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La jeune fille en soie artificielle d'Irmgard Keun - Le goût amer de la liberté
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 Article publié le 2 septembre 2018.

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Dans les années 1930 en Allemagne, les femmes de lettres ne sont pas pléthore. À côté des poétesses Else Lasker-Schüler, Nelly Sachs et Gertrud Kolmar, on ne peut guère citer que la dramaturge Marieluise Fleisser et les romancières Hedwig Courths-Mahler, Vicki Baum et Anna Seghers. Roman après roman, Courths-Mahler répète les mêmes poncifs : après bien des vicissitudes, une jeune fille du peuple trouve l’amour et la richesse auprès d’un jeune homme bien né, aux côtés duquel elle triomphe des barrières sociales. Vicki Baum met en scène, le plus souvent dans des hôtels chics, des chassés-croisés amoureux au milieu d’une sarabande de personnages hauts en couleur, baron cambrioleur, dandy morphinomane ou chanteuse sur le déclin. À mille lieues de cet univers, Anna Seghers dépeint avec prédilection les humiliés et offensés qui sombrent dans la désespérance, à moins qu’ils ne découvrent en chemin la beauté de la révolution et la fraternité des camarades.

Lorsqu’Irmgard Keun débarque au début des années 1930 sur la scène littéraire, sa voix, mélange de fraîcheur et d’insolence provocante, détonne. Ses héroïnes, peu farouches, sont des jeunes femmes résolues à ne pas laisser les autres décider à leur place. Elles n’hésitent pas à quitter père et mère et à multiplier les aventures pour conquérir leur indépendance, dussent-elles pour cela payer de leur personne. Doris, protagoniste de La jeune fille en soie artificielle(1),roman publié en 1932, est l’une de ces créatures qui n’ont pas froid aux yeux. À dix-huit ans, secrétaire dans une ville moyenne de Rhénanie, elle note scrupuleusement ses rencontres, ses états d’âme, ses aventures et mésaventures, non pour en faire un journal intime – trop commun ! –, mais un scénario de film, car au début des années 1930, quand on rêve de devenir célèbre, il faut faire du cinéma. Et Doris, le cinéma, ça la connaît… Quand, dans le cabinet où elle travaille, un avocat s’autorise des privautés, elle lui envoie un coup de pied dans les tibias et perd son emploi. La voilà condamnée à faire de la figuration dans des pièces de théâtre. Repérée par le directeur, elle est admise à un cours de théâtre, mais Doris est faible devant les tentations. Après un menu larcin, elle s’enfuit pour Berlin où elle espère bientôt rivaliser avec les vedettes du moment. Les lumières de la ville l’étourdissent d’autant plus aisément qu’elle a le ventre vide. Au lieu de la gloire commence une vie d’errance et de déchéance, tout juste entrecoupée par un intermède de quelques semaines, durant lesquelles Doris croit avoir trouvé l’amour, avant qu’il ne lui file à nouveau entre les doigts.

 

Avec La jeune fille en soie artificielle, Irmgard Keun subvertit joyeusement le genre du roman sentimental. Extérieurement, les conventions sont respectées. Doris a une âme de midinette. Elle fréquente les cafés, apparemment en quête du grand amour, mais lorsqu’elle déclare : « il faut bien qu’il y ait un peu d’amour, sinon que devient l’idéal ? », elle semble surtout chercher à se convaincre elle-même. Les hommes qu’elle rencontre n’ont rien du prince charmant, mais tout du rustre, et à force d’en rabattre sur ses exigences, Doris tombe de plus en plus bas. La jeune fille en soie artificielle n’est donc pas un roman à l’eau de rose, plutôt un roman écrit à l’encre noire. Lorsque le lecteur croit que Doris a enfin trouvé l’amour, la chute est brutale, mais presque inévitable car tout, depuis le début, suggère que le bonheur n’est pas de ce monde. Une fin heureuse devenait donc à chaque page de plus en plus invraisemblable. Le roman a, par certains côtés, également des allures de roman de formation. Toutefois, là où les héros habituels des romans de ce genre conquièrent la sagesse après moult embûches et péripéties, Doris glisse dans un pessimisme radical. Celle qui rêvait d’étoiles, s’enfonce dans la nuit. Ce qui lui colle à la peau, ce ne sont pas des robes de soie, mais un désespoir gluant.

Le roman d’Irmgard Keun eût pu aisément sombrer dans le mélodrame si l’héroïne ne possédait un humour décapant, qui lui tient lieu d’arme d’autodéfense. Cet humour naît de la conjugaison d’un extraordinaire aplomb, d’un narcissisme naïf, d’une totale absence de scrupules et d’un immoralisme joyeux. Doris a une imagination fertile qui lui suggère en chaque situation des comparaisons cocasses : « il parlait d’une voix onctueuse, comme s’il avait lapé une boîte entière de crème Nivea »(2), ou encore, « je frémis donc des narines comme un lapin géant des Flandres en train de grignoter un chou »(3). Irmgard Keun ne rechigne pas à quelques incursions dans le comique propre à la comédie de boulevard. Doris réussit ainsi à obtenir une réplique dans une pièce en enfermant dans les toilettes la comédienne qui devait prononcer la phrase. Le roman contient, du reste, une satire, certes un peu convenue, du milieu du théâtre. A travers les yeux de Doris qui, dans cet univers, fait figure de Candide, le lecteur constate la totale absence de solidarité entre comédiens, le mépris des figurants, un esprit de caste en vertu duquel les comédiens sont traités différemment selon qu’ils sortent ou non du conservatoire. S’ajoute à cela chez les comédiennes un égocentrisme histrionique et une totale absence du sens du ridicule qui poussent des femmes à se battre pour avoir le droit de prononcer dans une pièce de Schiller la réplique « Cousine, ils veulent s’en aller ! ».

En dehors du théâtre, les travers des hommes et des femmes sont l’une des cibles favorites sur lesquelles s’exerce le sens de l’humour de Doris. À en croire celle-ci, les hommes seraient hâbleurs, pontifiants, trop imbus de leur personne pour imaginer que l’on puisse se moquer d’eux, lâches, profitant des faveurs des femmes, mais cherchant une vierge au moment de se marier… avant de réapparaître lorsque leur épouse les a quittés – comme l’a fait Hubert, le premier que Doris eût aimé. Que ce soit à travers Dieu, la politique ou la femme, le sexe dit fort a besoin de trouver un exutoire à son agressivité. D’après les calculs de Doris, un homme n’a par jour que trois minutes de bonté. Il existe pourtant quelques exceptions, certes extrêmement rares, comme cet homme qui héberge Doris un temps sans rien exiger d’elle en retour. Mais parce que la vie est invariablement chienne, cet homme que Doris commençait à aimer, s’avère prisonnier du fantôme de la femme qui l’a quitté.

Contre toute attente, le portrait que Doris dresse du sexe improprement dit faible n’est guère plus flatteur. Les féministes ont de quoi s’étrangler en voyant les femmes dépeintes comme rouées, cupides – jugeant les hommes dans les cafés aux cigarettes et au vin qu’ils commandent –, aguicheuses, rachetant leurs erreurs par des œillades faussement énamourées. Là encore, les exceptions sont rares, même si Doris en compte quelques une parmi ses amies, comme Thérèse et Marguerite, capables de sentiments forts et durables. On comprend que les nazis aient perçu comme une provocation le portrait qu’Irmgard Keun fait de certaines femmes : « quand une femme jeune et argentée épouse un homme âgé pour son fric et pour rien d’autre, qu’elle couche avec lui pendant des heures et qu’elle arbore un regard plein de piété, on la considère comme un modèle de femme allemande »(4). Comment des nazis, à l’esprit aussi étroit que le cœur, auraient-ils pu comprendre qu’une femme comme Doris, par empathie, se laisse caresser les jambes par un aveugle et lui décrive le Berlin qu’il ne voit plus ? Pour les moralisateurs aigres, seule une fille perdue, une dégénérée, peut oser confesser :

Il m’arrive de désirer un homme au point de me réveiller le lendemain matin rompue de fatigue, éreintée de baisers, à moitié morte, sans plus de force pour penser, seulement fatiguée, d’une merveilleuse fatigue, et reposée en même temps. En dehors de ça, je n’ai rien à faire de cet homme. Et ce n’est pas dégoûtant car on a tous les deux les mêmes sentiments, chacun attend la même chose de l’autre.(5)

Tout aussi choquante pour les bien-pensants est la définition de l’amour que donne Doris : « l’amour, c’est de se trouver soûls ensemble, par hasard, et d’avoir envie l’un de l’autre, tout le reste, c’est de la blague »(6).

Aux yeux de Doris – et probablement d’Irmgard Keun – la sensualité et l’infidélité sont équitablement réparties entre les sexes. Les femmes ne valent pas plus cher que les hommes, même si elles ont quelques excuses lorsque l’on voit comment se comportent ces derniers. En pessimiste – ou réaliste –, c’est de l’humain que Doris a une piètre opinion. Observant un groupe qui se forme dans un café, elle se fait cette réflexion : « ils font connaissance, ils se regardent avec une amicale méfiance et commencent par penser tout le mal possible les uns des autres »(7). On comprend mieux que Doris ne s’intéresse pas à la politique, considérant sans nul doute qu’on ne peut pas changer les choses, car on ne peut changer fondamentalement les êtres. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle, contrairement aux nostalgiques qu’elle entend se plaindre chaque jour, elle refuse de croire que « c’était mieux avant ».

 

Si les nostalgiques sont si nombreux autour d’elle, c’est qu’en 1931, la République de Weimar est à son crépuscule. Certes, dans les métropoles comme Berlin souffle un vent de liberté inédit. Les femmes sont émancipées, elles fument, fréquentent les cafés, les dancings et les cabarets, ont une vie sexuelle libérée. Mais quand on n’a ni mari, ni travail, on finit rapidement comme Doris et sa colocataire Tilly, qui restent au lit pour avoir moins faim. L’Allemagne de la République de Weimar n’est pas un pays de cocagne. Quarante pour cent de la population est sans emploi. Le chômage sème des graines de frustration, de colère et de désespoir. Paul, le cousin de Doris, s’est noyé pour échapper aux récriminations de ses parents. Apprenant qu’il allait perdre son travail, Ranowsky, qui habite l’appartement au-dessus de Doris, a lacéré une courroie de transmission, s’est retrouvé en prison et a fini maquereau, puis assassin. Des ingénieurs au chômage terminent gigolos, « il y a des vieux avec des allumettes et des lacets de chaussures – des tas, des tas, des tas – dans la rue, partout des putains, des jeunes gens et des voix affamées »(8). Un homme porte un écriteau autour du cou disant « J’accepte n’importe quel travail – n’importe souligné en rouge ». Le Berlin de La jeune fille en soie artificielle fait penser au triptyque d’Otto Dix, « Grande ville », de 1927, juxtaposition criarde d’opulence et de misère, d’estropiés aux gueules cassées, de prostituées outrageusement fardées et de noceurs insouciants qui dansent jusqu’à l’aube. Et pourtant, Doris aime ce Berlin d’un amour masochiste, « avec une espèce d’angoisse qui [lui] coupe les jambes ».

L’errance de l’héroïne à travers la ville offre des avantages narratifs indéniables. La jeune femme, en quête d’une épaule secourable et d’un homme à aimer, s’introduit dans tous les milieux, clubs prolétariens derrière l’Alexanderplatz, cafés italiens, cafés des exilés russes et jusqu’aux cafés des intellectuels où elle s’impose d’apprendre des mots étrangers afin d’épater la galerie. Malgré cela, la description de Berlin n’est pas exhaustive. On ne trouve, par exemple, pas trace du Berlin juif populaire, dans lequel des vieillards barbus en caftan, venus de Pologne et de Russie, portent des papillotes et parlent yiddish dans le quartier de la Grenadierstraße. Ce monde à part, l’écrivain Bruno Vogel l’a dépeint en 1927 dans son récit Bei den Zeugen Jehovas(9).Le milieu homosexuel berlinois, réputé à l’époque dans toute l’Europe et dépeint, entre autres, par Christopher Isherwood dans Goodbye to Berlin, n’est mentionné qu’à la marge. Il faut dire que Doris – et peut-être Irmgard Keun – n’a que peu d’estime pour les homosexuels masculins et les « gouines », si l’on en juge par le choix des mots : « Gustave la Pédale ressemble à un petit bout de misère dégobillé, […] il est tellement fatigué qu’il oublie complètement d’être une pédale, quand on a aussi faim et qu’on est aussi crevé on redevient normal »(10).Les lesbiennes ne sont pas traitées avec plus d’indulgence, même si Doris réfute l’argument d’un amour dit antiphysique : « Il y a des boîtes où des femmes comme ça, à cols raides et cravates, sont assises, terriblement fières d’être perverses, comme si ce genre de chose n’était pas une faculté naturelle à laquelle personne ne peut rien. […] Mais les perverses, elles, tirent vanité de ce qu’elles sont »(11). C’est un peu triste, mais pas si étonnant au fond, de voir l’héroïne du roman, qui réclame pour elle l’amour, des égards et un peu d’humanité, accabler ainsi celles et ceux qu’elle estime tombés encore plus bas qu’elle dans l’échelle de l’abjection. Il n’y a guère que dans les chants révolutionnaires que sont solidaires les damnés de la terre…

À Berlin, en 1932, année où s’achève le roman, c’est une autre « révolution » qui se prépare. Le lecteur en sent déjà les prémices. Il est question d’assassinats d’hommes politiques qui se multiplient. Un gros industriel, qui veut coucher avec Doris, lui demande si elle n’est pas juive et étale sans vergogne ses obsessions racistes. Le venin a commencé de se répandre. Les jours de la République de Weimar sont comptés. Doris ne le sait pas encore, mais bientôt le vent de liberté ne soufflera plus et l’on verra fleurir sur les murs des affiches proclamant qu’une femme allemande ne boit pas, ne fume pas et ne se maquille pas. On n’imagine pourtant pas Doris rentrant dans le rang après avoir goûté à la liberté. Elle préfère faire le trottoir plutôt que travailler dans un bureau : « Au moins, ça ne fait pas des journées de huit heures. […] Une putain a tout de même une vie plus exaltante, elle est après tout son propre commerce »(12). Doris refuse tout autant de se passer la corde au cou, de s’enfermer dans un couple et, sans avoir rien vécu, de « se retrouver vieille à un âge où celles qui sont des vedettes, avec de l’hermine, sont encore loin de l’être »(13). Certes, la liberté de Doris a un goût amer, mais il est des brouets autrement plus infâmes : « Moi, je ne mange pas de ce pain-là, et vous pouvez bien tous aller… »(14). Chacun aura compris.


1.Irmgard Keun, Das kunstseidene Mädchen, Berlin, Universitas, 1932. Nous citons d’après la traduction de Dominique Autrand, La jeune fille en soie artificielle, Paris, collection J’ai lu.

2. P. 21.

3. P. 23.

4. P. 87.

5. P. 101.

6. P. 113.

7. P. 122.

8. P. 177.

9.Bruno Vogel, Bei den Zeugen Jehovas (1927) in Ein junger Rebell. Erzählungen und Skizzen aus der Weimarer Republik, Berlin, Tribüne Verlag, 1986.

10. P. 150-151.

11. P. 172.

12. P. 183 et 185.

13. P. 185.

14. Ibid.

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