Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Je reviens de France. Les flics français nous...
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 2 septembre 2018.

oOo

« Je reviens de France. Les flics français nous ont appris à faire de la moto sans les mains. Je dis France mais en fait on a pas quitté Paris. Deux semaines dans ce bled paumé de l’Europe ça vaut pas même un jour à Las Vegas. Mais on s’est pas ennuyé. On a invité les Frenchies à nous visiter. Ils veulent apprendre à faire de l’ordinateur sans les pieds. Rien qu’avec le cerveau. Ils ont un chef qui s’appelle Général. Mais je sais pas ce qu’il est au juste. Ils le saluent et attendent que sa main leur permette de plus saluer. Il leur manque toujours une chaise. Le guignard doit rester debout. C’était notre interprète. On avait mal de le voir se dandiner sur un pied. Mais il était pas noir. Sa main droite tournait la poignée des gaz. Et la gauche débrayait. On a appris à faire de la moto sans la moto, de façon très abstraite. Et quand on est monté dessus, toujours abstraitement, ça allait. On est pas sorti dans Paris dans cet état. Mais on est sorti. Et quand on est rentré, Général expliquait à ses supérieurs qu’on savait faire de l’ordinateur sans les pieds. Il tenait un cerveau dans les mains. Et demandait à un pompier ce qu’il devait en faire. Personne savait. On est re sorti et on est re rentré. C’était différent. Que si ça l’avait pas été, on serait monté… »

Le type qui relatait tenait un balai sous son bras. Il me rappelait ma jeunesse. Entre lui et moi se déroulait mon propre cheminement. J’en avais fait du chemin depuis ! Je m’appelle Frank Chercos. Je ne suis plus à la mode mais je suis un privé. Je n’en ai pas l’allure genre cinéma. Je ne vous dirais rien de mon accoutrement. Ni de ma gueule, ma taille, mon allure et si j’ai une clope entre les lèvres ou pas. Vous ne saurez rien de moi à part ce que je vous raconte. Rien sur ma jeunesse, à part ce balai qui s’est interposé entre la réalité et ce que j’en sais maintenant.

Je sortais du 7e District où je n’avais mis les pieds que pour renouveler ma licence. Comme tout privé en début de roman, j’étais en manque. Mais n’allez pas imaginer que je me shoote à autre chose que les énigmes que j’arrive à résoudre sans autres substances que celles que mon cerveau produit sans artifices. Je m’appelle Frank Chercos… Misère !... J’ai jamais eu de pot ni le physique de l’emploi. Et pas assez de pognon pour investir dans la publicité ou la réussite. Je sais même plus si je suis hétéro ou homo. J’arrive à la fin de la semaine sur les genoux après avoir fait cent fois le tour de New Dream. Et à pied !... Je dois tellement d’argent que je sais plus à qui ni pourquoi. Me croiriez-vous si je vous disais que je suis suicidaire ? Sauriez-vous me conseiller un mode opératoire sans douleur et sans cri ? Sommes-nous amis à ce point ?

Suivez-moi. Je vous montre. Pas un seul de ces êtres humains n’est mon ami. Pas un seul ne songe à le devenir. Qui paiera mes factures ? Où j’habite ? Qui êtes-vous… ?

Dans la vraie vie je suis pas comme ça. Je veux dire dingue au point de me sentir au bout du rouleau. Je me raconte des histoires. J’ai rien d’autre à faire. Je ne dis pas que je ne sais rien faire ! Je dis que je ne fais rien. Je vous dis la vérité quand j’évoque mon passé de balayeur du 7e District. Je l’ai été. À l’époque, je rêvais de devenir flic. Mais j’avais pas l’examen. À cause de quoi ? J’en sais rien. Peut-être que je rêvais trop. Ou qu’il fallait pas rêver. Ou que je savais rien du rêve. De son pouvoir sur la réalité. Je suis devenu privé beaucoup plus tard. En écrivant des histoires qui n’avaient rien à voir avec le crime. Qu’est-ce que j’ai écrit comme histoires !... Je n’avais même plus la force de les glisser dans une enveloppe. Elles envahissaient mon espace vital. Et chaque fois que je créais un être cher, il trouvait la sortie et je me retrouvais seul à pleurer sur mon sort. Qu’est-ce que je peux raconter comme histoires !

Bref Chico Chica et moi on s’est mis dans l’idée qu’il fallait changer de registre sous peine de finir sur la paille et ensuite sous terre ou dans les égouts. Je ne vous ai pas présenté… Chico Chica, mon associé. On en reparlera plus tard. Vendre des histoires mais à qui ? Je veux dire à qui les achètera ? Il crèche où ce nabab ? Et à quoi il ressemble ? J’ai pris la 4e puis la 6e. De là, je retrouve toujours mes appartements. C’est que j’en tiens une ! Je sais pas ce qu’ils m’ont fait boire, les flics du 7e… Je me souviens plus de ce qu’on fêtait. Ni si j’étais de la fête. Des fois je m’égare. Et j’entre n’importe où. La première porte ouverte. J’ai dû leur raconter une histoire et ils ont pris le temps de m’écouter. Malheur !

En cours de route j’ai rencontré mon voisin de palier. Je me rappelle jamais son nom. Je reconnais sa gueule. Je vous dirais pas à quoi il ressemble. Mais il parle.

« Bonjour Frankie, qu’il me dit en pesant sur mes épaules. J’ai perdu le dernier lard qui me restait. Tu l’aurais pas trouvé des fois par hasard… ?

— Ah dis donc l’ami !... (Comment qu’il s’appelle déjà… ?) Tu tombes mal cette fois… Les flics m’ont fait payer un piment…

— Ah les lâches ! Les fumiers ! Les buveurs…

— Voilà comment on perd, l’ami…

— Et comme on se retrouve… Pas un lard !... Rien !... »

Il est détruit, l’ami. Il fouille quand même dans ses poches. On sait jamais. Et ensuite il se met à visiter les miennes. Je sens ses grosses mains me gratter la peau à travers la doublure. Une fenêtre s’ouvre sur le trottoir. Paraît une tronche tellement moche que je me prive de vous la décrire :

« Cochons ! Pédés ! Clodos ! Allez faire ça ailleurs ! Si c’est pas interdit ! J’appelle la police !...

— J’en viens, de la police ! Ils m’ont fait boire. Mais j’ai pas parlé !... Voilà ce que je suis, madame !...

— Laisse tomber, Frankie… C’est une émigrée française… »

On a retrouvé notre porte. Elle était pas bien cachée cette fois. L’ami se rappelle jamais s’il faut pousser ou tirer. Heureusement que je suis là ! Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire comment on l’ouvre !... Qui êtes-vous, nom de Dieu ! L’ami me regarde et la porte se referme, juste le temps pour moi de plus pouvoir comprendre quel peut-être le mouvement contraire, celui qui l’ouvre. Ce que je veux dire, c’est que l’ami se demande pourquoi que je lui demande qui il est… Il a cru que je parlais de lui alors que je m’adressais à vous ! Son visage se défait comme un mouchoir se déplie devant mon nez :

« Me dis pas que tu te souviens pas de mon nom… ? pleurniche-t-il.

— C’est pas que je me souviens pas… Mais je n’écris plus… Je devrais… Mais j’ai plus le courage de m’y mettre.

— Tu vends rien toi non plus… ? Moi c’est pareil. Sauf que j’écris…

— Tu y crois encore…

— Si j’y crois ! Je m’accroche, mec ! »

Il montre son poing à je sais pas qui. Chacun sa peau. Moi j’ai la mienne et j’ai plus la force de lui taper dessus chaque matin pour la remettre sur mes os sans la poussière. L’ami me les tâte en hochant la tête comme on fait à une bête qu’on ne veut pas acheter dans ce triste état. En attendant, la porte est fermée. Et comme on a oublié ou perdu la clé, va falloir sonner la concierge. Ce qu’elle peut gueuler celle-là quand on lui demande quelque chose ! Une tronche que je vous épargne. Elle a des battoirs à la place des mains. Et un regard mauvais de bête qui est en train de ronger son os.

Enfin, elle ouvre. Et sans commentaires. Mais cette tranquillité ne nous inspire pas. On lui demande pas à quel étage on habite. On trouvera bien, me disent les yeux larmoyants de mon ami de palier. On monte. Je parle des motos des flics français pour nous donner du courage.

« Sans les mains… ! T’es sûr d’avoir tout compris, Frankie… ?

— Je veux ! Même que la prochaine fois, ça se passera ici mais sans les pieds.

— Faudra bien les poser quelque part…

— Et par terre ! Qu’est-ce que t’en fais du parterre ?

— Ah !... Je voudrais bien en faire quelque chose… Mais tu me marche dessus, Frankie ! »

Dessus que je lui marchais ! Et pas léger. Il en aurait crié. Mais à quoi bon… ? J’écris plus. Je vends rien. Je trouve pas la porte. Il n’y a pas de porte sur ce palier.

« C’est un bon début, non… ?

— Je te crois ! Tu me le prêtes, Frankie… ?

— C’est à vendre ou à laisser ! »

Je lui marchais toujours dessus. Il s’épanchait. J’étais bon pour explorer cette surface amie. Qu’est-ce que j’y trouverais ? Rien de vendable à tous les coups. Je le piétinai. Il se mit à hurler comme s’il avait mal. La concierge rappliqua, le visage convulsé par une autre douleur. Trop de douleurs c’est trop ! J’ai une de ces envies de les piétiner ! Mais ce qui sort de la bouche de la concierge n’a rien à voir avec la douleur. Elle me reproche. Elle dit qu’elle en a marre. Que je ferais mieux de payer le loyer. Et que j’aurais plus rien à manger. Et que je coucherais plus dans son lit. Et mon paillasson d’ami, celui qui prétend me piquer une idée gratuitement (au fait… Quelle idée au juste… ?) mon ami devient dur comme la roche que j’ai envie de gravir pour arriver au sommet avec tous mes moyens. C’est que j’en ai des moyens si on m’empêche pas de les avoir !... J’en ai toujours eu.

Je sais pas qui m’a poussé mais ça a marché du tonnerre. Je me suis retrouvé chez moi, en plein milieu de mon salon, les pieds sur la table basse où je collectionne les bouteilles, les vides comme les pleines.

« Par pitié, Frankie ! ahane mon ami. Te goures pas de contenant ! Les vides sont plus légères que les pleines.

— Je vais prendre mon temps…

— Ne prends rien qui ne t’appartient pas, Frankie ! Tu sais ce qui est arrivé la dernière fois…

— Si je m’en souviens ! Merde ! Comme si je pouvais oublier ! »

Mais j’avais oublié. Encore un truc que je pourrais pas écrire. Et si ça se fait c’était vendable. L’ami se chargera de me priver de ce revenu. Je le connais. Je le soupçonne de vendre ce que je ne vends pas. Il connaît du monde ce mec ! Il connaît toute cette partie du monde que je ne connais pas. À deux, on ferait fortune. Mais ce crétin a choisi de se contenter de la moitié. Et en plus il habite chez moi. Vous pouvez pas imaginer ça : la concierge expliquant que sur ce palier, il n’y a qu’une porte. C’est le seul palier avec une porte seule. Vous pouvez pas vous tromper. Vous montez et dès que le palier n’a qu’une porte, c’est la mienne. Je me souvenais pas de ce truc ! J’oublie tout ce qui pourrait m’être utile pour continuer de vivre au lieu de me tuer à travailler pour des prunes. En commençant par le fichu nom de mon ami. Alors que je me souviens toujours de celui de mon personnage : Chico Chica.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -