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 Article publié le 9 septembre 2018.

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Le lendemain matin ou quelques jours plus tard mais le matin je m’aperçois que j’ai reçu du courrier. Molly me l’a monté parce que je ne suis pas descendu dans sa chambre. Depuis quelque temps, elle m’aime plus. Elle a envie, mais sans amour. J’en suis là. J’ouvre l’enveloppe et qu’est-ce que je vois si c’est pas un billet de cent ! Et un vrai ! Il a beau sentir le faux, j’exulte. Et me voilà reparti pour une tournée. Je les paierai toutes aujourd’hui. Un carton me dit que j’ai de la chance. Point. Mais quelle chance nom d’une pipe ? Rien sur ce que j’ai vendu. On me doit rien. Je reconnais pas l’écriture. Ah ! si c’est pas l’auteur qu’on paie, ça ne peut être que le privé. Mais sans explication, je fais quoi ? Un coup de fil à mon éditeur confirme ce que je pensais : on me doit rien de ce côté-là. Et j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je me souviens pas d’avoir prêté du fric. J’en prête jamais. Chez moi, le fric ça se dépense et ça s’emprunte.

« Au fait, me dit mon directeur de collection… Tu es en retard de trois Histoires sans histoire… J’en veux au moins une pour la semaine prochaine… Démerde-toi !... J’ai un patron moi aussi… »

Vous remplacerez les points de suspension par mes ânonnements. J’ai rien répondu. Ni oui ni peut-être. Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai rien en réserve. À part quelques bouteilles. Et mon drap pour pleurer. Remarquez que je pleure jamais dans les draps de Molly. Elle les change tous les jours. C’est le métier qui veut ça. Je me suis jamais intéressé à son boulot. Elle change les draps si elle veut. Moi, ça me dérange pas. Ce qui est insuffisant pour écrire quelque chose qui tienne le lecteur en haleine. Elle a pas d’imagination.

Je raccroche. Je reluque le bifton. 100. De quoi passer une journée nuit comprise. Avec qui ? Je me souviens plus si mon voisin de palier existe ou si c’est une invention de ma solitude. Il y a peut-être deux portes sur ce palier. Je veux pas le savoir. Je trempe ma tartine dans un bol de vodka orange. Et j’évite de fumer. Il ne m’arrivera plus de foutre le feu à mon appartement. Molly avait pas aimé. Je l’aime tellement, Molly ! J’en ai besoin que vous pouvez pas savoir ! Ses draps changés, ses petits déjeuners beurrés, ses dîners en chandelle, ses confessions inavouables… Je ferais rien sans elle. Je n’écris pas. Une Histoire sans histoire… Qui va m’inventer ça avant dimanche ?

Avant… avant que je me mette à ne plus écrire… Chico Chica me filait un coup de main, façon Dumas-Maquet. Mais avant, Chico Chica était un personnage. Maintenant, je me demande s’il n’existe pas aussi dans la réalité. Et si c’est le cas, à tous les coups je lui dois du pognon.

Qui est derrière ce billet de 100 ? Il 100 rien. Des fois ça 100 la femme. Je renifle. Aucun effet sur mon cerveau. Si c’est une femme, elle a pris la précaution de pas m’exciter. J’ai pas de personnage féminin dans ma personæ. J’ai même pas plusieurs personnages. Sauf si on me compte. Mais dans ce cas se pose la question de savoir qui est fiction et qui se raconte… J’en suis pas là, rassurez-vous !... La collection Histoires sans histoire est populiste. Ce qui ne l’est plus, populiste, c’est celles qui m’endettent. Trois qu’il a dit le patron. Et une avant dimanche. Ça me laisse quoi… trois jours même pas entiers.

« Vous avez de la chance… » est-il écrit sur le carton qui accompagne le bifton. Ouais mais quelle chance ?

« C’est pour ça que je vous paie…

— Qui êtes-vous… ?

— Devinez ! »

Je joue ça avec Chico Chica. Mais on ne parvient pas à répondre à la question de savoir qui me paie et pourquoi. Deux questions dans une seule. Et j’imagine : une seule réponse. Quelle chance ? Qui me veut du bien ? Pas un créancier en tout cas. Une femme ? Mais laquelle ? Je descends chez Molly. Elle a travaillé toute la nuit. Un type est en train de se chausser, assis au bord du lit. Molly a jeté sur ses épaules un négligé qui ne néglige pas son corps de rêve. Elle néglige toujours les apparences. C’est son style. Je dis bonjour au type qui allume une clope et attend. Et elle lui met dans la main deux pièces en réponse à je ne sais quel marché. Il enfonce sa tige dans sa bouche et s’empare des draps. C’est le lavandier. Il sort. Le lit est nu.

« T’as des ennuis ? me demande Molly.

— J’en ai…

— Dans le genre quoi… ?

— Faut que j’en écrive une avant dimanche…

— Toujours la même… ?

— Non… Cette fois le patron veut du neuf…

— Où t’as trouvé ce billet de cent… ? »

Je lui montre le carton. Elle le retourne mais ya rien au verso. Elle revient sur le recto sans avoir changé d’expression.

« Tu sais ce que c’est, mec… ?

— Une affaire…

— Que non !

— C’est quoi alors… ?

— Une lettre anonyme ! »

La première du genre. Mais je m’en fous qu’on innove sur mon dos. C’est pas ça qui me turlupine, merde !

« Alors c’est quoi mon chou… ?

— C’est le mot chance…

— Je suis pas sûre que t’en aies… Mais c’est écrit. Et avec un billet de cent. Un comme ça tous les matins et je change la tapisserie ! »

Un tapissier maintenant ! Ah ! C’est pas le moment de m’embrouiller. J’ai une histoire à écrire, moi ! Avant dimanche.

« T’as pas idée, toi… ? bafouillai-je en cherchant le goulot où il pouvait pas se trouver, enfin pas pour l’instant.

— Des idées j’en ai en veux-tu en voilà… ! Suffit de se baisser. Baisse-toi au moins une fois dans ta vie, mon Frankie ! »

Elle me montre comment on se baisse. Je l’enfile sans conviction intime. J’en ai commencé des tas d’histoires de cette façon. Mais après la décharge, tu fais quoi ? Tu remontes ? Tu t’enfermes dans ton logis où tu ne trouves rien à écrire ? C’est pas une Histoire sans histoire, ça ! Et je compte pas les intérêts. L’usure chère au poète. Molly se laisse couler sur le lit. Elle agite ses nibards et m’invite à en finir parce qu’elle a autre chose à faire dans la journée que de se coltiner un ami sans histoires. On en finit et elle s’habille.

« Tu déconnes trop, Frankie… Ça te bousille le cerveau. En fait, si t’arrives plus à écrire, c’est parce que ton cerveau est bousillé du côté de ça.

— De ça ? De ça quoi ?

— Ah ! moi j’y connais rien en écriture ! J’imagine que c’est dans un endroit précis de ton cerveau. Et c’est justement là que tu déconnes aussi. Donc tu n’écris plus et tu bois ce qui reste. »

Voilà pour les explications. Ça m’empêche pas de bander. Molly pense avec moi que cet autre ça ne réside pas dans les appartements cérébraux qu’occupent l’écriture et l’alcool en collocation. On sait même pas avec qui ça colloque la trique. On n’ose pas l’imaginer, comme dit Molly.

« T’as qu’à réfléchir à ça, me conseille-t-elle. Ça pourrait bien t’inspirer une histoire…

— Ouais mais pas sans histoire !

— Change de patron. »

L’idée ne serait pas mauvaise si elle était bonne. Tu penses si j’y ai déjà cogité de toutes mes forces mentales et autres ! Des nuits à ne pas dormir ! Le sommeil qui se glisse entre vous et la réalité, ça vous est déjà arrivé ? J’en crève toute la journée d’y penser. Et pendant que je crève, Molly a autre chose à faire. Tous les types qui sortent de chez elle savent faire quelque chose. C’est pour ça qu’ils entrent.

« Et toi, mon Frankie, rigole-t-elle en me pinçant les fesses. C’est pourquoi que tu entres… ? Et quand tu sors ça te fais quoi ? »

J’avale mon verre et je sors. La rue est déserte. Les vitrines barreaudées. La chaussée est mouillée mais pas au point de m’inspirer ne serait-ce qu’un ballet. Ça suffit pas. Dans ma poche, je triture le billet sans arriver à effleurer le carton où une écriture inconnue a gravé le mot chance. 100 + chance… Ça fait quoi ? Et juste le lendemain du jour où je réussis à renouveler ma licence… Comment le savait-elle ? Elle ? Quelle influence a-t-elle exercée sur les services chargés de reconduire mon importance sociale ? C’est au privé qu’elle s’adresse ? Pas à l’écrivain d’histoires sans histoire. Elle ? Chico Chica m’a jeté un regard tourneboulé. Il avait un verre dans la main et je l’ai bu. Ça n’a rien changé entre nous.

« Faut que tu cherches, Frankie, m’a-t-il seriné. T’as jamais su rien faire d’autre que de chercher. On n’échappe pas à son destin. La mort frappera à ta porte au moment même où tu cesseras de chercher…

— Je cherche plus, l’ami… J’attends… Suicide par l’attente… C’est possible ?

— T’as plus envie de souffrir… ?

— J’ai jamais aimé la douleur, mec ! Je badinais…

— Mais la mort n’est pas là, Frankie… Ça veut dire que tu es en train de chercher…

— Ah ! merde ! »

J’ai balancé le carton dans la rigole. Elle était à sec. Comme mon cerveau et ma langue, la seule collocation valable. Mais comme le cerveau est un locataire définitif jusqu’à la fin du contrat, si la langue change de domicile, un intrus se rapplique et alors on n’écrit plus des histoires du genre sans histoire, celles qui rapportent de quoi en écrire des tas d’autres qui ne rapportent rien. Un jour, sous l’effet des substances apaisantes, la balance penche du côté sans histoire. Mais sans histoire, tu n’écris plus rien.

« Je vais aller tout droit, dis-je à mon personnage.

— Tout droit ça va pas plus loin que le mur d’en face…

— Je le traverserai !

— Ne dis pas de conneries, Frankie ! Personne n’a jamais…

— Je volerai avant ! »

J’y croyais. Je croyais aussi à une migration. Je quittais l’hiver pour l’été, comme ça, sans transition. Je devenais oiseau. J’écrivais des oiseaux et je me foutais que ça rapporte ou pas. Naguère, j’ai tenté la mer. Des ailes c’est mieux que des bras qui n’en peuvent plus de ramer de soleil à soleil.

 

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