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Sixième épisode - DEUX FOIS QU'UN
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 Article publié le 7 octobre 2018.

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Sixième épisode

 

DEUX FOIS QU’UN

 

Il n’y avait pas de fenêtre dans la cabine que je partageais avec un être dont je parlerai plus tard. Son influence sur ma pensée est telle qu’il vaut mieux en faire abstraction pour l’instant.

— O. K., Frank. Il n’y avait pas de fenêtres…

Il n’en avait pas ! Je ne pouvais pas voir. J’allais dans le salon où il y a plusieurs fenêtres avec diaphragme d’ouverture et obturateur à iris. On peut doser l’illusion avec un potentiomètre à crans. Ou ne rien doser du tout et voir le trou dans lequel on voyageait. À dix heures, heure locale, on atteint le point de non-retour, mais tout a disparu dès quatre heures. J’avais envie d’une de ces pluies qui m’avaient si souvent renvoyé ma tristesse d’enfant. Les pluies-fall. On voyait plus le vaisseau suivant, celui où Bernie devait se lamenter à l’idée de se conformer à l’Infini au lieu d’aller chasser l’alouette avec son vieux copain Frankie qui tirait sur la ficelle pour que le miroir tournoyât. Tire sur la ficelle et le miroir tournoiera. Elles tombaient du ciel dans le silence qui précède le cri.

Mon esprit subissait des changements aléatoires. Si ça continuait, je ne serais plus ce que j’avais été ni ce que j’aurais pu devenir avec un peu de chance. Je croisais des enfants appliqués. Je mangeais pas avec eux. Je surveillais. Les parents n’avaient pas une seule fois demandé à me voir en privé pour que je m’expliquasse. Ils sortaient rarement de leur cabine depuis quatre heures de voyage déjà. La fenêtre s’est ouverte ssschlick ! automatiquement, ce qui m’a surpris au point que j’ai vidé ma vessie dans le strapontin.

— Veuillez régler l’ouverture, me dit la fenêtre.

E pericoloso sporgersi. Je tournai lentement le bouton, mais le trou demeurait sans fond. On regarde pas longtemps le vide. On le peuple pour ne pas épouser ses formes. J’appelais les pluies-fall de mes vœux. L’autre strapontin était plié avec un journal dedans, comme si « on » voulait que je l’ouvrisse à la page des faits divers.

— Ouvrez encore ! me conseilla la voix qui répondait à mes réglages.

J’ouvrais. Mais la led continuait de clignoter rouge.

— Essayez le truc du chewing-gum.

Je le collais sur la vitre. Ravissement assuré.

— Vous voyez !

Je voyais l’étoile hyperlointaine du chewing-gum.

— Avec un peu d’imagination…

Ouais ! Le voyage me parut moins monotone.

— Essayez la trace de doigt !

J’avais compris. Il était un peu plus de quatre heures et j’avais compris.

— Le temps ne fait pas partie des perceptions humaines, Frank. Le temps est créé par l’esprit. Le temps n’a pas plus de Réalité que tous les autres concepts explicatifs que rien ne fonde intelligemment. Il n’y a plus de temps quand il n’en est plus question. Ou alors une fraction de cette seconde dont l’esprit veut conserver l’imaginaire symbolique. Fraction née du plus grand dénominateur commun. Il faut diviser Frank et non pas le multiplier.

— Frank ! Les momies !

 

À part la fenêtre que je pouvais regarder pendant les moments de liberté conditionnelle, il y avait les momies, leur poussière et l’infinité de particules qui s’y déposaient. J’avais déjà l’habitude de ces corps réduits à la grimace. Elles ne souffraient pas. Elles jouaient encore avec la mort. Mon plumeau explorait leurs pliures. Je vérifiais avec la lunette et je projetai le liquide avec le vaporisateur. Ensuite je frottais avec la toupie. Ça brillait comme une godasse. De temps en temps, un enfant venait collecter des échantillons. Voilà à quoi on consacre une bonne partie de notre enfance : à se remplir les poches d’échantillons prélevés sur des momies d’autres victimes de l’Homme et de son ambition démesurée. L’Homme qui cède la place à la Nation et la Nation qui combat les autres nations dans un progrès que rien ne semble assez convaincant pour arrêter le massacre systématique entrepris par les Blancs au détriment des autres races qu’on nourrit d’illusions démographiques et spirituelles. Civilisations des pauvres, vous êtes mortelles. Vous combattez pour rien. Vos riches sont Blancs !

— Frank ! Les momies !

 

J’y allais. J’avais mon plumeau, ma pelle et mon carton, comme Jerry Lewis dans The ladies man. J’avais en plus un vaporisateur, comme Joe Chip dans Ubik. J’avais du Métal et je me pissais régulièrement dessus. Il y a pire que la dissociation par affinité. C’est une espèce de recomposition de l’être initial avec les moyens du bord. J’opérais sous surveillance, bien sûr.

On avait supprimé tous les personnages de mon intimité et ceux qui m’assistaient cliniquement ne franchissaient jamais les limites de mon territoire, limitant du même coup ma possibilité de les rencontrer fortuitement comme cela arrive dans l’existence ordinaire, celle qui nous enferme dehors.

Je frottais les momies. Je répandais le natron atomisé qui s’en prenait à ma propre chair. Une espèce de bonheur amusé remplaçait les apothéoses de mon enfance. Je n’éprouvais aucune fatigue. Aucun signe d’asthénie ni de phobophobie. J’injectais les liquides à l’heure prévue. Ça s’emballait pas.

Il pouvait plus rien m’arriver. Ma place dans la cabine, mon strapontin près de la fenêtre, les momies dans leurs vitrines, les gosses qui s’affairaient ou au contraire ne bougeaient plus, les parents qui n’agissaient pas. Et Frankie la Grosse Queue qui passait entre les gouttes des pluies-fall. Je pouvais pas m’ennuyer. Pas au bout de quatre heures de voyage, six heures avant le point de non-retour. Je vivais LA minute d’une exploration qui devait à terme nous expédier dans l’Infini sans les moyens d’y repérer les points d’ancrage de notre destin commun.

« On » m’injectait la camisole sexuelle par différence de potentiel. Mes couilles gonflaient. Mes vésicules séminales produisaient à outrance des protéines spermicides. J’étais tranquille.

— Frank ! Les momies !

Elles n’avaient pas de nom. Je pointais le détecteur de code. Ça pouitait et je notais. En principe, j’étais autorisé et je frottais, atomisant les crevasses de cuir noir qui s’entrouvraient, laissant échapper l’humidité que je frottais avec l’aspirateur relié au spectromètre. À cette allure, les momies seraient prêtes avant l’heure du non-retour. Je m’activais.

— Vous vouliez revenir avant qu’il ne soit trop tard. Dites-le clairement.

Je pouvais pas y penser aussi clairement. Je craignais la confusion. J’avais moins de six heures de pratique avant qu’il ne fût plus possible de renoncer.

— Vous ne renonciez pas puisque vous étiez forcé à agir. La décision ne dépendait pas de vous.

J’y croyais.

— Elles avaient connu ça avant vous.

Donc, elles allaient et revenaient. Il y avait plusieurs étages. Celui dans lequel je m’activais reviendrait avant le point de non-retour. Je le voyais. Le nombre d’enfants diminuait d’heure en heure. Ça me rendait nerveux, mais pas au point de perdre le compte des enfants ni des heures.

— Quel était le problème, Frank ?

Ma cabine. J’arrivais pas à la situer.

— Vous aviez peur d’y rencontrer son habitant d’un autre Monde ?

Je me posais la question. Il allait et revenait, comme les momies, ou « il » retournait chez lui ? J’avais pas le temps d’en discuter avec lui.

— La peur ou le temps ?

Je guettais la fissure, la trace du joint. Il y avait une limite. L’architecture trahissait une différence, mais comment, par quelle apparence qui échappait à mes observations fébriles ? Je tentais d’aller plus loin que le salon où les parents régnaient en maîtres. Rien ni personne ne s’opposa. Je suivais un couloir montant. En général, c’est le nez de l’appareil qui ne revient pas. Or, il était vide, à part un cageot qui avait contenu des crustacés. Ça sentait vraiment mauvais. Je redescendis.

 

Je venais de perdre un temps précieux. Ça se lisait sur les visages. Pas un commentaire, une allusion, rien. Je revenais à la fenêtre, mais

— Frank ! Les momies !

J’y retournais. Comment interroger ces grimaces de la mort ? Si je revenais, ce serait en momie. J’étais la momie supplémentaire. Ce qui expliquait l’état satisfaisant de la conservation et le nombre croissant des momies.

— Comment saviez-vous que ce nombre croissait ?

L’intuition. J’avais toujours eu de l’intuition pour ÇA.

— Et si vous vous trompiez ?

J’y pensais !

— Qu’est-ce qui revenait ?

J’arrêtais pas d’y penser ?

— Il fallait absolument qu’une momie vous donnât raison.

Exact. Je les interrogeais en vain, une par une. Le natron agissait sur moi. C’était tout ce que je pouvais constater pour l’instant. Je participais activement à leur conservation et je me préparais à mourir.

— Par quelle méthode ?

Je savais pas. J’y réfléchissais en utilisant la fenêtre.

— Pas assez de lumière, Frank !

Il ne pouvait pas y avoir de lumière !

— Il y avait le chewing-gum.

Éclairé DE L’INTÉRIEUR !

— Mais enfin, Frank ! Les momies ne parlent pas !

Elles pouvaient parler. Scientifiquement. J’analysais les échantillons. Je croisais les données. J’y croyais, les mecs !

— Mais vous n’êtes pas un scientifique, Frank !

J’ai appris des tas de trucs sur le tas !

— Il était quelle heure ?

Comme le temps passait, il pouvait être six heures…

— Plus que quatre heures avant la séparation des modules…

Ça me minait. J’essayais de pas perdre du temps près de la fenêtre. Ce trou m’angoissait. Je craignais de ne plus pouvoir sortir uniquement parce que mon cerveau était atteint d’agoraphobie. Je pouvais pas savoir ce qu’« on » m’avait injecté à ce niveau forcément supérieur.

— Vous marchiez ou une assistance prenait en charge la locomotion et l’appréhension ?

Je marchais. Mais le natron agissait vite. Encore une heure et mon cerveau accepterait l’évidence : je me coucherais avec les momies une fois accomplies toutes les opérations conservatoires. Et j’attendrais.

— Vous attendriez sans savoir si c’étaient les momies qui revenaient…

J’en étais pas là, heureusement ! Je pouvais encore agir. Il y avait un indice, une trace minime de l’agencement du vaisseau en deux modules dont l’un revenait et l’autre était propulsé dans l’Infini. J’interrogeais les momies avec des moyens…

— …que vous ne maîtrisiez pas parce que vous n’êtes pas un scientifique, Frank. Mais y avait-il d’autres moyens de parvenir à les faire parler ?

Il n’y en avait pas ! « Ils » avaient…

— … « ils » ou « on » ?

J’aurais pu dire nous…

— Ce serait plus proche de la Réalité.

O. K. Nous avions prévu un spectromètre, rien d’autre. Il était évident que Frank se poserait la question de savoir si cet engin pouvait l’aider à résoudre ses problèmes…

— Il avait des problèmes ?

Il n’avait que ça. On ne survit pas longtemps à ce genre d’envahissement total. Il n’avait que des problèmes et rien pour les résoudre, à part cette machine dont la documentation indiquait qu’il s’agissait d’un spectromètre. 

— Que savait-il de ce genre de machine ?

Il avait fait un stage dans la Police. Il avait échoué en calcul. Il ne comprenait pas qu’une division, c’est une multiplication. Si on n’a pas compris ça, on n’a rien compris à la théorie de l’Ordre.

— Il a reçu une fin de non-recevoir ?

On leur a montré du matériel scientifique. À cette époque, il préférait les motos.

— Les motos… cyclettes ?

Il voulait devenir Flic Poursuiveur. Il laissait aux autres le soin d’enquêter.

— Il a bien changé !

À qui le dites-vous !

(C’était la voix de Kol Panglas. Je pouvais pas me tromper. Il racontait des salades au Comité. Je pouvais rien faire. J’avais droit qu’au silence. Mais je réfléchissais. J’avais du temps devant moi. Les momies ne parlaient pas, mais j’avais mon idée.

— Vous me donnez le frisson, Frank, chaque fois que vous avez UNE idée.

J’y peux rien. J’ai pas l’vertige. Il y avait au moins deux modules.

— Et s’il y en avait trois ?

Vous voulez dire : un qui revient, un qui ne revient pas et l’autre qui retourne d’où je suis venu ?

— Pour être plus précis : les momies reviennent, les parents et leurs gosses ne reviennent pas et VOUS retournez au bercail.

Le natron réduisait les possibilités. Je me transformais en momie, pas en gosse. J’étais de moins en moins ce que j’avais été. J’avais aucune chance de retourner à Paris.

— Vous étiez parti de New York !

Non. De Pékin. Ce voyage dans l’espace était une récompense que les Chinois me proposaient en échange d’une petite trahison…

— …petite ?

Mais j’avais pas compris à temps que c’était ma condamnation. Je m’étais fait des illusions. Tant qu’on est pas lié au poteau, on n’y croit pas. Maintenant j’y croyais. Et je devenais rapidement une momie. J’allais revenir en momie et je repartirais avec des types destinés à la conservation. Ça pouvait pas s’arrêter !

— Il y a bien un moment où le nombre de momies est atteint ?

C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la momie. Ça s’arrête jamais, même si les conditions sont réunies pour que ça s’arrête.

— Et vous le résolvez comment, ce paradoxe ?

D’abord en agissant sur les momies : je participe à leur conservation sans discuter : je cherche à entrer en contact avec elles.

— « Nous » ne voyons pas en quoi cela vous permet d’affirmer que vous résolvez le paradoxe…

Il consiste en quoi, ce paradoxe ? Le nombre n de momies augmente alors que la place qui leur est attribuée en limite le nombre à m. Z’êtes d’accord ? Dès que n = m, les conditions du voyage ne sont plus réunies. Z’êtes toujours d’accord ? n + 1 est alors égal à quoi ?

n + 1 est égal à m/0 !

Donc m = 0.(n + 1)

— C’est-à-dire rien ! m n’existe pas !

Ya pas d’paradoxe non plus !

— C’est fin, Frankie. Vraiment !

Ya plus fin qu’Frankie, mais faut chercher. « Ils »…

— … « ils » ou « on » ?

Nous…)

— Nous sommes d’accord avec vous pour dire que Frank Chercos a été le plus mauvais flic du Monde.

— Pas un seul de ces types n’a trouvé la solution, Kol.

C’était la voix de Roger Russel. Il fallait que je les trouve. J’avais l’temps. Je m’approchais des parents, ce qui se fait jamais en période de crise. Ils portaient des masques lunaires. Impossible de différencier l’homme de la femme. La même robe noire et soyeuse couvrait leurs jambes croisées. Ils buvaient un Gibson aux p’tits oagnons frais. Je commandais un Bloody Mary pour mettre de l’ambiance, avec des zitounes gazpachas. Ça commençait bien.

— Vous avez perdu beaucoup de temps, me dit l’homme.

— J’en perdrai plus si c’est ce que vous voulez.

— Vous venez avec nous ?

— Ça dépend où vous allez.

La femme ricana. Il y avait une goutte sur le masque. Je l’essuyais rapidement avec le bout de mon doigt. Elle frémit sans changer de position.

— Vous ne savez pas où nous allons et vous prétendez choisir sans vous tromper ? dit-elle.

Elle devait avoir une jolie voix, mais le masque la rendait désagréable, comme si elle ne contenait aucun mystère. Je croquais les zitounes et les noyaux.

— Forte dentition, dit l’homme.

— À l’image de la tête.

— Vous m’impressionnez.

Ils avaient l’air d’aimer les p’tits oagnons frais. Ça s’passait entre le pouce et l’index et à travers une fente où la langue apparaissait furtivement comme le globe de l’œil dans les paupières et dans les moments d’apparence rapide. J’avais le cul au bord du coussin qui se pliait derrière moi.

— Si vous avez des questions, dit l’homme, n’hésitez pas.

J’en avais, mais c’était pas l’moment.

— Vous savez pourquoi je suis là ? demandai-je en reniflant le contenu de mon verre.

J’avais commandé un Bloody et « ils » me servaient un Zombie.

— Ya plus d’service de nos jours !

— Continuez.

— J’disais que l’vieux Frank n’est pas aussi con qu’il en a l’air…

— Vous l’avez déjà dit.

— Je m’répète quand j’suis pas sûr d’avoir bien été compris.

— On a compris, rassurez-vous.

Les présentations étaient faites. Les gosses commençaient à s’intéresser aux conclusions du vieux Frankie. Je les sentais plus attentifs que d’habitude à ma présence parmi eux.

— Vous avez encore cinq heures pour avouer, dis-je le plus tranquillement du monde. Ensuite, quelle que soit votre réponse, vous passerez le restant de vos jours à copuler dans l’Infini.

— Belle perspective ! dit la femme. Pas vrai, mon chou ?

Elle se foutait bien que le vieux Frankie n’eût pas les mêmes problèmes qu’elle et son compagnon d’infortune.

— Vous êtes aux momies ? me demanda l’homme qui ne riait pas.

Il donnait plutôt la sensation de ne pas accepter son destin.

— Vous avez de la chance, dit-il comme si j’avais besoin d’être encouragé.

— J’ai pas envie d’être aux momies, grognai-je dans ma barbe florissante. J’ai rien demandé à la société. J’y ai même pas demandé d’être à votre place.

Je songeais à la femme. Il se rengorgea.

— Nous… nous n’avons rien demandé non plus, à part le non-lieu, dit la femme d’une voix triste qui m’alla droit au cœur.

— Et les gosses, qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Oh, vous savez, à cet âge-là…

— Il était défloré, à c’te âge, le p’tit Frankie !

Ça les faisait marrer, les gosses, chaque fois que j’m’en foutais de paraître vulgaire. J’avais passé l’âge de me préoccuper d’l’image.

— Ça vous arrivera, allez !

Ils me croyaient sur parole. Ça semblait désespérer la femme qui n’envoyait que des messages relookés par sa conscience.

— Vous feriez mieux de retourner aux momies, me conseilla l’homme.

— J’suis bien, moi, en compagnie des dames !

— Je ne suis pas une dame !

— Et je ne suis pas celle que vous croyez !

— Je suis pas Frank Chercos !

J’étais qui alors ? Les momies n’avaient pas de nom. On les reconnaissait à la couleur. C’était ça, le spectre. Le natron me liftait pour l’instant.

— T’es un flic ? me demanda un gosse.

— Et toi ? T’es une fille ou un garçon ?

— On sait bien c’que t’es, toi ! dit une fillette en riant.

Personne n’avait jamais parlé de ma queue en ces termes. Je la posais sur mes genoux. Les parents n’exprimaient aucune révolte. Ils étaient derrière leurs masques, une main portant le verre et l’autre présentant les p’tits oagnons frais à la fente qu’ils avaient sous le nez.

— Qu’est-ce que tu leur fais, aux momies ?

— Rien. C’est elles qui me font chier !

— Tu sais ce qui t’arrivera ?

— On dit pas : Tu sais ce qui t’arrivera ? On dit : Tu sais ce qui t’arrivera SI ?

— Si quoi ?

— T’es pas aussi intelligente que t’es jolie.

La femme s’ébroua.

— Laissez cette enfant ! Je vous prie.

J’éclatais de mon gros bon rire de flic qui s’est fait avoir par l’adversité.

— Je m’demande si j’vais pas vous accompagner. J’ai encore du temps devant moi.

— Ça, tu n’en sais rien, dit une petite voix.

J’en savais rien, en effet. C’est pas parce qu’on choisit qu’on change les choses. C’est têtu, les choses. On croit les reconnaître et on s’aperçoit trop tard qu’elles appartiennent aussi à quelqu’un d’autre.

— Pourquoi trop tard ?

— Parce que tu l’as buté, connasse !

Comment peut-on être aussi con à cet âge où le cerveau est encore un cerveau et non pas cette bouillie de croyances et d’a priori qui reconnaît pas le bien quand c’est le moment de spéculer.

— Tu laisses rien ? Vraiment rien ?

Au contraire, je laissais tout et j’savais pourquoi. Ces conversations à quelques heures du point de non-retour laissaient présager mon existence si jamais c’était de c’côté-là que tombait ma tête. Mais si j’avais un avenir de momies, on m’supprimait la conversation et les douceurs de vivre.

— Il y a une troisième solution, dit l’homme.

— YA QU’DES SOLUTIONS ET J’VOIS PAS OÙ EST L’PROBLÈME !

 

Dans ce Monde, si tu gueules pas, c’est les problèmes qui deviennent des solutions. Mais on n’était plus dans le Monde. On le quittait. On avait fait le Pas Intermédiaire. Et il nous restait des heures et leur compte fatal. Momies, pédophilie constante et impunie, retour aux emmerdements de la vie ordinaire, le choix limitait les perspectives de bonheur. On sait qu’on va mourir : on sait pas quand : ni comment. Le parallèle était aussi une source d’angoisse. Mais j’aimais bien le Musée de l’Homme en un temps où on craignait pas de risquer l’intégrité de la Momie contre l’éducation de la curiosité. J’avais jamais fait d’mal à un gosse, sauf pour l’obliger à traverser dans les clous comme son papa, ce qui est considéré comme un acte de malfaisance uniquement en cas de guerre. Quant aux traces du bonheur dans l’assiette à peu près vide, j’en avais un peu sous les ongles, mais rien ne garantissait que c’était le chemin à suivre.

— C’est pas la peine de gueuler ! dit la femme.

— C’est pas la peine non plus de dire le contraire.

La fillette de mes genoux pouffa.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire quoi quoi ?

— Le contraire !

Elle voulait tout savoir. Elles commencent toutes comme ça. Après, elles en savent trop. J’prévenais les garçons au cas où ils seraient destinés à se reproduire comme le prétendait le règlement intérieur.

— Frank ! Les momies !

J’irais pas plus loin, je le savais par expérience. Mais qui ne tente rien n’a rien à raconter.

— Vous pouvez visiter le poste de pilotage, si vous voulez, dit l’homme.

— À condition de laisser les enfants tranquilles ! fit la femme.

Je voyais la moitié de son visage parce qu’elle pouvait pas résister à l’envie de se laisser deviner. La moitié sauf l’œil correspondant à cette moitié. Pas trop n’en faut.

— Suivez-moi, me proposa un gosse qui avait l’air d’un vieillard.

Moi aussi j’étais né vieux, mais après quelques années d’un bonheur cisaillé par la peur de l’ennemi. On n’y peut rien. C’est le premier non-choix. L’embarras vécu avec des tripes d’enfant. La Nation avait des ennemis. J’ai longtemps couché dans un drapeau. J’avais le sperme patriotique avant même d’avoir la faculté de le répandre autour de moi.

 

On entra dans une salle de commandement avec son point central où tout se décide et des satellites projetés dans les marges pour exécuter les pirouettes d’une intelligence au travail de la trajectoire et des incidents de parcours. Larra giclait des données et des gosses les interprétaient en s’amusant. Elle reconnut mon pas tranquille et décidé.

— Si c’est pas Frank, je brûle un circuit !

Elle en avait d’la chance ! C’était Frank. Il avait un peu changé à cause du natron et d’une alimentation saine. Question horaire, c’était pas non plus la joie et il s’en plaignait. Larra savait tout cela.

— Si j’avais su, dis-je, j’aurais v’nu avant.

— Avant quoi, Frank ?

— Avant de perdre mon temps avec des momies et des cons !

— Tu sais pas t’servir du spectromètre ?

La question qui nous ramenait à nos moutons.

— Je peux t’apprendre, dit Larra, mais quand tu sauras, il sera si tard que la leçon n’aura servi à rien, Frank !

— Si j’avais su, j’aurais appris à me servir d’un spectromètre avant de tuer quelqu’un. Avis aux assassins.

— Qu’est-ce que t’es con ! dit la fillette qui fouillait dans ma poche pour trouver mes bonbons.

Larra fit une pause. Les gosses n’avaient plus rien à faire du coup.

— Ils sont mignons comme tout, dit Larra. Un ordinateur aussi sophistiqué que moi ne devrait pas avoir accès à ce genre de remarque. Je ne suis pas faite pour éprouver des sentiments, mais pour contrôler les tiens, Frank…

— Les miens !

— J’ai fauté moi aussi…

¡No me digas !

— Avec un plombier ou un électricien. J’ai pas bien compris de quoi il me parlait. J’écoutais pas. Tu penses !

J’écoutais pas moi non plus quand il m’arrivait de partager mon sperme avec quelqu’un. J’m’écoutais même pas. Mais j’entendais. C’était comme des voix à l’intérieur de mon corps en transe. Elles me conseillaient la prudence. Alors j’écoutais pas.

— Comme je te comprends, Frankie !

Les gosses répandaient la nouvelle : Larra comprend Frank. Je me demandais comment les parents recevraient cette information inattendue.

— Et c’est qui qui sépare les modules ? demandai-je au cas où on aurait cru que Frankie savait pas où il voulait aller.

— C’est moi, dit Larra. Mais ça dépend des gosses.

Rien que des mauvaises nouvelles !

— Ça dépend aussi où tu te trouves, ajouta Larra qui avait que des news de merde à faire lire à Frankie.

J’avais l’air de rigoler, mais ça tapait. J’examinais de près la console à laquelle personne ne touchait. Larra transmettait directement. Les gosses étaient équipés d’une oreillette. On m’avait donné ce matériel à l’époque de ma gloire médiatique, mais je me la fourrais dans le cul pour pas être emmerdé par la technologie chinoise. La hiérarchie avait droit au dernier cri étasunien. Mais j’étais pas hiérarchisé.

— Je l’ai déconnectée, dit Larra des fois que j’m’imaginerai le contraire.

— À quoi ça sert, une console déconnectée ? dis-je le plus négligemment possible.

— À rien, dit Larra.

Réponse exacte.

— Et elle est connectée ?

— Elle sert mes intérêts, dit Larra.

— Tu confonds pas un peu tes intérêts et ceux de la Nation ?

— Je suis la Nation, Frank. Je suis partout où la Nation a besoin de moi.

J’étais donc près du but. Si je voulais exercer encore une influence sur mon destin, le lieu était bien choisi.

— Ça t’fais pas drôle d’parler à une femme qu’a pas de visage ? me dit la fillette qui obtenait toujours ce qu’elle voulait.

— C’est pas une femme. C’est une machine. La voix, c’est pour impressionner papa Frank qui a besoin d’une femme sinon il va se contenter d’une petite fille. Je préviens !

— Tu perdras un temps précieux, Frank.

— Comme si y avait pas une femme à bord ! dit la fillette.

Y en avait une. Avec le masque et le verre de Gibson aux p’tits oagnons. J’en concevais pas d’autres. Mais je tuais qui si je tuais cet homme ?

— John Cicada ?

Et je couchais avec qui après ?

— Frank aux prises avec le désir et la nécessité !

Quand je pense que j’aurais pu être fonctionnaire si j’avais écouté à l’école ! La sécurité de l’emploi, ça fixe le destin. Paraît qu’ils payent les funérailles et qu’ils récompensent la famille. Mais Frank était un aventurier. Il jouait avec les jours de son existence comme avec les rideaux de son enfance. Le vent parcourait la rue à l’heure de la sieste. L’eau jetée rafraîchissait l’ombre. Il y avait des fleurs et les rideaux pour changer les couleurs de l’attente. On s’amusait pas tous les jours, mais les rendez-vous étaient toujours fertiles en découvertes.

— Frank ! Les momies !

 

Les momies ou les mômes ? La femme entra. Elle agitait des voiles.

— S’il vous embête, dites-le !

— Il nous embête pas, dit un gosse. Il est tellement con qu’on risque rien.

La femme souriait derrière son masque. Je la sentais joyeuse malgré l’inquiétude que je lui inspirais. Elle s’approcha et me toucha presque.

— Vous avez le choix, Frank. Les momies ou les mômes.

— Il y a une troisième solution !

— Ah ! La dernière.

Elle s’éloigna et la porte coulissa derrière elle. Larra demeurait muette.

— Je veux retourner à la maison, Larra. J’ai une femme et un gosse…

— Frank ! Tu n’as ni femme ni gosse.

— J’ai aussi une Patrie !

— Femme, enfant, patrie. Tu n’y as jamais cru, Frank !

J’allais où alors si je retournais dans la même rue, à deux pas de chez moi ? Chez Bernie pour me saouler la gueule ? J’avais pas que des bons souvenirs. Qu’est-ce qu’on oublie pas quand on revient chez soi ?

— Tu n’as plus le temps, Frankie. Mômes ou momies ?

— Momon !

La danse des masques ! J’avais l’air d’un pitre dans cette assemblée de connaisseurs. Ils vissèrent le masque sur mon visage. Je pouvais me voir. Je dansais et ils jetaient des pièces. Je me souvenais du plus mauvais moment de ma vie. C’était un moment d’humiliation. Je dansais avec les masques. Ils savaient ça aussi !

— Larra ! Je t’en supplie ! Ramène-moi sur Terre !

— Mais la Terre ne veut pas de toi !

— J’ai pas tué Bernie !

— Tu n’as aimé personne !

— J’aime la Sibylle ! On a un fils !

— Mais qui est sa fille ?

Je la cherchais. C’était sincère de ma part, cette recherche d’un visage familier. Les enfants s’amusaient. Je prenais leur visage dans les mains et je l’interrogeais. Ils gonflaient leurs joues avant de laisser éclater leur joie moqueuse. Je pouvais m’occuper d’eux et des momies. J’avais le temps.

— Non. Tu l’avais pas.

Je l’avais ! C’était un lieu conçu pour que les choses fussent à leur place. Je voyais bien l’architecture maintenant : le salon avec les parents : les vitrines avec les momies et le seau de natron : le poste de pilotage et Larra aux commandes. La fenêtre était un détail, comme la cabine et son habitant démesuré qu’on renvoyait chez lui parce qu’il ne servait plus à rien ou parce que c’était un émissaire porteur d’un message de paix.

— Pourquoi de paix, Frank ?

— Pourquoi ne servirait-il plus à rien ?

— Calypso était vraiment amoureuse de moi. Circé…

— Frank ! C’est l’heure !

 

J’étais pieds nus. Je bandais. Mon cucul n’arrêtait pas de transmettre de mauvaises nouvelles à mon cerveau saturé de substances expérimentales. Le couloir était bleu, mais d’un bleu sans lumière, sans ombre non plus. On traversait des zones limites. Tous les combats me précédaient. Je n’avais pas l’intention de lutter. J’étais envahi par la peur et je n’arrivais pas à les haïr.

— Ce sera rien, Frank. Détendez-vous.

« Ils » étaient chaleureux. J’peux pas dire le contraire. Ils s’appliquaient. Ils étaient les derniers hommes que je côtoyais. J’admirais leur lenteur. À un moment précis de ce momon final, je serais expédié ad patres ou ad infinito, je savais pas. L’un ou l’autre, sans doute possible.

— Adieu, Frank. Personne ne t’a aimé parce que tu n’as aimé personne.

Je me souviendrais longtemps de cette mise à feu sur le Pas de Tir de la Station Intermédiaire de Saturne. On avait tellement l’habitude de cette désorientation qu’on ne pouvait plus se repérer qu’à la Terre quand les émanations ne nous empêchaient pas de la distinguer des autres lieux sidéraux en instance de collision.

— T’es bien, Frank ?

— J’crois, oui.

Mais j’en savais pas plus que Bernie.

 

Le type qui couchait dans ma cabine se branchait tous les jours aux nouvelles du Monde. Il avait fini par me demander ce que je pensais de la guerre. Lui, il était contre. Moi, j’étais rien.

Il me regardait comme si j’étais la dernière chose dont il se souviendrait une fois que la mort nous aurait séparés. C’était un de ces types venus de l’Espace pour former le gros des mercenaires. On savait pas grand-chose de cette engeance, sinon qu’elle naissait dans la Proximité. C’étaient des ouvriers, des domestiques ou des bons à rien. Sur Terre, ils mouraient dans les combats ou recevaient la médaille qui leur permettait de monter dans l’échelle sociale une fois revenus dans cette Proximité aux jardins suspendus. Y avait pas que des jardins, bien sûr. Ça répandait aussi des vapeurs toxiques et des cendres pathogènes. Par beau temps, on pouvait voir les Cités Prospères où qu’on avait aucune envie d’aller vu la connaissance qu’on avait des êtres qui y travaillaient. « Ils » les regroupaient par arrivage. Ils en descendaient un bon tiers sur les quais et les autres étaient emmenés sur des barges qui flottaient au large avec nos monceaux d’ordures et de cadavres. Les uns racontaient que c’était des clones dont la Loi disait clairement que c’était pas des hommes, les autres se battaient sur le terrain des Travaux Forcés pour obtenir de meilleures conditions d’existence. Personnellement, je m’en foutais, comme la plupart de ceux qui n’ont pas l’intention de remettre en cause les fondements de la société. J’pouvais pas avouer à ce déchet que j’avais participé passivement à la déchéance qui avait fini par faire de lui un assassin. Il portait les traces de sa souffrance et de sa colère, comme un chien battu qu’a jamais connu que la chaîne et les ennemis du chien. Mais en regardant de plus près, je me disais que c’était pas un Blanc. Il était pas en couleur non plus. L’encouleur, c’était moi.

Il me raconta une histoire qui avait fait de lui un héros. Il y avait une femme dedans. Il avait oublié son nom. Ils patrouillaient dans un village détruit et abandonné. Il restait quelques vieillards qui passaient leur temps à jacasser, assis sur les murettes de ce qui avait été une place publique. De vieilles femmes leur servaient un alcool qui avait conservé l’amertume de la terre. Ils grimaçaient en avalant ce tord-boyaux. Et ils levaient leurs verres dans le ciel en prononçant des paroles de haine. On arrivait à ce moment-là. La femme dont me parlait mon compagnon de voyage était jeune et belle. La patrouille ralentit pour l’admirer. « Je décidai dix minutes de repos. Ça m’suffisait pour la violer. J’me posais même pas la question de savoir ce qu’un pareil canon fabriquait dans cet endroit oublié qu’on était bien les seuls à surveiller quotidiennement. On l’avait pas vue hier. Ça faisait trois semaines entières qu’on patrouillait dans le coin. Elle s’était jamais montrée. Elle choisissait un jour de pluie. J’ai toujours aimé ces visages mouillés. Ça rend le regard indécis, un peu comme si la chance allait sourire au pauvre type qui est venu en armes dans un pays qui a choisi le combat. Elle m’a invité à la suivre dans sa maison qui jouxtait une basse-cour. La volaille s’abritait sous une bâche tendue sur des piquets qui avaient appartenu à l’ossature d’un de nos chars. Je reconnaissais ce métal. Je l’avais travaillé. Je pouvais pas oublier ça. Elle sourit :

— Tu m’paieras le café, hein, soldat ?

— J’suis capitaine, pas soldat.

— Entre, capitaine.

Je pouvais aussi bien entrer dans un traquenard. Dans la cuisine, deux vieilles s’affairaient au dessus du potager qui fleurait l’oagnon frais et le bouillon de poule. Elle les chassa et elles se mirent à trottiner en riant comme des gosses qu’on chatouille en même temps qu’on les écarte de l’endroit où on va se livrer au sexe et à l’angoisse. J’étais d’accord avec elle sur ce point : je concevais pas le sexe sans l’angoisse. Mais son couteau pénétra adroitement sous mon aisselle, à l’endroit où le gilet ne protège plus son homme. J’avais déjà la bouche remplie de sa langue. Je mordis de toutes mes forces, arrachant cette langue qui prétendait étouffer mon cri. Et je criais enfin.

On me retrouva à genoux sur le plancher, crachant ce que mon corps voulait avaler pour aller au bout de la vengeance. Ils me présentèrent la même femme, belle et insoumise, mais avec un trou immonde à la place de la langue.

— Tu t’en sortiras pas, bafouilla-t-elle.

— Toi non plus !

— Un capitaine contre une bonne à rien, c’est pas mal, non ?

— Elle a raison, mon capitaine.

Je la fis attacher au dauphin de marbre qui se cabrait dans la fontaine municipale. Elle n’avait aucune honte de montrer ses seins. Je compris qu’elle devenait symbolique. Je n’allais pas plus loin et elle continua de saigner dans sa chemise dont les pans flottaient à la surface d’une eau qui débordait le bassin pour s’écouler en étoile vers les vieux et les vieilles.

— Tuez-la, me dit une vieille qui avait conservé les beaux yeux bleus de son adolescence.

— J’ai jamais tué personne, avouai-je.

Mes hommes le savaient. Les vieux me regardèrent comme s’ils avaient à m’apprendre l’art funeste de la mort. Mais que tuaient-ils, à part les animaux ?

— Tu as raison, capitaine. On n’a jamais tué personne. Mais on sait bien que c’est ce que nos hommes et nos femmes sont en train de faire en ce moment.

— Je sais, dis-je, qu’ils reviennent pour s’approvisionner.

— Tu ne sais rien. Ils sont loin et ne reviendront pas.

Le vieux qui me parlait m’offrit une cigarette.

— C’est pas du tabac, je regrette, mais ça se fume.

Comme je le regardais sans rien dire, il ajouta en souriant :

— C’est pas c’que tu penses non plus.

— C’est d’l’herbe, dit mon sergent, mais c’est pas d’l’herbe !

On riait dans les rangs. C’était un moment de repos et j’avais mal agi. On fait pas ça à une femme.

— Tu vas tuer l’enfant qu’elle porte, me dit le vieux.

— Pouvez pas faire ça, cap’taine ! s’indigna le sergent.

Les hommes l’approuvaient. J’exhibais ma blessure mortelle. Je saignais à l’intérieur, mais rien ne sortait encore de ma bouche. La femme nous observait, montrant sa poitrine de statue patriotique.

— C’est facile à soigner, une langue coupée, capitaine. Dans deux jours, elle est sur pied.

— Et l’enfant ? grognai-je. Vous avez pensé à cet ennemi ?

— C’est pas un ennemi, capitaine ! C’est qu’un gosse qui entrevoit le jour là où qu’vous savez. J’en ai l’frisson.

Les vieux se mirent à rire de bon cœur. Les vieilles avaient de l’alcool pour tout le monde. Elles disposèrent les verres sur une table à l’abri de la tonnelle de vigne vierge. Les hommes s’approchèrent, guettant ma réaction. Mais je dis rien. Une vieille m’offrit le fauteuil d’osier dans lequel je devais accepter de mourir. J’y pris place. L’angoisse m’étreignait. J’avais pas un ami. Dans une heure, je m’endormirais pour toujours et chacun retournerait à son poste ou chez lui. La femme voulait qu’on mette sa langue dans un bocal rempli d’un alcool que personne ne boirait plus. Il y avait aussi une odeur de viande braisée.

— Buvez, me dit la vieille. Ça ira plus vite et en douceur.

Elle était désignée pour m’accompagner au seuil de la mort où elle me quitterait pour rejoindre la joie que les autres s’employaient à parfaire dans le bruit des conversations. Je participais pas. Je pouvais les voir fraterniser. Mais la femme était toujours liée au dauphin de la fontaine publique, comme si elle devait y demeurer tant que j’étais en vie. Ainsi, personne ne commettait de trahison ni d’acte de rébellion. Je pouvais même mourir en paix. Le sommeil me guettait tandis que la douleur s’annonçait par la brûlure.

— Donnez-lui de la morphine, dit le vieux.

On m’injecta ce délicieux produit de l’imagination. Je pouvais même partir sans douleur. Mais l’angoisse se lisait sur mon visage. Je compris que c’était le spectacle que tout le monde s’appliquait à donner à la femme dont la langue se cicatrisait. La fontaine formait un jet d’eau oblique qui arrosait la place à l’écart de la table qui se remplissait de victuailles. On avait allumé un feu en dépit des ordres, mais ce n’était pas mes ordres. J’approuvais en essayant de sourire. La vieille examinait ma blessure qu’elle pouvait ouvrir maintenant que la douleur était le fruit de mon imagination.

— Ça saigne même pas, regretta-t-elle. C’est terrible de pas saigner. Tu sens rien, dans la bouche ? C’est chaud et ça a le goût du métal.

Comment le savait-elle ? Quel mort lui avait parlé ? Dans l’ombre que la vigne projetait sur nous, elle avait l’air plus jeune, l’âge de ses yeux sans doute.

— Tu veux manger ? Tu vomiras, tu sais ? Mais c’est bon de manger. On a tué deux cochons, hier.

— Ils viennent se ravitailler ici, hein, la vieille ?

— Ne m’appelle pas « la vieille » ou j’te suce !

— Je suis sûr qu’en cherchant un peu, je trouverai la forge et les outils.

— Tu meurs, jeune capitaine. Pourquoi gâter le plaisir de tes hommes ?

— Pourquoi ne la détachez-vous pas ?

— Voilà c’qui t’préoccupe, jeune capitaine !

Je pouvais toujours donner l’ordre de chercher. On finissait toujours par trouver. Ils fondaient notre métal détruit et usinaient les armes qui nous tuaient, non pas dans des combats où l’individu défend ses chances de survie, mais dans des embuscades où nous mourions sans bous battre.

— Tu sais pas ce que c’est, la mort, jeune capitaine. Tu l’as jamais donnée à l’homme. Pas même la vie à la femme, avoue-le !

— Je te hais !

— Non, tu me hais pas. Tu me crains. Je serai celle qui annoncera ta mort.

La femme acceptait des fruits. C’était bon pour la cicatrisation. De qui était l’enfant ? Qui était ce partisan qui ne reviendrait pas ?

— Ils reviennent, la vieille. On pourrait les surprendre. Ils seront là ce soir et ils tueront tous mes hommes. Au couteau !

— Tu peux t’en aller avant, jeune capitaine. Ce s’ra pas beau à voir.

Le soleil brillait comme en été. C’était comme un jour de vacances. La vieille avait raison : je pouvais pas gâcher ça !

— T’es pas si mal, dit-elle. J’veux dire : comme mâle. T’as jamais tué personne. Tu les as juste vu mourir. Et tu veux voir encore. Pas vrai ?

Je voulais voir comment ça finissait. Il n’y aurait pas de combat. Mes hommes tomberaient des chaises ou des bras des vieilles qui jouaient à être jeunes. Elles avaient conservé une telle vigueur que la jeunesse était facile pour elles. Mes hommes avaient fini par y croire. Que se passait-il en réalité ?

— Peut-être même que t’as jamais combattu, dit la vieille.

— J’ai combattu, plus d’une fois !

— Puisque tu le dis. J’contrarie jamais les hommes. Je les sers avec cette joie contenue qui les rendait fous de moi. Qu’est-ce que j’ai vieilli depuis ! J’ai pas appris grand-chose, mais ça, je le sais par cœur. Et ça n’m’est pas inutile !

Elle frappait sa grosse cuisse mise à nu par le vent. Je voyais l’horizon quand le rideau se soulevait. Ils arriveraient par cette route et repartiraient avec nos munitions et le peu d’argent de poche qui avait échappé au jeu.

— Tu verras rien, jeune capitaine. Tu s’ras mort avant. Crois-en mon expérience. Si j’étais toi, je fermerais la bouche. Elle va saigner.

Le sergent scrutait cet horizon tranquille. Il s’apprêtait à me succéder. Il soupçonnait un piège dont je n’arrivais pas à parler.

— Tu veux voir ça, c’est tout, dit la vieille. Mais tu mourras avant.

On voyait pas la mer, mais on avait parcouru une bonne distance sur le sable mouillé. Des hommes ramassaient les haricots de mer, penchés comme des oiseaux et on avait interrompu leur travail en tirant dans les vagues qui mouraient aussitôt sur le sable, blanches d’écumes et de tournoiements. Je racontais ça à la vieille qui me traita d’inconscient.

— Faut l’être sacrément pour les avoir amenés jusqu’ici. On vous attendait pas. Sinon on l’aurait mise à l’abri.

— Avec les armes et les munitions, hein ? Si je donnais l’ordre de fouiller, ils m’obéiraient sans discuter.

— Tu peux toujours essayer, jeune capitaine. Mais si j’étais à ta place, je prendrais la décision de mourir dans les cinq minutes. Après, la morphine n’agira plus.

— On en manque pas !

— Ils en mettent dans le vin !

— Tu m’racontes des histoires, la vieille !

— Pour toi, c’était même pas de la morphine. T’as déjà entendu parler de l’effet placébo ?

Elle éleva sa main, écartant les doigts.

— Cinq minutes et tu vas te mettre à souffrir le martyre.

— Ce sont encore MES hommes !

— Tu sais pas c’que c’est un homme. L’homme ne connaît pas l’homme en dehors des histoires de cul. Et tu savais rien de la femme avant de commencer !

Le sergent se retourna, attiré par notre conversation. De quoi on avait l’air, elle et moi, à l’ombre de la tonnelle agitée par les rideaux ? Il ne pouvait pas nous entendre.

— T’as raison. Il entend rien. Mais il te connaît.

Je le voyais penser à moi. Il nous sourit.

— Il boit pas, dit la vieille. Il veut se battre. Il sait qu’il va mourir.

— Tu ne sais rien la vieille !

— Je sais ce que je sais !

Elle grimaçait maintenant, comme si la haine devenait impatiente. Elle taillait patiemment un bouchon qui servirait de goutte-à-goutte. La fiole contenait le poison.

— Si ya pas d’autres solutions, jeune capitaine. Si c’est pas possible autrement. Tu m’épates.

— Tu m’épates toi aussi !

— Oui, mais pas pour les mêmes raisons. Ça fait quel effet d’arracher une langue avec ses propres dents ?

— Ça fait quel effet de tuer un homme dans le dos ?

— T’en sais, des choses, jeune capitaine ! J’ai jamais pu tuer devant l’homme. Toujours derrière.

— Il te faisait confiance ?

— On les trahissait. On était belle, tu sais.

— Où sont ces femmes ?

C’était peut-être aussi la question. Le sergent les attendait-il ?

— Il a entendu parler de cette mort, dit la vieille. Ça les attire. Ils veulent se battre avec la femme. Se retourner et abattre la femme. Ça n’est jamais arrivé, tu penses. Elles ne portent que des coups mortels. Une fraction de seconde suffit à faire d’elle des femmes du peuple. Je suis trop vieille, hélas ! Mais quel plaisir ! Tu peux pas savoir. Oui, elles vont précéder les hommes, comme si elles revenaient des champs.

Et je ne disais rien. J’attendais, sachant que mon cœur me viderait avant qu’elles s’annoncent par le soulèvement de la poussière sous leurs pieds et par la dissipation de cette poussière verticale par le vent qui la ferait tournoyer au-dessus d’elles.

— C’est souvent comme ça que ça se passe, en effet, dit la vieille. Ça dépend du sergent et de l’état du capitaine. On sait jamais trop. On essaie de chanter juste et de lever le verre sans trop le boire.

— Ça tue pas, les vieux !

— Ça aide !

Elle jubilait en attendant ce moment que je ne vivrais pas. Que faisaient-ils de nos cadavres ?

— On les rend à la mer. C’est par là que vous êtes arrivés. La mer ne nous apporte que le malheur. On va jamais plus loin que les récifs.

— Vous pêchez ?

— On n’aime pas le poisson, mais les coquillages et les crustacés font partie de notre culture. Les enfants fabriquent des instruments de musique avec les coquillages, quelquefois même avec la carapace des crustacés.

— Où sont les enfants ?

Il y en avait. Je n’y avais pas pensé jusque-là. La fièvre minait ma pensée.

— T’es encore un homme, à c’que j’vois, dit la vieille en tapotant ma braguette. Vous êtes des hommes quand ça va mal. Quand ça va bien aussi.

— Les enfants, la vieille ! Ils sont où ?

— T’aimerais bien le savoir !

Elle avait fini de tailler le bouchon et maintenant elle bouchait la fiole et essayait le goutte-à-goutte dans le sable. Elle parut satisfaite.

— T’ouvriras la bouche quand je te le dirai, jeune capitaine. Tu l’ouvriras de toute façon pour crier.

— Le sergent communique avec le commandement, la vieille. J’suis pas encore mort.

— Alors ils viendront plus tôt et on s’ra plus là quand tes amis viendront venger ta mort et celle de tes hommes. On a l’habitude. On revient après quelques jours passés au large.

— Vous n’allez pas dans la mer !

— On va s’gêner !

Ces peuples vivent de la mer et de la terre. Les villages sont disséminés sur une surface équivalente à trois ou quatre fois celle de notre Patrie. Nous sommes perdus si nous ne comprenons pas. Ce n’est pas la mer qu’il haïssent, mais notre connaissance de la mer. Ils possédaient des barques destinées à la pêche et la cueillette. On saisissait les armes dans les maisons ou en plein champ sous les arbres et sous les murs.

— C’est fameux, comme poison, expliqua la vieille. Ça paralyse et le cœur s’arrête. Tu vois venir la mort sans en apprécier le goût d’oignon et de métal.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— J’en ai administré à des plus malins que toi ! Ils parlaient ! Ils parlaient ! Et zac ! ils avaient tout juste le temps de dire non, ce qui sert à rien comme tu sais. On sait tous ce genre de chose. C’qu’on sait pas, c’est ce qu’on ressent juste après avoir dit non. Ensuite, on bave, mais on est déjà mort. C’est un mort qui bave, tu comprends ?

— J’veux pas d’cette merde !

— Tu m’supplies maintenant ?

 Que me proposait-elle ? De continuer à ne rien dire à mes hommes, laisser le sergent s’occuper de ces choses à ma place et mourir dignement avec juste ce qu’il fallait de bave pour inspirer la pitié.

— Ya pas d’homme mort sans cette pitié, dit-elle. On n’a pas pitié des animaux qui nous nous nourrissent parce que c’est leur destin.

— Tu sais rien du destin, la vieille ! Tu le sauras quand tu agoniseras dans ton lit.

— Laisse-moi choisir un champ de blé, jeune capitaine. En herbe, avec l’horizon rouge du printemps qui s’achève.

— Tu choisiras pas ! Est-ce que j’ai choisi ?

Elle avait pitié de moi parce que la mort avait mon âge. Ce soir, toute la patrouille serait morte. Et les amis arriveraient trop tard pour nous venger.

— Sauf si tu parles, jeune capitaine. Mais je sais pas s’ils t’écouteront. Ils veulent la femme. On l’a promise. On tiendra parole.

— Vous êtes dingues !

Elle riait, me retenant dans le fauteuil qui craquait. La douleur allait m’inspirer un délire à la hauteur de mes ambitions. Ça serait à la fois comique et désespérant. Elle avait assisté à des tas d’agonies sans qu’il se passe rien d’autre que ce qui doit arriver sans qu’on puisse s’y opposer.

— Avec ça, jeune capitaine, tu meurs dignement. Dans cinq minutes.

— Vous allez les tuer sans éprouver au moins un peu de sympathie pour ceux que vous amusez si bien ?

— Elle sait de quoi nous sommes capables.

Était-elle condamnée elle aussi ? Elle donnait plutôt l’impression de prendre au sérieux son rôle d’égérie patriotique. Pourquoi ces seins ?

— C’est de l’imagerie, jeune capitaine. C’est beau, non ?

— Elle va mourir, n’est-ce pas ? Il ne s’est pourtant rien passé entre elle et moi.

— T’es pour rien. Ça s’est passé avant. On l’a appris ce matin. Vous tombez à pic, mes ennemis !

Elle se leva. Elle tenait toujours le couteau. Les vieux cessèrent de s’agiter. Le sergent prit le couteau et trancha les liens. La femme s’écroula dans l’eau du bassin. Elle demeura un moment, accroupie et haineuse, me regardant comme si elle pensait pouvoir se venger. Mais elle possédait le couteau. Elle se contenta d’explorer ma plaie, se retournant pour regarder les autres, tous les autres, mes hommes et ces vieux qui attendaient que je donne l’ordre d’en finir avec cette mascarade. Mais l’homme qui meurt ne voit plus le Monde tel qu’il est. Il n’est plus attiré par la manière dont le Monde se bouge pour ne pas rester tranquille. Il n’attend plus. Il est résigné et rien n’arrivera dont il pourra témoigner.

— Ça va, dit la vieille. Va boire avec les autres.

La femme rejoignit mes hommes qui l’accueillirent par une débauche de chants et de cris non moins obscènes. Elle se mit à danser, acceptant les mains et les regards. Je pouvais pas la regarder. Elle ne saignait plus.

— Elle cicatrise vite, confirma la vieille.

Je saisis son poignet, sentant la résistance et le frémissement de la colère.

— Et l’homme ? Qui est-il ?

— Que t’importe de le savoir ?

— Il viendra.

— Tu s’ras mort. Tu sauras jamais.

Je souffrais. Elle me tendait la fiole.

— Tire la langue puisque tu peux. Deux gouttes et tu es mort.

— Je veux pas mourir !

— Ah ! La voilà bien, la vie !

Elle éclata de rire. Sa grosse main caressait ma plaie. Je la rendais joyeuse. Et elle me remerciait en m’embrassant sur la bouche.

— T’aurais été mon fils que j’t’aurais étranglé de mes propres mains ! Tu peux pas accepter la vie ! Elle ne te donne plus rien, à part la douleur et cette angoisse qui aura raison de ta tranquillité.

Je lui offris ma langue. Elle se redressa en crachant.

— Pas ça ! Pas ta langue, étranger !

Ils riaient tous et je reconnaissais mes hommes.

— Où est le sergent, soldat ?

— Parti vérifier quelque chose, mon capitaine !

— Seul ? Il est fou ! Ramenez-le !

— Il a pris le commandement, mon capitaine. J’crois bien qu’vous êtes mort.

— Que savez-vous de la mort !?

— J’sais d’quoi j’parle !

Il le savait. La vieille frotta mon front avec sa manche.

— J’emporterai un peu de ta sueur, jeune capitaine qui ne veut pas mourir.

— J’ai besoin de morphine. Demande à mes hommes.

— Personne ne te donnera plus rien, jeune capitaine. C’est trop tard pour t’aimer.

J’acceptais la première goutte, refusant aussitôt la seconde qui s’éparpilla dans ma barbe. Mon cœur s’accéléra. La paralysie m’envahit, mais à la surface, comme si je devais encore lutter contre moi-même avant d’accepter la défaite. La vieille tentait d’entrer ses doigts noirs dans ma bouche. Elle sentait mauvais maintenant. Elle suait aussi, répandant d’autres odeurs qui me donnaient la nausée.

— Aidez-moi ! criait-elle. Aidez-moi au lieu de regarder. Soldat, aide-moi.

— J’peux pas, Madame ! C’est mon capitaine.

— Je peux, moi.

C’était la voix du sergent. Je le connaissais à peine. Je le connaissais depuis trois jours. C’était un homme ténébreux. On connaissait ses combats. Les hommes me respectaient parce qu’il exerçait sur moi une ascendance de père protecteur. Il savait qu’il valait mieux que je meure sans souffrir. Il savait trop que cette souffrance ferait de moi un lâche. Il s’empara de la fiole et me demanda d’ouvrir la bouche. Je pouvais pas. Il comprit que je voulais, mais que je pouvais pas.

— C’est une chose que j’peux pas faire à votre place, mon capitaine, dit-il à voix basse.

— J’vais vous aider à la faire ! dit la vieille.

Elle prit mon visage à deux mains et grogna pour s’aider à écarter les mâchoires. Le sergent se plaignait, toujours à voix basse. Je voulais comprendre. N’était-ce pas une sorte d’assassinat ?

— Ya rien à comprendre, me dit-il. Vous pouvez pas crever comme ça arrivera si on fait rien. On ramènera un corps tranquille…

— Où ça ?

— Chez nous, mon capitaine. Là où vous avez toujours voulu retourner.

Il leva la tête pour m’aider à comprendre le ciel.

— Encore une minute, dit la vieille.

Une minute d’un effort qui vainquait ses mains. Ensuite, si j’avais bien compris, la douleur serait si intense que mon corps s’y consacrerait tout entier.

— Mon capitaine, dit le sergent. Ils vont arriver d’un moment à l’autre.

— Vous le savez ?

— On est venu pour ça, mon capitaine.

— Les hommes le savent ?

— Ils savent toujours où on leur demande de mettre les pieds.

— Ils savent tous ?

— C’est comme ça tous les jours, mon capitaine.

La vieille lâcha prise. J’ouvris enfin la bouche. Ma voix me parut étrange après cet effort de parler entre les doigts noirs de la vieille. Le sergent secouait la fiole, observant la poussière de cristaux tournoyer contre le verre.

— Vous avez pas d’chance, mon capitaine. Elle vous a eu. Ils la pendront avant le combat. Elle le sait. Elle tente sa chance, mais ce sera pas d’la chance. Elle le sait.

— Vous pouvez pas faire ça ! dis-je à la vieille.

— Elle est souillée, dit-elle. On en ferait quoi, de ce gosse ?

— Elle a raison, mon capitaine. On est tous logés à la même enseigne.

— La même enseigne ?

La vieille me prit la main.

— Elle aura pas autant de chance que vous, jeune capitaine.

Je perdis connaissance à ce moment-là. J’ai glissé une seconde et tout s’est éteint. C’était une question de lumière et d’équilibre, rien de plus. Quand je me réveillai, la femme pendait par le cou au bout d’une corde. La nuit était tombée. Un feu pétillait joyeusement, surmonté d’une gamelle où mijotait un ragoût odorant. Mais je ne reconnaissais pas ces épices. J’étais allongé dans un lit de camp, à proximité de ce feu qui me réchauffait le visage.

— Les nuits sont froides, me dit le sergent qui était assis près de moi, une tasse de café à la main.

Aucune trace des vieux, ni des vieilles. Le sol révélait les traces d’un combat à mort. Étaient-ils venus finalement ?

— Non, dit le sergent. Ils viennent jamais si c’est moi qui commande. Ils s’approchent sur les dunes, mais ils ne franchissent pas ces pentes dangereuses. Il faudrait les contourner et nous surprendre en plein plaisir.

— Vous avez laissé faire cette vieille folle ?

Le sergent me montra le cadavre de la vieille clouée sur une porte à l’entrée de ce qui pouvait être sa maison. Elle semblait sourire.

— Vous savez rien de la mort, mon capitaine. C’est compliqué. Ça prend du temps. Et surtout, il faut survivre.

— Je survivrai !

— Non !

J’avais froid, sauf quelque part à l’intérieur de ce corps qui était encore le mien.

— J’survivrai, sergent ! J’ai cette force !

Il frotta son visage avec une large main qui ressemblait à celle que la vieille m’avait tendue pour m’aider à mourir.

— Vous avez tout bu, mon capitaine. Jusqu’à la dernière goutte. En petite quantité, c’est foudroyant. On conseille à l’homme deux ou trois gouttes selon son poids. Sinon, ça prend des jours. Combien ? Je sais pas. C’est la première fois que je vois un homme s’emparer de la fiole pour la vider. En principe, l’homme ferme les yeux, pointe sa langue et accepte les deux ou trois gouttes. Vous avez arraché la fiole de mes mains et bu tout le contenu. J’sais vraiment pas c’qui va vous arriver, mon capitaine.

— Elle le sait, elle !

— Elle l’a sans doute su. Mais vous savez, mon capitaine, ces peuplades ne savent pas écrire. Elles ne laissent pas de traces.

Je voyais la vieille qui semblait plus vivante que jamais. Elle regardait le plafond, obstinément.

— Vous devriez manger, mon capitaine. Leur viande est excellente.

— Leur viande ?

— Celle de leurs animaux, mon capitaine.

Il riait. Je voyais les hommes qui bivouaquaient dans le sable. Tout était calme alentour. Mais le sergent continuait de diriger la pose des mines. Il parlait tranquillement dans son walkie-talkie. Il savait ce qu’il faisait parce qu’il l’avait toujours su. C’était le genre de soldat qu’on ne forme pas parce qu’il a une nature de soldat. Il m’avait laissé cette trouble impression lors de notre première rencontre dans le bureau du colonel. Il n’avait pas accepté le verre de cognac. Par contre, le havane l’avait ravi.

— Vous s’rez peut-être pas mort, demain, mon capitaine. Ils attaqueront parce que la haine les a déjà vaincus. On fait pas la guerre en haïssant son ennemi. Il suffit d’avoir l’intention de l’effacer. J’suis pas pour la souffrance ni pour les humiliations. Que pensez-vous du pillage, mon capitaine ?

— Si ça motive. Il faut avoir des raisons de se battre.

— J’en ai pas.

— C’est vous qui l’avez clouée sur cette porte !

Ricanait-il ? La vieille ne pouvait plus témoigner. Tout cela s’était passé pendant mon coma. Je me souvenais pas d’avoir bu tout le contenu de la fiole.

— C’est pourtant ce qui s’est passé, mon capitaine.

— Je l’saurais, merde !

Les vêtements de la vieille bougeaient dans le vent. Le corps de la femme accompagnait cette petite agitation des surfaces dont je guettais je ne savais quel signal. Qu’est-ce que j’attendais ? Combien de temps encore avant de mourir comme me le conseillait le sergent ? Qu’en était-il de ma blessure ?

— On a bouché le trou à cause de l’odeur, mon capitaine. Ya rien d’plus angoissant que cette odeur qui vous appartient uniquement parce qu’elle vous détruit.

— J’ai une chance, sergent. J’ai toujours saisi ma chance.

— Racontez-moi.

Je racontais rien. La nuit sombrait avec nous. On pouvait entendre les vagues et les pins. Peut-être aussi les crabes dont j’avais entendu parler. L’ennemi ne calculait plus. Il attendait l’aube. Ça se passerait en quelques minutes, le temps de les massacrer et de faire quelques prisonniers si toutefois rien ne devait être caché.

— Qui saura ? demandai-je.

— Personne, sans doute. À part nous. J’ai confiance en ces hommes.

Il les aimait.

À l’aube, je vivais encore et le sergent me demanda comment je me sentais. Je répondis que je ne souffrais pas.

— À cette dose, c’est un poison lent, dit-il sans cesser de regarder dans la lunette.

— Je me défendrai, sergent. C’est tout ce que j’peux faire.

— Laissez-les vous tuer, mon capitaine. Ça vaut mieux pour vous.

Il me confia son propre révolver. Je voyais bien ce qu’il souhaitait que j’en fasse. Il souriait comme s’il m’avait vaincu. C’était des salades, cette histoire de poison. Il parut surpris que je lui tire une balle dans la tête, presque à bout portant. Il s’écroula dans le feu et se mit à flamber comme un cochon. Un soldat s’amena.

— Ils sont partis, mon capitaine ! On a reçu une photo du satellite. Ya plus un chat dans les dunes !

J’examinai la photo. Ils avaient profité de la nuit pour renoncer à une attaque qui donnait tort au sergent. Le soldat retira le corps du feu et frappa dessus pour l’éteindre. Il ne donnait pas l’impression d’avoir aimé cet homme. Il m’aida à me relever et nous rejoignîmes le reste de la compagnie.

— J’suis content pour vous, mon capitaine. Vous allez pas mourir, hein ?

— Pas après ça, non ! »

 

 Il savait pas lui non plus si « on » l’envoyait ad patres, ad infinito ou ad omsuitum. J’étais content de sympathiser : le type n’avait pas l’air commode : ils les gardent des années avant de les livrer au bourreau : alors l’esprit se dit que, foutu pour foutu, mieux vaut continuer d’avoir raison plutôt que de se donner tort. C’est dans les vaisseaux du Voyage Infini qu’on se massacre le mieux. L’espace est plein de ces cadavres qui ont eu tort devant l’adversité. Rien que l’idée m’épouvantait. Mais dans la fenêtre qui m’était assignée, seuls les chewing-gums formaient des constellations. Je passais un temps fou à observer ces compositions stellaires, me demandant quels autres cerveaux agissaient, quand j’étais pas là, pour modifier cette espèce de cadavre exquis. À part les parents et le type qui m’accompagnait, j’avais pas constaté la présence d’autres adultes dans les parages, ou alors j’étais mal informé, le chewing-gum étant interdit aux enfants. Il y avait peut-être des réfractaires parmi eux. Celui qui m’appelait Voisin avait fini par se fondre dans la masse. Ils m’appelaient tous Voisin. Voisin par ci. Voisin par là. J’étais préposé au chiffon et ça exigeait des vitrines parfaitement transparentes. D’où venaient alors ces traces de doigts trop grands pour appartenir à un adulte ? J’étais en quête de cette créature, ce qui amusait passablement mon compagnon de voyage le plus proche.

— Tu veux que j’t’en raconte une autre ? disait-il en préparant la bouillie hallucinogène.

— Me dis pas que t’en as buté un autre ! Un autre sergent ?

— Passe-moi les pilules grises après les avoir finement broyées avec ce pilon importé du Mexique. C’est du houx. On le coupe à Noël. Et toi ?

Je coupais rien à Noël, pas que je me souvienne. On découpait le sapin dans du carton et on le peignait aux couleurs de la Nation. Le pick-up était branché à un vieux poste de radio. On écoutait au lieu de danser. C’était l’époque du twist, mais on possédait que des valses, pas des meilleures. L’accordéon me rendait nerveux. Ils avaient tous des gueules de con ces accordéonistes de merde.

— T’énerves pas , Frankie ! Une goutte de tequila ?

— Deux !

 

Comme il n’y avait pas de fenêtres dans la cabine, on n’était pas distrait par autre chose que ce que la mémoire et l’imagination consentaient à partager avec nous, pauvres minables condamnés au voyage suite à une décision de justice qui avait établi LA vérité sans tenir compte du désir qu’on avait rendu à la Réalité pour payer notre dette. Ce sentiment d’injustice me rendait beaucoup plus nerveux que les trilles du piano à bretelles qui jouait du Strauss dans l’esprit d’Offenbach. Je souhaite à personne cette nervosité qui prend toujours plus de place que les maux de tête occasionnés par la sinusite. Et le type qui m’accompagnait ajoutait à la confusion :

— J’te dis qu’il est vivant, le Bernie ! disait-il en formant les boulettes.

— Pourquoi j’suis là, alors ?

— T’as raison, Frankie. Moi j’sais pourquoi je mérite pas ce destin.

On était toujours à la tangente de la dispute, mais ça allait. Ça allait pour l’instant parce que le vieux Frankie avait envie de vivre pour voir ce qui lui était destiné d’aussi près que la nature humaine le permettait.

— Tu les connais ? me demandait ce type.

— Pas plus que toi.

— T’as des doutes ? On a tous des doutes.

— Moins que toi !

Il me regardait sans cesser de tourner la bouillie qui s’épaississait.

— J’ai pas dit « t’as des doutes », Frankie ! J’ai dit « tu les redoutes ». Et c’était une question. J’ai pas envie de savoir ce qu’ils sont. À mon avis, on l’saura bien assez tôt !

C’était comme si ce type en savait plus que moi sur ce genre de voyage. Je ne savais rien d’autre que ce qui se colportait. Un mélange de terreur et d’intuitions. Le seul médium, à l’époque, c’étaient les bandes redessinées, les BR comme on disait. Notre destin y était décrit comme l’enjeu d’un choix définitif. Dans la vie réelle, on choisissait pas. On allait plutôt en vacances. Puis on reprenait. On avait l’impression de continuer. Les BR intervenaient dans les moments creux. C’étaient aussi des moments noirs. L’esprit n’était pas prêt. On était fragilisé par les emmerdes de toutes sortes. J’me souviens de mes problèmes de peau. Ça se passait dessous et quelquefois dedans, dans la peau même. Je m’frottais avec tous les topiques de la pharmacopée. Il fallait être seul pour s’frotter. On se frottait pas réciproquement. On parlait de ces baumes, de ces liquides, c’était quelquefois de la poudre de perlimpinpin. Je m’suis jamais amusé de rencontrer plus con que moi à ce jeu de hasard qui était une fête malgré tout. Je témoignais devant d’autres chouyosiques. On s’enrichissait pas. On préparait le terrain à la phase suivante. Et ça nous rendait fiévreux et émotifs. Les Juges comprenaient rien. On leur expliquait ce qu’ils pouvaient pas comprendre. Alors on trinquait. J’ai eu mal jusqu’à la moelle !

— J’te plains ! dit le type qui m’accompagnait.

— De quoi t’as souffert, toi ?

— La même chose, mais à l’envers.

Et moi qui voulais tout savoir de cet envers de l’endroit ! J’étais bien tombé, au fond. J’aurais pu partager les lieux de mon existence finissante avec un ennemi de la Frankie, après tout. J’avais quelque chose qui approchait de la chance, mais une chance d’angoissé, un bol de tellurique suite à une collision, avec des paramètres faussés par un environnement en expansion constante. C’était cette constance qui faisait l’objet de mes calculs.

— T’as échoué à l’examen d’entrée dans la Police à cause que tu sais pas combien font 7 et 8 !

— Ça fait quinze, ¡amigo !

— Non ! Ça fait 5 et 1 de retenue pour la dizaine.

— 25 ! Pour moi, ça fait 10 de trop !

— 1 et 0 ça fait 1 ! 1 et 5 ça fait 15.

— Merde ! Re-explique-moi !

Je m’faisais taper sur les doigts à l’époque ! Et c’était justement sur eux que je comptais.

— Les doigts, c’est pas fait pour ça !

D’où la vilaine habitude de me les mettre dans le cul quand j’avais rien d’autre à faire. C’est ça aussi, le destin. Il suffit que tu comprennes un truc de travers et rien ne va plus. Mon enfance est remplie de trucs de ce genre. Ça a fini par former un adolescent-adulte que je suis resté parce que c’était mon destin. J’avais pas une jolie histoire à raconter comme mon compagnon de cabine aléatoire.

— J’m’appelle Patrick. Appelle-moi BOB.

Le genre de type qui peut se regarder dans un miroir sans risquer l’illisible ou l’anagramme. Il avait l’air plus jeune que moi parce qu’il s’en foutait alors que ça m’angoissait jusqu’à la perle. Il confectionnait des boulettes parfaitement dosées. En principe, je prenais le volant d’une bagnole qui franchissait des routes impraticables. Je poursuivais et j’étais poursuivi. Je devais avoir vu ça quelque part. Mais j’avais foi en mon imagination, si c’était pas plutôt le résultat d’une conformation qui était elle-même une séquelle de l’enfance. Il parlait jamais d’son enfance.

— J’en ai pas eu, Frank ! Tu l’sais bien !

 

Qu’est-ce que je savais de ces citoyens qui n’avaient pas d’papiers ? On les descendait des plateformes de la Grande Production pour les utiliser dans les Incinérateurs où disparaissaient nos ordures et nos cadavres. On savait rien, nous. On s’levait l’matin et on allait au boulot ou à l’hôpital. On avait toujours rendez-vous et on les voyait, enchaînés dans le Passage des Tristes. Ils attendaient l’express de Shanghai. On enviait le voyage, mais pas la destination. Un ascenseur magnétique les montait jusqu’aux plateformes. On n’en savait pas plus. « Ils » donnaient une statuette d’Hermès à la famille du défunt, avec en prime un sac à fermeture Zip pour le prochain. On en avait plein, des statuettes d’Hermès, à la maison. Le sac Zip était suspendu dans la garde-robe, à l’abri de la poussière et de ce qu’un gosse dans mon genre pouvait imaginer en faire rien que pour s’amuser. La poubelle, on la sortait tous les jours et elle nous revenait comme elle était partie : vide, mais propre. C’était ça, l’enfance : on jetait l’argent, les ordures et les morts. On n’avait pas vraiment le temps d’aimer. Alors forcément, on culpabilisait et les cohéritiers finissaient toujours par en profiter. Moi-même, j’ai balancé quelqu’un par la fenêtre qui était ouverte chez le notaire, mais j’me souviens pas bien qui c’était : première incarcération, tellement violente qu’il a fallu me sortir de là au chalumeau. Tandis que BOB, il avait pas eu d’enfance, ce que je comprenais vu qu’il était en partie androïde. Pour être plus exact, il était reconstruit sur de bonnes bases. Ce qui ne lui avait pas évité des ennuis avec la justice. Là, les bases sont mauvaises. De l’arbitraire pur construit sur des considérations morales appliquées sans distinction de personne à tout le genre humain, y compris aux produits de l’industrie cybernétique. Les animaux ne sont pas jugés. On juge leurs propriétaires ou à défaut ceux que les faits assimilent à des propriétaires. Le problème, c’est que nous, société scientifique, on continue de se laisser juger par des crétins qui ne valent pas mieux que les religieux de tous poils. D’un côté, on honore le genre humain en construisant du solide et même de l’inébranlable et de l’autre, on se livre aux charlatans du Droit et des Textes Sacrés, ouvrant la porte à la médisance et à l’erreur. On est mal parti pour faire du neuf avec du vieux. Ah ! Je les hais, tiens !

BOB était pointilleux, question absorption. Il exigeait que tu susses exactement ce que tu voulais atteindre. Chez moi, ces pratiques de la Substance remplaçaient la Religion et le Droit. J’avais un vide à cet endroit, une dalle d’enfer. Ça s’voyait même de loin. BOB en savait long sur le sujet et il possédait l’objet qui s’ajustait exactement à ces contours complexes.

— Si t’es pas compliqué, professait-il, c’est qu’t’es con. Mais si c’est trop compliqué, t’es toujours con.

Y avait un Milieu et c’était pas la Chine. C’était une question de Chinois, comme toujours, mais j’étais plutôt gâté de ce côté-là de ma personnalité et même de ma citoyenneté. Il avait jamais vu une pareille queue et il l’a tout de suite appelée « Phalle », que ça m’faisait plaisir de porter la partie intelligente de ce joli nom, les deux ailes du p’tit oiseau qui va sortir quand on s’y attend le plus.

— Qu’est-ce que t’es bath, BOB !

Il l’était. J’avais même des désangoisses par instant. Ça durait pas, je vous l’accorde, mais c’était la preuve qu’il exerçait une influence sur moi. Bonne ou mauvaise, on demandera pas ça à ces connards de Juges et de Religieux. La Médecine est-elle encore une science ? Bonne question. Posée à un malade, elle perd de sa pertinence. Mais on la posait pas aux malades, juste aux cons qui peuplent en bonne santé. Dire que j’avais participé !

— Une queue pareille ! me dit BOB. Tu trouveras jamais à la mettre !

— Ya pas d’concurrents non plus !

N’allez pas conclure qu’on se marrait tous les jours. La question des momies était toujours posée. Idem des mômes et de leurs parents. Larra me prodiguait des conseils. Notamment, il fallait que je me méfiasse de BOB.

— Y peut pas y avoir d’amitié ni d’amour entre les hommes et les produits de l’homme, disait-elle.

— Attention ! C’est pas moi qui produis ! Je subis !

— Tu participes, Frank !

— Je suis né et conçu pour subir ! J’ai rien à voir avec les fours crématoires ! J’étais pas à Sétif. J’m’en fiche si les Japonais auraient conquis la Chine si la Bombe ne leur avait pas inspiré le respect des habitudes occidentales. D’ailleurs, le Monde entier s’est mis à éprouver un tel respect pour ces valeurs que c’en est devenu de l’envie. Moins y aura d’Blancs et plus ça va barder ! J’ai l’cerveau envahi par cette idée que le Grand Crime contre l’Humanité n’est pas encore commis. Ce dont je ne suis absolument pas responsable !

— Pas facile de discuter avec toi, Frank ! Tu penses pas. Tu t’imposes au lieu d’être. Ah ! Ça m’rend malade !

— Mais tu peux pas être malade ! Moi, je l’ai toujours été. Parce que je suis né au mauvais endroit au mauvais moment. C’est comme ça que je commence : dans le malheur et la malchance.

— Ah ! Le malceci ! Le malcela ! Des excuses ! Et pas des bonnes !

— Coupe pas, Larra ! J’ai besoin de savoir !

— Tu sauras rien. Tu sais même pas quand ça arrivera : ad patres, ad infinito ou ad omsuitum.

Je revenais toujours du Centre de Commandement avec cette idée que je me dépensais pour rien. Elle avait raison, Larra : si j’étais Noir, c’était à cause d’une maladie de peau.

 

On n’avait pas atteint le point de non-retour. Tout était possible. Mais tout était joué. BOB était peut-être mon bourreau. Ou c’était moi le sien. On pouvait pas jouer à la place des autres. Elle était courte, l’histoire qui le condamnait. La mienne continuait de se peupler de personnages et de situations insituables. Le Métal nous encarcassait. On tapait de l’intérieur, ne voyant rien au dehors que nos constellations de chewing-gums. J’en avais franchement marre de m’occuper de momies qui m’invitaient à prendre place dans la vitrine de mon choix, uniquement motivé par l’affinité qui tenait à leur apparence, à leurs bijoux ou à l’universalité de leurs grimaces. Pendant ce temps, BOB ne foutait rien. Il glandait. Et rien ni personne ne lui adressait des reproches que j’aurais compris sans me forcer. Ya pas plus envahissant qu’une feignasse. Surtout qu’j’avais rien demandé. Rien, pas une plainte, un gémissement de pauvre type condamné à s’angoisser en attendant que ça l’angoisse plus. Je m’rivais aux portes pour assister à leur fermeture. Je devenais porte de mon enfermement pour ne pas risquer l’anéantissement par antidépresseur. Et BOB me conseillait l’imprudence alors qu’il était pas censé en savoir plus que moi sur le destin de celui dont la langue a fourché une fraction de seconde avant que le Crime ne devienne Réalité. Ce qui condamne l’Homme à la duplicité tactique de la Défense.

— J’te dis qu’il est pas mort, le Bernie !

— T’es sûr qu’on parle du même mort, BOB !

— On n’est jamais sûr de rien, Frank.

— Alors on n’est pas sûr que le Bernie qui est mort est le Bernie que j’ai tué !

— T’es dingue, Frank ! J’en peux plus !

Il paraissait vraiment épuisé. Les raisonnements le minaient si j’les poussais jusqu’à l’absurde.

— C’est pas absurde, Frank. C’est compliqué. L’absurde, c’est d’abord la chose banale qui appartient ou arrive à n’importe qui. Tu ES n’importe qui, mais tu es dépossédé et il ne t’arrive plus rien.

— C’est pas compliqué !

— Si, c’est compliqué, Frank ! Vachement !

Il prenait des airs de prince pour dire à quel point c’était compliqué et qu’il avait plus la force d’aller plus loin. Il était marqué par ce qui pouvait être une défaite personnelle. J’avais vraiment pas d’chance question fréquentation. Je songeais à une séparation. On n’avait pas d’gosses pour compliquer. À moins que la fille de la Sibylle se trouvât parmi la ribambelle qui envahissait le réfectoire à l’heure où j’éprouvais le besoin de manger en paix. Fallait qu’ça arrive juste à ce moment ! Ils s’engouffraient dans le sas correspondant et je levais en même temps une tête d’abruti par les petits soucis de l’existence ordinaire. Ils me bousculaient parce que j’avais pris la place de l’un d’eux et que le coussin sentait la merde. Les parents mangeaient à une table installée sur une estrade. Je les rejoignais en traînant la patte, comme un chien battu qui n’a pas beaucoup mordu et qui a eu envie de mordre sans raison apparente.

— On a du canard, disais-je en présentant la carte des vins. C’est du chinois et j’m’en branle !

— Va pour le canard ! disait l’homme pour couper court à une provocation que la femme s’apprêtait à envenimer.

— Et arrêtez de vous traîner comme si c’était le poste le plus pénible ! grognait-elle tandis que je m’articulais entre les tables hyperactives qui crachaient de la sauce à la menthe.

Les gosses me singeaient, à part deux ou trois filles à qui j’inspirais de la pitié, ce qui limitait mes chances au dialogue et à la curiosité. BOB me surveillait. On voyait son œil vif éclairé par un lampion.

— Qui est-ce ? me demanda l’homme.

— Il dit que c’est BOB, répondis-je comme si on m’avait demandé de trahir mon meilleur ami.

— BOB ? dit la femme. Il s’appelle Patrick.

— Vous le connaissez, M’dame ?

— Ça ne vous regarde pas !

— Elle le connaît, dit l’homme qui établissait les conditions d’une relation amicale.

— Tais-toi, FAB !

L’homme agita sa fourchette, ce qui désorienta une mouche.

— Tais-toi, TOI ! grogna-t-il durement.

— J’apporte le canard ! dis-je joyeusement.

Et je recommençais, toujours veule et digne de pitié. La porte du monte-charge coulissait en sifflant et je récupérais le plat de canard style Pékin. Les gosses singeaient le Chinois avec des baguettes fictives. Je repassai.

— Vous en mettez, du temps ! dit la femme qui ne cachait rien de son impatience, pas même la goutte qui descendait sur sa joue.

L’homme tirebouchonna sa serviette pour l’absorber. Elle gifla la serviette d’un revers de main. C’était pathétique.

— De quoi vous réjouissez-vous, Muescas ? dit la femme qui se trompait de personne et de temps qu’il fait.

Muescas, c’était ce type immonde qui allait épouser la fille de Rog Russel, Cecilia que j’adorais jusqu’au sacrifice de ma personne. L’erreur était humaine, soit, mais Muescas n’avait d’Humain que ses papiers d’identitité.

— Vous confondez, ma chère, dit l’homme qu’elle avait appelé FAB sans doute dans le cadre de la même erreur d’identification. Cet homme est Frank Chercos. Vous savez… ?

— Non ! Je ne sais pas ! Vous dites… ?

— Frank Chercos. Nous avons eu affaire avec lui. Souvenez-vous, CON…

Il me souriait. Son masque me souriait. Lui, je sais pas. Je formais les crêpes à la baguette. J’étais toujours méticuleux quand on faisait mine de pas me reconnaître.

— Nous verrons cela plus tard, dit l’homme.

Et il me fit signe de reculer le plus loin possible. Les gosses médisaient. BOB m’envoya un message.

— Toi con. Finir travail et venir baiser. Moi envie.

 

La sirène hurla à ce moment. Le réfectoire se vida d’un coup. Les robots commencèrent à débarrasser sans rien casser. Ça allait vite et bien. Je vidais un p’tit verre bien mérité et repris le chemin des vitrines où les momies avaient eu le temps de s’empoussiérer. BOB me harcelait. Voilà c’que c’est, les feignants !

— Tu avances, salaud ! disait-il dans les terminaux. Tu veux sauver ta peau. T’es pas loin d’y arriver.

« Ils » pouvaient pas saisir le sens. En retour, « on » m’injectait l’antidote. Des fois, ça marchait et je m’vidais sans vergogne. Mais la plupart du temps, j’faisais l’idiot et ils finissaient par en choisir un autre. J’arrivais pas à enculer les momies.

— T’as pas honte, Voisin !

Non, j’étais pas descendu assez bas pour éprouver ce sentiment qui change l’homme en spectacle de l’abrutissement contemporain. Le gosse confectionnait des oiseaux en papier et me les envoyait sur le nez. Ça n’faisait rire que lui.

— Tu veux pas savoir ce que c’est, le natron ?

— Je sais c’que c’est et je m’en fous.

Selon qui c’est qui parle le premier, le sens n’est plus le même. Il me faisait observer ce genre de détail, n’abandonnant pas l’idée de m’énerver avec les oiseaux qui tombaient à mes pieds.

— Tu devrais être en cours, dis-je.

— Je l’suis. Toi, t’es fini.

C’était le détail qui tue. J’écrasais un oiseau pour montrer que j’étais pas énervé et que les momies n’avaient rien à craindre.

— Tu dis tout l’contraire de ce qui est, fit le gosse. Et tu crois que ça marche aussi bien que le clouage.

J’avais pas envie d’être cloué. Je savais trop ce qui arrivait quand quelqu’un se met à jouer avec les clous. Il agita la poupée. Il l’agitait tellement que je pouvais pas voir ce qu’il en avait fait. Je répandais le natron atomisé avec une négligence qui le fit reculer.

— Ya BOB qui te sonne, hé minable !

Ça sonnait. J’pouvais pas répondre à une demande sexuelle aussi librement exprimée. J’aimais la nuance et la précipitation qui s’ensuit. Je laissai sonner. Il se fatiguerait avant moi, ce feignant !

— Ça fait quoi d’enculer ?

— Ça fait rien qu’t’as besoin d’savoir !

— J’saurai pas si tu m’encules.

Je le chassai avec la bombe à natron. Il s’enfuit en répandant sa joie.

— Frank ! Encore une minute et j’mets fin à mes jours !

Ah ! C’est pas l’instinct de reproduction qui nous pousse à aimer. Entre les principes de la Religion et ce que le Droit limite au respect de l’autre, ya pas d’épaisseur. Ça conditionne le destin et ce qu’il y a après. Mais on peut pas s’enculer soi-même sans éprouver un peu de cette honte qui fait le lit des convenances. Je frottais les momies avec la frénésie de celui qui attend son heure. Ça sonnait encore !

— On arrive ! me dit un gosse.

On arrivait où ? J’étais pas au courant. J’croyais qu’on arrivait après le point de non-retour.

— Ça dépend où tu le situes, connard ! me dit le gosse.

 

Le vaisseau changea d’orientation. Les robots étaient en train d’imaginer ce qui se serait passé s’ils n’avaient pas débarrassé. Ils recherchaient mon approbation. Ça m’coûtait rien de donner raison à des robots qu’ « on » avait humanisés juste assez pour tromper cette raison qui manquait toujours à mes crises. Dans la fenêtre, les chewing-gums étaient en trop. Ils n’avaient plus aucun sens dans la perspective de la Station inconnue qu’on approchait à la vitesse de la lumière. Je fibrillais un peu, à la limite du choc. Les installations qui se distinguaient nettement des constellations de chewing-gums prenaient aussi clairement les proportions d’une ville. J’en étais estomaqué. J’avais imaginé plein de choses contradictoires, mais pas ça ! C’était une ville monstrueuse, avec des poubelles et des espaces verts. Une ville comme j’avais connu la mienne. Le Pas de Tir exhibait quelques spécimens de l’industrie spatiale. Je vis la Tour et le fleuve, exactement à la place où je les avais laissés. Y avait plus de doute ! On était chez nous !

Je courus dans ma cabine sans me préoccuper des gosses ni des momies. J’étais salement atteint par le natron, mais je trouvais l’énergie nécessaire dans ma joie de revenir à la maison pour le meilleur et pour le pire. BOB ficelait son paquetage avec la même énergie, sauf que c’était le désespoir qui expliquait ses crampes. J’avais honte, mais sans plus. La joie l’emportait. Je reconnus la buvette où j’avais laissé mes derniers ronds. La même serveuse se pavanait avec son plateau en acier inoxydable.

— Tu l’aurais pas imaginé, dis-je à BOB qui disait le contraire.

Je comprenais. Le retour, pour lui, c’était les combats dans le désert et chez les autres. Pour moi, c’était l’contraire. Exactement le contraire, tiens !

 

Les moteurs s’éteignaient lentement. Ah ! L’attente du concret ! La fatigue accumulée ! Le sentiment patriotique ! L’amour des siens ! J’exultais ! Mais BOB insistait : d’après lui, on était à la surface d’un miroir, une théorie tellement compliquée que j’avais rien compris quand il me l’avait expliquée. Quand me l’avait-il expliquée ? Comment tant d’explications entraient-elles dans l’interstice du peu de temps que nous venions de passer à voyager ? Il y a une corrélation entre le temps et la distance. Mais entre la parole et la compréhension ?

— C’est pas chez nous, Frank !

— Ça y ressemble ! Merde !

D’après lui, « ils » avaient peuplé l’espace de miroirs pour créer l’Abîme. Allez ! C’était trop facile ! Faut pas faire marcher Frankie ! Il va pas plus loin que ce qu’il est en mesure de comprendre sans avoir tort.

— C’est chez eux, Frank ! Ya plus rien d’autre que chez eux.

— Mais qui, « eux » ? « Ils » ou « on » ?

Il répondait pas. Une voix disait qu’il était inutile d’amener nos bagages, sauf un certain BOB qui avait rendez-vous avec la douane. BOB se dépêcha de vider ce qui pouvait aggraver son cas.

— Si jamais je reviens pas, dit-il en suffoquant, tu sais quoi en faire.

— Je sais quoi en faire, mais pas comment, BOB ! Que va-t-il se passer ?

J’étais moins joyeux. Ma p’tite sœur l’Angoisse me conseilla un remontant, des fois que BOB aurait raison. J’avalais une overdose. Vaut mieux en cas de péril imminent. On avise après.

— Vous ne descendez pas, FRA ? me dit la femme qui me dépassa.

— On descend, dit BOB. Les dames d’abord !

Les filles passèrent en hurlant. Ça sentait le pipi et la pomme d’amour. CON les suivait en se dandinant. FAB interrompit mes fines observations :

— Vous apporterez nos bagages à l’hôtel, FRA. Merci.

— Mais y zont dit que qu’on pouvait pas, à part BOB qu’est un pistonné !

— Faites ce que je vous dis, FRA.

Il descendit. On devait être seul à bord avec BOB qui vérifiait s’il en avait pas laissé dans la doublure. Un type en armes montait avec l’air de nous demander ce qu’on attendait. Il voyait pas BOB d’un bon œil.

— Vous êtes l’agent BOB ?

BOB y disait pas non ni oui. Il regardait le type comme s’il allait lui fermer sa gueule avec une poire d’angoisse.

— C’est vous, BOB ?

Il disait pas BOB, mais B. O. B. Je fis non de la tête, désignant du même coup celui qu’on demandait.

— Pourquoi qu’on m’demande ? dit BOB.

— J’en sais rien, dit le type qui avait un ordre de mission. Vous êtes qui vous ?

J’étais en sueur.

— E. N. S. U. E. U. R. ?

P’t-être même plus…

— J’plaisante, dit le type.

Ça m’rassurait pas vraiment, mais j’étais pas mécontent de m’en être sorti.

— Pressez-vous ! dit brusquement le type.

Je montrais le bagage des… C’était qui ces deux-là ? Je voyais l’étiquette sans pouvoir la lire.

— Passez devant ! me dit le type.

Il était pas vraiment commode. Je passais devant avec le bagage dans une main et ma casquette dans l’autre. Je souriais, au cas où. Je les sentais derrière moi, BOB avec son bagage qui chlinguait et le type qui n’avait pas l’intention de se laisser influencer par mes larmes. BOB rouspétait parce que ça lui foutait le bourdon, ce pote qui savait pas où il allait, mais qui y allait sans se révolter au moins contre l’idée d’aller. Le type commentait sans s’impliquer :

— Si vous faites les cons, j’vous descends !

On descendait. Ça valait mieux. J’avais même pas envie de lui demander pourquoi j’étais convoqué moi aussi.

— Parce que vous avez un bagage.

— C’est pas l’mien !

— Descendez avant que je m’en charge !

J’atteignis le sol sans cette joie animale que j’avais espérée avant que BOB me dégoûtât de la Réalité. Ça s’passait dans mon froc. J’y pouvais rien.

— Vous vous appelez Patrick ? disait le type qui remuait des papiers dans mon dos.

— C’est lui, Patrick, M’sieur !

— Ça va ! fit BOB.

Le type se mit alors à nous précéder. Il marchait à bonne allure et BOB le suivait sans peine. On pouvait pas en dire autant de Frankie qui traînait la patte sans perdre du terrain. En tout cas, les gosses ne le disaient pas. Il s’étaient agglutinés derrière une baie vitrée où se reflétaient les vaisseaux dressés sur le Pas de Tir.

— Alors comme ça, que j’dis, c’est du pareil au même !

J’y croyais pas, moi, à cette histoire de miroirs. Ça dépassait même l’imagination. Je sais qu’en matière romanesque, il faut des concepts, mais j’ai jamais apprécié ni Bazin ni Dick au point de croire à leurs histoires. J’t’en foutrais, moi, des concepts !

— Vous la fermez ! me conseilla le type qui se retournait pour nous laisser le passage.

C’était comme si j’avais rien dit. On entra dans un hall peuplé d’animaux. Pas d’questions ? Pas une, mec ! Ça continuait par un couloir bordé de portes. J’avais chaud du côté du bagage. Par contre, BOB marchait le plus tranquillement du monde, balançant son packo comme si rien n’allait forcément arriver. J’étais chauffé à blanc par l’idée que ça n’pouvait arriver qu’à Frankie le Guignard. Le type nous suivait en indiquant « à droite » « à gauche » « on n’est pas encore arrivé ».

J’étais pas pressé d’avoir la trouille. On arriva enfin au bout d’un couloir.

— On peut pas aller plus loin, dit le type, mais on n’est pas arrivé.

Il ouvrit une porte et on continua. Il y avait moins de lumière, plus d’odeurs. BOB s’inquiétait pas. D’après lui, y avait pas d’raisons. Comme s’il fallait avoir raison pour s’inquiéter ! Chez moi, c’est l’contraire : je m’inquiète pas si j’ai la dose.

— Putain ! Tu l’as ! grogna BOB qui me précédait, juste derrière le type qui avait repris la tête.

Je l’avais, confirmant l’exception de la règle. On entrait dans l’humidité et la chaleur. C’était sous terre que ça s’passait. Je pensais aux vers d’Alice Qand. On n’allait pas tarder à se tortiller nous aussi, en dépit qu’nos bagages y zétaient en règle.

— Vous la fermez une bonne fois pour toutes, FRA !

Ce type ne plaisantait pas.

— Ferme-la ! fit BOB.

La complicité de principe. Frank se retrouvait seul face au Monde où il ne possédait pas une seule parcelle de terre. Et ça n’en finissait pas, comme à Bataan. La lumière s’amenuisait. Je glissais sur des choses sans toutefois perdre l’équilibre. On rencontra un autre type qui passa en tête du peloton, rapide comme quelqu’un qui est pressé d’en finir. Il tombait peut-être à pic, comme me le confiait BOB, mais les précipitations, si ça tombe pas du ciel, ça m’angoisse.

— Fermez-la, les mecs ! Yen a qui dorment.

La nuit explique beaucoup et ne résout rien.

 

On s’arrêta. Les deux types cherchaient la clé. Il y en avait un qui l’avait oubliée et l’autre qui l’aurait prise s’il avait su. Ils se chamaillaient et ça amusait BOB qui en profita pour renifler quelque chose dans sa manche. Son flegme avait une bonne explication tandis que mon angoisse n’expliquait pas l’overdose.

— On va attendre ici, dit un des types.

— On attend le code, dit l’autre. C’est pourtant pas compliqué, se plaignit-il.

L’autre lissa sa moustache. Il avait l’air d’un con, comme tous ces minables qui se mettent au service des causes et des services. Il me toisait. Le style à trouver le détail qui vexe. Il prenait le temps.

— Zêtes Frank Chercos, le fameux détective ?

— J’suis rien si j’suis pas libre de l’être.

— Ferme-la, Frank ! dit BOB qui commençait à s’inquiéter lui aussi.

Le type se gonfla, c’qui est pas bien difficile vu qu’la nature nous a confié un ventre pour le restant de nos jours.

— T’es même pas une imitation, dit-il sans laisser une seconde de répit à ses moustaches.

— C’est un dingue, dit BOB qui me reconnaissait plus.

Il croyait tout expliquer.

— Vous êtes tous des dingues, dit l’autre type.

— Et ça s’soigne même pas, dit l’un.

— C’est ça, dit BOB. Sinon vous l’sauriez.

Les types se mirent à rire comme si ça devenait grave.

— On l’sait bien un peu, dit l’un.

— Mais on n’est pas des spécialistes, dit l’autre.

Le code arriva sur un de leur bipeur. Ça dérangeait personne, pour une fois.

 

J’savais pas où on était, mais on y était, BOB et moi. J’veux dire qu’on était sur Terre et qu’on voyait pas l’jour. On attendait dans une pièce peuplée de chaises métalliques. Il y avait aussi une deuxième porte qui était peut-être celle d’un placard. BOB avait accepté la chaise que le type avait dépliée en grognant parce qu’elle coinçait et qu’en plus elle faisait du bruit. J’avais dit non. Ils avaient emporté nos bagages. Une bonne heure avait passé depuis, d’après mes calculs. BOB s’en tenait au silence et à l’immobilité. J’arrêtais pas de tourner et ça l’énervait. Au contraire, il tenait le coup. On était mis à l’épreuve. On pouvait pas savoir combien de temps ça durerait. Ils nous surveillaient, mais rien ne ressemblait à une caméra. Les murs ne portaient aucune trace d’indiscrétion. Je les sondais en vain. Et BOB qui répondait pas à mes questions !

— Si dans une heure je suis pas chez moi, je fais une crise de claustrophobie !

Rien, pas un mot. Il bougeait pas non plus. Je pouvais pas voir son visage. Qu’est-ce que j’y aurais lu ? La peur ou l’obstination ? J’m’étais promis de pas avoir peur, du moins de pas en avoir l’air. Mais qu’est-ce qu’on met à la place de l’obstination si on a peur ?

Un des types, je sais plus lequel, revint avec de bonnes nouvelles :

— Vous allez dormir ici, les mecs. On vous apportera de quoi bouffer et dormir.

— Et les bagages de monsieur le Comte ?

— Il est venu les chercher. Il était plutôt impatient. Mais il en faut, des papiers, quand ça commence !

Il sortit. BOB consentit à se lever pour se dégourdir les jambes. Ça avait l’air de l’amuser. Je l’aurais tué.

— Calme-toi, Frankie. Demain matin, « ils » reconnaîtront leur erreur et « on » ira où on voudra sur cette putain d’imitation.

— C’est pas une imitation ! C’est la Terre ! J’ai reconnu la serveuse !

— T’as rien reconnu du tout. Mais leur système n’est pas parfait. Des fois, la serveuse te reconnaît pas.

Je haussai les épaules.

— Le doute, Frank, c’est encore plus difficile à faire passer pour de l’obstination.

Il se replongea dans son silence d’or, assis sur la chaise, les yeux rivés au sol. Je tournais. La porte s’ouvrit et un type que je connaissais pas entra sans saluer. Il amenait deux sacs de couchage qui sentaient les pieds.

— Pour la bouffe, dit-il, on vous amènera au réf.

Et il disparut comme si j’avais eu une vision. BOB installa son sac à côté de sa chaise. Il ne se coucha pas. Paraît que tu peux pas t’coucher tant qu’on te l’a pas dit.

— Tu f’rais mieux d’installer ton couchage, Frank.

— J’coucherais pas là-dedans !

— Tu coucheras où on te dit, Frank.

Je donnais des coups de pied dans la doudoune. BOB était désespéré. Il voulait m’sauver. Mais je voyais la nuit, entre le moment où on nous dirait de nous coucher et celui où il faudrait se lever. J’avais pas l’habitude de m’plier, moi ! J’avais jamais été soldat. Mais j’avais pas envie non plus d’aggraver ma peine.

— T’es complètement dingue, BOB !

— C’est toi qu’es dingue ! Tu vas compliquer. Y zaimeront pas.

Il avait l’air d’en savoir, des choses, le vieux BOB qui m’avait peut-être raconté des histoires. Couper le bout de la langue à une femme. Et avec les dents ! J’y croyais plus, moi, à ces salades inspirées par la Guerre. On avait même pas une clope pour se distraire. « Ils » avaient prévu le p’tit ventilo pour l’aération. Il tournait lui aussi, mais autour de quelque chose, alors que j’en étais à m’demander si j’étais pas en train de parler de ce qu’ils voulaient savoir. Quand je parle, je parle. Et quand j’me tais, ça parle. J’y peux rien.

— Qu’est-ce qu’ils vont trouver dans ton sac, BOB ?

— Rien, à part mes p’tits culottes.

— T’es sûr qu’t’as rien oublié ?

— C’est ce qu’ils font la première fois, Frank.

— T’es donc jamais venu ici ! Tu sais rien !

Je savais que c’était l’espoir qui me faisait parler autant, sinon j’aurais posé d’autres questions. Un type vint nous chercher pour aller bouffer. Il y en avait, des types, dans cette taule. Ça m’faisait marrer.

— La ferme, Frank ! Tu manges et tu la fermes !

On n’était pas nombreux. Je reconnaissais personne. On avait tous la même tête résignée. La même odeur aussi. Demain matin, on sentirait les mêmes pieds. Dans mon assiette, un distingué morceau de cochon voisinait avec une purée de légume.

— On n’a pas l’droit de parler, me dit un des types chargés de nous surveiller.

J’parlais pas. J’imaginais. J’avais eu tellement d’emmerdes dans ma vie et j’m’en étais sorti tellement de fois avec les moyens du bord qu’il m’était pas difficile d’imaginer ce qui allait arriver si je consentais pas à la fermer une bonne fois pour toutes. Le type compatissait.

— Vous pouvez parler, rectifia-t-il, mais sans rien dire.

— Avec les yeux.

— Non, M’sieur ! Avec la langue.

¡No me digas !

BOB n’avait pas tellement envie de parler sans rien dire. T’imagines l’exercice de bonne femme ! Et pas une copita pour titiller l’esprit !

— Vous m’faites rire, c’est sûr, M’sieur, mais j’ai ordre de vous neutraliser si c’est nécessaire.

— Y plaisante pas ! fit BOB.

Il avait l’air d’aimer le cochon. J’avais pas touché au mien, des fois qu’Mohammed il ait raison. La purée valait pas mieux.

— Vous devriez manger, M’sieur. Ça va être long.

Je jetais un regard hyperpaniqué dans la direction de BOB. Mais où il avait lu tout ça ! Dans les BR ? J’avais pas les moyens quand j’étais gosse et ça m’intéressait plus. J’avalais un grand verre de cette eau industrielle que les mêmes industriels filtraient à la passoire avant de nous la refourguer une fois de plus. Le type me resservit. Et j’rebuvais comme si j’avais pas peur de m’intoxiquer.

On annonça la fin du repas. Un type claquait des mains et les habitués se levaient sans rechigner. Même BOB se leva. J’étais en train de mâcher la purée qui commençait à prendre.

— Levez-vous, M’sieur. C’est fini.

C’était pas fini tant que Frank n’avait pas fini ! BOB, qui attendait dans l’allée formée par les tables, posa sa lourde main sur l’épaule de celui qui le précédait.

— Vous vous mettez ici ! gueula le type qui perdait patience.

Jmimi. J’étais derrière BOB, prêt à l’enculer si c’était c’qu’on me demandait. Le type qui était derrière moi posa docilement sa main sur mon épaule. Un type nous inspecta. Il rectifiait la position des cuculs. J’l’intéressais. L’épaule de BOB frissonnait.

— Vous êtes Frank Chercos ?

— Comme si vous l’saviez pas !

— Sortez du rang !

Ça voulait dire que j’me distinguais. La tête de BOB se plia. Je fis un pas sur le côté tandis que la main de mon suiveur descendait le long de ma colonne vertébrale.

— Ça va les sensations ! Écartez-vous !

Qu’est-ce qu’il voulait que j’écartasse, ce chien au service des chiens ?

— Les jambes ! Vous avez quelque chose entre les jambes !

 

On retourna dans la cellule. J’avais mal à la tronche à force de réfléchir. Je m’couchais tout de suite, ce qui rasséréna BOB. Et j’recommençais à pas dormir. Les yeux fermés à cause d’une ampoule qui violait l’extinction des feux. BOB avait disparu sous sa couette. Il ronflait doucement, comme si son corps appréciait l’opportunité de dormir couché. Je voyais pas passer le temps. Impossible de se fixer sur un changement capable de donner une idée même approximative du temps. Je voyais le Métal de la chaise, son oxydation lente, les articulations crasseuses. Vaut mieux pas mourir dans ces moments, des fois que la mort soit la répétition à l’infini du dernier moment qu’il faut expliquer avant de disparaître ou de ressusciter. J’sais même pas si j’suis capable de croire à n’importe quoi au dernier moment. À mon avis, la mort, c’est la simplification extrême de la vie. Au croisement de l’homme-chien et de l’homme-rien. J’appelais BOB à mon secours de temps en temps et il me répondait par une augmentation du volume de son ronflement chronique.

 

J’vous dis pas dans quel état j’étais le lendemain matin quand on m’a amené dans le bureau de Rog Russel. J’étais content de l’revoir, ne cachant pas cette joie qui en disait long sur ce que je venais d’endurer.

— Vous êtes sur Ologique I, me dit-il sans me laisser le temps de m’asseoir.

— C’est pas la Terre ?

— Vous boirez bien quelque chose… ?

— C’que vous avez, patron.

Rog donnait raison à BOB. Mais c’était-y Rog à qui j’avais l’honneur d’adresser ma supplique ? Il en avait l’air.

— C’est compliqué, dit-il en me tendant un verre bien rempli. Vous avez le temps de comprendre.

— Le temps ?

J’aimais pas cette idée.

— Vous logerez au Kronprinz en attendant.

En attendant quoi ? J’avais pas envie d’attendre. Il me fallait un boulot pas humiliant et lucratif. Il avait pas l’air d’avoir ça, Rog Ru.

— Vous travaillerez avec B. O. B. 333. C’est un excellent élément. Il connaît le Système. Suivez ses instructions et vous vivrez longtemps.

C’était pas d’vivre que j’avais envie, mais d’exister avec assez de pognon pour pas être malade et des cuculs pour le dépenser. J’avais aussi une femme et un gosse à nourrir. Et j’en avais marre de supplier pour des clopinettes.

— BOB vous expliquera ce que vous devez savoir. C’est une planque, Frank ! Vous pouvez pas espérer mieux.

— Cecilia va bien ?

— Elle essaie des robes. Ce vieux Muescas semble avoir une patience à toute épreuve. Vous viendrez ?

J’allais pas rater une croisière de 21598 milles. Ça en faisait, des jours ! J’en aurais jamais autant, mais ça pouvait s’arranger avec la Formation Continue et les Congés Sabbatiques. Rog me donnerait les recommandations nécessaires. Ah ! C’était bon d’avoir un projet ! Et un boulot par-dessus le marché. Même que Rog y disait qu’y avait rien d’humiliant à espionner les autres et que ça pouvait rapporter gros de les trahir. C’était tout c’que j’avais à faire si j’faisais pas d’conneries. Et des fois qu’j’en ferais, y aurait toujours moyen d’s’expliquer franchement, entre hommes qu’on était. Donc on n’était pas sur Terre et j’étais pas si condamné que ça ! « Ils » avaient même prévu une copie de la vie privée. Je retournerais donc dans ma merde. J’pouvais pas demander plus.

 

En attendant, j’étais plutôt peinard dans une chambre de célibataire de l’hôtel Kronprinz autour duquel la Ville s’est dessinée à une époque que j’ai pas connue parce que je suis né après. J’aurais né avant, j’l’aurais peut-être pas connue non plus. Ça n’avait plus aucune espèce d’importance, mais ça en avait eu pour mes parents qui avaient participé au financement imposé. Y zétaient pas contents, mais y zétaient restés. Si t’es pas content, t’as qu’à aller tenter de vivre en Chine de la pêche des anguilles et du transport de l’eau en baquet. C’est c’qu’y zavaient dit, les présentateurs de la télé. Pas contents – dégagez ! Contents – fermez-la ! C’est ce qu’on appelle le discours politique. Et y zaimaient vachement ça, mes parents. Même qu’ils votaient.

J’étais à l’aise pour quelques jours, peut-être le temps d’essayer la literie. J’avais une fenêtre avec vue sur la place publique où y avait tout l’temps des expos avec des petits kiosques qui distribuaient gratuitement des prospectus imprégnés de substances allergènes. Va-t’en savoir pourquoi ! Les gens adoraient les gènes. Mais j’étais pas assez con pour être d’accord avec eux. Ce qui expliquait la responsabilité. Après BOB, bien sûr.

Il logeait au même étage feutré, dans une chambre à deux lits avec vue sur le parc où « on » organisait des jeux qu’étaient pas forcément lubriques. Ils étaient même marqués par la diversité des origines et des points de vue. Ça l’amusait bien, à BOB qui n’en perdait pas une miette. Il était propriétaire du tableau de peinture et de divers bibelot dont il avait la responsabilité familiale. J’lui demandais pas en quoi un type qui était né de rien pouvait avoir ce genre de responsabilités. J’en avais pas, moi, d’responsabilité, et pourtant j’avais une famille.

— On commence quand, BOB ?

J’étais impatient comme une seringue. Je gouttais de l’aiguille, le doigt sur le piston, prêt à agir au lieu de m’emmerder comme la plupart des gens. J’aime pas ce mot : J’enceci ! J’encela ! Yen a plus qu’pour eux depuis que les princes savent comment les amuser au lieu de les élever dans la contrainte.

BOB avait déjà commencé et il attendait mon tour. Je pouvais profiter des avantages sans me soucier des inconvénients.

— Tu essayes tout, mais en douceur, me conseilla BOB.

J’aimais pas la douceur. Je pouvais essayer le velouté, mais pas la modération.

— Frank ?

— Ouais !

— Ya quand même des choses qu’y faut pas faire.

Qu’est-ce que je risquais. D’être envoyé sur Ologique II ? Comment y savait toutes ces choses, BOB ? Et pourquoi ?

Il me confia 10.000 dosettes. Tout c’que j’avais à faire, c’était de les garder au frais en attendant.

— En attendant quoi, BOB ?

C’était légitime, comme question. Le mec me confie une mission et j’me soucie. Y avait rien d’plus normal. Il comprenait ça. D’autant mieux que Rog Russel m’avait parlé de jeter des regards indiscrets et de lui rapporter mes impressions. Il avait jamais parlé de remplir mon frigo avec des substances interdites.

— Interdites ! s’étonna BOB. T’en connais, toi, des choses qui sont autorisées ? Ya toujours un hic, non ?

Il avait raison. J’avais deux buts dans ma nouvelle vie : pas avoir l’air aussi con que j’en avais l’air et dépenser du fric pour aider l’air qui, je l’avoue, me manquait encore sérieusement. Chaque fois que j’ouvrais mon frigo, propriété de l’hôtel Kronprinz, j’avais des envies. Mais j’savais trop ce que ça coûtait. Yen avait beaucoup, des collectionneurs de monstruosités sexuelles. J’voulais être incinéré intégralement, moi.

 

Un jour, il est venu pour prendre des dosettes. Il avait un client qui payait d’avance. Il était même joyeux, le BOB. Ça m’rendit nerveux :

— Tu laisses pas une note ? Quelque chose pour me justifier auprès de Rog des fois queue ?

— Rog n’a rien à voir là-dedans, dit BOB en sortant.

Il voulait dire que j’avais pas commencé à travailler. Garder des substances interdites dans son frigo, c’est pas un travail et c’est pas rémunéré. C’est un service rendu. C’est comme ça avec les amis : au lieu de dire « j’ai un service à te demander », ils demandent rien et estiment que c’est un service. Le garçon d’étage aurait bien voulu savoir pourquoi je lui épargnais la tâche consistant à remplacer les bouteilles vides par des bouteilles pleines. Il m’avait même proposé un frigo de contenance égale à ce que je buvais en un jour, ce qui lui économiserait cinq allers et retours les bras chargés de substances légales. Il en avait à peine débattu. Il disait ça en passant. Je m’accrochais à un frigo que j’avais l’autorisation de vider devant témoin, ce qui se passerait forcément si j’acceptais la proposition douteuse de mon garçon d’étage. Je l’draguais pour le consoler. Ça l’écœurait, mais il me haïssait pas. J’en parlais à BOB. Comme ça, à chaud, il était réticent.

— Tu bois trop, Frank !

La mauvaise foi ! Y avait aucun rapport de cause à effet entre les substances que je consommais en toute légalité et cette merde que j’avais pas l’droit de partager avec mon prochain parce que le propriétaire était réticent !

— Change pas d’conversation, Frank ! J’ai trouvé une solution.

J’sais pas c’qu’il a raconté à la direction, mais ils ont amené un deuxième frigo sans ramener le premier. J’avais deux frigos maintenant ! Et le garçon d’étage était à moitié satisfait. Il lorgnait le frigo numéro Un en remplissant soigneusement le numéro Deux. Il avait jamais vu ça. Qu’est-ce qu’il avait jamais vu ? En tout cas, BOB pensait avoir résolu le problème et il venait chercher des dosettes sans me laisser aucune preuve que j’y étais pour rien. J’en pissais de travers, victime de spasmes.

— Tu charries, Frank ! C’est en attendant.

En fait, il avait plus d’fric et un stock de produits chimiques qu’il avait importé légalement à une époque où les contrôles douaniers s’effaçaient devant la corruption.

— On est où, BOB ?

J’y comprenais plus rien. J’avais accepté l’idée d’un Monde en abîme. J’comprenais même que c’était la seule façon d’éviter les collisions stellaires. J’comprenais que c’était aussi un Système Carcéral Sophistiqué qui évitait d’exécuter les condamnés et permettait de satisfaire le besoin de vengeance par des simulacres d’exécution. J’avais tout compris de ce Monde compliqué parce que j’en acceptais l’Idée. Ils avaient exécuté mon simulacre sur Terre et expédié ma Réalité ailleurs. Ça pouvait encore se reproduire parce qu’on avait des dispositions naturelles pour le Crime. Seulement moi, à la différence de BOB, j’avais pas tué Bernie !

— J’l’ai pas tué non plus ! rétorqua BOB qui savait mettre le doigt là où ça fait mal.

Ce qui n’était pas faux, mais tangent.

— On n’a plus de vodka, M’sieur, prévenait le garçon d’étage.

Je m’résignais alors. Et il mettait du tequila dans mon Russe.

— Vous voyez pas la différence, hein ? exultait-il.

— Non. Mais j’la sens !

J’avais calculé que le p’tit frigo serait vide assez vite. Ça m’laissait quelques semaines d’angoisse, pas plus. BOB vidait et j’espérais. Toujours ce putain d’espoir et cette confiance que j’ai dans l’avenir quand je calcule. Pour un type qu’a raté l’examen d’entrée dans la Police, je m’débrouillais pas mal, question espoir. On aurait pu me prendre pour un séminariste si j’avais pas manifesté clairement à toute heure du jour et de la nuit ce penchant génétique pour la boisson et les dieux de la fermentation.

— Pour moi, plaisantait le garçon d’étage, c’est de la boison.

Faut faire avec ce genre de finaud si on veut pas mourir seul. Je riais. Il contrepétait le plus souvent possible parce qu’il croyait que j’appréciais, et je le laissais croire.

 

Le p’tit frigo finit par se vider. Il y eut une dernière livraison. Je m’étais pas rempli les poches, mais BOB était satisfait. Il referma la porte du frigo et m’offrit une dosette en précisant que c’était peut-être pas ce dont j’avais le plus besoin en ce moment. Qu’est-ce qu’il en savait ? Le garçon d’étage s’étonna discrètement de constater que la clé était sur la porte du p’tit frigo.

— Si vous zen navez pas besoin, j’connais quelqu’un qu’ça pourrait intéresser, dit-il en ouvrant le grand.

Il était content et j’avais pas envie de l’détromper. J’savais pas c’qu’il voulait en faire, moi, le BOB, du p’tit !

— Taka l’remplir, dis-je.

— Ça va faire beaucoup !

— J’augmenterai.

Il remplissait. J’attendis son départ. On avait perdu du temps à cause de mon idée et il était redescendu pour me ravitailler en supplément. Toujours sans inquiéter la direction qui voyait pas d’inconvénient tant que j’étais poli avec les gens. Et ben justement ce soir-là j’en ai eu assez des politesses et des gens. J’suis descendu pour me piquer derrière une plante verte. Pas facile avec un verre à la main, mais j’étais capable d’acrobaties si j’avais une plante verte à ma disposition. La femme masquée m’a surpris dans l’dos.

— C’est compliqué, hein ? demanda-t-elle à mon double.

J’étais deux depuis à peine une minute. Yen avait un qui souffrait et l’autre qui comptait les pulsations. Le moment était vraiment mal choisi. Elle portait toujours ce masque qui rendait sa voix profonde et délicieuse. Elle buvait du champagne sans y mettre le nez, ce qui est impardonnable.

— Vous avez récupéré vos bagages, M’dame ?

J’avais besoin de changer de conversation. Elle remit un peu de terre sur la seringue.

— Vous avez une chambre ? dit-elle.

J’pouvais pas avoir une suite ! L’humiliation pour commencer. Ensuite la simulation et pour finir, l’insatisfaction. Pour qui me prenait-elle ? Elle m’offrit une clope trafiquée. J’en avais pas vraiment besoin.

— Vous auriez pu partager, me reprocha-t-elle.

Elle voyait bien qu’il y en avait eu pour deux et que je trinquais à sa place. Je clopais hâtivement. Ça rajoutait du sens. Elle me conduisit. Justement, j’avais besoin d’un chauffeur et pas les moyens de me payer ce luxe. On atteignit le comptoir aux alouettes. Elle commanda deux vodkas.

— Vous travaillez pour Roger ? demanda-t-elle.

— J’ai pas encore commencé.

— Pourtant, je vous ai vu travailler.

— J’travaillais pas, M’dame. Je rendais service.

— À Roger ?

— À BOB, M’dame.

Elle parut satisfaite de mes réponses. J’avais pas grand-chose à dire, mais j’avais pas tout dit. Ça m’excitait.

— BOB est un petit voyou, dit-elle en montrant ses jolies dents de lait.

— C’est un ami, M’dame. Y m’rend des services lui aussi.

— Ah ! Oui ? Quoi par exemple.

Je lui racontais l’histoire des frigos. Elle apprécia. On comptait plus les verres. J’en avais plus qu’elle et elle les payait. Pourquoi se plaindre quand on est heureux ?

— Allons nous coucher, dit-elle.

Je prévins : j’avais qu’un lit étroit qui sentait un peu la merde. Des fois, ça dérange et on perd l’inspiration…

— Allons chez moi. Ça sent le musc et le jasmin. Ça vous plaira.

— Dans le lit du Comte !

On entra dans une suite comme j’en avais jamais eu l’idée. Je m’posais dans un fauteuil en attendant. Un verre à la main, de j’me rappelle plus quoi. Y avait des rideaux partout et ça pendait en travers d’un luxe qui m’laissait pantois. Je caressais du regard des surfaces qui promettaient de pas me contredire quand j’en parlerais aux copains.

— Rejoignez-moi, Frank !

Où qu’elle était ? Sa voix semblait venir de partout. Un clapotis désignait une salle de bain que j’avais pas la prétention de polluer. Elle actionna un interrupteur, allumant et éteignant ce qui pouvait être l’entrée de la salle de bain tant convoitée. Je posai alors le pied sur quelque chose de chaud et de mou. Je m’penchai. Ces choses-là, en principe, c’est dégoûtant et ça la coupe. Ça tombait mal parce que j’étais en plein travail. Je m’voyais dans un miroir et BOB me regardait comme s’il m’avait jamais vu en érection.

— Voilà l’problème, commença-t-il sans perdre de temps.

C’était qui, c’macchab ? Un ami ou un emmerdeur ? Des fois, on tue l’ami par jalousie et l’emmerdeur parce qu’on en a marre d’être emmerdé.

— C’est les deux, dit BOB.

On n’entendait plus rien venant de la salle de bain. J’étais à poil et elle se rhabillait. Et pas un chat pour me donner raison !

— C’est le Comte, dit-elle en revenant dans la lumière.

Elle s’était mouillée comme elle savait que ça m’plaisait. J’eus un spasme érecteur. La Réalité, moi, ça m’décomplique.

— Y avait pas vraiment d’raison, dit BOB. Mais tu sais c’que c’est…

— Ça énerve des fois, dis-je comme si je comprenais.

— Le pauvre devait finir comme ça, soupira la Belle.

Elle n’avait pas quitté son masque. Je saurais jamais qui elle était si je demandais rien.

— Voilà c’qu’on va faire… commença BOB.

Le Comte pesait des tonnes pour mes bras menus.

— Soulevez, Frank ! C’est moi qui tire, me reprochait cette gonzesse qui s’intéressait plus à ma colonne verte et branle.

J’en pouvais plus de soumettre mon corps et mon esprit à des épreuves provoquées par les autres. J’avais envie d’chialer, tiens !

— Tu t’calmes ! dit BOB en secouant ma tête.

— J’aurais pas perdu les pédales si j’avais pas été au courant !

— Maintenant, vous l’êtes ! dit-elle en secouant ma queue.

Je m’habillais. J’avais prévenu que j’pouvais pas transporter un cadavre dans cette tenue.

— Ho ! Hisse !

Et voilà le Comte dans le lit. Il saignait pas. On pouvait encore le tordre, mais la rigidité cadavérique s’annonçait dans les doigts que j’arrivais pas placer sur la crosse. BOB avait pris la précaution de pas engager le chargeur. On sait jamais, avec Frankie !

— C’est bon, Frank ! Je t’explique…

Le Comte était victime d’un arrêt cardiaque. C’est en principe comme ça qu’on constate que le vivant est mort et que le vécu a cessé d’exister.

— CON va pousser un cri, dit BOB.

— D’accord, BOB !

Elle pouvait bien pousser c’qu’elle voulait. Mais qu’est-ce que je foutais dans cette galère ? J’avais pas tuillé le Comte de mort naturelle ! BOB est chiant quand il devient compliqué. Ya des gens qu’on quitte quand ils deviennent compliqués. Avec BOB, on s’accrochait parce qu’il avait du raisonnement et que ça tenait debout malgré les réticences.

— Moi, dit-il, je suis pas là.

— Pardi, mon bonhomme !

— Je PEUX pas être là, Frank ! Pourquoi je serais là ?

En effet.

— Et moi j’suis là. Faudrait m’expliquer pour quoi.

— T’es mon amant hé patate !

BOB secouait sa tête en souriant parce que je donnais l’impression d’avoir compris.

— J’sais même pas qui c’est, c’te femelle !

Ah ! J’m’exprime clairement quand je m’exprime librement.

— T’as pas besoin d’savoir, Frankie. Tu m’fais confiance ?

— Mais j’ai pas confiance en moi, BOB !

— Ah ! C’qu’il est tarte ! grognait la Comtesse.

BOB devint tout rouge sous l’action de l’effort qu’il exerçait sur mon mental.

— Tu sais rien, dit-il. C’qui t’attire chez les femmes, c’est leur masque…

— Pas du tout !

— C’est c’que tu diras aux flics qui trahiront pas son anonymat…

— …parce que Rog Russel le veut pas !

Je comprenais. BOB me bisouta sur la joue. Donc, il disparaissait discrètement, ce qui avait l’avantage de l’exclure d’office du tas d’emmerdements qu’on allait me faire sans tenir compte de mon avis.

— Et elle pousse un cri, conclut BOB qui lança un regard satisfait à la Comtesse anonyme.

Elle aussi était satisfaite. Mais un détail me faisait encore douter de l’efficacité de cette comédie.

— Pourquoi qu’il est dans le lit ? Normalement, c’est elle et moi qui sommes dans le lit. Il surgit, elle se couvre les seins et il meurt d’un arrêt cardiaque.

— Toi et elle vous êtes dans la baignoire, dit BOB qui pensait que j’avais compris et qu’il aurait pas besoin d’expliquer.

— Et il se jette dans le lit pour faire croire qu’il est mort !

BOB s’effondra. La Comtesse pestait en se regardant dans un miroir, comme si j’y étais.

— J’plaisante ! dis-je en me tortillant.

J’avais bien l’droit d’rigoler avant d’passer aux aveux.

— Mais putain, Frank ! T’avoues rien ! Il est mort de mort naturelle.

— On a utilisé la bonne substance, t’inquiètes, dit la Comtesse d’un ton désabusé.

Elle en avait pas marre. Elle était fatiguée.

— Bon. Passons dans la baignoire, dis-je en m’inclinant comme un mousquetaire.

— Elle est déjà mouillée, dit BOB qui en avait marre et qui commençait à donner des signes de fatigue.

— Mouillez-vous, Frank !

On n’est pas obligé de tout comprendre du premier coup ! J’entrai dans la salle de bain pour me mouiller. La baignoire avait les dimensions d’une piscine. À côté, la savonnette était introuvable.

— Tu t’savonnes pas ! gueula BOB en me poussant.

J’y s’rais bien resté plus longtemps dans cette piscine de bain, mais BOB était pressé.

— Quand les flics arrivent, m’expliqua-t-il, elle est à poil et tu utilises la sortie de bain du Comte. Ça fait deux détails qui les déroutent.

— À quel moment se rhabille-t-elle ?

J’avais besoin d’un timing, moi !

— Tu t’occupes de toi, Frank, continuait BOB comme si j’existais pas. Les flics posent des questions. Tu bats ta coulpe.

Le mystère plus des mots que j’connais pas, ça annonce un échec et j’y s’rais pour rien. BOB se met à genou et crie sa culpabilité. C’est lui qui a tué le Comte. J’imagine la tête des flics qui auraient d’abord pensé à moi.

— Il vous montre ! Là ! Il vous montre !

Elle commence à se décoiffer salement, la Comtesse CON. Et le Frankie n’a pas l’intention de revivre un cauchemar où il joue le rôle de l’innocent persécuté. BOB se calme d’un coup et se relève. J’ai un peu honte de faire chier un ami, mais faut m’comprendre : j’ai déjà très mal vécu et j’vais travailler peinard pour la première fois de ma vie. C’est Rog Ru qui l’a dit !

 

Quand les flics arrivent, elle est à poil, dégoulinante et crispée comme je les aime. Moi, je suis dans la sortie de bain du Comte et le Comte est dans le lit, la gueule ouverte avec des mouches que ça commence à intéresser. Le flic s’avance sur la scène du crime avec des précautions d’araignée sur la toile.

— Vous touchez à rien, dit-il en s’approchant du lit.

Il me regarde de travers.

— Vous êtes qui, vous ?

— Frankie… J’veux dire : Frank Chercos.

Ça lui plaît pas que je sois Frank Chercos.

— Ya toujours des problèmes, dit-il comme si le désespoir venait de se mettre de mon côté.

— Faut trouver les solutions ! dis-je parce que j’avais l’impression de gagner.

— De gagner quoi, pauvre con ! dit la Comtesse.

— Le type à qui Frank Chercos vient de décliner son identité est Frank Chercos en personne.

Celui qui vient de prononcer cette connerie n’est autre que Rog Russel.

— Choisissez, Frank. Vous acceptez de plaider coupable et personne n’en saura rien, dit Kol Panglas qui apparut comme s’il sortait de nulle part.

Frank Chercos se tenait près du lit, indécis et fragile comme une feuille qu’on vient d’arracher à un dossier classé top secret.

— D’accord, dit-il. Je suis coupable si ça peut en finir avec cette merde d’existence dans cette merde de Monde.

— Tu parles pas à ma place, hein, keuf !

— Tu la fermes, doublure de merde !

Voilà avec quoi il limitait la conversation, ce flicmoi : avec sa merde et celle des autres. J’avais mon mot à dire.

— Non, BOB, dit Kol. Vous ne dites rien qui puisse vous nuire.

— Ya eu des interférences, dit BOB qui revenait. J’t’expliquerai.

Deux Frank + deux BOB ça faisait trois chez eux !

— Pense pas à haute voix, me conseilla BOB.

— Comment tu vas m’appeler ?

Il était chouette, l’hôtel Kronprinz. BOB avait trouvé un nouveau filon. Il me demanda pas mon avis pour me mettre au parfum.

 

Je rentrai chez moi. Marre de ces rupins qui se vautrent dans le malheur des autres. Au diable leurs serviteurs à la parole faussement rebelle. Un peu de place pour l’homme que je suis.

J’habitais à l’étage, ce qui n’était pas un mince avantage sur le concierge. Il compensait avec l’usage d’un jardin que je lui contestais pas. Il jouait du trombone à coulisse et ressemblait à un trombone à coulisse. Quand il n’en jouait pas, il conduisait des métros sous le sol pavé de mauvaises intentions de notre vieille bonne ville de New Paris. Sinon, il veillait à la propreté des escaliers et des paliers. Et quand il avait vraiment plus rien à faire, il jardinait.

Je mangeais donc des légumes. Ce type me trouvait sympathique et même intelligent, ce qui donne une idée de sa propre intelligence et du degré de sympathie que je lui retournais pour ne pas le remercier. J’aime pas les légumes.

J’étais un sélectif à l’époque. Je m’emmerdais pas à tout comprendre. Notamment, le malheur des autres n’avait d’intérêt pour moi que si j’y trouvais des explications me concernant. Mais je perdais rarement mon temps avec ces cons. Alors j’expliquais autrement. Ou j’expliquais rien.

Je passais pas mal de temps chez Bernie qui avait eu la chance d’hériter d’assez de pognon pour reprendre une licence IV avec terrasse dehors. Il avait aussi des chiottes, mais on s’en servait pour échanger des sécrétions ou des substances. On téléphonait pas dans la cabine. On arrachait des pages pour pas perdre les renseignements et on appelait dans des endroits plus discrets.

J’avais des problèmes. Pas avec Bernie qui appréciait mon combat quotidien perdu d’avance. Je pouvais plus avoir de problèmes avec lui. Il était mort.

Il était même pas mort à cause de moi. C’était sa femme qui l’avait flingué, là, devant moi. Du 12 avec fil de laiton. En plein dans le buffet et à droite du cœur. Je savais même pas s’il était mort. Il respirait quand je l’ai vu pour la dernière fois. Ensuite, on m’a expliqué pourquoi c’était moi le coupable. J’étais flic.

Pas un de ces flics qui adhèrent à la cause nationale par conviction. Je fréquentais des émules de l’Ordre. Je les aimais pas et ils me le rendaient. J’arrondissais mes fins de mois avec des fuites adressées à la Presse ou à la Hiérarchie. J’améliorais avec des p’tits trafics qui promettaient rien de faramineux. Je vivotais, comme on dit. J’avais une femme et un gosse commis par erreur.

 

Après la mort de Bernie, j’ai vécu un Enfer. Je m’en suis pas sorti, comme vous voyez. J’ai perdu les pédales dès le premier interrogatoire. Je me suis mis à raconter des conneries. Qui c’était, cette Sally qui avait épousé Bernie pour mieux le vider ? J’en savais rien. Elle racontait que sa première pipe, c’était la mienne. Quel trou d’mémoire !

— On t’a pas sonné, Frank !

Mais j’y allais. Ils me laissaient approcher. J’entrais même sur la scène du crime alors que j’étais en disponibilité pour une période indéterminée. Je touchais à rien, mais j’analysais. Un peu comme l’ancien cheminot qui revient pour constater que les chemins de fer, c’est plus ce que ça a été.

 

J’arrivai à l’hôtel Kronprinz à huit heures ce matin. À pied. J’ai pas les moyens de me faire transporter. J’étais en sueur. C’était l’été le plus chaud que j’avais jamais connu. Les femmes s’habillaient léger et j’arrêtais pas de rendre hommage à leur humidité. Mais dans la rue, c’est pas facile de s’frotter sans en avoir l’air.

Dans le hall de l’hôtel, Kol Panglas m’accueillit avec la réticence habituelle du procureur qui voyait pas d’un bon œil la thérapie que je m’infligeais pour pas devenir con. Je dis « con » parce que le mot « fou » était sur le point de donner un sens à ce qu’ils appelaient ma folie.

Kol Panglas m’expliqua les faits en quelques mots : le Comte venait de crever lamentablement dans une chambre de cet hôtel prestigieux. Sa compagne d’une nuit avait prévenu la direction en poussant un cri et le directeur lui-même avait constaté le drame aussitôt rapporté au bureau du procureur qui était un ami. C’était peut-être un assassinat. On avait retrouvé sur les lieux :

— le Comte raide mort dans son lit ;

— son amante à poil qui sortait du bain ;

— et un type mouillé qui portait la sortie de bain du Comte.

Y avait pas d’quoi ameuter la Criminelle. Et c’était pourtant ce qu’avait décidé Kol Panglas après une inspection des lieux et quelques questions posées aux deux témoins. Le hic, c’était que ce type mouillé prétendait s’appeler Frank Chercos. Or, Frank Chercos, c’est moi. Ça recommençait : j’étais le flic et l’assassin.

Encore que rien ne témoignait de ses mauvaises intentions :

— il n’y avait pas d’arme du crime ;

— le Comte avait eu un problème cardiovasculaire ;

— la fille n’accusait personne ;

— et le type refusait de reconnaître les faits.

Mais Kol Panglas tenait à sa théorie du meurtre prémédité.

— Ils sont arrivés hier par le même cargo transfrontalier, dit-il. Avec quarante enfants qu’on a pris pour des voleurs à leur descente. En fait, ils avaient de la menue monnaie et pas l’intention de braquer les distributeurs. C’était une escale technique non prévue. Ils avaient droit au meilleur hôtel.

— Pourquoi qu’j’ai pas eu une suite, moi ? rouspétai-je.

— Parce que !

Il continua :

— On sait pas c’qui s’est passé depuis leur lancement de la Station Intermédiaire de Saturne.

— Moins de dix heures, patron ! Ils ont pas atteint le point de non-retour.

— Dix heures-lumière, ça fait le compte.

Il continua :

— On a trouvé des substances interdites dans le havresac de ce type.

Pourquoi qu’il l’appelait pas par son nom ? Y avait aussi des substances légales. Il les mentionnait pas pour m’enfoncer un peu plus. J’étais dans la position du lapidé.

— Ce type n’est pas clair. C’est l’assassin du cafetier Bernie Beurnieux qui n’avait aucune importance, mais si on les laisse faire, ils finiront par s’en prendre à nos privilèges et il faudra les massacrer sans jugement.

Il avait toujours été fier de son importance relative, le vieux Panglas. Il alluma un cigare qui nous empesta. On était plusieurs.

— Vous, Frank…

— Oui, patron !

— Vous relevez les niveaux.

— Bien, patron !

J’avais aucune idée de ce que c’était, des niveaux. Dans la chambre qui appartenait à une suite, ça sentait le musc et le jasmin. La fille s’était repoilée. Elle portait la sortie de bain du Comte. Où était passé le type qui était dedans ?

 

Je reconnus le Comte. Je pouvais pas rester insensible. Je l’avais connu dans une zone de guerre. J’étais en fuite. Il m’avait nourri sans condition. Mais que ça reste entre nous.

— Zêtes con ou quoi ?

Question générique quand Frankie met les pieds dans le plat. Elle me regardait comme si c’était pas les pieds. J’m’étais assis sur son vomi.

— Patron ?

— Oui, Frank ?

— C’est un niveau, le vomi ?

— Oui, Frank !

J’avais l’impression de m’occuper ailleurs. J’entrai dans la salle de bain avec piscine et mirador. Ça m’impressionne pas, leurs intérieurs design. Paraît c’est à la fois pratique et beau. C’est pas vilain, reconnaissons-le. Mais pratique, j’en doute, vu les dimensions qui écrasent l’homme. De la mauvaise architecture. Un homme doit se sentir en phase avec l’intérieur. C’est juste quand il sort qu’il craint de pas pouvoir rentrer. J’sais pas c’que vous en pensez… ?

— Dites, patron ? C’est un niveau, l’eau ?

Y avait un deuxième cadavre et c’était Frank le Réformé qui le trouvait.

— Il était pas là tout à l’heure, dit Kol.

Je frémis. C’était une femme. Peut-être la Comtesse, proposais-je.

— Qu’est-ce qu’elle foutrait là ? dit Kol que la beauté sans vie rend toujours évasif.

En effet, la fiche de bord du cargo ne signalait aucune Comtesse.

— Je sais où elle habite, dit Kol. Vous prenez le prochain cargo en direction de Saturne, Frank.

— J’ai pas tellement envie d’y retourner, patron ! Je m’plais ici !

— Ensuite vous prendrez la navette de John Cicada.

— Vous me renvoyez sur Terre, patron !

— Temporairement.

Je l’espérais plus. Ce voyage inattendu correspondait à un non-lieu provisoire que j’allais mettre à profit pour m’innocenter et faite tomber le véritable coupable de la mort de Bernie. S’il était mort, ce qu’on m’avait jamais signifié. Une chance que le vieux Bernie devait saisir. Je rentrai chez moi.

Marre de ces rupins qui se vautrent dans le malheur des autres. Au diable leurs serviteurs à la parole faussement rebelle. Un peu de place pour l’homme que je suis.

 

J’habitais à l’étage, ce qui n’était pas un mince avantage sur le concierge. Il compensait avec l’usage d’un jardin que je lui contestais pas. Il jouait du trombone à coulisse et ressemblait à un trombone à coulisse. Quand il n’en jouait pas, il conduisait des métros sous le sol pavé de mauvaises intentions de notre vieille bonne ville de New Paris. Sinon, il veillait à la propreté des escaliers et des paliers. Et quand il avait vraiment plus rien à faire, il jardinait.

Je mangeais donc des légumes. Ce type me trouvait sympathique et même intelligent, ce qui donne une idée de sa propre intelligence et du degré de sympathie que je lui retournais pour ne pas le remercier. J’aime pas les légumes.

J’étais un sélectif à l’époque. Je m’emmerdais pas à tout comprendre. Notamment, le malheur des autres n’avait d’intérêt pour moi que si j’y trouvais des explications me concernant. Mais je perdais rarement mon temps avec ces cons. Alors j’expliquais autrement. Ou j’expliquais rien.

Je passais pas mal de temps chez Bernie qui avait eu la chance d’hériter d’assez de pognon pour reprendre une licence IV avec terrasse dehors. Il avait aussi des chiottes, mais on s’en servait pour échanger des sécrétions ou des substances. On téléphonait pas dans la cabine. On arrachait des pages pour pas perdre les renseignements et on appelait dans des endroits plus discrets.

J’avais des problèmes. Pas avec Bernie qui appréciait mon combat quotidien perdu d’avance. Je pouvais plus avoir de problèmes avec lui. Il était mort.

Il était même pas mort à cause de moi. C’était sa femme qui l’avait flingué, là, devant moi. Du 12 avec fil de laiton. En plein dans le buffet et à droite du cœur. Je savais même pas s’il était mort. Il respirait quand je l’ai vu pour la dernière fois. Ensuite, on m’a expliqué pourquoi c’était moi le coupable. J’étais flic.

J’avais un intérieur avec femme et enfant. Autant dire que j’y mettais pas les pieds pour me reposer. Ils pesaient quelque chose comme deux cent trente kilos. Les deux cents, c’était mon fils. En général quand je rentrais, ils étaient assis devant la télé. Ils avaient entendu mes pas dans l’escalier. J’en avais marre de cet escalier. Mais qu’est-ce que je pouvais faire à part le monter et le descendre ? C’est drôle comme les mots peuvent changer le sens d’un escalier quand on est soupçonné d’abus sexuel et de meurtre. J’en voulais pas à l’escalier de me le rappeler tous les jours. Je me délivrais de mes péchés sur les deux seuls piliers de la famille : une femme anorexique et un gosse obèse qu’elle gavait pour pas grossir elle-même. Je participais pas.

— T’en as mis, du temps ! fit-elle sans me regarder.

Je l’avais pas mis. Ça f’sait des lunes que j’mettais plus personne. Mon fils était tellement énorme qu’on m’aurait pas cru si je m’étais accusé d’abus sexuel sur mineur appartenant à la famille du prévenu. Et j’l’aurais mise où, ma queue, dans cette femme sans trou ? Ah ! J’étais pas gâté par la société, allez !

— Le Comte s’est fait buté dans un hôtel de passe, expliquai-je en prenant place moi aussi devant l’écran monumental.

J’en rajoutais, histoire de pas trahir l’instruction.

— Et alors ? fit-elle.

— Et alors y avait deux femmes avec lui.

— C’est pas beaucoup, dit Benjamin.

— Yen avait une à poil sur le tapis et l’autre dans la piscine, complétai-je.

J’avais presque tout dit.

— Il a toujours eu des mœurs interdites, le Comte, dit ma femme.

Elle avait tout dit. Je me levais pour prendre un café dans la cuisine. On a une fenêtre derrière le buffet. On peut voir la rue en bas et les plateformes dans le ciel. Il y a aussi une façade en face, avec d’autres fenêtres et d’autres visages que le mien.

— Ça s’est bien passé, le voyage ? me demanda-t-elle enfin.

— Il pleuvait sans cesse sur Saturne, Barbara.

— T’avais ton parapluie ?

J’ai toujours mon parapluie, même quand il pleut pas. Ça m’donne des airs de distinction. Il avait pas plu sur Saturne. Il avait plu nulle part, sauf du Métal en arrivant au port d’attache. John Cicada m’avait ignoré.

— Pourquoi qu’t’es comme ça, Frank ? m’avait demandé la Sibylle.

— Je sais pas, Sibylle ! Je sais vraiment pas !

Et on avait parlé de la pluie ET du beau temps. Le voyage s’était mal passé à cause de Bernie.

— Il est pas mort ?

— Il était vivant et il me réclamait une ardoise salée.

— C’était qui qui l’avait salée ?

— J’étais le seul responsable de mes consommations. Mais passé la phase de claire volonté de s’autodétruire, la Loi dit que je suis plus responsable et que Bernie ne peut pas facturer un inconscient. On s’est disputé pour des riens, quoi. Il n’en démordait pas et je pinaillais. En fait, il craignait que je revinsse pas. Il était en droit d’imaginer qu’une fois sur la Terre, je trouverais le moyen d’y rester. J’avais bien l’intention de communiquer les conclusions de mon enquête en utilisant les Réseaux Discrets. Ce qui fit pouffer Benjamin.

— Y partira encore, confia-t-il à sa mère. Il revient pas si c’est pour rester.

Pour rester à la maison ! Mais si la chance me souriait ? Si je devenais riche ? Si j’avais plus d’excuses pour ne pas répandre le Bien ?

— Qui c’était, ces deux meufs ? dit Barbara.

— C’était la Comtesse et c’est une inconnue. En fait, cette Comtesse est aussi une inconnue. Raison pour laquelle Kol m’a confié une mission.

— J’l’ai vue pas plus tard qu’hier au SuperMarket…

Ça voulait rien dire. Le Système ignore le temps. Le Système est une construction mentale-spatiale. On peut s’y trouver à deux endroits à la fois sans que ça devienne incohérent. D’ailleurs, je m’y trouvais. Là-haut, « ils » continuaient leur recherche pour remettre la main sur BOB.

— B. O. B. 333 ? dit Benjamin.

Il a jamais pu parler la bouche vide. On comprend rien à ce qu’il dit. Il est devenu obscur en prenant du poids. Paraît qu’on l’est complètement quand on atteint la tonne. Il en est loin, mais c’est encore un gosse. L’adulte ne sera compris par personne. Comme son papa qu’a pas eu besoin de devenir obèse pour que ça arrive. On finira par se comprendre, allez !

— Où c’est qu’tu vas ? dit Barbara.

— M’appelle pas Barbara !

 

Je sortis. Je savais pas comment Sally allait me recevoir après ce qui s’était passé. Elle me servit un Russe comme si elle s’adressait à un inconnu. Valait peut-être mieux pour moi.

— Zaurez pas vu Mohammed ? Il me doit du fric.

— Ya pas d’Mohammed ici. Et s’il y met les pieds, y les zy mettra plus !

Une femme d’Intérieur, la Sally. Elle avait descendu Bernie sous mes yeux. Pour des tas de raisons qui n’étaient pas les miennes. Je voulais m’sauver, pas lui donner tort.

— Vous buvez trop, me dit-elle.

— J’rattrape le temps perdu, dis-je.

— On perd son temps qu’en taule.

— J’y étais à ta place, Sally.

Elle me regarda d’un air étrange.

— Frank ?

— Lui-même !

— T’as changé !

C’était un cri du cœur. Elle avait pas de raison de me mentir. Elle ajouta de la vodka pour se faire pardonner l’erreur sur la personne.

— Ça alors, Frank ! J’te croyais fini !

Elle voulait dire en Voyage Infini. Les gens raccourcissent et se comprennent. Elle avait pas dit : « j’te croyais en VI ». Elle était pas con à ce point. Elle était beaucoup moins con que la plupart des cons qui sirotaient ses substances légales sans se rendre compte qu’elle les dealait au prix de l’interdit. Tu l’gagnes comment, ton pognon, toi ? Tous les mois ? Minable !

— Pourquoi qu’tu veux l’voir, Mohammed ?

— Rapport à Omar Lobster.

— Ah… J’vois qu’t’es pas au courant.

J’y étais pas. Elle remplaça le lait en poudre par de la bonne crème de la campagne. Je retirais les poils pendant qu’elle m’expliquait :

— C’est devenu un mec important…

— Mohammed ? Important ? Il lit le Coran dans une traduction illustrée !

— J’parle de cet Omar Lobster. J’me souviens pas de l’avoir vu le jour du meurtre…

— Il était là, Sally ! Pourquoi qu’t’y penses à haute voix sans rien expliquer ?

— J’en sais rien. L’Inconscient. Ton Omar Lobster est monté sur l’échelle sociale. Tu sais ce qui s’passe quand on y met le pied ?

— Rien !

— Tu l’as dit ! Mais ça c’est bon pour les minables comme toi. Omar Lobster avait mis le pied parce qu’il savait qu’il avait deux pieds et qu’il savait s’en servir. Toi t’as qu’un pied et t’es pas foutu de le lever sans te casser la gueule.

— Le destin, Sally !

— Il est donc monté. J’dirais pas par qui parce que je le sais pas.

— Et… ?

Omar Lobster dirigeait un soi-disant Centre Expérimental de la Firme sur la Colocaïne. Il avait donc réussi à créer une firme et à y installer un laboratoire de recherche. Quel rapport avec ce qui m’amenait ici ?

— Yen a pas, Frank ! T’es toujours aussi dingue. Tout c’que je peux te dire, Frankie, c’est que ton ami Omar ne salue plus personne. Il roule en carrosse tiré par plusieurs milliers de chevaux. Y s’arrête plus. On sert que d’la merde ici ! Le fric, ça augmente ta capacité à distinguer le vrai du faux. Tu veux qu’je t dise, Frank ? Il a un pot d’enfer. C’est d’la merde, sa colocaïne. Et ça marche !

Ça marchait sur qui ? J’avais eu des p’tits problèmes avec cette substance mirifique qu’avait pas tenu ses promesses en ce qui me concernait. J’avais plein d’traces pour en témoigner. Mais, selon ce que disait Sally, le temps était venu de fermer sa gueule.

 — Tu peux pas faire deux choses à la fois, Frank ? Si on t’a expédié ici, c’est pas pour renouer avec ton vieux copain Omar.

Elle voulait savoir, mais sans intention de comparer la copie avec l’original.

— Le Comte est mort, dis-je pour commencer.

Et j’continuais sans savoir pourquoi je racontais ça à une femme fatale. Si elle avait pas tiré sur Bernie, j’serais encore de ce Monde.

— Il est pas mort, Bernie, dit-elle négligemment, comme si ça n’avait aucune espèce d’importance.

Je le savais déjà, mais c’était pas une explication.

— On s’est raccommodé, dit-elle sur le ton de l’erreur de jeunesse.

S’il était pas mort, qu’est-ce que je foutais sur la Terre ? C’était tout un pan de mon existence qu’elle abattait. Un peu comme si je passais directement de l’erreur judiciaire à l’indemnisation. Bernie se portait comme un charme et je souffrais dans l’Abîme inventé par les hommes pour punir le malhomme. Ah ! La vache !

— Si t’étais pas aussi con, Frankie, je t’expliquerais.

— J’comprends, Sally. Je comprends ta douleur.

Je comprenais plus la mienne.

— Alors, c’est qui qu’tu veux voir en premier ?

 

La voix de Bernie, comme si j’y étais. Un Bernie qui marchait sur ses deux jambes, portant sur sa bedaine le même tablier, avec le torchon crasseux qui pend à la ceinture et le mégot qui donne du goût à son visage ingrat.

— J’sais pas quoi dire…

J’étais sincère. Ça sortait pas. Il m’embrassa comme un frère qui revient on sait pas pourquoi.

— Ça en fait, des nouvelles, Frankie !

Yen a qui fonctionne à la nouvelle, d’autres au souvenir. J’étais un savant mélange, mais avec un penchant pour l’interdit, alors ça me rendait con. J’avais cet avantage sur les autres : je savais. Et j’augmentais mon savoir parce que j’en apprenais tous les jours ou presque.

— Tu vas pas t’en aller sans boire un coup ! jubila Bernie.

On passa du Russe à la Tord-Gnole. J’avais intérêt à avoir des ailes si je devais descendre de l’Arbre avant la fermeture.

— Il a pas tout compris, fit Sally.

— Moi non plus, dit Bernie.

Mais lui, il était habitué à pas comprendre tout. Moi, j’avais pris l’habitude de rien comprendre. Même ma Hiérarchie était au courant. Sally avait pigé depuis longtemps, mais elle valait pas mieux que la plupart de celles qui se prostituent quand elles se marient.

— « Ils » en foutent partout, de la kolok. Et « on » dit rien. Yen a même dans ce pur produit de la distillation de la pomme. Un impôt, quoi !

— T’es entré chez toi, Frank ?

Elle voulait dire que si j’étais venu directement du Pas de Tir, je serais pas frais pour expliquer les choses à BB (Barbara + Benjamin). C’est-y qu’j’avais besoin d’un remontant ?

 

On bouffait du saucisson quand Mohammed est arrivé. Il était pas frais lui non plus. Bernie avait des concurrents aussi compétents que lui pour beurrer le client des deux côtés. Mohammed ne parut pas surpris de me voir. Il avait lui aussi supprimé un pan de son existence, mais en faisant exprès, ce qui n’était pas mon cas.

— J’travaille pour Omar Lobster, dit-il en tirant une langue travaillée à chaud dans un verre. Tout le Monde travaille pour ce vieil Omar !

On buvait aussi à la santé du vieux chimiste qui avait trouvé d’autres débouchés que le malheur. C’est le principe Anti Coca Cola : ya combien de malheureux sur Terre et combien de friqués ? Alors on vend la kolok à un prix exorbitant et de la merdekolok au prix de l’air qu’on respire. Exor Bitant était un concurrent du Gorille Urinant, pour ceux qui veulent savoir. Du coup, on était condamné à accepter l’idée que ce qu’on nous donnait, c’était d’la merde. Il avait bien manœuvré, Omar. Il produisait peu et vendait au prix fort. L’Idéal pour les travailleurs du repos comme moi.

— Tu l’as dit, Frank ! On est vraiment des cons !

Ça faisait moins rire Sally qui connaissait les prix de revient par expérience. Elle aurait bien aimé qu’on soit complice, tous les deux, mais j’alignais rien si c’était des chiffres.

— Frank est revenu pour élucider la mort d’une inconnue, dit-elle parce que la conversation tournait au coma.

— Et qui c’est, cette inconnue ? demanda Mohammed

Il allait jamais plus loin, Mohammed. On l’avait connu Chinois et maintenant il fricotait avec les Mongols. Encore une marche et il devenait Russe. Il allait pas plus loin que l’Oural.

— C’est compliqué… commençais-je.

— Alors c’est pas pour toi, Frank !

Je rentrai chez moi. J’avais laissé passer trop de temps. Barbara connaissait les horaires. Elle m’avait attendu tous les jours. Je montai. Benjamin ne parut pas surpris de me voir. Par contre, Barbara se mit à pleurer. J’avais pas envie de la toucher, ni de lui parler.

— J’ai été boire un p’tit coup avec les copains.

— T’as bien fait, Frank.

— C’était pas des copains.

— Tant pis pour eux, Frank.

Autant pisser en l’air. Elle avait pas l’intention de me donner des raisons. J’avais mal au bide à cause de la merdekolok que Bernie mettait dans sa gnole. Elle en avait entendu parler à la télé. Y zavaient pas dit c’qui fallait prendre pour plus avoir mal.

— N’importe quel analgésique fera l’affaire, connasse !

J’aimais pas l’bifteck non plus. J’aimais rien ces soirs-là. Mais sans haine. L’ambiance était morose. S’il y avait pas eu ce buffet devant la fenêtre, je me serais jeté dans le vide jusqu’au trottoir qui est ma lie quotidienne. Elle comprenait pas. Je la comprenais pas. Et le gosse menaçait de passer à travers le plancher si on le consolidait pas. Encore du fric ! Toujours du fric ! Et que des satisfactions ordinaires. Sans véritable enjeu. Rien qui justifie la Mort. J’allais devenir dingue si je me remettais pas au travail.

— T’as d’la soupe comme tu l’aimes, chéri !

J’aimais pas cette soupe. J’attendais le moment de le lui dire, au paroxysme de la douleur, sans haine, sans raison, sans rien pour justifier son propre malheur. Elle avait qu’à chercher en elle ce qui la distinguait du type qu’avait choisi la vie de couple pour avoir de l’avancement. Tu parles d’un gosse !

 

Le Centre Expérimental de la Firme sur la Colocaïne m’avait envoyé une convocation pour un examen de routine. Comme ancien consommateur des premières versions de la colocaïne, je constituais un terrain d’études. J’étais pas obligé, mais rien n’interdisait au CEFC d’utiliser mon dossier pour changer mes paramètres publicitaires. « Ils » vous avaient au chantage. C’était pas une convocation, mais une sommation. J’étais passablement énervé quand j’arrivai aux portes de cet athanor moderne. Comme j’avais des papiers intermédiaires, on me retint à l’entrée pour vérifier que j’étais pas un emmerdeur. J’l’étais un peu, mais je dépassais jamais les limites. Pas fou, le vieux Frank qui était plus jeune à l’époque.

— Zêtcline, conclut le gardien qui avait l’air de sortir d’une pochette surprise avec rien que des conneries dedans.

J’étais à pied. Ça pouvait surprendre que j’ai parcouru tout ce chemin sur mes pieds. J’pouvais pas être et avoir été. Le gardien me demanda si j’avais fait la guerre.

— Dé foi, yen a qui zont fé la guère et zy on mis des protèzin terdito je olimpique. Du cou, y son bien plus fors que nou. Zavé été blessé ?

— J’ai jamais fait la guerre, connard ! Laisse-moi passer au lieu de raconter des conneries avec des fautes d’orthographe.

Il s’est mis à scanner comme si je faisais mystère de mes prothèses. Les bras, il comprenait. Mais le cul ?

— On m’a jeté par une fenêtre suite à un désaccord.

— Voupayévodet ?

— T’es né con, à c’que j’vois ! Il a pas fallu t’abîmer en pleine croissance. Et t’a vécu une jeunesse heureuse ?

— Voupayépamatet !

— Je paie rien, connard ! J’ai RV avec le destin.

C’qui faut pas avouer pour calmer le zèle des fonctionnaires de niveau D ! Un autre garde me conduisit dans la salle où j’allais attendre qu’on s’intéresse à moi.

— Des fois, me dit le garde qui m’accompagnait, « ils » laissent passer l’heure et faut revenir à la Saint-Glinglin.

— J’reviens jamais deux fois !

J’étais pas seul. J’avais pas envie de sympathiser avec des gens que je reverrais jamais parce qu’on avait pas de destin à croiser. Ils mouillaient leur numéro. C’est fou c’qu’on arrive à faire avaler à l’être humain ! Dans la jungle, tu passes le premier ou le dernier selon le niveau de ta sexualité. Ici, c’est même plus le fric. C’est les numéros des premiers arrivés. « Ils » nous mettent en concurrence à la moindre situation de conflit. Et en plus ya des règles. T’es même pas soulagé parce qu’y en a un derrière toi. Tu attends ton tour. C’est un conflit d’individus réduits aux contradictions personnelles elles-mêmes déduites du paradoxe de l’attente qui se limite à un tour qui est le tien. Je cachais pas ma grogne.

— Faut vous calmer, mon vieux ! me dit un voisin qui avait un numéro plus petit que le mien.

On vint alors me chercher d’urgence. J’avais d’la chance dès l’début.

— Ça vous dérange pas si on attache le brancard ?

Ça dérangeait pas le vieux Frank qui en avait vu d’autres même s’il avait pas fait la guerre. On entra dans la lumière bleue d’une salle aseptisée. On attacha la table d’opération. J’voyais plus grand-chose à cause des phares. Qu’est-ce qu’il y avait comme Métal dans cette maison !

— Ne vous retenez pas, Frank. On vous a mis un p’tit tuyau.

Ils disaient pas où.

— Si vous sentez quelque chose, dites-le, Frank.

— En bougeant un doigt, précisa quelqu’un.

— Cela va sans dire !

Des humoristes. Des cons que les cadavres amusent à force de s’emmerder. Je pétais pour montrer que j’avais la même éducation à l’origine, mais que j’avais fait d’autres choix pour me distinguer du commun des mortels. Je sentais qu’on m’allégeait. En temps de guerre, « ils » démolissent les statues pour en faire des canons. Je tenais à mon Métal, sauf si c’était pour une bonne cause toujours.

— Vous inquiétez pas, Frank ! On est dans l’organique, nous.

— Avec du sang et de la chair qui pue ?

— Vous zavez plus besoin de ce pacemaker, Frank.

J’avais oublié ce détail de mon anatomie. J’en ai tellement, des détails, que mon histoire n’a pas besoin d’être écrite.

— On va extraire aussi un fragment de votre foie des fois que ça soit cancéreux.

— Ensuite, vous irez là où on vous a demandé d’aller.

— J’irai !

Mais j’suis jamais arrivé. J’étais dans l’ascenseur quand Omar Lobster est apparu au bout du couloir. Il courait pour nous rejoindre. Il n’avait rien perdu de cette souplesse animale qui nous avait réunis en des temps de combats aveugles contre un ennemi non identifié. La porte coulissa derrière lui.

— Vous saignez vachement, me dit-il.

— Il s’est mordu la langue, dit la voix qui m’avait rien expliqué pour le pacemaker et le foie.

Omar Lobster jeta un œil distrait sur la fiche qui pendait à mon cou.

— J’ai connu un Frank Chercos jadis, dit-il comme s’il ne s’adressait pas à moi.

Les autres attendaient une conclusion. Omar Lobster semblait plongé dans ce passé qu’il avait qualifié de lointain. Dans leurs esprits, j’étais même pas concerné. Ils avaient besoin de boire les paroles de leur Maître. J’en conçus une haine pour la Science qui interférait depuis toujours avec ma curiosité naturelle pour les phénomènes inexplicables.

— Attachez-lui la langue, dit Omar Lobster qui jaillit de la cage qui continua de monter sans que j’aie pu en placer une.

En fait, ils attachaient tout. Et on arrivait bien ficelé dans la salle où avaient lieu les exécutions.

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