vécu le milieu de leur histoire commune, mais je sais que rien n’empêchera la Sibylle de m’aider si c’est ce qu’elle a décidé. Kol voit que j’ai changé de pardessus. Il maudit les Chinois occidentalisés et les blancs qui chinoisent à outrance pour se remplir les poches. Il a beau médire, c’est une copie qui vaut l’original, sauf qu’il est interdit de s’en procurer sur un marché forcément noir.

— Chambre 1954, dit-il en donnant le passe à la Sibylle. 19e étage, palier 5, porte 4. Code : janvier. Utilisateur : Gor Ur.

— Quoi !

Kol jubile. Il dit la vérité. Si tu t’approches encore, tu brûles. La veuve de la victime a épousé Gor Ur, le Gorille Urinant qui se multiplie comme les affiches. La Sibylle le savait. Elle m’avait caché ce détail capital. D’où le pardessus qui est peut-être le mien et non pas cette copie qui est une idée de Kol lui-même ou de Rog Russel qui établit les plans comme les inventeurs de la religion décident du destin de chacun.

— Pour la cérémonie, dit Kol qui veut aller au bout des révélations, on a utilisé une doublure.

— Combien de doublures, Kol ?

— Pour être franc, deux. Trois avec moi. Vous parlez à une doublure.

La Sibylle me caresse pour que je n’ai pas l’idée saugrenue de la prendre pour une doublure. Je suis la doublure de Frank Chercos. Je ne joue pas. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

— On monte ?

 

On trouve deux personnes dans lit, crâne fracassé par la même balle tournoyante. Du sang partout, même dans les verres où il s’est coagulé au contact de la colocaïne, la drogue des moments choisis. La Sibylle inspecte les tiroirs et les fonds de tiroirs. Rien. Pas une trace d’intention. On ne saura rien de plus. On descend. Kol est en conversation avec des politiciens beurrés. Il nous salue mollement tandis qu’on met les voiles. Dehors, la nuit est violette comme l’encre d’une enfance qu’on n’a pas connue. J’interroge un garçon préposé au parking. Rien. Ils ne savent rien. Ils ne savent jamais rien quand Gor Ur descend sur terre pour revoir un détail de son enseignement. La Sibylle est furieuse. Langue d’acier portée au blanc. Elle m’en veut.

— Roule, je te dis ! Roule. On a perdu du temps.

Je sais ce que ça veut dire. Elle prend les choses en main et le petit Frankie lui sert de chauffeur. On a déjà vécu ça. On était deux à l’époque. Elle veut être seule maintenant. C’est toute la différence. Des gaz, elle veut des gaz et de la vitesse. Dans la nuit, j’ai l’impression de ne pas avancer. Elle sait où on va. Gor Ur est partout son ennemi. Dans le ciel, K. K. K. répand ses feux d’artifice. Personne n’est encore couché. Il y a de la lumière dans toutes les fenêtres, de la lumière qui marche sur les trottoirs, de la lumière dans les jardins d’acclimatation et dans les cours d’hôtel. La Sibylle croit que Gor Ur est un homme (ou une femme) qui se fait passer pour un dieu. Gor Ur. Ru Rog. Rog Ru. Roger Russel. Voilà ce qu’elle sait de ce qu’on peut savoir sans se faire égorger par les terroristes d’État. Trouve le véritable Roger Russel et tu sauras ce qui lui est arrivé. Elle n’en démord pas, la devineresse.

— J’ai connu Roggie du temps de sa splendeur sexuelle, me confie-t-elle. Il aimait déjà la pisse, j’en sais quelque chose.

— Moi, tu sais, les jeux sexuels…

— Je sais, Frankie, que tu ne joues pas.

Qui ne le sait pas ? Elle se mordille le bout de la langue pour retenir les mots. On ne joue pas avec Frankie, voulait-elle dire.

— Est-ce que ce que je sais ce qu’il faut savoir ? lui demandé-je dans un virage négocié à la limite de la vie.

— Ce que tu sais : il y a un mort dont on ne connaît pas l’assassin. On ne le cherche plus d’ailleurs. On ignore pourquoi on ne le cherche plus. On est condamné aux supputations. Ça te rend fou. Sa veuve épouse Gor Ur en seconde noce. La seule suspecte n’est pas inquiétée. Pourtant, un de ses anciens amants l’accuse de chercher à le tuer. Elle vit avec un carabin qui possède un château. Les deux sont en cavale. Rien dans le château, ni dans tous les endroits où on avait une chance de les trouver. Tu as des liens de parenté avec certains de ces protagonistes. Gor Ur est peut-être l’un d’eux. On ne le saura jamais si c’est Gor Ur. Il faut chercher ailleurs. Chez Roggie pour commencer.

— J’y avais pas pensé, merde !

Du coup, le cadran fait un tour. On manque de renverser un piéton égaré sur les chemins de la nuit, ceux qui ne mènent nulle part si c’est ce qu’on désire le plus sur le coup du moment. On ne se supprime pas si on n’emporte pas un peu de temps avec soi. Je suis du genre à oublier ce détail et à me retrouver dans la nuit sans les moyens d’en finir. La Sibylle le sait. Elle allume mes cigarettes, l’une sur l’autre.

— Roule, Cancer !

 

Voilà une nuit qui ne se terminera pas sans nous. On arrive devant les portes du château des Vermort, propriété du carabin, et donc aussi un peu la mienne. Ils n’y ont pas trouvé les fuyards. On y trouve Rog qui fume tranquillement un cigare devant une cheminée éteinte. Il boit avec la même tranquillité du type qui prend le temps de penser avant de se jeter à l’eau. Il n’a pas l’air surpris de nous voir pénétrer dans sa villégiature. Depuis combien de temps est-il là, les jambes croisées dans un fauteuil de cuir qui sent l’encaustique du bon vieux temps des domestiques à genoux ? La Sibylle se sert un verre sans me servir. Il va falloir que je me contente du second rôle. Il faut dire que je ne connais pas les bonnes questions. On est en marge de l’enquête. En plein dans la merde mondiale reglobalisée avec des moyens que je ne peux pas comprendre aussi bien que je comprends les raisons de la douleur. Roggie, comme elle l’appelle, répond a ses questions avec l’amabilité des grands de ce monde qui ne se font aucune illusion sur leur destinée post-mortem. La DPM qui est l’enjeu des rituels religieux. Il faut la distinguer de l’Histoire Officielle, la HO qu’on se contente d’appeler H, Histoire avec un grand. Un verre me fera le plus grand bien, Roggie n’y voit pas d’inconvénient. Si ce rond-de-cuir est un dieu, même un faux, je donne mon pardessus à un SDF. Il n’a pas épousé Anaïs Kling. Qu’est-ce qu’il ferait d’une courtisane ? Il ne s’est jamais marié. On connaît ses mœurs. Mais la Sibylle veut aller au bout de son raisonnement. Elle harcèle le vieux Roggie. Il se laisse harceler parce qu’il ne craint pas la féminité du métal. Personne ne nous a invités, mais on se sent chez soi dans ces murs historiques qui servent de décor à la fantaisie familiale.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, concrètement ? dit Roggie qui joue trop visiblement à celui qui va passer aux aveux.

— Je veux savoir qui est Gor Ur, dit la Sibylle sans hésitation.

— Je veux savoir qui a tué Fabrice de Vermort, mon cousin éloigné.

— Parce qu’il est votre cousin éloigné ou parce que les dessous de l’affaire vous attirent comme la merde attire les mouches ?

— Peu importe ce qu’il veut, lui, dit la Sibylle qui est dure comme une queue que personne n’empêchera de gicler maintenant qu’elle est excitée.

— Je ne peux pas répondre aux deux en même temps, soupire Roggie. Je ne peux pas être l’otage des deux à la fois.

— Vous n’êtes pas mon otage, patron ! m’empressé-je de préciser au cas où il serait encore vivant demain.

La Sibylle sort son attirail des grands jours. Je serai témoin, à tout casser. Frank, que s’est-il passé ?

— J’ai peut-être pas tout compris, Kol, mais je n’avais pas d’autre intention que de la voir aller jusqu’au bout de ce qu’elle m’obligeait à entreprendre avec elle.

Pour l’occasion, je l’appellerai monsieur Panglas et je m’en sortirai avec un blâme. J’en ai déjà plein, de blâmes, comme s’il ne s’était jamais rien passé.

— Où est-elle ? demande la Sibylle, patience à fleur de peau.

— Constance ? Je l’ignore. Dans un lit avec le patron quelque part en France et en Navarre. Dans ce monde de nations et de zones, les coins de paradis sont bien cachés. Vous n’en fréquentez pas au moins un, chère Sibylle ? Avec un corps pareil, vous trouverez toujours de l’embauche.

Il rit. Ça l’amuse. Ça m’amuserait moi aussi si je n’étais pas impliqué. J’ai mis les doigts dans la porte et j’ai mal au crâne. Toujours ce comportement déphasé qui me rend difficilement compréhensible au moment des explications. On ne me fouette plus les doigts avec une badine de peuplier. J’ai passé l’âge des douleurs relatives. Quand ils vous enlèvent une partie du cerveau, ils ne la remplacent pas par une greffe qui vous changerait la vie si vous aviez les moyens de vous la payer. Au sortir du Service des Grands Atteints, le SGA, vous êtes un empoté qui a conscience d’être condamné à ne plus retrouver la matière ni la poubelle où elle a fini par ne plus servir à rien. Si vous atteignez un jour la perfection, ce sera celle des pauvres. Elle ne vous conduira nulle part. Vous serez parfait d’être cons, c’est tout et ce n’est rien comparé aux rêves fous des rupins qui expérimentent le mieux avec la conscience nette de ne jamais approcher la perfection que de loin.

— Vous pouvez vous en aller tranquille, dit Roggie quand la Sibylle retire l’aiguille à piston.

— Je vais te faire dormir, dit la Sibylle. Tu auras tout loisir de te pisser dessus.

Il la regarde comme s’il ne la craignait pas. Elle lui retourne des regards désespérés. Elle m’en veut parce que je suis témoin des limites de son pouvoir sur les autres. Moi, elle m’aurait réduit à la vérité. Elle l’a peut-être déjà fait. Je ne me souviens que des moments de transe. Ensuite, je passe beaucoup de temps à chercher l’ersatz et je ne trouve que ma femme et ses os.

— Qu’est-ce que tu cherches, Sibylle ?

— Ce que tu ne cherches pas.

 

On traverse la même nuit avec les mêmes moyens. Je suis un peu plus angoissé. Elle a l’air triste. Je conduis moins vite, plus précisément, d’autant plus tranquillement que je ne sais pas où on va. La tranquillité des anxieux dans le noir, dans les trous, ailleurs qu’à la surface et surtout qu’aujourd’hui.

— Ça en fait, des personnages, dans ta petite tête, dit la Sibylle pour détendre l’atmosphère. T’as pas peur de perdre du temps ?

Elle sait tout de mon œil de verre. Elle me procurera le composant manquant avant qu’il ne soit trop tard pour me servir de cet outil d’observation déconnecté à la suite d’une faute professionnelle. Du chinois.

— Je me demande qui on va trouver dans le lit de Constance, dit-elle. Tu as une idée, toi ? Tu sais qui est Gor Ur, hein, Frankie ?

— Je ne sais rien, Sibylle, sinon je ne serais pas là à avoir envie de te faire l’amour.

— Belle queue, Frankie, belle queue.

On fait comment pour aller où ne sait pas ? On dirait que le jour se lève. Des contrebandiers traversent les champs de blé en herbe. Je ne peux rien contre l’angoisse. Qui peut quelque chose contre ce mal du temps ? J’attends toujours avant de tourner le potentiomètre. Comment aller au bout de cette curiosité sans risquer la panne de secteur ? La sibylle contient tout le savoir colok. Elle parle d’autre chose, mais revient toujours à sa science du koloc. On ne lui en demande pas plus. Seulement, au fond de lui-même, l’humain a encore son mot à dire. Elle cherche ce que je ne trouve pas et trouve ce que je ne cherche pas. On n’est pas fait pour s’aimer.

— On va avoir affaire aux flics, dit-elle.

— Je suis flic. Ils comprendront. Nous, les flics, on a tous les mêmes problèmes.

— Ils ne comprennent que ce qui les emmerde. Par exemple, la doublure de Frank Chercos dans la décapotable de K. K. Kronprinz en compagnie d’un canon de la beauté. Tu me trahiras ?

— Je peux pas dire, Sibylle. J’ai l’esprit embrouillé.

— Tu ne sais plus ce que tu cherches ?

— Je sais plus si je cherche. J’ai envie de conduire cette caisse au bout du monde et qu’on me foute la paix. Tu viens avec moi, Sibylle ?

Elle a un beau sourire de créature qu’on a envie de posséder.

— Ta queue est longue comme un jour sans pain, Frank. On va bouffer.

Elle a faim, la Sibylle, quand elle a faim. J’ai faim moi aussi, mais rien n’entrera dans ce corps de merde que je changerai bien pour celui d’un animal domestique. Il n’y a personne chez Bernie et Sally ne s’est pas levée. Bernie a l’air de son torchon. On vient de le décrocher de son clou. Il s’aperçoit qu’il pue.

— J’ai vu ta photo dans le journal, Frank, dit-il comme s’il parlait à un ami.

— C’était hier, Bernie.

— Ce matin on parle encore de toi, en troisième page. Ils disent que t’es fichu. T’as dépassé les bornes. Expliquez-lui, Madame. Il a une femme et un gosse. Vous pouvez comprendre ça, vous.

— Je comprends rien, dit la Sibylle. Si je comprenais, je serais pas là à bouffer ta merde.

— Vous n’êtes pas raisonnables, les amis. Dans cinq minutes, une petite sonnerie me demandera d’enlever mon tablier qui empêche la caméra de voir et d’entendre.

— T’aimes pas qu’on te voye faire ce que ta grosse ne fait pas.

Les fuyards, ça n’inspire jamais une totale confiance, d’autant que ces deux-là poursuivent la même idée.

— Fous-te-la dans le cul, dit la Sibylle en agitant une saucisse qui ne lui donne pas faim.

— Vous êtes des cons, gueule Bernie quand on sort. Vous aussi, Madame !

Il sait pas à quel point on s’en fout. Je jette un regard de mépris sur un ramasseur d’ordures, plus par principe que par conviction. Ça fait marrer la Sibylle, ces détails de ma personnalité. C’est vrai que je ne sais rien d’elle et que je n’ai donc pas les moyens de la saigner à blanc. Mais ça me ferait mal d’en arriver là. Ils me le demanderont un jour, Sibylle, tu le sais bien, mais tu n’en parles pas. Ils détruisent toujours votre seule raison d’aimer encore les tourments de la chair. Sur la route, on croise les camions de la tournée de K. K. Kronprinz. Les chauffeurs reconnaissent la décapotable unique au monde. Leur salut est discret, à la hauteur de la confiance que K. K. K. leur accorde. On se croise sans laisser de trace. Le prince du show est en train de raconter des histoires à des gendarmes qui de toute façon s’en foutent. Ils ont d’autres chats à fouetter, les gendarmes, surtout depuis que la jeunesse a les moyens de son anarchie. Elle vous explose à la gueule sans prévenir. Tous les préfets savent cela et se tiennent à l’écart des zones que la jeunesse contrôle sans se laisser contrôler. On croirait à un mythe.

— Où tu m’emmènes, Sibylle ?

— La première zone est là, Frankie, derrière les bois.

La voilà, l’intention. Avec mon pardessus, je vais avoir l’air d’un con. Il paraît qu’il fait chaud au milieu des combats. Pourquoi les combats, Sibylle ? Ils n’ont jamais voulu de moi. Je ne connais pas la guerre. Elle mange encore de la saucisse à Bernie, presque voluptueuse, le front collé au pare-brise. Elle surveille les signes. Pour moi, ce que je vois est une forêt de signes et je n’y comprends rien. Je sais seulement que je n’ai pas envie de changer. Je suis pas bien comme je suis, mais je suis, disait René Descartes à des lycéens éberlués par la quantité de temps qui les séparait du philosophe en herbe. Un soldat surgit. Il y a plus de peur que de mal. On échange rapidement des impressions.

— Faut pas aller par là, Madame. Ils ont déversé des produits toxiques.

— Les Chinois ?

— Non, Monsieur, nos généraux.

Entre les branches, on peut voir l’importance des dégâts.

— J’ai de la chance d’être de garde, Madame.

— Ça te donne l’occasion de bavarder avec des braves gens comme nous, dit la Sibylle de son air de garce.

— C’est pas ça, Madame. Eux, ils en chient, les mains et les pieds dans la merde. Je parle pas de la respiration.

Ça grouille, en bas, les pioupious qu’on fouette comme des animaux pour les empêcher de dégueuler. Vous ne multiplierez pas les emmerdes avec vos déjections, semblait gueuler le général dans son mégaphone. Continuez comme si c’était hier.

— La trouille, je vous dis, couinait le soldat sentinelle. Une trouille !

Ça se voyait. Mais c’était ça ou l’angoisse des nations. Je n’avais pas choisi et je n’étais pas content d’avoir à revenir sur ce choix. La sibylle me fascinait à ce point. Le soldat insista sans nous menacer. Il ne tenait pas tellement à menacer les gens. Il avait des ordres, mais il était le seul à être contraint de les respecter. Il regrettait que des gens apparemment sans histoires tiennent à foutre leur nez dans une merde qui ne concernait même pas l’ennemi. Il nous laissa passer sans faire usage d’une arme peut-être redoutable. Dans mon froc, Gor Ur voisinait avec un dieu dont personne n’avait encore eu l’idée. Qu’est-ce que je pouvais puer !

On traversa une ligne virtuelle marquée par des spasmes de la surface terrestre. Des vaisseaux tournoyaient sans se poser. On croisait des troupes fraîches, qui ne le resteraient pas longtemps. Que venait chercher la Sibylle dans ce cloaque de la pensée et de la chair ? Du gothique pur, pas encore faisandé par les pratiques citadines. Il n’y avait pas de villes dans les zones ou alors elles croupissaient sous la terre remuée comme le ciel. On avait envie de prier. On se foutait que ça se finisse. On voulait seulement ne plus en être. Dans les nations, on avait droit au futur. Ici, on vivait au jour le jour, et même avec la seconde de retard qui fait de toi un être encore vivant. Je n’avais jamais vu autant de visages. C’est fou ce qu’ils se raréfient quand on habite en ville. Je ne reconnaissais personne, heureusement. Une popote nous envahit de ses odeurs de ragoût. On mangeait chaud quand on mangeait. On n’était pas venu pour recueillir des témoignages. La décapotable ressemblait aux navettes qui sillonnaient le champ de bataille, en moins rapide, en plus linéaire aussi. L’une d’elles nous indiquait le chemin à suivre pour ne pas finir en tas de ferraille et de chair. La Sibylle insistait. Elle était debout, une main solidement arrimée au pare-brise, l’autre agitant ce qui pouvait paraître un plan ou un ordre de mission. Peut-être qu’ils avaient décidé de m’envoyer à la guerre. Elle riait en m’entendant penser tout haut et répondait aux sifflets par des cris d’une joie que je n’étais pas prêt à partager. J’avais chaud, je maudissais les Chinois qui avaient fabriqué ce pardessus insensé en temps de guerre. On était tous de la même race, sauf une poignée de noirs, peut-être plus, qui parcouraient le monde en répandant leur art de la dissimulation. Je n’étais pas noir, j’aurais voulu l’être, je vénérais K. K. Kronpintz et je craignais Gor Ur. Je possédais une bonne quantité de métal acquis sur les marchés réguliers. Je trempais mes doigts dans les bénitiers de Gor Ur, j’acceptais sans rouspéter les ablutions de Gor Ur, et même son encens tibétain qui était le produit d’une combustion secrète qui devait le rester. Je n’avais pas l’intention de mourir pour quelque chose, mais DE quelque chose de pas trop douloureux. La Sibylle me connaissait à fond et je n’en connaissais que l’anecdote. Je ne devinais rien. Je suivais les chemins qu’elle m’indiquait, zone après zone, jamais infidèle, toujours docile jusqu’à l’encrassement et la démangeaison. C’est horrible la guerre, surtout pour un type qui tenait à savoir comment un homme comme lui disparaît de la surface pour ne pas réapparaître dans les profondeurs imaginaires et imaginables par tout le monde.

 

Je ne savais rien des zones. Je fais partie des cons qui ne bougent pas le cul de leur assiette. On sait que la guerre n’est pas finie et que c’est pour cette raison que les zones existent. On parle aussi de zones paradisiaques, mais on nous fait tellement sentir leur côté mythique qu’on n’y croit que dans les moments de colère. Le Colonel était d’accord avec moi. Il connaissait la Nation et même d’autres nations. Il avait combattu dans deux zones distinctes et quelqu’un de son entourage avait séjourné dans une zone de vacances, ce qui meublait les mornes soirées d’hiver quand on lui lassait le temps de s’emmerder.

— Je crois que la vie n’a plus de sens quand on commence à parler aux murs, dit-il en parlant au domestique.

Il parlait par geste, précisant que ce n’était pas un domestique, mais un aide de camp, un paysan de Mandchourie qui avait des ancêtres anglais. Le paysan avait l’air fier de ce détail chronologique.

— Allez hop ! fit le colonel. À la santé des zonards !

— Prosit ! fit la Sibylle.

— Vous portez pas de toast… Frankie ?

— À la santé de ceux qui ne meurent pas sans raison valable !

— Vous plaisantez à peine, mon cher ami. Dans les zones, les raisons de mourir ne manquent pas, les bonnes comme les mauvaises. Hier, les généraux ont envoyé les planeurs d’ordures dans nos lignes. Un opérateur a été fusillé sur-le-champ, accusé d’avoir planqué le disque dur. J’ai rouspété, en vain. Il faut à tout prix que les généraux meurent dans leur lit. On ne veut pas faire mentir cette lapalissade.

— Alors au petit opérateur qui a trinqué ! lance la Sibylle.

— À lui et à tous ceux qui n’ont aucune raison de mourir ! criai-je dans les oreilles de l’aide de camp qui levait un verre à l’amitié.

J’aime pas les larbins. Il faut être maudit par l’hérédité pour devenir laquais. Il paraît que l’usage de la colocaïne fait ressortir ces traits pour donner tort à la généalogie qu’on vous colle à la peau dès la naissance. On a trouvé des correctifs. Encore faut-il s’y prendre à temps. Il m’ont raté de peu à cause d’une mère qui ne s’intéressait pas aux détails. Du coup, je sais deux ou trois choses qui me portent malheur.

— Je vous plains, Frankie, dit le Colonel qui mâchouille des olives avec les dents de devant. Je n’ai pas idée de ce que ça vous coûte, parce que de mon côté, je suis clair comme de l’eau de roche. Je n’ai jamais soigné que des rhumes et des bobos à la cheville. Une fragilité par-ci, une résistance chimiques par-là, rien de très alarmant pour le suivi des jours.

Il lorgnait le corps parfait de la Sibylle qui avait changé sa chemise pour un treillis. Le larbin avait soigneusement récuré mon pardessus et pendant ce temps j’avais essayé des combinaisons NBC dernier modèle importées de Chine sous garantie étasunienne. Elles vous injectaient des saveurs d’antan, style attente de la récompense sucrée ou jingle de votre émission favorite.

— Quand vous êtes pris là-dedans, dit le Colonel qui savait plusieurs fois de quoi il parlait, vous remerciez le Ciel plutôt deux fois qu’une.

La toxicité répandue hier par des généraux capables de tout pour mourir dans leur lit avait atteint un pic dans la nuit. On avait augmenté la dose de satisfaction bien au-delà de ce qu’on avait l’habitude de pratiquer dans ces circonstances. J’avais l’impression d’avoir traversé l’écran.

— De la réalité, dit le Colonel qui acceptait aussi les caresses.

Le larbin semblait s’en donner à cœur joie. La réalité dégoulinait dans les camouflages. L’odeur me rappelait la térébenthine des planchers que des larbins appartenant à ma famille frottaient du matin au soir pour que je puisse me voir dedans. Comme ils étaient salariés, ils se sentaient libres. Ça aussi, ça faisait marrer la famille. Libres ! s’écriait mon oncle Raoul. Et il se mettait à parler des vases communicantes de sa pensée, chronomètre en main. On pêchait dans l’Arize que les larbins peuplaient de leurs ordures. Je m’y connaissais, question ordure. Le Colonel me félicita.

— Et les bombardements ? s’enquit la Sibylle qui avait des idées derrière la tête.

— On traversera une zone de bombardement en allant à la recherche de votre assassin. Personnellement, ça sent le tir d’exercice. Je ne sais pas pourquoi j’ai cette sensation d’être bluffé chaque fois que ça barde. Il pleut toutes sortes de matières combustibles, toxiques, rémanentes ou pas, plus ou moins efficaces sur le moral des troupes. On se demande ce qu’on attend. Peut-être la fin de l’expérience. L’ennemi doit se marrer derrière les lignes infranchissables autant pour lui que pour nous. Je ne suis pas mécontent de vous accompagner.

La Sibylle rêvait d’un repas chaud. On nous servit des tranches roses et une purée aux reflets bleus.

— Croquez les biscuits, conseilla le Colonel. C’est de l’énergie pour longtemps. On va en avoir besoin.

— Le cyberespace n’a pas eu le temps d’exister, constata la Sibylle qui avait aussi tâté du gothique.

— Manque de créativité, dit le Colonel en rousiquant ce qui pouvait paraître un os aux yeux du profane qu’il était en matière de gastronomie. C’est comme ça qu’ils nous baisent. Ils nous soufflent des solutions opposables sans les moyens d’en faire quelque chose de vraiment contre-culturel. Ils nous vendent les objets, les fables et même une chronique qu’on mélange à l’amour. Au bout du compte, t’as perdu ton histoire et le fil dont tu pensais qu’il te mènerait quelque part avec tes potes de circonstances. Les idées du monde moderne font un tour dans les romans qui se mettent à promettre une nouvelle littérature, puis le cinéma les réduit au spectacle et tu te rends même pas compte que tu fais partie des choristes. Tout le monde a son idée du costume à porter au quotidien. Mais où que tu te ranges, tu pratiques la même religion de la rémission. Corps de rêve, pardessus, treillis de combat, même irrésistible envie de tout foutre en l’air, ce qui arrive un jour ou l’autre, pas vrai, Frankie ? Vous êtes le seul de nous quatre à avoir franchi la limite du raisonnable.

— Il vient avec nous !

Le larbin, Christ des banlieues de la guerre, venait avec nous lui aussi. Il conduirait. On abandonnerait la décapotable de K. K. K. à son destin. Je ne savais plus si le Prince me l’avait donnée ou seulement prêtée. La Sibylle m’injecta un doigt de Porto directement dans le nerf optique. Je me posais trop de questions ces temps-ci. On m’accorda la place du mort parce que le Colonel pensait pouvoir s’envoyer en l’air avec la Sibylle sur le siège arrière encombré de victuailles et de boissons de contrebande. On avait (moi) déjà débouché la dernière bouteille avant de mourir sous la mitraille ou dans les gaz. La Nation ne te dit rien de la mort venue d’ailleurs, surtout si elle vient de chez nous. On roulait sur une route bornée de cadavres tranquilles. Ils les ramenaient d’un brouillard épais qui sentait la cerise ou la fraise. Le Colonel nous expliqua que ce type qu’on recherchait était passé hier avant que les planeurs se mettent à rebondir dans les prés fleuris où paissaient des vaches paisibles. Il avait observé les vaches à la lunette infrarouge. Personne ne lui demandait ce qu’il foutait là dans ce décor idyllique à reluquer des vaches qui n’avaient aucune expérience à partager avec lui. Le Colonel avait lui-même vérifié sa documentation. Le type venait de se marier. Il prétendait avoir passé une nuit de noces fantastique. On ne lui demandait pas les détails. On voulait juste savoir si sa tronche correspondait aux vecteurs décrits dans sa puce nominale. On ne se doutait pas que finalement le danger viendrait du ciel. Cinquante bons gros planeurs bourrés de produits toxiques que l’ennemi avait balancés dans une zone de décontamination qui faisait l’objet d’un litige. Les planeurs avaient surgi d’un ciel où se baladaient des petits nuages blancs. Personne ne comprenait qu’ils allaient s’écraser et non pas se poser pour nous amener des filles et du vin. Les responsables des pistes pensaient maîtriser la situation. Le premier planeur a atteint les distributeurs de petites munitions, provoquant l’expansion d’un nuage de cendres qui a recouvert les bataillons de première ligne. Ensuite, tous les planeurs ont atteint la zone. Une incessante suite d’impacts. C’était l’impression que ça donnait, que ça n’allait jamais se terminer. On a mis le temps à comprendre que ce silence qui s’éternisait marquait la fin des crashes. On s’est relevé dans un mélange de brouillard et de matières sèches pulvérulentes.

— Je n’en ramenais pas large, dit le Colonel. Ils ont fusillé l’opérateur une heure plus tard. Votre assassin avait disparu. Vous ne m’en voudrez pas si on ne l’a pas cherché. On avait d’autres chats à fouetter. Mille hommes sur le tapis vert, crevés comme des insectes surpris par l’évidence de la mort, et dix mille autres prêts à forcer les lignes pour rejoindre les zones pacifiées. On appelle comme ça les nations. J’ai lancé les fusées d’alerte et des troupes fraîches ont maintenu un ordre toujours fragile à l’heure où je vous parle. Personne n’a encore songé à me rendre responsable du désordre latent. Aucune fuite dans ce sens pour le moment.

C’était impressionnant de voir des hommes obéir dans ces conditions. De temps en temps, une mine sautait. On avait perdu le sens de l’orientation. Sans boussole, on n’est plus rien. Heureusement, le Colonel connaissait la route. Si notre cavaleur en avait pris une, ce que le Colonel ne garantissait pas, ce ne pouvait être que celle-là.

— Vous savez pourquoi ? demanda le Colonel.

— Langue au chat !

— Parce que c’est la seule qui mène autre part.

— Vous savez où ?

— Ce que je sais ne vous regarde pas encore, ma belle !

Le vieux avait besoin de confidences sur l’oreiller. Il ne savait pas qu’il avait affaire à Lorenzo Dla, la queue du monde.

— Vous n’êtes pas Frank Chercos ?

— Celui dont vous parlez sans le connaître n’est plus en mesure de raisonner. Je préviens, au cas où vous n’auriez pas tout compris.

La Sibylle éclata de rire. Du coup, le Colonel demanda au larbin de camp de rouler moins vite. Il avait mal aux couilles, mais c’était signe qu’il n’était pas encore intoxiqué.

— C’est ce qui le rend fou, expliqua-t-il. La castration chimique. On devrait dire la castration ordurière, vous ne trouvez pas, Lorenzo ?

— Appelez-moi Frank tant que vous n’êtes pas sûr de mon identité.

— O.K., Frankie. Comme si c’était un ordre.

— C’en est un, Colonel.

Après tout, j’étais son supérieur. La Sibylle n’y voyait pas d’inconvénient. De toute façon, elle dominait la situation exactement comme si elle l’avait provoquée. Je voyais ses yeux pers dans le rétroviseur. Le larbin se marrait, étreignant le volant, pouces levés.

— Rien ne manque à ma vie, dit le Colonel, à part cette femme que je n’ai jamais rencontrée.

— Vous en avez rencontré tellement ! dit la Sibylle.

— Pas tant que ça, dit le Colonel. La plupart du temps, j’étais beurré. Elles en profitaient pour me faire les poches que j’ai sous les yeux. Je voyais ce qu’elles voulaient que je voie. Je ne leur en voulais pas.

— Vous parlez comme si ça n’arrivait plus.

— Je ne baise plus. Plus la force. Elles sont de plus en plus jeunes pour des raisons que j’ignore.

— Les soldats aussi sont de plus en plus jeunes.

— Le monde s’infantilise au lieu de rajeunir. C’est pas demain la veille, la Jouvence. Mais on vieillit comme un fruit sur la branche. J’y crois, moi, à ce monde de la diversité et des lieux communs à toutes les pensées, religions et autres inventions de l’angoisse. Les bidonvilles hypertechnologiques n’ont pas eu lieu. Ils relevaient de l’imagination en proie au désir insensé de trouver de nouvelles voies à la fable. Rien ne sera jamais aussi compliqué dans ce monde. On l’a simplement divisé en zones. C’est pratique, les zones, à tous points de vue. La seule question qui reste à résoudre, à mon avis, c’est celle du tirage au sort. Faudrait pouvoir choisir avant de tirer les dés. Et il faudrait aussi vérifier l’équilibre des dés, histoire d’être sûr qu’ils ne sont pas pipés. Mais ça coince dès qu’on ouvre un peu la gueule. Je soigne mes rapports, moi. J’ai pas envie de descendre plus bas.

 

On atteignait la ligne de démarcation. D’un côté, le chaos. De l’autre, la tranquille obédience du plaisir solitaire. Le Colonel s’ébroua.

— Votre type a passé cette ligne, expliqua-t-il, si j’en crois les données croisées de nos observateurs humains. J’ai pas l’impression d’être trompé par d’autres circonstances que par contre vous semblez connaître dans le détail. Je vous abandonne, Sibylle, avec l’espoir de vous retrouver dans de meilleures conditions. Dites-moi que vous n’avez pas perdu votre temps avec moi. Salut… Frankie.

On continue à pied. On a un bon pour un véhicule de loisir. On pourra choisir la couleur et la cylindrée. Le paradis !

— Pas encore, précisa la Sibylle. Ce n’est qu’une colonie de mineurs.

— De mineures !

— Te réjouis pas trop tôt, mon Frank.

On venait à notre rencontre. Un minibus comme dans les aéroports. Le chauffeur nous demanda pourquoi on n’avait pas de bagage.

— On vient faire le plein, dit la Sibylle en lui montrant le bon d’achat gratuit.

Il parut déçu. Il nous conduisit d’abord dans un poste avancé où il fallut renouveler toutes les opérations d’identification. Le fonctionnaire était doué d’une patience à toute épreuve. Jamais pressé, toujours prudent. Je m’impatientais à haute voix, histoire de meubler le silence.

— Vous êtes à la recherche d’un criminel dangereux ? s’enquerrait le vérificateur.

— Dangereux, je sais pas, dit la Sibylle qui aimait le paysage de la fenêtre. Il a peut-être tué un homme.

— Ou il ne l’a peut-être pas tué, dit sans rire l’agent double.

Je n’avais pas envie de rire, moi. Je crevais de chaud dans mon pardessus. Je n’avais plus de cigarettes et j’avais envie de coucher avec quelqu’un. On nous montra de loin le bâtiment où on rencontrerait un autre Colonel. Il y avait de la poussière dans la rue. Des automobiles se calcinaient sous le soleil. Il était peut-être midi. Des types nonchalants attendaient dans l’ombre et des femmes aux bras nus les servaient en silence. Pas un gosse, ni un chien, pas d’oiseaux sur les branches. Rien que des adultes qui jouaient leurs rôles respectifs. Un distributeur de cigarette m’arrêta une minute, le temps d’observer les guetteurs armés de fusils semi-automatiques surmontés de viseurs sophistiqués. La Sibylle les hélait de sa voix de stentor, au bord de l’insulte qui fait mal. On trouva le Colonel dans un hall rafraîchi par une fontaine qui retombait dans un bassin bleu.

— Mon collègue m’a appelé il y a une minute. Non, non ! Ce n’est pas lui, c’est moi. Aucun lien de parenté. Le hasard.

On pénétra dans un bureau rafraîchi par des esclaves nues qui agitaient des palmes.

— Rêve pas, Frank, dit la Sibylle. Et ferme-la. C’est moi qui parle avec ce colonel. Toi, tu secoues la tête pour dire oui.

Le colonel se fendit d’un sourire dont il n’avait pas l’intention de se départir en notre présence. Injection d’un produit paralysant dans les zygomatiques. Il avait pris ses précautions.

— On l’a vu passer à bord d’une navette militaire aux couleurs de la Nation, dit le Colonel qui lisait un prompteur installé derrière les dossiers. On ne lui a pas posé de questions vu que ses papiers étaient en règle. Il n’a rien demandé et il a filé sur la route de la soie.

— Gor Ur ! s’écria la Sibylle.

Le colonel sourit un peu plus, comme s’il venait de faire mal à la seule femme qu’il haïssait. Des informations erronées m’envahissaient dans le pardessus qui me servait de mental en attendant d’être autorisé à vivre ma vie s’il en restait quelque chose après une aventure que je n’avais pas l’autorisation officielle de vivre. Le Colonel le savait sans doute. Il ne me posait pas de questions. Il regardait la Sibylle pour observer les changements qui affectaient sa peau et la couleur de ses cheveux. Elle ne résisterait pas longtemps à cet interrogatoire qui mettait à mal sa connaissance des terrains minés de la Nation.

— Vous ne savez rien de ce type, dit le Colonel, pas plus que moi.

Il disait vrai et la Sibylle le savait. Elle ferait mieux de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant d’en dire plus à ce subsistant. Il portait la pucelle des sous-mariniers. Rien ne m‘échappe quand j’habite mon pardessus. Les Chinois avaient fait du bon travail.

— On a besoin d’un véhicule, d’un bon repas et d’une douche, dit la Sibylle qui retrouvait ses repères.

— Vous ne vous reposerez pas ? On a un excellent hôtel…

— Qu’est-ce qu’ils servent comme bouffe ?

— Du mexicain, Madame. Tequila à volonté.

— Tu boiras de l’eau, me dit la Sibylle comme si elle me confiait un secret.

Le Colonel tenait à nous accompagner. Il chaussait des bottes rutilantes, mais son fond de culotte était usé. Il voulut en rire avec la Sibylle.

— Vous aimez le mexicain ? me demanda-t-il.

J’aimais qu’on ne cherchât pas à savoir ce que j’aimais. J’aurais voulu le provoquer en duel, ce Colonel d’opéra, mais la Sibylle me maintenait dans les limites du supportable. À table, elle n’ouvrit la bouche que pour la remplir. Une fois encore, le Colonel avait tenu ses promesses. Je m’étais régalé. Je n’avais même pas touché à la copita offerte par la maison. J’étais frais comme un communiant. Et propre avec ça. Pas une trace d’ordures. Même le pardessus avait des airs de neuf.

— Vous suivez la rue principale jusqu’au bout, expliqua le Colonel en traçant le plan dans la poussière du capot. Une dernière place indique plusieurs directions. Vous allez au Nord, vous. Une route que je ne souhaite à personne.

La Sibylle cracha dans le sable. De la salive, elle en avait à revendre. Personne ne réussirait à l’impressionner. Le Colonel ne put s’empêcher de l’admirer.

— Je vous souhaite bonne route, dit-il en frottant sa moustache dans une cravache. Vous l’aurez, si c’est lui.

— C’est lui ! dit la Sibylle.

Je n’en étais aussi sûr, moi. Ça pouvait être n’importe qui, surtout s’il s’agissait d’un attentat comme le prétendait la version officielle. Fabrice de Vermort n’avait-il pas été secrétaire d’État à une époque où la guerre battait son plein ? Je ne croyais pas à une histoire de famille, ce qui écartait son entourage, à part Muescas qui avait encore des choses à révéler, mais ni le carabin, ni Anaïs Kling, ni Constance ne pouvaient avoir commis ce crime. Restaient le nouveau marié et sa suite de questions auxquelles il était sans doute le seul à pouvoir répondre assez clairement pour que je sois à mon tour le seul à comprendre quelque chose. La Sibylle délirait un peu, mais pour l’instant, elle était ma compagnie.

 

Peu à peu, le paysage se raréfia. On quittait le désert pour le néant. C’était l’endroit idéal pour une forteresse inconnue de tous. Pas un radar ne détaillerait cette uniformité. Si j’étais un de ces puissants qui veulent dominer le monde sans partage, c’est là que j’installerais mes dépendances. Avec une armée de fillettes dangereuses. J’en ai rêvé toutes les nuits à l’époque de ma formation patriotique. J’abusais de tout, en ces temps de disette mentale. Je reviens de loin.

La Sibylle ralentissait dans les couloirs qui avaient servi de lit à des rivières maintenant mythiques et précieuses. Des strates témoignaient d’une occupation des sols laborieuse jusqu’à l’instant qui finit par détruire même les lieux les plus prometteurs. Ils avaient arraché une matière que la nature avait mis des lunes à composer avec les moyens du bord. Il ne restait plus rien de ce témoignage historique que des hommes avaient peut-être fréquenté en des temps moins sujets à dessiccation. Pas un squelette, un morceau de vase, un bijou, quelque chose pour me dire que je n’étais pas seul et pas le seul à angoisser à la surface. La Sibylle semblait insensible. Son instinct et sa connaissance de la lutte la confinaient dans l’observation exacte d’autres surfaces susceptibles de servir de profondeur à un ennemi toujours probable. Elle me décrivait des assauts fulgurants auxquels elle répondait par l’anéantissement de la partie du monde où on l’agressait.

On n’a pas mis longtemps à atteindre les contreforts de ce qui paraissait être une muraille. Des archéologues joyeux nous précédaient à bord de carrioles tirées par des mulets. Ils avaient de l’eau et s’en vantaient. L’un d’eux nous offrit l’hospitalité. La Sibylle accepta sans discuter, ce qui ne lui ressemble pas. Elle avait son idée derrière la tête. Je suivis sans donner les signes qui me caractérisent toujours dans ce genre de situation où l’essentiel échappe à mon analyse. Le type nous fit entrer dans une structure censée nous protéger de la chaleur.

— Vous pourrez y quitter votre pardessus, me dit-il.

La salle où il nous invitait à occuper les deux uniques sièges était remplie d’objets substitués au passé d’une civilisation inconnue à ce jour. Il préparait le film de son retour avec le même soin qui caractérisait ses méthodes d’extraction. Il demeurait debout, faute d’un troisième siège que personne ne lui apporta. Sa conversation nourrissait notre curiosité, mais sans épuiser les ressources. Il n’avait d’yeux que pour moi. Le désert, ça vous inspire des fringales sexuelles que les rues poussives de votre banlieue ne vous permettraient même pas d’imaginer.

— Je ne vous offre pas de quoi manger, dit notre hôte, car nous ne mangeons pas ici. Nous rentrons tous les soirs au campement. À une heure d’ici dans la fraîcheur de la nuit. Il faut prendre aussi le temps de penser. Nous revenons avant le lever du soleil. C’est l’enfer, ici !

Il y trouvait de quoi satisfaire sa curiosité scientifique. Et même sa curiosité relative. Il avait vu le type que nous cherchions. Est-ce qu’on le poursuivait ? D’après lui, j’avais une tête de flic. Il avait aussi connu des enquêteurs au corps de danseuse nue. Le type témoignait d’une éducation à la hauteur de l’homme. On ne voyait pas ce que ça voulait dire, non, mais on approuva, la Sibylle et moi, en secouant la même tête. Ce type avait dix heures d’avance. Ça lui laissait temps de revenir à la Nation, la nôtre. Il allait disparaître sans laisser de trace.

— Vous avez entendu parler des planeurs ? demanda l’ethnologue.

— On a constaté les dégâts, fait mollement la Sibylle.

— Il paraît que c’est une catastrophe. 270.000 hommes.

— Un vrai chemin des dames.

— Il faut que ça change, se plaignit le savant. On vivait mieux avant.

La vieille rengaine des nostalgiques. Il nous arrivait encore d’empaler leurs effigies sur la place publique. On aimait bien ça, avec ma femme, et on amenait le gosse pour qu’il apprenne. C’était la guerre, une guerre qui n’était pas finie et qui n’allait pas finir de sitôt, détail qui échappait à notre perspicacité de collaborateurs tranquilles à l’époque.

— Ils nous bombardent quelquefois, dit le génie de la truelle. C’est terrifiant. Nous perdons des hommes qu’on ne retrouve plus. Ils n’attendent jamais qu’on ramasse leurs cadavres. On ne peut compter sur personne de nos jours.

La différence, c’est qu’avant on pouvait compter sur les mêmes cons, mais ils étaient plus longs à la détente. Aujourd’hui, même en plein désert, ils reconnaissent les signes avant-coureurs de la mort en masse. Il n’y a pourtant pas une trace de technologie avancée dans ces endroits réservés à la fouille et à la ruine des ressources naturelles. On fouille, on ruine. On ne sait rien faire d’autre. Ça fait crever les uns qui se croient libres et ça enrichit les autres qui profitent à fond de l’existence et de ses plaisirs. Tout le monde meurt, d’accord, mais pas avec la même connaissance du plaisir. Pourquoi tu crois qu’on boit, nous, les damnés de la Terre ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Ce sont des tueurs. Nous, on est des trouillards, tous autant que nous sommes.

— Ça fait combien, je demande, dix heures d’avance ?

On reprend la route sur cette réflexion idoine. J’en ai marre de me taper le cul pour des prunes. La Sibylle dit que je ne suis pas fait pour la route. J’ai les pieds plats.

— On se séparera si c’est ce que tu veux, dit la Sibylle en évitant les petits animaux.

Je ne sais pas ce que je veux. Je me suis lancé dans cette affaire parce que je voulais changer de vie. Je me prends facilement pour un autre. J’ai mes héros. Le goût de l’aventure aussi. Jamais j’aurais imaginé m’éloigner autant de ma niche. On est à combien de Paname, Sibylle ?

— Assez loin pour que tu t’inquiètes du voyage retour.

Pas le temps de penser dans l’ordre. Je réagis à l’événement. Une feuille morte, et je pense à écrire. Un vélo, et je t’emmène. Une maison, c’est la nôtre. Haïku du bonheur. Ça fait marrer la Sibylle et la bagnole fait des embardées dans une poussière de coucher de soleil. Ces paysages grandioses m’angoissent, alors que l’homme des cavernes s’en sentait propriétaire. J’ai mon lopin de terre à des milliers d’années de distance. J’ai fait un trou pour trouver de l’eau.

— Qu’est-ce que tu crois ? me demande la Sibylle.

— À quel sujet ?

— Qu’on va trouver.

— Des prunes, comme d’hab.

— T’es pas marrant.

— Toi non plus t’es pas marrante.

Mais ce qu’on voit à l’horizon, c’est pas le soleil ni la lune, c’est le halo de la plus grande ville du monde, bâtie par les Chinois et financée par les Étasuniens. Des tas de films circulent à ce sujet. Je me les passe quand je ne comprends plus rien à cette existence de merde. Elle existe, c’est l’essentiel. Je jubile. J’ai soif. J’ai envie de jouer ma peau dans un combat à mort. Si je perds, je ne meurs pas et si je gagne, je ne perds rien. J’ai toujours aimé ce pays. M’y voilà.

 

On entre par hasard dans les beaux quartiers. Le vent et la vitesse ont effacé le plan tracé dans la poussière du capot par le Colonel. On peut se perdre pendant des jours dans cette mégalopole. En toute liberté. J’en ai le souffle coupé. La Sibylle, elle, s’en fout. Elle connaît toutes les villes. Pour elle, elles se ressemblent toutes. Moi, j’en repère tout de suite les différences. Je sais que je vais me payer du bon temps si je trouve le fric nécessaire. On n’a pas un rond, la Sibylle et moi. On a ce tas de ferraille dont elle ne veut pas se séparer et elle me tuera si je vends mon pardessus. Mon enthousiasme retombe comme ma queue.

— Comment trouver ton aiguille dans cette botte de foin ? demande la Sibylle qui roule au hasard, à mon avis.

— C’est pas une aiguille, répond-elle. C’est lui. Je le sens.

On ne cherche pas la même chose, mais on cherche. Reste à savoir si ce point commun suffira à souder une amitié que je sens fragile. Elle agit en soldat, moi en flic. Ce qu’elle veut, c’est gagner. Moi je veux qu’on me rende ce qu’on m’a volé : ma justice. La justice qui m’a souvent servi de satisfaction à la place des plaisirs de la chair. Ça fait plaisir, la justice rendue. Tandis que l’homme vaincu est une autre question qui se pose pour d’autres victoires qui n’apporteront que la même réponse. C’est ça, la différence entre un soldat et un flic et quoi que tu fasses, tu n’es jamais que ce gosse qui n’a pas d’autres choix : flic ou soldat. Pas pompier, ni chanteur sur un terrain où K. K. Kronprinz fait fureur.

On mange des saucisses sur le trottoir d’un grand boulevard. La Sibylle dévisage. Elle attire les ennuis. Je la connais. Le marchand de saucisse nous gave de pain pour faire des économies de saucisse. Le monde ne change pas. La saucisse est toujours plus chère que le pain et ça rend avares les marchands qui doivent calculer leur marge avec une précision toujours plus grande. On apprend ça à l’école et on ne l’oublie pas. On comprend mieux mon obstination professionnelle. Avec un peu plus de chance, je n’en parlerais pas aujourd’hui tant les choses me souriraient.

— Si vous cherchez quelqu’un, dit le marchand, c’est pas ici que vous le trouverez.

— Où alors ? je demande.

— Nulle part dans les environs. Ici, on ne trouve personne.

C’est pas de chemin qu’on s’est trompé. C’est d’endroit. C’est ce que veut dire ce type qui a des airs de Bernie, mais en plus travailleur.

— On cherche personne, dit la Sibylle qui en a marre de planter ses dents dans un mélange qui n’est pas de son goût.

— Dans ce cas, vous ne trouverez rien non plus.

Ça le fait rire ou quoi ? On s’amuse avec les gens visiblement d’ailleurs ? On a besoin d’une leçon !

— Viens, dit la Sibylle. On a assez bouffé.

Qu’est-ce que j’en laisse derrière moi, des impunis, depuis que la Sibylle me chaperonne ! J’ai jamais été aussi inoffensif. Faudra que j’y réfléchisse. Des fois, je ne la reconnais plus.

— Cherchons une piaule, dit-elle en me prenant le bras. Une dans nos moyens. J’ai pas envie de chercher des ennuis.

— C’est pas ce qu’on cherche, Sibylle. Je te le promets.

Elle devient tendre chaque fois que je suis sur le point de provoquer ce monde de merde humaine. On s’enfonce dans des quartiers moins cossus. Ça devient franchement pauvre, avec des gosses qui jouent à la baballe et qui écoutent une musique de merde. Ils sont fringués comme des personnages de publicité. De mon temps, on imitait les héros, pas les vendeurs.

— On cherche un hôtel, demande la Sibylle à un rouquin qui sent la menthe.

Il la toise. On voit que ce sont les nichons qui l’intéressent. Il en bave.

— Vous me parlez, M’dame ?

— Je te parle pas ! fait la Sibylle. Je te demande.

— T’en veux ? que je gueule contra sa face de minable.

J’agite l’ampoule verte.

— T’en auras pas, que je gueule encore.

La Sibylle tape du pied.

— Mais j’ai rien dit, M’dame ! C’est lui qui me cherche !

— Nous on cherche un hôtel, dit tranquillement la Sibylle.

— Un hôtel avec des putes ?

— Sans, de préférence.

— À cause du bruit, dis-je.

Faut bien que je m’explique de temps en temps.

— Yen a un à l’angle de la rue, dit le gosse. On voit pas que c’est un hôtel, mais c’en est un, sans putes, sans musique, sans rien. C’est ce que vous voulez ?

— Exactement, dit la Sibylle pour répondre à ma place.

On y va, à l’hôtel. On a hâte de se laver. On voit bien que ce n’est pas l’amour. Je suis nerveux comme un insecte qui n’arrive pas à trouver comment on passe à travers le bocal. Le gosse me hèle.

— On est copain, hein ?

Sûr qu’on l’est. Mais il ne me vaut pas, comme gosse. J’étais beaucoup plus pressé que lui. Il a senti souffler le vent de ma croissance, le gamin.

 

Il y a avait longtemps que je n’avais pas passé une nuit de rêve avec la femme de mon choix. L’hôtel sentait les frondaisons et les parfums recherchés d’autres femmes dont la lenteur me ravissait. La Sibylle s’était fringuée elle aussi, sans décolleté ni promesse de petite culotte. Elle portait un élégant péplos en toile numérique dont elle avait soigneusement programmé les effets. Je comprends qu’on en veuille toujours plus. Dans la nature, tu ne peux rien exiger que la mort de l’animal et la docilité du végétal. Tu pries pour qu’il n’arrive rien d’autre et que les saisons soient favorables à ton attente. Ici, on te propose tout et tu n’achètes que ce que tu peux acheter. Devenir voleur est dans l’ordre des choses. Tu navigues entre ces deux eaux. Tu n’as pas le choix. Tu n’habites pas dans ta tête, mais dans celle des autres. Tu achètes beaucoup et tu voles peu ou pas du tout. Toute ton existence est bornée par la prudence et la relativité des choix. C’est dans ces conditions qu’on devient domestique, avec des latitudes de bignole ou mieux d’agent secret. Qu’est-ce qui t’est donné ? La propriété, le savoir-faire, la liberté, le privilège, l’autorité, la procuration, la puissance, tout ce qui sert à quelque chose, tout ce qui est fonctionnel, mais rien d’expérimental, de jouable, de nouveau sous le soleil. Si tu t’avisais de sortir du champ où l’éducation t’a envoyé paître avec les autres, non seulement on te laisserait faire, mais on te demanderait des preuves du voyage quand la lassitude ou l’ivresse de la découverte te mettrait en posture de rapatrié. Qu’est-ce qui me communiquerait le mal du pays dans ces zones où il n’y avait peut-être, en ce qui me concernait, rien d’autre à découvrir que la proie de mon vampirisme ? La Sibylle aussi était un vampire, mais sur quel plan jouait-elle son billet de retour ? En tout cas pas sur la vérité d’un seul élément, par exemple le cadavre de Fabrice de Vermort qui réclamait justice alors que l’affaire était classée pour des raisons qui expliquaient ce classement sans suite. On ne poursuivait pas le même objectif. On était sur le même chemin, une fois de plus, à des années de distance des péripéties tournoyantes d’une aventure qui avait fini par nous séparer. Elle volait beaucoup et achetait peu. Je n’achetais pas grand-chose et je ne volais que les miettes, m’imaginant que je les volais et que la série des petits vols finirait par composer le vol qu’on me reprocherait un jour à deux doigts de la retraite. Je connaissais cette stratégie du bonheur partagé en autant de citoyens respectables. Et je m’appliquais à trouver les excuses valables. On n’avait pas grand-chose en commun, la Sibylle et moi, à part cette rage d’exister à la limite des Lois en ce qui la concernait et de la tranquillité en ce qui me touchait de beaucoup plus près.

 

Ce soir-là, dans la chambre à la hauteur de nos moyens, on se regardait en chiens de faïence. Elle ajustait son péplos, me reprochant mon attachement puéril pour ce pardessus qui me rendait fébrile à cause de la chaleur. C’était une chaleur de printemps, grosse et humide, avec des relents de poubelles et de parfums de femme. Je me collais une moustache artificielle. Elle changea la couleur de ses cheveux. Le maître d’hôtel ne nous reconnut pas. Nous, on savait que c’était Muescas et on se demandait ce qu’il foutait là, comment il avait traversé le désert et la zone de vide, et pourquoi on avait confié cet emploi de merde à un type qui était devenu assez riche pour ne plus se donner à fond. On passa devant lui en évitant de le regarder. La Sibylle me montrait le cadran de son terminal. Toutes les données concernant Muescas défilaient en binaire. Elle était capable de lire dans n’importe quelle langue, y compris la mienne. Je la suivais comme un petit chien et elle tenait fermement la laisse.

La mosca, en espagnol, c’est la mouche. La mueca, c’est la grimace. L’intersection de ces deux mots donne muescas, ce qui ne veut rien dire en espagnol. Je suppose que c’est pareil avec tous les noms qu’ils nous donnent. On croit en hériter, mais qui contrôle les maternités ? Nous ? Chercos, c’était le nom d’un village en Andalousie. DLA, c’était l’abréviation de De los Alamos, la branche ibérique des de Vermort, d’où ma lointaine filiation. J’étais l’un ou l’autre. Je n’avais jamais eu d’autres identités. La Sibylle, c’était la Sibylle. On sortit de l’hôtel avec la nette impression d’avoir trompé notre hôte. Il servait des touristes désargentés avec un zèle de rapiate décidé à faire fortune sur le dos des minables. On était peut-être dans ce passé et il y avait une explication à ce voyage dans le temps.

— Déconne pas, Frank, dit la Sibylle.

— On est manipulé, Sibylle. T’as une autre explication ?

— Enlève ce pardessus ! Tu donnes chaud aux autres. Tu vois pas leurs gueules ?

— Je les emmerde !

— Tu emmerdes tout le monde, sauf moi.

J’étais pas chaud de laisser Muescas derrière nous alors qu’il détenait la clé de ce qu’on expliquait pas autrement. La Sibylle suivait mes raisonnements sans en contredire les points faibles. Elle gambergeait elle aussi, ça se voyait. Elle souriait à des hommes qui n’en avaient pas les moyens. Ils me prenaient pour un dragueur, mais l’envie de s’interposer entre elle et moi ne leur venait pas à l’idée ou ils se l’interdisaient pour ne pas risquer l’impossible. On arriva au Casino à l’heure prévue, les poches pleines de faux billets. Qu’est-ce qu’elle manigançait ?

 

Muescas était au rendez-vous, habillé en joueur chanceux, la martingale au vent des basques de son habit de soirée. Je n’étais pas étonné de le revoir. Il ne changeait pas vraiment de rôle. Au passage, il jouait et perdait. Elle l’entraînait dans les toilettes quand ils passaient devant. Je m’étais dégoté la compagnie d’une fille à Papa qui n’avait pas de goût pour le jeu. Elle observait leur manège avec des traces de professionnalisme. Je tentais vainement d’en avertir la Sibylle qui ne pouvait pas avoir les yeux partout.

— C’est dur, la vie, dit ma compagne, quand on ne cherche plus rien.

— On peut toujours chercher les embêtements, philosophé-je.

— Vous voulez dire… sortir, ne plus être là, faire l’objet de recherches ?

— Ce sont des chiens. Ça ne vous amuse pas ?

— Si, si !

Je la tourmentais. Elle était chienne elle aussi et ça l’embêtait vraiment d’avoir affaire à un type qui sait de quoi il parle. La Sibylle me jetait des regards d’une complicité que la chienne ne manquait pas de percevoir comme des insectes sur une lampe. Elle en était toute chiffonnée. Je caressais cette chair du regard. Elle en avait de la chair. Elle aurait pu en faire le commerce sans rien perdre de son arrogance de fille à papa et Cie. Je tenais un coude agité de contradictions. Elle acceptait cependant ma pression manuelle. J’en avais le bout des doigts tout excité. Elle finit par me demander qui était cette dame qui valsait avec son fiancé.

— Vous êtes la fiancée de Muescas ?

— Tous les journaux en parlent, Fifi !

— Vous n’avez pas vu ma photo en première page ?

— Fifi ! Vous voulez me ravir la vedette !

Pas facile à converser, la fille à papa.

— Si j’avais su, dis-je pour pimenter une conversation qui pouvait tourner court à tout moment, je ne me serais pas permis de vous importuner.

— Vous ne m’importunez pas !

Un peu quand même. Elle avait l’intention de se servir de moi. Elle misa sur le rouge et perdit une fortune. Cent ans de salaire ! Qu’est-ce qu’on attend de la vie quand elle vous sourit à ce point ? Baba, le Frankie, et un peu mou de la queue, du coup. Je tentais de retrouver mon flegme légendaire.

— Vous êtes marié ?

Ça se voyait tant que ça ? Je fis oui et non de la tête. Elle comprenait. Elle comprenait tout ce que j’endurais pendant qu’il lui suffisait de lever le petit doigt pour être servie dans les règles. Heureusement d’ailleurs qu’il y a aussi des règles pour ce genre de service rendu à plus veinard que soi, si tant est qu’on ne peut pas être totalement guignard. On devrait encourager cette mixité comme on l’a fait pour les races. Espérons qu’on y pensera avant que le vieux Frankie s’éteigne comme les bougies, soufflé par une fenêtre ouverte.

— Le mariage ne m’enchante pas, dit-elle.

— Le mariage en général ou celui-là en particulier ?

Elle rit. J’avais cet avantage sur Muescas. Et puis je n’étais pas né de la mouche et de la grimace. Elle me reconnaissait le charme des beaux parleurs.

— Vous ne jouez pas ? me demanda-t-elle parce que je ne jouais pas.

— Je regarde, dis-je comme si j’étais dans une boutique à la recherche de n’importe quoi à ajouter à mon existence de merde pour lui donner un je ne sais quoi de personnel.

Je n’osais pas le balancer, ce fric à la gomme. J’aurais balancé n’importe quoi sauf ce fric qui me chauffait les poches, comme si j’avais pas assez chaud ! Elle me baladait à proximité de ses amis. Ils me souriaient. Tout le monde sourit aux provocations qui n’auront pas de conséquence sur l’ordre des choses établies. On sourit parce que les limites sont solidement installées à une distance respectable elle aussi.

— Z’avez pas chaud ? dit-elle négligemment en vérifiant l’authenticité de son propre fric.

Elle avait des doutes sur sa provenance. On sait jamais avec Papa. Au fait, c’était qui son papa ? La boîte ne s’appelait pas Le paradis de l’Enfer parce que c’était un honnête homme. Chez moi, c’était plutôt L’enfer du Paradis. On n’était pas si mal loti au fond. Presque le Paradis. On n’en demandait pas plus. Ne rien risquer et jouer quand même. Le rêve des fonctionnaires. Seulement voilà, rien n’est parfait.

— Je vous plains, dit-elle comme si elle était déjà au courant que ça arrive aux riches avec la même fréquence, ressemblance qui rapproche de la même sensation du cadavre et de la poussière.

Elle me remercia pour cette attention qu’elle ne s’attendait pas à recevoir d’un minable qui ne joue pas sa fausse monnaie en public. On tomba alors nez à nez avec son papa, Rog Ru en personne, fringué comme un Écossais, en grosses chaussettes, prêt à s’envoyer le premier biniou qui ne voit pas d’inconvénient à coucher avec un homme. Je le trouvais moins chic que d’habitude.

— Ce cher Frankie !

— Vous vous connaissez !

— Je connais tous mes employés.

— Je suis le meilleur, patron !

Il n’était pas d’accord, mais ça impressionnait sa fille et il n’en demandait pas plus à la nature.

— En vacances, Frankie ?

Elle ne comprenait pas tout et ça se voyait. Elle avait des doutes. Le papa s’employait à lui inspirer la prudence. Sa conversation ne consistait jamais en autre chose pour elle. Elle avait une maman chargée de combler les vides d’une éducation portée sur l’analyse des intentions de l’autre, surtout si cet autre n’était qu’un employé ordinaire. Elle nous abandonna.

— Votre protégé s’en donne à cœur joie, dit Rog Ru qui observait le manège de la Sibylle et de Muescas.

— C’est elle qui me protège, patron.

— Je parlais de Muescas. Où en êtes-vous ?

À des lieues de me douter qu’on comptait encore sur moi.

— J’ai de bonnes nouvelles pour vous, Frankie.

— … ?

— Bernie n’est pas mort.

Bernie ? Quel Bernie ? Et pourquoi n’est-il pas mort ? Je veux dire…

— Du calme, Frankie. On lui arrachera les vers du nez.

De quel nez parlait-il ? Maintenant il surveillait sa fille du coin de l’œil. Ça l’occupait tellement qu’il n’arrivait plus à suivre ma conversation. Je voulais savoir sans paraître le vouloir. Ça compliquait un peu nos rapports. Sur la scène, des gens se dénudaient puis grimpaient dans les voiles de ce gros navire-pirate où on jouait avec le hasard et l’impatience.

— J’admire votre ténacité, Frank. Vous grimperez.

Pas dans les voiles. Pas dans ce décor de pacotille. Pas avec ces gens qui montrent de quoi ils sont capables.

— Vous la trouvez comment, ma fille ?

— Charmante. Délicate. Intelligente.

— Tout ce qu’elle n’est pas.

— J’ai moins de chance que vous !

— Vous avez la chance que vous méritez, Frank. On est tous comme ça. Tributaires et paramétrables.

La conversation devenait savante. Il fallait que je file, du mauvais coton ou autre chose, n’importe quoi pour ne plus à avoir à répondre quelque chose de sensé à ce savant fou. La Sibylle vint à ma rescousse. Elle n’était pas surprise de rencontrer son ennemi sur le terrain des ennemis de toute la vie. Personne ne la surprendrait jamais.

— Vous êtes resplendissante ! s’écria Rog Ru, profitant de l’absence de sa fille pour la comparer à l’incomparable.

— Muescas est en forme ! s’exclama à son tour la Sibylle qui clignait d’un œil dans ma direction.

 

Je m’éclipsai. La fille à Papa Rog avait rejoint son fiancé. J’appris que la date du mariage avait été fixée. Le lieu du voyage de noces était gardé secret. J’imaginais l’île déserte en plein océan. Les domestiques aux yeux et aux tympans crevés. La connectivité des installations aux apparences trompeuses. Muescas n’en demandait pas plus au sexe. Elle le saurait bien assez tôt. En attendant, elle paraissait heureuse, avec des limites discrètes à ce bonheur, des petits détails imperceptibles avec les moyens cérébraux, plus accessibles cependant si les réseaux étaient en jeu comme Rog Russel savait les alimenter de miroirs.

— Vous aurez les plus beaux enfants qu’on puisse souhaiter à une jeune fille, dis-je dans mon verre d’Amontillado.

Perspective qui ne la réjouissait pas vraiment, mais elle se défendait de tout faire pour que ça n’arrive pas. Peu importait d’ailleurs. Muescas avait d’autres projets que la marmaille. Et Anaïs Kling le menaçait d’en rester à l’état de projet. Elle le menaçait quotidiennement. Pourquoi ne pouvait-on rien contre cette criminelle ?

— Ça ne doit pas être bien difficile de l’arrêter, je suppose, dit Muescas sans inquiéter sa fiancée.

— Ce qui est difficile, dis-je, c’est de prouver qu’elle a tué et qu’elle va recommencer. Si j’étais à votre place, Monsieur, je lui ferais moins de publicité.

— Vous savez pertinemment où elle est !

Si Rog le savait, ce n’était pas mes oignons. Je poursuivais le type qui avait épousé Constance de Vermort. Tout ce beau monde avait assisté au mariage. Et personne n’était capable de l’identifier. On se foutait de moi.

— Personne ne se fout de vous, Frank ! Elle a épousé Gor Ur qui était masqué comme Fantomas. Le type que vous pourchassez n’a aucune importance.

— Il l’a tout de même épousée !

— Frank ! Vous saignez !

Foutu pardessus ! Il me saigne toujours dans les phases d’approche. Je n’en saurais pas plus. Ils l’ont formaté pour que je n’en sache jamais plus. Les Chinois ont-ils prévu la parade ? On n’a pas le droit de saigner dans un endroit aussi chic qu’un casino.

— Venez ! Je vous sors de là.

Muescas m’emporte. Rien de s’y oppose. On a toujours rêvé, lui et moi, de faire un bout de chemin ensemble. Le moment est bien choisi. Je saigne comme un blessé par balle. Je me retrouve dans un sofa, environné de senteurs exotiques. Il m’a emmené sur son île !

— Frank, vous ne devriez pas boire autant.

Boire ? J’ai les poches pleines de fric. Il vaut ce qu’il vaut. Mais je n’ai pas besoin de boire. C’était une nuit de sexe, pas de boissons frelatées. Je ne bois jamais si j’ai l’intention de m’envoyer en l’air avec les seuls moyens de la chair. Où a-t-il trouvé la force de m’entraîner jusqu’ici ? Où est la Sibylle que j’adore comme si elle était Dieu lui-même ?

— On avait convenu que vous ne viendriez pas ici, dit Muescas, et vous êtes venu quand même. Ça ne me surprend pas de votre part, mais je ne saisis pas l’intention. Elle est dans les parages ?

— Je la sens !

Anaïs Kling avait le don d’ubiquité. Elle pouvait se trouver où on pensait la trouver. Son arme, c’est le C4. Je confiais à Muescas que j’avais lu le dossier officiel entre les lignes. Il n’était pas seul à la juger coupable.

— Je ne suis qu’un nouveau riche, n’est-ce pas ?

— Vous devez bien le savoir, si vous avez été pauvre avant d’être riche.

— Je n’étais pas vraiment pauvre.

— Ça aide, c’est sûr.

À qui se confiait-il ? À Frankie les bras coupés ou à la barbouze qui crevait dedans ? De chaleur.

— Vous comprenez qu’une fois mariée, elle devra renoncer à me tuer.

Je ne comprenais pas. Ces histoires de famille, c’est compliqué autant par les usages sexuels que par la connaissance pratique du droit civil. Trop compliqué pour moi. Je veux des faits. Je ne les inventerais pas.

— Vous allez mieux ? me demande ce type qui n’a aucune raison de s’inquiéter pour moi en dehors de la question du bouclier dont il exige que je fasse office.

— Je vais sans y aller.

La Sibylle m’avait-elle abandonné ? S’il n’y avait aucun rapport entre le cadavre de Fabrice de Vermort et Anaïs Kling, y en avait-il un entre Rog Ru et Muescas, à part le lien familial par alliance que le mariage allait souder définitivement même en cas de divorce ? Il m’apporta un en-cas.

— Qu’est-ce que vous êtes, Frank ? Un Muescas qui n’a pas réussi ?

— Ça m’étonnerait que ça explique le contraire.

— Frank ! J’ai besoin que vous m’aidiez. Vous êtes le seul. Je ne peux compter sur personne. Le mauvais coton, c’est moi qui le file, pas vous !

Qu’est-ce que je gagnais à trahir mes employeurs ? Il n’y avait pas un endroit au monde où je pourrais profiter des fruits de ma trahison. Mais je n’avais aucun ordre concernant Muescas. On m’avait enlevé l’affaire et je m’étais énervé. Voilà tout.

— Vous savez ce qu’ils cherchent dans le désert, Frank ?

— Des minerais, pas de l’eau. Ils trouvent quelquefois des traces d’anciennes civilisations et les universités occupent les lieux sans se faire prier, ce qui me fait une belle jambe.

— Vous êtes naïf, Frank ! Ce qu’ils cherchent, c’est les types comme vous, ceux qui ont fini par ne plus pouvoir faire autrement que de trouver une solution dans le désert. Personne ne connaît assez le désert pour prétendre y trouver une solution, Frank !

— Et ça veut dire que je dois vous aider ?

— Ça veut dire que sans moi, vous êtes fichu.

— Et sans moi, qu’est-ce que vous êtes ?

Pas facile de convaincre une tête butée comme la mienne, il s’en rendait compte, le nouveau riche. Comme il m’empêchait de boire, j’essayais de me connecter à ses seringues, mais il les conservait dans un bocal fermé à double tour. J’étais mal. La solution dont j’avais un besoin urgent n’avait rien à voir avec ses ennuis. Je tentais de l’amadouer.

— O.K., Muescas. Je pars avec vous.

— Mais on ne part pas, Frank !

— On va où alors ?

J’avais pris l’habitude de voyager, moi ! Les paysages pittoresques, les animaux de la nuit, les habitudes ancestrales avaient déjà laissé des traces dans mon mental. J’y tenais, moi, à cette nouvelle vie ! Il prétendait quoi, ce nabab ? Ou il comprenait et on en restait là, ou il ne comprenait pas et je le laissais tomber. Il n’avait pas le choix. Il renonça brusquement.

— On en parle demain, Frank. Je vois bien que ce n’est pas le moment. Vous pouvez coucher là. C’est douillet, vous verrez.

Douillet sans la Sibylle, ça m’étonnerait. J’ai pas l’intention de m’aimer pour trouver le sommeil réparateur dont ce minable en son genre a besoin pour blouser la société. Mais j’avais ce désir insensé de coincer Anaïs Kling dans le couloir de la mort. Je voulais savoir aussi qui avait épousé Constance. C’était peut-être un secret d’État. J’avais vraiment besoin de goûter à cette merde pour me sentir humain au moins une fois dans mon existence de merde.

— Merci pour l’invitation, dis-je en me levant aussi péniblement qu’un vieillard qui n’a plus rien à prouver.

— Ne faites pas ça, Frank ! Elle n’est pas loin !

— Demandez à la direction de changer le code.

— Ils me trahiront, Frank. Je connais ce métier. C’est comme ça que j’ai fait fortune. Je vous en supplie.

Je n’ai jamais supplié personne, sauf dans les moments de panique. Je suppose que c’est ce qui arrive à ce minable, la panique. Il en a les larmes aux yeux, la morve au nez et de la sueur plein les dessous-de-bras. C’est pitoyable. Dire qu’il nous arrive de ressembler à ça de temps en temps !

— Je fais quoi si elle arrive ? dis-je en refermant la porte.

— Qu’est-ce que vous pouvez faire, à part parlementer ?

— Je suis pas une officine de la mort ! Vous vous trompez d’adresse.

J’avais tellement envie de me faire la Sibylle qu’il n’avait pas réussi à se faire tellement il était obsédé par une mort dont Anaïs Kling avait le secret. Je pensais aussi à sa fiancée fille à papa qui me donnait des idées de violence. Avec une queue pareille, tu peux envisager pas mal de situations favorables. Il n’y avait maintenant que du pire dans son existence pourrie par une Anaïs Kling qui l’avait déjà trompé pour l’approcher de près et tenter de l’assassiner comme elle avait décimé la famille de Vermort. Ça c’était passé comment, au fait, cette tentative d’assassinat ?

— Il n’y a jamais eu tentative. Des menaces que je prends au sérieux et je sais pourquoi.

— Pourquoi ?

C’était trop demander. Le bonhomme se recroquevilla dans le sofa que je venais de quitter avec l’espoir de ne plus entendre parler de lui jusqu’à la fin de la nuit. Je demande toujours trop. On me déçoit toujours. Ça me rend nerveux comme une pucelle qui pense à autre chose quand elle pense.

— Vous ne me facilitez pas les choses, dis-je en me servant dans le bocal miraculeusement ouvert.

Ils dévissent toujours le bocal s’ils n’ont pas d’autre choix. Je profitais de cette aubaine pour multiplier la dose. C’est pas bien dangereux, ces trucs d’enfer, quand on a l’habitude. J’en avais une de spéciale à réserver pour les grandes occasions, et c’en était une. Demain, tu seras riche, Fifi, et pas de faux billets. Rien que de l’or. On irait dans le désert gratter la terre avec les ongles. J’étais pas vraiment chaud, réflexion faite. Il s’embrouilla dans des propositions que je ne pouvais pas prendre au sérieux. Voilà ce qui se passe quand la conversation tourne mal.

— Frank, je ne sais plus quoi vous dire. Vous haïssez le pognon à ce point ?

— Tu les trouves comment, toi, les femmes que tu peux pas te payer ?

— Canon !

Il riait parce qu’il avait mal. J’avais mal moi aussi, mais à un endroit précis de mon anatomie que la Sibylle seule était capable de soulager. J’aurais même pas besoin de la frapper. L’idée de la frapper ne me venait même pas à l’idée. Je pensais plutôt que c’était à elle de se réserver ce privilège.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, Frank ? dit Muescas comme s’il s’abandonnait à l’idée que Dieu existe.

— Qui est Anaïs Kling ?

— C’est la sœur du type que vous poursuivez.

— Gor Ur ?

— Non, l’autre.

— L’autre ?

— Vous l’avez rencontré. Il vous a entubé. Et maintenant il sait tout ce qu’il voulait savoir de vous. La Sibylle l’a reconnu, mais elle ne vous a rien dit. Ce type ne l’intéresse pas.

— La garce !

Ça le fait rire, Muescas, ces détails de l’aventure. Ce type, c’était l’ethnologue du désert avec ses foutues truelles et son sable à la con ! Des regards convenus me reviennent à l’esprit. La Sibylle n’en est pas à son coup d’essai. Et le Muescas en sait plus que moi sur ce terrain. Je perds les pédales. Avec la quantité de merde que je viens de m’injecter, je ne suis pas vraiment disposé à penser quelque chose de simple.

— Elle vous mène en bateau, dit Muescas. Elle mène tout le monde en bateau. Vous ne la connaissez pas comme je la connais. C’est l’intermédiaire qu’il faut supprimer pour couper les connexions piratées par Anaïs Kling.

Ça ne m’empêchait pas d’avoir envie de coucher avec elle. Faut pas mélanger le plaisir et la responsabilité. Muescas payait bien. Avec ce pognon, j’irais loin, à condition de ne pas trahir mes employeurs. Qu’est-ce qu’ils penseraient de moi si je flinguais la Sibylle ? Ne rien faire avant de répondre à cette question par un que-du-bien. Il comprenait ça, le Muescas ?

— J’ai tout prévu, Frank.

— Je ne vous crois pas sur parole.

— D’abord le fric ?

— Ensuite l’assurance que mes patrons ne m’en voudront pas.

— Elle est métal, Frank. Réfléchissez.

Je ne les avais jamais entendus dire du mal de la Sibylle. Ça jetait un doute sur les affirmations de Muescas. Pourquoi la tuer ? Parce qu’elle m’a menti ? Elle me protégeait, j’en suis sûr. Ce qui se passe entre elle et le nouveau marié dépasse mon imagination. Je suis perdu, mais pas au point de changer mon destin sur un coup de tête. J’en ai marre de Muescas et des coups de ma tête !

— Vous énervez pas, Frank !

Il voulait dire : pas encore. Il avait les doigts dans ma cervelle. Je sentais sa présence tout près des centres épidermiques. Il tentait de se faire passer pour la Sibylle. C’était facile : je ne distinguais plus le vrai du faux. Et j’étais en manque à une seconde près.

— Vous vous foutez tous de ma gueule ! criai-je comme si personne ne pouvait m’entendre.

— Pas moi, Frank. Pas moi.

Qui était-il ? Il devenait doux, sirupeux, c’était un fruit de mon imagination, ou bien je passais vraiment un mauvais moment. Il frottait ma queue avec des substances interdites. Personne ne possède ces substances. C’était même nouveau. Sur quel plan me trahissait-il ? Puis le trou.

 

Quand je reviens à moi, si on peut appeler moi ce personnage que je ne reconnaîtrais même pas sous la torture, je suis dans la rue, à la hauteur du trottoir. Le gosse me rappelle qu’on est copain.

— T’as promis, dit-il en m’offrant son poing.

Je tape sec. Ce gosse, ça pouvait être moi, en plus vieux. Je me mis à le respecter sans condition. C’est rare, chez moi, cette docilité. Avec quoi me piquait-il ?

— Je te pique pas, mec ! T’as besoin de moi ? On est copains

— Copain, sans s. Tu vas pas à l’école ?

— Combien de temps tu y as été, toi ?

— Assez pour te corriger. Qu’est-ce que t’as comme anti ?

— Du café.

— C’est pas grand-chose le café, dans mon cas, petit.

— M’appelle pas petit !

On fera comme il voudra. Muescas m’a jeté par la fenêtre.

— Tentative d’assassinat, dit le gosse qui s’y connaît déjà en nuance.

— J’ai mal au cul !

— T’es tombé d’ssus la tête la première !

J’ai jamais beaucoup aimé les gosses, à cause de leurs exigences. Un chien, si tu joues pas tous les jours avec lui, il finit par ne plus jouer qu’avec les autres. On est tous un peu chien, mais pas autant que les gosses. Ce petit n’avait pas une trace de morve sur les joues et ça me plaisait. Rien sur les coudes non plus.

— Ils t’ont piqué ton pardessus.

— Qui ?

— Les autres.

Ils avaient esquinté les connexions en or chinois.

— Tu peux rouler sans ?

— T’inquiète.

Le gosse me porta à l’abri des regards. Ici, j’étais peinard. Il voulait dire que je pouvais attendre sans donner le spectacle de ma souffrance ni risquer de me retrouver à poil.

— Ton fric, dit le gosse, c’est du faux. Mais ça peut servir.

— Tu as ta part sur le magot ?

— Je prends l’or. On y connaît rien, nous, au chinois.

Je me mis à attendre. On me reprocherait mon inconscience. On n’a pas idée de s’ajouter le carré de la dose maximale. Muescas m’avait jeté par la fenêtre ou je m’étais imaginé que l’ascenseur était une fenêtre. Il avait disparu comme une ampoule qui grille au mauvais moment.

— Ça va, dis-je sans qu’on me demande rien. Je me sens un peu déshydraté.

— Tu buvais l’eau de la rigole quand je suis arrivée.

Arrivée. É. E.

— Il veut pas faire des fautes d’orthographe, dit le gosse qui admirait les seins de la Sibylle.

— Salaud ! me dit-elle. Tu as cru que je pouvais te trahir !

J’ai rien cru. J’ai suivi la trace de l’inspiration. Je ne savais pas ce qui m’inspirait.

— Tu ne m’as pas tout dit, Sibylle. Je me suis cru abandonné. Rien ne me fera plus mal que ça, Sibylle.

— Ferait, corrige le gosse.

Je partagerais bien les seins de la Sibylle avec lui. Il n’a pas idée du temps qu’il faut pour la satisfaire. C’est à cause du métal qui me déboussole.

— Je suppose que tu connais son nom…

— Omar Lobster. C’est l’inventeur de la colocaïne. On peut pas en dire plus devant ce gosse.

— C’est ça, dit le gosse. Faites comme si j’étais pas là.

— Tu y es, dit la Sibylle qui s’accroupit pour lui parler.

— En plein dedans ! dis-je avant de perdre connaissance.

— Il est naze, ton copain, dit le gosse.

— Il est pas naze. Il souffre. Il a trop mal. Il n’arrive pas à dormir pour rêver à autre chose.

Des fois, je me sens porté par autre chose que la pensée, comme si j’étais creux et que ce que je prends pour mon inconscient ne m’appartenait pas. Je ne suis pas habité. J’habite avec quelqu’un d’autre. C’est mon personnage. Il ne manque que le roman pour parfaire cette promiscuité. En cela, je ne dois pas être différent du commun des mortels. Il y a un gosse en moi, mort depuis longtemps, et un vieillard qui n’annonce rien de bon. L’homme que je suis ne pense pas à la place de ces deux-là. Il se bat avec la possibilité d’un autre qui serait seulement plus riche et moins emmerdé par les contingences. Rien de plus. Scatologie des minables.

 

Il fut un temps où le monde n’était connu que par les récits de ses voyageurs. On a eu le temps des historiens et des journalistes au service des corporations. De nos jours, le monde n’est plus discutable. On le prend comme il est, c’est-à-dire comme on vous le donne. On va à la guerre ou on n’y va pas. On voyage pour le compte d’une maison de commerce ou pour aller se reposer ailleurs que chez soi. Il y a des déserteurs et des réfractaires. Des gens qui comprennent qu’il est inutile de discuter et d’autres qui discutent dans leurs têtes. Ceux qui profitent à fond et ceux qui les servent. Des zones de rêve et d’autres où les circonstances vous inspirent l’apathie et la collaboration. Et moi j’étais là dans un lit douillet à me faire soigner le cul par le docteur Bradley qui se trouvait là lui aussi par hasard, là où le hasard et les circonstances l’avaient fixé comme un clou à une planche. Il avait lui aussi connu la Nation et la guerre. Il parlait une langue étrangère à la mienne, mais on se comprenait. Il comprenait tout le monde. C’était un type assez ordinaire, avec une tignasse blond blé légèrement rare sur la circonférence d’un crâne qui donnait l’impression d’appartenir à un type plutôt têtu et pas facile à raisonner. Il s’emportait avec le personnel et n’éprouvait aucun respect pour le matériel. Dès qu’il entrait dans la chambre, il fermait la fenêtre sans me demander mon avis et examinait aussitôt le fond de mon œil. Je me demandais ce qu’il y cherchait. Il me traitait gentiment de pauvre type, de malchanceux. Je parlais peu et il réagissait à mes propos avec le débit de ceux qui ne parlent à personne que vous. Ça faisait deux jours qu’on parlait des mêmes choses récurrentes. Ou bien il voulait vraiment savoir ce que je pensais de ce monde, ou bien il entretenait son cerveau avec un type qui, diplômes à part, lui ressemblait assez exactement pour mériter son attention. Il s’entourait d’infirmières ménopausées et de chats désinfectés à l’eau oxygénée. La Sibylle lui plaisait si elle s’en tenait aux usages. Il écoutait son cœur pour lui dire qu’elle n’en avait pas.

 

Muescas m’avait bel et bien poussé, sinon je ne serais pas tombé. Il avait avoué une crise passagère due à l’anxiété et au mauvais traitement que lui infligeaient les services judiciaires. Il était à l’ombre, mais on se doutait, le docteur Bradley et moi, que ce ne serait pas pour longtemps ni à l’ombre d’un cachot. Il n’y aurait pas de procès si on ne relevait chez moi aucune invalidité permanente. Le docteur Bradley prenait des notes sans en tirer les conclusions qui eussent fait de moi un pensionné de la fonction publique. Je ne lui en voulais pas, je n’avais moi-même jamais agi autrement. L’usage de mon cul se limitait à ce que la nature lui avait accordé sans me demander mon avis. Je me prêtais docilement aux manipulations. Ils avaient vissé quelque chose qui émettait des signes à intervalles réguliers. Il ne fallait pas que je m’inquiète. C’était fait dans les règles de l’art, pas expérimental du tout. Je pourrais même le gratter si l’envie me prenait de lui donner de l’importance et le regarder dans un miroir, en voir la partie visible, la moins signifiante aux yeux du profane que j’étais en matière de cul.

— Vous sortez demain, dit le docteur Bradley. Je vous présenterai ma femme. C’est ici qu’elle prend ses vacances. On en profite pour se voir. Vous aimez les crustacés ? Ils sont rares depuis que la science les utilise à bon escient.

— J’ai du mal à parler, doc. J’ai un truc ici (je désignais ma poitrine comme si j’avais oublié ce mot). Ça s’rait pas votre vis, celle que vous avez si soigneusement vissée dans mon cul ?

— Dans l’os du cul, Frank. Elle n’est pas si longue. Vous fumez ? On va examiner vos alvéoles. Mais je ne vous garde pas un jour de plus. Vous êtes invité demain par Amanda qui veut vous connaître.

— Ah, ouais ?

— Elle a entendu parler du droit à enquêter sans l’autorisation préalable de la hiérarchie. Elle veut faire un papier.

— J’ai déjà eu ma photo en première page. Paraît que j’ai meurtri Bernie. Sally va m’en vouloir à mort.

— Remarquez qu’Amanda n’a pas besoin de travailler…

— Ah, bon ?

— Elle a hérité des fonds secrets d’une zone à haut risque. Ça nous met à l’abri. Alors vous vous demandez pourquoi je travaille… Infirmière, sortez et fermez la porte derrière vous. Je vous disais que je ne travaille pas sans raison. C’est ce qui nous sépare, Amanda et moi. Elle n’a rien pu faire. On m’a envoyé ici où je suis peinard, je l’avoue, mais je préférerais habiter ailleurs qu’avec ces voyageurs de l’habitude et de la discipline. Amanda a du cœur, mon ami. Elle me consacre du temps. Elle pourrait m’en vouloir. Vous m’en voulez, vous ?

— Ça dépend de ce que vous avez fait pour mériter ça.

— Je peux bien vous le dire puisqu’on va vivre quelque temps ensemble. Amanda tient à ce que vous restiez suffisamment longtemps pour qu’on fasse vraiment connaissance.

Qu’est-ce qu’il me voulait, ce carabin ? Quel rapport entretenait-il avec l’autre carabin qui fricotait avec Anaïs Kling ? J’avais beau me marginaliser pour réfléchir, cette histoire me rattrapait toujours. Ils avaient assez de personnages pour ça. Je dissimulais ma déception. Il m’avait bien plu, doc Bradley, avec ses manières d’appréhender le monde comme s’il avait son mot à dire. Je ne me suis jamais sorti de ce genre de situation, mais je n’ai plus peur. Pas facile d’effrayer les désespérés, messieurs les maîtres de ce monde géographique. Il n’y a plus d’Histoire… La Sibylle vint me donner le sein avant que je me mette à trahir ma pensée.

— Beau cul, la belle ! fit Bradley pendant que les lèvres de la Sibylle exploraient ma fusion. Il en a un beau aussi, mais il ne pourra plus s’en servir. Vous avez des nouvelles de Muescas ?

— Il parle, dit la Sibylle. Il parle tellement qu’ils vont finir par comprendre ce qu’il dit. Il leur donne des conseils sur la manière de l’interroger.

— Vous en savez, des choses, ma belle ! Je n’en sais jamais autant de mes patients. Vous serez des nôtres ?

— Maintenant qu’elle a un gosse à nourrir… dis-je parce que je ne souhaitais pas que la Sibylle s’intéressât de près à mes rapports avec Amanda Bradley.

— Un gosse ! s’écria Bradley. C’est bien la seule chose qu’on n’a pas su faire avec Amanda. Elle vous en parlera. Elle adore parler de ce détail de notre vie intime. À qui en parlerait-elle si elle n’avait pas le sens de l’amitié. Elle a hérité de l’or et de ses anagnostes, vous savez : ceux qui lisent pendant que vous mangez. Il paraît qu’il y a quelque chose à comprendre. Elle comprend tellement qu’elle continue de s’enrichir. Ou elle ne comprend rien et quelqu’un la conseille. On vit séparé à cause de ma condamnation. J’a fauté et ils me le font payer.

La Sibylle et moi, on ne s’intéresse pas aux autres au point de leur demander ce qui explique leur existence. On est d’accord pour se laisser inviter.

— Encore quelques détails à régler, dit Bradley avant de s’en aller.

La Sibylle a l’air affolée. Muescas invente des histoires devant un public de plus en plus fidèle.

— Qui est Omar Lobster ? je demande.

— Frank ! T’es pas sérieux, mon Frank. Ils sont en train de t’enfoncer. Muescas prétend avoir la preuve que c’est toi, l’assassin de Fabrice de Vermort. Il dit qu’Anaïs Kling est ta complice.

— Je la connais même pas !

— Et si c’était ta mère ?

Je sors demain. Je vais papoter avec Amanda Bradley qui n’attend que ça. Elle me réserve les sujets annexes, ceux qui alimentent son imagination. Elle a encadré la photo de ma queue avec mon nom écrit dessus. Une photo récente qui a remplacé l’ancienne, celle du temps où je gagnais ma vie en exhibant ma nature d’homme. J’avais remarqué quelque chose de pas commun dans le regard du docteur Bradley. Il prenait des photos pour elle.

— Elle est en cavale, mais Raoul de Vermort est réapparu. On ne lui reproche rien…

— Raoul ? Mon oncle ?

— Le carabin dont tu te souviens si mal.

— Lui et Anaïs…

— Ouais. Fabrice…

— …était ton dabe.

Elle me montrerait les photos et voudrait voir l’original. C’est une petite femme rondelette qui se trouve jolie, m’a dit le docteur Bradley. Si j’ai rien aux poumons, demain je sors d’ici au bras de la Sibylle qui donne le sein à un gosse de banlieue sans ma permission expresse. Il paraît que c’est la plus belle zone de vacances du monde. On a même empaillé à temps quelques exemplaires de la race qui y régnait en vassale de l’Empire. Produits culturels.

— Comment s’appelle la fille de Rog Ru ?

— T’as pas besoin de le savoir.

Le gosse montre le bout de son nez. Il joue encore à la baballe. Quelquefois avec les miches de la Sibylle qui n’y voit pas d’inconvénient. Moi, j’en vois, des inconvénients. Et je sais de quoi je parle quand je parle de cul !

— T’as plus mal ? demande le gosse que l’attirail médical impressionne comme l’épouvantail avertit les oiseaux de la présence de l’homme.

— J’ai que mal au cul, plus à la tête.

— T’as mal où t’es tombé, constate le gosse.

— J’ai mal où j’ai pas envie d’avoir mal.

Une infirmière montre le bout de son nez :

— Hé ! Famille, vous avez de la visite.

Cecilia ! C’est comme ça qu’elle s’appelle, la fiancée de Muescas qui n’en mérite pas la moitié. Cecilia Russel qui joue avec l’argent comme toi aux billes.

— Je joue pas aux billes !

— Tu joues à ce que je te dis de jouer en présence de cette gonzesse et tu la fermes ! ¡Hola ! ¡Cecilia ! ¡Qué tal ?

Elle m’inonde de sa chair le temps d’un baiser sur la joue. Elle ne m’en veut pas. Muescas est en train de m’asticoter devant le Grand Jury, préalable aux procès-spectacle. Ils l’écoutent parce qu’il met le doigt sur les choses qui peuvent changer le monde en métasystème. Dépasser le perceptible et l’imagination n’est plus l’affaire des poètes, mais des scientifiques. Autant dire des charlatans, vu la fantaisie des hypothèses. Ce monde a besoin de fables qui ne pâlissent pas devant les mythologies. Les gens ont aussi besoin de la sensation du monde.

— Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? m’exclamé-je en serrant ce qui pouvait être mon cul.

— T’as rien à voir, dit la Sibylle. Mais à cause de toi, on est en train de passer des suppositions aux certitudes, ce qui n’arrange personne.

— Mais c’est mon boulot !

— Tu t’imagines que c’est ton boulot ! On t’a rien demandé.

— Sibylle ! Je te reconnais pas !

— Je te reconnais pas moi non plus ! Avant…

Avant, j’étais le désespéré de service, le bavard des douleurs et des doutes, le livre ouvert des raisons d’en finir, la madone des tentatives de suicide. J’ai bien changé, je sais. On change au fil des abus et des manques.

— Je te laisse, Frank, dit la Sibylle comme si elle lisait un rapport. Tu t’en sortiras pas. Rappelle-moi de le regretter.

J’ai son numéro de portable. Le gosse pleure à chaudes larmes.

— Soigne bien ton cul, Fifi, dit-il en me filant du pognon pour que je m’en sorte.

— Tu viens pas avec moi, dit durement la Sibylle. Reste avec lui. Il t’aimera.

— Ouais, dis-je. T’as une petite sœur ?

On entend le métal de la Sibylle pendant une longue minute, puis plus rien. On est seuls.

— Seul sans s, dit le gosse qui ne se marre pas vraiment.

— Avec s si je veux exprimer la profondeur et la gravité d’un sentiment que ta petite cervelle de merde ne te permet pas de vivre.

— Laissez-le, dit Cecilia. Ce n’est qu’un gosse. Vous voulez un mouchoir ?

J’ai jamais eu besoin de mouchoir pour me moucher le coude. Je vais en vouloir au monde pendant une longue période de soucis en tout genre. Cecilia ouvre la fenêtre en m’appuyant sur le nez.

— C’est magique, fait-elle en levant les bras comme une cabotine.

— J’suis pas si con ! dit le gosse.

— T’es con, dis-je à mon tour. Tellement con que tu ferais mieux d’aller voir si j’y suis.

— La Sibylle elle va pas être contente si tu me traites comme ça !

— Je te traite comme je veux !

— Calmez-vous, susurre Cecilia. Calmez-vous tous les deux !

On a droit à un sachet de chips chacun.

— Bradley vous a invité ? dit Cecilia.

— Ou sa femme, je sais pas.

— C’est chez moi qu’il vous invite. Vous n’avez pas refusé, au moins ?

— J’ai pas tellement envie de faire la causette à votre promis vu ce qu’il est en train de comploter contre moi.

— Papa arrangera ça. Ne vous inquiétez pas, Frank. Vous connaissez l’influence des petites filles sur leur papa.

Maintenant qu’elle le dit, elle fait moins nubile, moins adolescente même. Je veux bien aller coucher chez elle, pas tout seul.

— On vous en trouvera une, promet-elle en mouchant le gosse.

— J’y serai si j’ai rien aux poumons.

— Vous avez quelque chose aux poumons !

C’est fou comme les gens ne s’écoutent pas. Les conversations ne servent à rien, sinon à compliquer des rapports déjà pas faciles à entreprendre. Cependant, ces fragments de compréhension finissent pas former une vérité assez proche de celle qu’on avait l’intention de divulguer avec les moyens de l’aveu. On a perdu du temps. Il suffisait de se confesser. Mais qui accepterait la mise à nu sans garde-fous, à part les ivrognes et les coquins ?

— Vous êtes un coquin, Frank ?

Ça l’amuse. Elle s’approche trop près parce qu’elle appartient à un autre et que cet autre a les moyens de me faire du mal si c’est ce qu’il a décidé de faire.

— Va voir les distributeurs, dit-elle au gosse.

— J’ai pas d’pognon, gémit le gosse. Fifi n’a que d’la copie.

— En billet d’cent, que j’ajoute pour convaincre la fille à papa qui veut me parler sans témoin.

J’imagine doc Bradley derrière un écran de contrôle. Avec des boutons plein la console et des intentions lubriques. Le gosse traverse la porte. On est seul(s) la petite fille et moi. Elle a trop de seins, mais elle m’attire. Elle a un goût de sucre quand on la lèche. Elle se parfume au sirop de grenadine. Ça colle, ça retient le glissement, on a l’impression d’avoir mal au contact de cette chair négligeable, de cette quantité qui n’est rien face à la turgescence et à l’orgasme.

— Ne parle pas, murmuré-je.

— J’étais venu pour te dire que…

— Non, rien, rien, tu ne dis rien…

— Frank. Il faut que je vous parle !

Je débande.

— C’est si grave que ça ?

— Omar Lobster veut vous voir.

— Vous connaissez Omar Lobster ?

— C’est lui qui me connaît. Il faisait noir.

— Je le verrai chez vous, demain ?

— Si vous n’avez rien aux poumons.

— Qu’est-ce que j’ignore encore ?

— Votre mère et la mienne…

— Votre mère est la mienne ! Je veux dire : ma mère est la vôtre !

— Frank, j’ai peur !

— C’est comme ça quand on comprend pas tout. Il faut tout comprendre pour en finir avec cette peur anorexigène.

— Je suis anorexique !

Je les attire. Je les prends au premier poil et elles finissent dans le frigo pour empiffrer les autres. Doc Bradley en profite pour revenir dans la conversation.

— Rien dans les poumons, Frank. Vous sortez demain. Bonjour, Cecilia.

— Comment ça va, Mike ?

— Comment va Rog ?

— Amanda se porte bien ? Aux dernières nouvelles…

— Et ce vieux Muescas qui ne vous mérite pas ?

J’enfile mes pantoufles.

— Frank, c’est grave, dit Mike en me secouant l’épaule. Ici, les gens sont en vacances ou ils travaillent pour que les premiers ne se plaignent pas du service. Vous vous êtes fait remarquer. On me pose des questions.

— Demain, il ne sera pas trop tard, Frank, dit Cecilia.

D’ici demain, j’ai le temps d’y penser.

— Ils veulent vous poser quelques questions, Frank. Vu votre état, je n’ai pas pu leur refuser une petite conversation. Vous serez seul avec eux. On a une salle réservée à cet effet. Ça arrive, Frank ! Plus souvent que vous ne croyiez.

Frankie n’est pas le seul, il veut dire. Des Frankie, on en trouve en regardant de plus près dans cette agitation de moules à la fête.

— On va te préparer, Frank. Te fais pas de bile.

— Je peux garder les pantoufles ?

— Tu peux, Frank, tu peux.

On me prépare. J’ai tellement mal au cul que je sens rien.

— Des nouvelles de mon pardessus ?

— Les gosses l’ont un peu abîmé, mais c’est réparable. On n’aura pas besoin des Chinois. On connaît la musique, Frank.

Je n’en doutais pas. Ils la connaissaient depuis que je chantais à la moindre sollicitation. Ils connaissent des tas de musique et on est autant à chanter si c’est ce qu’on nous demande. Des fois, je devrais être consterné et je ne suis que déçu.

— Faut pas t’en vouloir, Frank. C’est pas toi.

C’est un autre. C’est ce qu’ils disent toujours. Mais c’est moi, le type en chemise qui entre dans une pièce où la tiédeur est un signe d’engouement.

— Asseyez-vous, Frank. Vous n’avez pas peur de boire ?

— Je vais trinquer ?

— C’est un produit destiné à éclairer vos vaisseaux. Buvez sans précipitation. Vous voyez l’effet ?

— Je ne vois rien, mais je vous fais confiance.

— Merci de nous faciliter les choses, Frank.

— Frank est un bon collaborateur.

— Tu vois, Frank, tu as des amis ici.

— J’ai toujours des amis si j’ai de la chance.

— Maintenant je vais te brancher et tu vas te mettre à parler. Une drôle de sensation, Frank !

— Expliquez-vous !

— C’est comme si quelqu’un parlait à ta place. Au début, c’est déroutant. Mais sitôt que le contenu devient attractif pour nous, tu te mets à lutter pour que ça s’arrête. Laisse faire, Frank. Lutte de toutes tes forces. On a les moyens de catalyser ces substances.

— J’ai compris.

Je n’avais rien compris. Je savais que je devais lutter pour éviter la douleur des sondes qu’ils seraient contraints d’utiliser si je renonçais. J’avais lu des trucs sur ce sujet. Ils montraient des sondes qui n’avaient jamais servi et la légende en disait long sur l’aspect de celles qui avaient pénétré les corps tranquilles des fatalistes. J’avais compris, du moins je le disais et j’espérais que mon corps ne suivrait pas la leçon de mon esprit. Les sondes rutilaient sur une table, paquet de métal qu’ils extrayaient du désert avec la complicité de la Justice. Je me tenais à carreau, pas certain de me dominer au moment crucial.

— J’ai mal au cul, les amis. Je garantis rien.

— N’y pensez plus, Frank. C’est presque fini.

Une minute d’angoisse. Je comprends mieux que j’ai rien aux poumons. Ce que j’ai ne se voit pas. Toujours caché, le mal à Frankie, donc pas grave.

— C‘est fini, Frank.

— Vous savez tout ?

Ils rient. Quelqu’un allume la radio. Les sondes ont changé de couleur. Je n’ai rien senti. Il va falloir que je me pose sérieusement la question de savoir qui je suis.

— C’est la bonne question, Frank.

Au passage, Cecilia s’informe :

— Ça s’est bien passé.

— Comme sur des roulettes, M’adame !

— Frank, tu m’entends ?

 

J’étais plus très sûr de sortir demain pour aller faire trempette dans sa piscine en compagnie d’Amanda qui me sonderait elle aussi à sa façon. La Sibylle m’avait bel et bien abandonné à mon sort de témoin gênant. Y avait-il une autre réponse à la question que je ne posais pas à ces chercheurs qui ne cachaient pas leur fébrilité ? Qu’est-ce que je prenais depuis que Muescas m’avait jeté par la fenêtre !

On me ramena dans mon lit. Je m’en sentais d’ailleurs le propriétaire légitime. Le gosse y avait installé son terrain de jeu. Il y avait de la place pour deux. Et des boutons pour actionner les leviers.

— T’as toujours mal au cul ?

Il s’intéressait trop à mon cul, ce gosse, pour être aussi clean qu’il voulait le paraître. Je le laissais jouer à la guerre dans mes draps. Pendant ce temps, la Sibylle filait sur une route dont je n’avais pas idée. Je demandais de ses nouvelles, des fois qu’elles arriveraient jusque-là. La radio parlait encore des planeurs et du cadavre de Bernie. Un général rassurait la population. L’ennemi ne serait pas terrassé. On le ferait vivre dans une merde si meurtrière qu’il finirait par accepter de collaborer à la civilisation. Ils s’entretuent, disait le général. C’était bon signe, d’après lui.

— On peut savoir ce que j’ai trahi sans le vouloir ? demandai-je à tout hasard.

— Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit quelqu’un qui se laissait botter les fesses par les autres.

J’en conclus qu’on répondrait à ma deuxième question quand le moment serait venu de m’asséner le coup de grâce. Sans doute dans la nuit, ce qui ne m’empêchait pas de m’entretenir avec Cecilia de tous les potins mondains que j’étais en mesure de comprendre.

— Vous n’êtes pas très intelligent, constata-t-elle.

— Je suis pas con non plus !

— D’accord avec vous, Frank. Vous êtes comme vous êtes.

— On t’aime, dit le gosse qui salissait les draps à ma place.

Je me sentais inutile. Sentiment qu’ils s’appliquent à vous communiquer à la veille de la retraite, pas en pleine période de production. Certes, j’étais fonctionnaire, je ne produisais rien, j’exécutais, quelquefois avec un zèle de cloporte, souvent en m’efforçant de ne pas croire à l’utilité que je contribuais à rendre publique. Je n’ai jamais été franchement net. Ni même participé aux bonnes excuses qui rendent l’existence moins amère quand les autres se plaignent d’avoir perdu leur boulot.

— Pourquoi qu’il t’a jeté par la fenêtre ? demande le gosse.

— Demande-lui !

— T’auras mal au cul toute ta vie.

— Pourquoi tu dis ça ?

Pourquoi tu dis ça maintenant, voulais-je rétorquer à ce morveux qui dessinait des seins dans les draps. Cecilia discutait avec Mike Bradley près de la fenêtre de nouveau obturée par une mécanique bien huilée. On n’entendait pas ce qu’ils disaient.

— Tu entends, toi ? demandai-je au gosse.

— Problème de cul, dit-il sans cesser de jouer à la marelle avec ses doigts.

On a entendu pire à mon sujet. Pas de quoi s’inquiéter. Je profiterais du soleil dans une demeure de prince. Je pouvais m’arrêter là. C’était peut-être ce qu’ils me proposaient, au fond. La Sibylle avait-elle compris que je ne serais pas indifférent à leur offre ? Je voulais la détromper, mais je n’avais aucun moyen de communication avec le métal qui la désignait comme la prochaine victime du système.

— Frank, le docteur et moi nous vous attendons demain à la première heure.

— Vous serez le bienvenu, Frank, se réjouissait le carabin.

— Je peux venir ?

Le gosse s’exprimait sous les draps. Cecilia se pencha et caressa quelque chose qu’elle pensait être la tête du marmot.

— Bien sûr que tu peux venir, mon chou ! Ton papa est d’accord.

J’étais censé faire oui avec la tête. Je le fis.

— Avec son mal au cul, dit le gosse, il va pas être fréquentable.

Ils s’en vont en riant. J’ouvre la fenêtre sans appuyer sur mon nez. Ya pas d’magie dans ce monde de charlatans. J’étouffais une colère sombre. Je me remplissais de ma propre merde pour ne pas chier à la face du monde. C’est ce qui arrive quand on veut se rendre utile et qu’on n’y arrive pas. Le gosse avait beaucoup de choses à apprendre et un mauvais père pour s’en passer.

— T’es pas mon père ! qu’il dit.

— Mais t’es le fils de ta mère !

— Exactement ce que je voulais dire.

On s’aimait moins depuis que la Sibylle ne nous nourrissait plus de son lait. Ça rapproche, le lait. On aurait pu être frère.

— Avec un s, dit le gosse en se marrant.

— Je sais plus, dis-je.

Je savais. J’ai toujours su. Mais ils en savaient plus que moi maintenant. Ils en savaient assez pour m’envoyer paître l’herbe du bonheur chez Cecilia où Amanda me recevrait avec une attention que je n’osais qualifier pour l’instant d’intéressée.

— T’as trop mal au cul, dit le gosse.

Il lisait dans mes pensées. Ce qui venait de changer brusquement, c’était la Sibylle. On n’en possédait plus que l’effigie mentale. On se partageait une fiction, le gosse et moi, et je me sentais l’inspiration pour continuer à le bassiner avec les produits de mon imagination sous contrôle allogène. Il m’était venu à l’esprit que je pouvais être parfaitement étranger à cette histoire. Ces problèmes identitaires ne sont pas rares chez nous. J’en avais eu vent quelquefois, quand je prêtais l’oreille aux ragots. Untel avait perdu la boule et se prenait pour un autre. Cherchez pas l’explication ailleurs qu’ici ! C’est chez nous que ça se passe. Toutes les associations humanitaires écrivaient des rapports sur ce thème porteur et on les soupçonnait de pratiques médiatiques à la limite du délit de fausses nouvelles. Je ne lisais pas les journaux sans cette saveur troublante pour donner un sens à leurs spectacles de la vie quotidienne. Je pratiquais le doute problématique et je me sentais philosophe comme tous les cons qui savent pourquoi ils votent.

Je vais passer du jour au lendemain d’un monde où la pauvreté est un signe de faiblesse à un autre où elle sert d’exemple de ce qui n’arrive qu’aux imprudents et aux ignares. J’explique ça au gosse qui ponctue ma conversation pédagogique de remarques concernant mon cul.

— Déconne pas, mec, que j’lui dis. C’est sérieux ces choses que je savais pas avant de les connaître.

— Tu déconnes. Tu sais pas faire autre chose.

— Je déconne parce que je déconne !

— Yaurait une autre explication, tu déconnerais plus.

Il joue, il joue.

— Si j’avais buté Bernie, je l’saurais, merde !

Calmez-moi si je dépasse les bornes. Mais calmez-moi avec du calme ! Un verre de vin blanc sous la tonnelle de vigne vierge. Des abeilles autour de nous. Un sujet de conversation tranquille. C’est l’été. L’ombre m’est familière. Je ressens ça comme si j’y étais ! Mais je n’y ai jamais été !

— Moi non plus, dit le gosse. je m’en souviendrais !

— On peut recommencer si vous voulez.

— Il a trop mal au cul.

— Ne l’écoutez pas. J’ai pas mal au cul.

— Vous ne pouvez pas nier que vous grimacez…

— Mais je n’ai pas la mouche !

— Mon Dieu ! Il recommence !

— Vous êtes qui, Frank ?

— Je suis Muescas. La grimace et la mouche.

— On est pas rentré… Une si belle fin de journée !

— Tenez-le. Écarte-toi, petit. Ça va gicler !

Ils ne savent vous tranquilliser qu’avec de la chimie. Un peu d’exercice me ferait du bien. Les Orientaux ont cette connaissance.

— Faites pas chier avec les Orientaux, Frank ! On est en guerre !

Moi je me sentais en vacances, mais des vacances instructives.

— Il a la dalle à cause qu’y peut pas chier, diagnostique le gosse.

Il a sans doute raison. Je suis dans le bon endroit pour me reposer. Avec la Sibylle, on est témoin que c’est pas partout pareil. Elle n’est pas là pour me contredire, je suis d’accord. On a vu ce qu’on a vu. En vitesse, c’est vrai, mais on n’a pas eu le choix. On était poussé. Je ne sais pas ce qui se serait passé sans cette vitesse. Ici, on vous ralentit. C’est bon, le ralentissement. Ça augure d’un arrêt qu’on pourra confondre avec le repos si ça nous fait plaisir. On se sent tout de suite mieux, je l’avoue. La Sibylle serait restée avec nous, je n’en parlerais même pas. Ce serait entendu entre vous et moi. Juste un clin d’œil pour se mettre d’accord sur le jour et l’heure. Demain à huit heures du matin. Amanda sera contente. Cecilia aussi. On enverra une carte postale en poste restante à la Sibylle qui passera tôt ou tard à cet endroit de mon rêve. Tu peux en être certain, Frank. Elle passera. Elle laissera cette trace. Tu suivras la trace avec les moyens de la pensée. Tu sentiras à quel point elle te précède sur des chemins que personne ne t’a demandé de suivre. On te suit, Frank, mais c’est pas de gaieté de cœur. On t’aime pas non plus. On fait notre boulot.

 

J’attendais la nuit. Le gosse avait consenti à coucher dans le fauteuil. Il avait aimé qu’on le borde. C’est pas tous les jours. Le ciel brillait faiblement dans une fenêtre qui me renvoyait ses propositions malhonnêtes. Je ne voyais rien d’autre dans la mienne. Le couloir se feutrait doucement. Les voix communiquaient sans se heurter. L’existence aime ces fins provisoires. Elle y joue la mort jusqu’à ce que ça arrive.

Gor Ur m’apparaissait alors. Je pissais avec lui. J’avais cette patience. La radio recommençait une ballade métallique de K. K. Kronprinz. Le gosse se shootait. J’observais sa transe, puis la série des soubresauts avec des intervalles de mort clinique. La télé était muette, agitée d’images du monde réel où je n’avais, comme tout le monde, jamais mis les pieds. J’attendais le sommeil sans espoir de réparations. Autant dire que je n’attendais rien. Pas un lien probant avec cet univers qui me donnait pourtant la parole. Mais pour dire quoi ? Et à qui ?

 

Entre Amanda Bradley et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. Je n’aimai pas ses rondeurs et elle n’apprécia pas ma féminité paradoxale comme je le méritais. J’arrivais à bord d’une Chevrolet 60 décapotée au chalumeau sans aucune espèce d’intention artistique. La gosse était debout sur le siège arrière, suçant un cornet de glace comme d’habitude. Je l’avais habillée d’une jupette ras-du-cul et d’un t-shirt à l’emblème de Gor Ur. J’aurais jamais fait ça en présence de la Sibylle, mais elle n’était pas là pour m’arracher les yeux. J’en disais rien au gosse parce que je lui en voulais de nous avoir abandonnés pour poursuivre la chimère de Gor Ur, j’aurais voulu qu’elle soit là pour m’empêcher de faire du mal à ce gosse que j’avais habillé en fille. J’avais même interdit la petite culotte qui l’aurait mis à l’aise. Il/Elle me reprochait l’autorité et l’influence. Je lui avais promis la plus haute des récompenses et elle se demandait ce que ça pouvait signifier de pire que de risquer d’être démasquée chez des gens pour lesquels, par nature et aussi par origine sociale, elle n’éprouvait que du mépris.

— Si tu t’exprimes, que je dis, je te défonce à l’Iranien !

Amanda la trouva mignonne et provocante vue de profil. Mike se mit à l’ausculter avec un stéthoscope imaginaire et elle se plaignait de la froideur du métal en minaudant comme une vraie fille flattée qu’on s’intéresse à son apparence. C’était tout ce qu’il savait des filles.

— Si tu as envie de faire pipi, dit Amanda, je te montrerai.

Mike jubilait déjà dans le soleil levant. Sa bouteille rutilait sur une table où claquaient les journaux du soir. Un domestique pressé transportait des chaises.

— Ce sera une belle journée, Frank ! me dit Mike en m’offrant un verre vide.

— J’ai vu pire.

— Vous n’avez rien vu, Frank. Cecilia a du goût question ambiance de fête.

— Elle en a moins quand il s’agit de se marier.

— On peut pas dire que Muescas honorera la beauté cachée de cette fille à papa, je suis d’accord avec vous, Frank. Mais il faut lui reconnaître le charme des hommes influents. Ya rien comme l’influence pour convenir à la femme. Elle n’est pas sans influence elle-même. Rog Ru est un homme de…

— Il sera là ?

— Il est toujours là, Frank.

Je m’en doutais un peu. Carina (je lui avais donné ce nom) consentit à se laisser débarbouiller par le domestique qui avait mis un genou à terre. Amanda s’amusait déjà. C’était vraiment un boudin. Elle portait un diadème connecté avec le monde du fric.

— Elle prend des risques, Frank, dit Mike qui vidait la bouteille avec les yeux.

— J’en prends aussi.

— Pas avec le pognon, Frank ! Vous fricotez avec la mort. Vous finirez par toucher le gros lot avant l’âge.

— On n’attend personne avant onze heures, brailla Amanda qui fouillait les branches d’un arbre.

— Je voulais pas déranger…

— Mais vous ne dérangez pas ! Votre petite a un zizi.

— Je le savais.

— Vous m’expliquerez plus tard, Fifi. Vous permettez que je vous appelle Fifi ? Vous auriez fait une belle femme, vous savez. J’adore vos yeux.

— Question pampan, il est pas mal doté aussi, dit Mike qui avait eu le temps de détailler mon anatomie.

— Il a un cul en métal, dit Carina qui engouffrait des sandwiches en compagnie du domestique.

Ce minable était au garde-à-vous devant une petite morveuse que je pouvais même pas baiser parce qu’elle était ma fille. Il avait une gueule longue comme un couteau et un manche à la gomme. J’aurais eu honte à sa place, mais la gosse se trémoussait et c’est tant mieux. J’aime pas grand monde sur cette terre. Je hais tout ce qui dépasse mon entendement. Les domestiques me font gerber. Elle avait trouvé un jouet à sa mesure. Amanda s’inquiétait parce que la gosse lui ravissait de la main-d’œuvre. Elle s’y connaissait, en main, cette petite garce. Elle serait le clou de la journée et on coucherait ici cette nuit si elle ne dépassait pas les bornes.

— On reste discret sur le subterfuge, me conseilla Amanda. Inutile d’aller plus loin. Armand ?

— Yes, Madame.

— Vous gardez le secret, mon ami.

— No problemo, Madame.

Il était l’ami de tout le monde, le larbin Armand. Il cherchait les olives qui avaient échappé à un dénoyautage intensif. Carina voulait bien participer à condition qu’on ne regarde pas sous sa jupe. Amanda était aux anges. Elle me poussa dans un amas de coussins et prit place sur le rebord d’un bassin où sautillaient des poissons rouges. J’ai toujours eu un faible pour les bassins. La rivière emportait mes frégates, les bassins me laissaient le temps de m’imaginer qu’elles ne quitteraient jamais le port sans moi. Mike joignit son taux d’alcoolémie au nôtre.

— Ya pas comme un gosse pour vous rafraîchir la mémoire, dit-il. Surtout les filles qui se rappellent tout.

— Tu nous expliqueras plus tard, Mike, dit Amanda qui écaillait ses ongles.

— Je n’explique rien, ma chérie. Je participe. Vous serez des nôtres, Frank ?

Amanda me touche le genou sans le caresser. Mike sera impossible.

— Vous lui mettrez une petite culotte, Frank ?

— Pas trop petite ! dit Mike dans un souffle. Savez pourquoi ?

— Mike ! Réserve tes blagues pour ces dames. Il y en aura aujourd’hui.

— Il n’y en avait pas hier, explique Mike en agitant ses liquides. À part nous, bien sûr.

Le rire d’Amanda fait un bruit de boîte de vitesse.

— Onze heures, ça nous laisse le temps de faire connaissance, Fifi. Je connais tout le monde sauf vous.

— Frank connaît tout le monde lui aussi, dit Mike. Pas vrai, Frank ?

— Je connais les raisons, dis-je.

— Un sacré flic !

J’aime pas les jubilations des dépendants. Ça me rend nerveux. On est assez comique comme ça.

— Pas de pipi sur les coussins, Fifi !

— Elle ne se roulera pas non plus dans la paille, c’est d’accord… Amanda.

— Je dis ça parce que j’ai entendu parler de votre commerce, Fifi.

— Vous me confondez avec un autre, Amanda.

— Je suis bien renseigné… Lolo.

Ça amuse Mike. Je suis proxo parce que je m’infiltre. En plus, j’explique rien, alors ça intrigue et on se met à faire la morale à Lolo parce que Fifi est discret sur les activités secrètes de sa hiérarchie.

— Appelez-moi Lolo. Ça les déroutera.

— Ils aiment ça, être déboussolé, dit Mike. C’est porteur, hein, Mimine ?

— Vous connaissez Cecilia ? dit Amanda qui veut maîtriser le cours de la conversation. C’est une propriétaire compatissante.

Je sais pas ce que ça veut dire, mais je compatis moi aussi.

— Votre enquête avance, à ce qu’on dit, continue-t-elle.

— Si ton Muescas l’avait pas balancé par une fenêtre, elle serait peut-être terminée, l’enquête. Ça me donne soif, ces énigmes non résolues.

— Je connais pas non plus Omar Lobster, dis-je.

— Il sera là, dit Amanda. Tout le monde sera là.

— Vous ferez le poireau, Frank, gloussa Mike.

Il rit de bon cœur. Pas une goutte en service commandé, ou juste une petite pour pas perdre la main. Il était fier de sa main, le Mike. Il exhibait une stricte immobilité comme si ce pouvoir sur l’outil de travail était une preuve de probité indiscutable. En même temps, il soupirait comme une donzelle. On entendit un cri. C’était Cecilia qui venait d’apercevoir la biroulette de Carina. Elle avançait sur un nuage, la bouche ouverte et le regard oblique. Elle agitait des petites mains noires qui ne savaient pas jouer avec les éléments.

— C’est un garçon ! s’étonnait-elle encore en arrivant dans notre cercle.

— Et après ? fit Amanda.

On est de mon côté ou je suis votre ennemi.

— C’est la fifille à Fifi, chantonna Mike en dressant la bouteille dans un soleil qui commençait à montrer ce qu’il pouvait faire en matière d’insolation.

— Vous avez une fifille, Frankie ! dit Cecilia en acceptant mon baiser sur la joue. Vous voulez m’étonner, Frankie. Je n’en crois pas mes sens.

— Faudra vous y faire, Ceci, dit Mike qui cajolait d’autres surfaces. Lolo est imprévisible. Il a un cul en acier et une queue pleine de pisse.

— De sperme ! s’écria Amanda. De sperme, mon Louloute !

— Pour moi, c’est pareil, dit Mike qui sentait venir la larme à l’œil. Du moment que j’fais pas d’gosse…

— C’est pas pareil, Louloute !

C’est vrai, quoi ! Un peu de respect pour la nature. Cecilia m’offre un bras noir comme ses yeux. On s’écarte.

— Ça vous fait rien si je suis curieuse, dit-elle sous les frondaisons enivrantes.

Fifi en a vu d’autres. Lolo dirait pas ça comme ça, mais c’est kifkif.

— Papa dit que vous êtes têtu comme une mule.

— On peut, dans la police. C’est pas comme en Amérique. Trop de contraintes judiciaires, ça vous limite à l’étude sociale et ça finit toujours dans la vulgarité. Ya pas plus vulgaire que le déjà-vu. Je m’y connais. Je m’intéresse aux choses, moi. Je les vois, les choses, et elles me parlent comme si rien d’autre n’existait.

— Personne n’a résolu l’affaire Vermort.

— Un peu de respect, Mamzelle ! C’est l’affaire Fabrice de Vermort qu’il faut dire. Dossier 123456789, classé faute de preuve. Je suis à la recherche d’un élément nouveau. Je brûle, Mamzelle.

— C’est pas moi qui vous empêcherai de brûler, mon ami.

Pourtant, j’en avais, des ennuis administratifs. Qu’est-ce que je foutais là à fréquenter des rupins qui attendaient de moi que je les étonne avec les récits de ma passion ? Le monde n’a changé que sur des points de détails. Ils voulaient que j’en fasse un plat, de résistance si possible, mais je ne donne pas facilement ce qui m’appartient.

— On contrôle la douleur, dit Cecilia. Le monde appartient à ceux qui contrôlent la douleur. Faites-leur goûter au soulagement et ils envoient balader les révélations. Vous souffrez, Frank ? Ne dites pas le contraire.

— L’intensité du bobo est ma limite.

— Alors vous abusez. C’est ce que dit Papa. C’est mauvais pour le mental. Vous finirez dans un asile. Vous avez pensé à votre fils ?

— J’y pense tous les jours. Je pense à elle aussi.

— Pauvre Fifi !

Pas facile de bavarder avec les petits cris stridents de Carina. Il en fait trop. Je lui avais demandé de ménager sa quéquette. Il ne détournera pas l’attention comme c’était prévu. Je boulottais, moi ! Il pouvait s’amuser, mais sans interférer avec mes recherches canines.

— Pas de pipi dans les coussins ! hurlait Amanda.

Sous les arbres, on sentait la mer et les coquillages. Cecilia aussi sentait le crabe, la roche où s’accrochent des mollusques têtus, le filet d’écume qui reste sur la peau, frémissant comme l’huile sur le feu.

— Vous restez ? me demandait-elle tandis que la terre se dérobait sous moi.

— Faut voir, disais-je, regrettant de me faire prier par la fiancée de celui qui m’avait brisé le cul.

Je ne me souvenais pas de cette chute. Il n’y avait pas eu de douleur. Mike avait programmé une fusion parfaite. C’était un bon médecin quand il voulait et un ivrogne quand il ne voulait plus.

— Vous nous aimerez, dit Cecilia.

Elle se frottait aux fleurs pour les priver de parfum.

— Si c’est votre père qui vous envoie… commençais-je.

— Rien à voir avec mon père !

— Votre fiancé alors ?

— Personne, Frank !

Elle marchait plus vite maintenant. Encore une qui ne voulait pas mourir vierge. Elle me montra la plage où elle se noierait un jour. J’appréciai la perspective. Une barque pourrissait sur la roche, verte et presque immobile.

— Quand est-ce qu’on en a marre, Frank ?

— Vraiment marre ?

— Vous le savez, Frank.

— Je le saurais si votre promis n’avait pas jeté le doute sur mes intentions !

— Il a avoué, Fifi !

— Et moi, j’ai avoué ?

En avoir marre. J’avais entendu ça dans la bouche des vieux qui attendaient de crever dans je ne sais plus quelle zone où j’avais atterri pour les besoins d’une enquête. Ils en avaient marre de quoi, ces ancêtres ? On leur injectait de la douleur à leur demande, des petites douleurs traumatisantes qui redonnaient un semblant de compassion à leurs visages effondrés comme des murs. J’étais jeune à l’époque et je haïssais les leçons données de force à mon esprit cavaleur. Je doublais des doses en pissant dedans. Et ils appréciaient ma complicité. J’aurais pu hériter de leurs économies si j’avais voulu. Je n’aurais pas été le seul à profiter de la situation. Mais peut-être le seul à me faire coincer. Je ne sais pas où j’avais appris la prudence, ni de qui je la tenais.

— Quand partez-vous, Frank ? On s’attend toujours à vous quitter.

De quoi parlait-elle ? Il faut avoir des raisons de quitter le monde. Jusque-là, je n’avais quitté que la zone qui m’avait été attribuée. Et maintenant, je me sentais bien sous le soleil. Je n’avais jamais connu le soleil sous cet angle. Je trafiquais dans un commerce illicite pour ne pas crever de faim et on me demandait d’avoir honte sans perspective de procès. Je ne pars pas.

— La Sibylle spamme les réseaux à cause de vous, Frank.

Elle attendait un signe, je n’avais pas besoin qu’on me le dise. Où était-elle en cet instant de bonheur que Cecilia mettait à profit pour me sonder le cul ?

— Elle reviendra, dis-je sans conviction.

— Elle ne revient jamais, Frank. Vous le savez. Elle n’est jamais revenue.

— C’est un jeu.

— Elle ne joue pas, Frank. Pas avec moi.

— Papa Rog pue l’urine à plein nez !

— Papa Rog vous métallise si vous avez besoin qu’on vous rafistole le cul !

— Vous êtes jalouse, Cecilia…

— Comme une hyène !

C’était bon à savoir. Elle pouvait m’embaucher comme jardinier et s’occuper de l’éducation de ma file. Je finirais par enculer Muescas.

— La vie est compliquée, dit-elle comme si la philosophie pouvait pallier le manque de connaissance.

— Les femmes sont compliquées, c’est pour ça que j’en suis pas une.

— Vous avez bien failli !

J’aime dresser ma queue dans les circonstances, pas dans le secret des draps. Elle croit que je vais partir sans me poser la question de mon influence sur le cours des choses. Elle se met le doigt dans l’œil. J’ai l’intention d’agir par pression constante. Comme sur la peau d’un fruit. Il finit toujours par crever à cet endroit que personne n’a choisi à ma place. Ça m’impressionne.

— Omar est un homme charmant, dit-elle en examinant ces peaux encore intactes. Dommage qu’il soit en fuite. Ce doit être terrible de ne jamais trouver l’équilibre…

— Un peu comme un vélo en roue libre.

J’ai pas l’esprit aux finasseries aujourd’hui. Je veux en finir avec les salamalecs. Vous pouvez penser ce que vous voulez de moi. Je continue, accroché à la branche au lieu de jeter une bouteille à la mer. Va y avoir de l’action ! Je serai au cœur de cette tourmente. Tout finit dans le vortex provoqué par l’agitation de la surface.

— Frank ! Vous dégringolez !

J’aime ça. Je vais plus vite. En plus, ça descend. Je perds ma chemise au passage des thuyas. Elle ne me rattrapera pas. Qu’est-ce que je file ! La malchance ne peut plus rien contre mon cul en acier massif. Mais je la sens toute proche, je sens sa main qui glisse, les ongles qui cisaillent, l’haleine déjantée de ceux qui sont en train de perdre quelque chose ou quelqu’un de précieux. Je passe de la terre à la roche et de la roche au sable. J’attends l’eau où croupissent les mollusques qui ont le sperme voyageur. J’aime cette imprécision de la chute. Personne ne peut en suivre le fil parce qu’il n’y a pas de fil. J’éclabousse une marée montante. Elle est là en même temps.

— Frank ! Vous avez mal ?

Pas au cul qui a donné à la roche la leçon de la fonte au minerai.

— J’ai glissé sur quoi ?

Elle rit.

— Vous n’avez pas glissé, Frank !

— Vous m’avez poussé ?

— Vous êtes un suicidaire, Frank !

C’est pas vraiment marrant, mais on se marre. Elle est noire comme une olive mûre. La soie de ses cheveux côtoie des limaces violettes. Je tâte le fond. Il est lisse et glissant. Ma queue fait des vagues.

— Vous allez aimer ça, Cecilia !

— Venge-toi, mon amour !

Je me venge précocement. Elle est déçue. J’ai toujours été un enfant précoce.

— Je suis bien, ment-elle en sourdine à cause de la possibilité d’écho.

— Je suis bien aussi.

Faut pas chercher à comprendre. On passe de l’idée de suicide au sentiment de confort intérieur. Et puis tout rentre dans l’ordre quand on a remonté la pente. Là-haut, d’où je suis tombé, j’ai le souffle coupé par l’angor. Elle cueille des fleurs pour le déjeuner. On ne mangera pas les fleurs. On les mettra dans des pots.

— On a cueilli des fleurs ! annonce-t-elle quand on revient.

Elle les a arrachées. Elle arrache au lieu de couper. Mike n’est pas dupe. Il va chercher les vases que le domestique lui recommande de ne pas remplir avec le breuvage qui stagne dans un cratère. De l’eau ! De l’eau ! gueule Mike en courant dans la direction opposée. Il amuse Carina qui se retient. Elle se retient toujours pour les grands moments. Elle a un père pédagogue.

— Vous ne pouvez pas faire l’amour de cette manière ! nous reproche Amanda.

Cecilia rougit dans l’ébène de ses joues. Elle n’a jamais connu l’amour, Amanda le sait bien. À dix heures, on annonce le carrosse de Rog Russel qui amène les tomates du déjeuner. Il a pillé un jardin. Le domestique secoue une sauce. L’ail embaume déjà les haleines.

— Frank, je vous admire, dit Rog Russel en me flattant l’échine.

Qu’est-ce qu’il admire ? Ma convalescence ou ma turgescence. En juillet, les eucalyptus exhibent leurs troncs rouges sur le ciel bleu. La terre sera calcinée à souhait. On se promet un été d’enfer. La goélette du prince de ce monde accueillera les courtisans. K. K. Kronprinz ne rate jamais ce rendez-vous des fées. Sa musique enchantera de nouvelles acquisitions. Les presses fonctionnent déjà à plein temps. On se fait du pognon presque par habitude. J’ai plutôt l’habitude d’en manquer.

— Vous n’en manquerez pas, Frank. Il y en a pour tout le monde, affirme Rog Ru dans son fauteuil d’osier.

On assistera au combat du métal et de l’urine, K. K. K. contre Gor Ur, match nul comme d’habitude, faut pas décevoir les foules qui rêvent d’abord d’inégalité et fraternisent dans l’opulence d’un soir de fête. La liberté consiste à être là en dépit du salaire de misère et des péripéties familiales qui forment le lit du répertoire du prince et des discours politiques de son vainqueur potentiel.

— Où en êtes-vous, Frank ? dit Rog Ru. Vous avancez, paraît-il. Vous devriez en rendre compte. Vos factures énervent le service comptable. J’ai du mal à justifier à votre place.

— J’ai flambé la fausse monnaie, dis-je comme si je devais justifier autre chose que mon zèle. Je me fais nourrir en attendant de leur fausser compagnie.

— C’est pas gentil, Frank.

— C’est comme ça !

Rog a l’habitude de mes plans. Il n’en devine jamais le détail sujet à caution, mais il sait que ça arrive tôt ou tard et il s’attend toujours à une saturation du service des plaintes internes.

— Prenez du bon temps en attendant, dit-il comme s’il craignait que j’en prenne trop.

— Muescas va me le pourrir si je ne me défends pas, Rog.

— Je m’en charge. Il aime trop le pognon pour le perdre avec vous. Mais je ne vous conseille pas l’éjaculation précoce, Frank ?

Son visage se décompose à l’arrivée d’Anaïs Kling. Elle savoure déjà le moindre de ses effets. Les présentations trahissent une tension que Rog Ru s’évertue à qualifier de circonstancielle. Anaïs Kling s’approche, intangible comme un personnage qui n’a pas encore joué son va-tout.

— Monsieur Chercos, je présume ?

— En personne, bredouillé-je.

— Il a mal au cul, dit Carina.

— Drôle de fille ! fait Anaïs Kling.

— T’es pas drôle toi non plus ! lance Carina en même temps que la petite goutte qui pend au bout de sa quéquette.

— Je pensais pas à vous aujourd’hui, dis-je.

— Vous y pensez à chaque instant, monsieur Chercos. Comment expliquez-vous vos éjaculations précoces.

— Tout le monde sur le pont ! crie Rog Ru qui lance son chapeau dans les voiles imaginaires d’un navire que tout le monde ici a les moyens de se payer, sauf moi et le domestique que ça faire rire à mes dépens.

On court comme des petits fous en attendant l’arrivée de Raoul de Vermort et de Constance qui se sont arrêtés dans une boutique pour acheter des feux d’artifice. Raoul, c’est le carabin qui est revenu au château après la mort tragique de tonton Fabrice. Ces histoires de famille, c’est d’un compliqué ! Il en faut pour la télé, sinon le peuple s’ennuie et au lieu de monter sur les barricades, il s’arsouille. Faut pas non plus qu’il s’arsouille trop, le peuple. Ya des dépassements qui coûtent cher à la société. L’équilibre n’est pas facile à trouver, mais bon, ces rupins fabriquent des politiciens adroits à défaut d’être totalement crédibles.

— Il ne sera pas là, dit Constance quand elle arrive.

— On m’avait pourtant assuré qu’Omar Lobster y serait, là ! hurlai-je comme si j’étais maître de moi.

— Omar Lobster ?

Je passe toujours pour un con quand le moment est mal choisi.

— Il ne manque plus que notre ami Muescas, dis-je pour soigner ma tenue.

— Votre ami ?

Ça me rapproche du domestique, toutes ces questions. Je lui pique ses airs de pimbêche, ce qui ne me sauve pas du naufrage relationnel, mais m’en donne une excuse valable aux yeux de ce beau monde de laids de la figure. Limitons-nous pour l’instant à leur apparence. Le chapeau de Rog Ru m’est revenu. Je joue avec sans connaître les règles.

— C’est comme à saute-mouton, Frank ! crie Amanda que je n’étonnerai plus.

— Y comprend pas ! fait Carina qui me connaît comme si j’étais sa fille.

— T’es con ou quoi ? beuglé-je en direction du domestique.

— Moi ? Monsieur !

Touchée, la valetaille. Je sais comment les traiter moi aussi, ces besogneux du service rendu. Je serais riche, tiens, si j’étais pas si honnête. Mon honnêteté, ça me rend pauvre. Tandis que toi, t’es pauvre parce que t’es pas riche. Il hausse les épaules parce qu’il connaît mon discours.

— Allez ! Allez ! Armand, filez à l’office. On n’a plus besoin de vous, paillonne Cecilia.

— Pour l’instant, Madame ! Pour l’instant !

Il se carapate. Trotte, mon joli canasson. Je te monterai l’année prochaine.

— On joue ! rappelle Rog Ru qui a retrouvé son chapeau et la bonne humeur.

Carina ne veut plus jouer.

— C’est une honte ! se mouche Anaïs Kling qui prend à témoin le coude de son cousin Raoul.

— En effet, dit celui-ci.

On n’en dira pas plus pour l’instant. On se remet à tourner en rond pour s’asseoir sur le chapeau.

— Vous gagnez tous ! se plaint Amanda.

— On n’est pas sorti de l’auberge, me confie Mike Bradley qui n’a pas envie d’en sortir. Vous ne buvez pas ?

— Je m’kol.

— Ah ! C’est autre chose. Faut s’y connaître. Comment va ce cul, Fifi ?

— Ça va, Mimine. Ça va.

— Qui c’est qui manque ?

À part Omar Lobster, personne. Ils sont tous là autour du cadavre de la victime. Anaïs Kling, qui fricote avec le nouveau comte, Raoul de Vermort. Constance de Vermort qui a épousé un inconnu que j’appelle Omar Lobster. Muescas qui vient d’arriver sur un tandem que Cecilia admire aussitôt. Roger Russel qui donne des coups de poing à l’intérieur de son chapeau en me jetant des regards complices comme si j’avais compris où il voulait en venir. Amanda et Mike Bradley se tiennent à l’écart, serviables comme des religieuses à qui on n’en demande pas plus. Sans Omar Lobster, cette assemblée de suspects ne sert à rien. La Sibylle m’avait prévenu. Tu vas te foutre dans la merde, Fifi. Si j’y étais, pour l’instant ça sentait la fleur d’oranger et le lys gluant de mes imitations.

— On dirait que vous n’avez jamais joué, Frank, me taquine Amanda en me refilant discrètement le faux chapeau.

On appelle comme ça le chapeau trompeur. Elle sait trop que Rog Ru n’aime pas ces ruses qu’il qualifie d’enfantines. Il s’y laisse pourtant prendre facilement.

— Comme un gosse, précise Amanda.

Il boude, le grand patron. Mais sa tête n’a pas cessé de contrôler les flux internationaux. Le domestique relaie discrètement des données paramétriques d’une importance capitale pour l’équilibre de nos forces face à l’adversité. On se déchire pour les brevets et les possessions minières, toujours à l’œuvre des compensations posthumes. Rog n’aime pas ma manière de proposer mon cul d’acier à des enculeurs professionnels qui mangent son pain quand il a le dos tourné. Il travaille à ma perte.

— Ne pensez pas à une petite pluie salvatrice, Frank. Il n’y a aucune chance que ça arrive. Venez, les enfants !

Je ne me serais jamais amusé autant de ma vie si ça m’avait amusé. Je n’avais même l’air de m’amuser. Je tournoyais pour perdre le sens de l’équilibre et avoir une bonne excuse pour m’éclipser avec les grands. Chaque fois que je posais mon cul sur leurs chaises de fer forgé, je crépitais comme un aimant et on me posait des questions que je prenais à la légère.

— Il dit que c’est une question de différence de potentiel.

— Le courant passe entre les chaises et lui.

— On ne peut pas avoir de la chance avec tout le monde.

— Il n’a pas de chance ! Pourquoi s’assied-il sur ces chaises ?

— Il est mieux ici, avec nous.

— Tu ne réponds pas à la question, ma chérie !

C’était dense, très dense. Moi même j’avais du mal à saisir le sens à donner ou à prendre. Je collectionnais les zéros. On aurait pu avoir pitié de moi. Mais je me dressais sur les cadavres de mes mauvais calculs stratégiques, comme un général menacé par la disgrâce. Rien ni personne n’aurait d’importance s’il m’arrivait malheur.

— Il ne vous arrive rien, Frank, me dit Rog Ru en passant pour me décoiffer (c’était le jeu). Vous feriez mieux de rester avec nous jusqu’à la fin de l’été.

Pendant ce temps, le monde disparaissait dans les flux, les flux remplaçaient le monde et je n’avais plus aucun sens. Non, merci.

— Allez hue ! beuglait Rog Ru en s’élançant à la poursuite de la petite bite que Carina lui promettait s’il répondait à une question qui devait rester secrète pour moi, moi qui n’avais cherché qu’un peu de vérité pour modifier un détail qui me tenait à cœur.

— N’en parlez pas, Frank ! Je vous en supplie, n’en parlez pas !

Muescas attendait le moment de me surprendre. Il se tenait à bonne distance d’Anaïs Kling, suant comme un fruit mûr. Ses lèvres tremblaient légèrement. Il avait l’œil globuleux des hypermétaboliques. Chaussé de bottes de cavalier, il attendait que Cecilia eût envie de monter sur son tandem. Il ne pouvait pas dissimuler cette impatience et ça le rendait accessible à toutes les hypothèses d’amour. La Carina qui me revenait avait perdu sa jupette. Elle craignait pour son zizi. On allait descendre sur la plage pour se baigner avant le déjeuner. Cecilia se mordait les lèvres en pensant à l’éclair de mon sperme. J’aimais bien gicler dans l’eau, moi, comme les oursins. Ils se dispersèrent dans un nuage de poussière bleue, résidu des abus de substances toxiques. Rog Ru me poussa dans un salon que le domestique occupait déjà de sa splendeur outragée.

— Je vous présente Omar Lobster, dit Rog Ru en désignant ce type improbable qui venait de courber l’échine devant des exigences aussi saugrenues qu’inacceptables.

— Je regrette de vous avoir mené en bateau, monsieur Chercos, me dit ce faux laquais aux fausses moustaches de circonstance.

— Je crains pas le ridicule, sifflai-je en même temps que mon verre.

— La question n’est pas là, dit Rog qui s’y connaissait en matière d’à-propos.

— Constance est au courant ? demandai-je comme si je ne le savais pas.

— Constance ne me connaît pas, dit Omar Lobster.

Qu’est-ce que ça expliquait ?

— Il faut retourner dans la zone franche, dit-il. On y sera à l’abri.

— Les oreilles indiscrètes, fit Rog en traçant avec son index un petit cercle explicatif.

La voiture nous attendait. Les vacances se terminaient sur ce. J’en avais la gorge serrée, de dépit et d’impatience. Rog ne nous accompagnait pas. Il promit d’être un parfait grand-père pour Carina qui était loin de s’attendre à se retrouver seule dans ce monde si étranger à son attente.

— Elle s’y plaira, Frank, m’assurait Rog à la portière que je ne me décidais pas à fermer comme ma gueule.

Plus rien à dire tant qu’Omar Lobster ne m’aurait pas affranchi. Il leva le pouce pour me signaler la présence constante des satellites de l’écoute universelle. La PCSEU. Putain ! Ça sonnait bien, surtout en anglais. Pisse est-ce you ? Une bonne question à ne pas poser à la Sibylle.

Une heure plus tard, on était loin d’avoir l’espoir d’arriver avant la nuit. Omar Lobster avait prévu des sandwiches et de la poudre de perlimpinpin. Il me proposait des boissons non commercialisées et des dragées expérimentales qu’on avait testées sur les jeunes communiantes et sur des vierges musulmanes. On en savait assez pour chiffrer les flux. Il ne savait pas quel était le but poursuivi. Il ne connaissait que les implications commerciales. Il n’avait jamais fait de politique et maintenant qu’il avait des emmerdements, ça lui manquait.

— Ça ne vous manque pas, à vous, Frank ?

Il conduisait comme une gonzesse, ne respectant que les gosses de moins de dix ans. On n’avait aucune chance de rencontrer des gosses sur cette route interdite. Il n’écrasait que des animaux furtifs qui n’avaient pas le temps de se plaindre.

— Ce qui me manque, Omar (j’avais du mal à appeler comme ça un type qui ne méritait pas de porter le nom d’un crustacé), c’est la routine. Mais je ne suis pas insensible aux charmes de l’aventure.

Je crânais un peu parce que je ne le connaissais pas. Ces savants qui se prennent les pieds dans la réalité géopolitique me rendent prudent quant à l’avenir des concierges qui se prennent pour des flics. On avait un destin commun, Omar et moi : on filait du mauvais coton et on le filait mal. Ça ne le faisait pas rire du tout.

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