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Je me suis dessoulé pendant trois jours. On ne...
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 Article publié le 7 octobre 2018.

oOo

Je me suis dessoulé pendant trois jours. On ne peut pas être plus seul. Je ne suis pas rentré chez moi. Je n’ai pas de chez moi. Pas de boulot non plus. Pas d’éditeur. Rien que des conneries que je raconte. Et je me demande bien pourquoi… Je pourrais exister comme tout le monde… Mais c’est la vie qui l’emporte et ce qu’elle emporte j’en sais rien. Je me retrouve en solo et complètement dessoulé. J’avais dormi dans la remise d’un ami pêcheur. Je sentais la marée vieille de plusieurs siècles. Ça tanne, cette odeur. Mais ça me donne pas l’apparence du métier. Et puis j’ai pas de femme à nourrir. C’est elle qui me nourrit. Enfin… quand elle paye la pension. C’est à qui me laissera crever. J’ai des envies de meurtre. Mais je tuerais pas ceux que je connais pour une raison ou une autre. Je donnerais dans l’anonyme. La masse. Les spectateurs aux œillères du divertissement. Il y a deux manières d’assister au spectacle : en l’applaudissant ou en disséquant. Tant pis pour ceux qui applaudissent !

Tu parles d’une cliente ! Dire que ça avait commencé comme dans un roman… à quelques détails près… l’anonymat… la chance… Rien de plus clair que le fric… Mais l’incognito… ? et cette lumière sur une particularité… ? Comment imaginer que ça ne vient pas d’elle ? Quel personnage de substitution ? Qui pallie cette démesure ?

Rien ne s’était passé. D’aucuns disent que je suis tombé du quai et que j’ai failli me noyer. Des bras noueux m’ont sauvé de l’asphyxie. Et j’ai passé la nuit sur un tas de filets à ravauder. J’aurais pu attendre que les femmes se ramènent et je les aurais aidées à étaler les filets sur le bitume déjà brûlant du quai. J’ai peut-être fui. Qui sait ce que je fais quand je ne sais plus que je le fais… ?

Avant de quitter la remise, j’ai fouillé un peu dans les coins dans l’espoir de trouver de quoi me redonner le sens du fil. Bouteilles vides destinées à servir de flotteur. Une dame-jeanne était remplie de coquillages. Travaux d’enfant. Un vasistas donnait sur le trottoir. De là-haut, le spectateur en vacances illustre la BD éducative aux pages tachées de sucres divers. Je suis remonté pour assister à l’ouverture des premières vitrines du jour. Les tables d’un café secouaient leurs parasols. C’est fou ce qu’on se plaît à observer quand on revient de la nuit passée loin de chez soi. Trois jours que ça m’a pris. Et j’étais malheureux comme un singe qui ouvre un bouquin illustré. Dans l’ombre cristalline des bars, les comptoirs rutilaient sous leurs verres suspendus par le pied. Il n’en faut pas plus à l’imagination pour mettre en branle le dispositif du romanesque. Si Bébé existait, il en concevrait un espoir pressé.

Ouais, je m’appelle Frank Chercos. Je vis seul. Je connais des gens mais ils ne me connaissent pas. Je tire mon coup à l’occasion sans trop me faire de mal. Ce matin-là, j’avais un billet de cent dans la poche et je savais d’où il venait. Je ne pensais plus rien de ma chance. De toute façon, elle me menait par le bout du nez. Et j’allais tout droit, ce qui en surprit quelques-uns. On m’attendait. Roger s’était renseigné, cette fois aux bonnes sources. Cette manie qu’il a de se gourer et de me foutre dans la merde. Il est pas doué pour l’investigation. Son imagination précède les faits. luce a dû se demander ce qu’il lui voulait en la convoquant. Je n’en sais pas plus. Pas plus que vous.

Enfin… c’est passé. Trois jours sans rien vider. J’avais pas l’esprit aussi clair que peut l’espérer un type qui a momentanément cessé de mélanger sa matière cérébrale aux produits de la vigne et des fûts. Mais ça allait. Tout droit. On m’attendait.

Je frappe à la porte donnée, j’attends, on m’ouvre, j’entre, je dévisage, je dis bonjour, je m’assois… bon… jusque-là, tout se passe bien. L’être qui me reçoit est plein d’attention pour ma petite saleté et mes discrètes inconvenances. Encore un extraterrestre, genre Bébé, mais en plus vert. Qu’est-ce qu’il me veut ? Roger m’a rien expliqué. C’est comme ça que j’ai rencontré mon premier psy. Pas par hasard. Il consulte sa montre connectée.

« Elle va plus tarder maintenant, dit-il sans me regarder.

— Je suis pas pressé, » déglutis-je en me frappant le front.

Je me surveille pas vraiment. Des fois je fais peur. On parle de schizo. Je réponds autre chose. C’est comme ça que j’écris. Mais quelle importance si ça se vend pas ?

« Elle n’est jamais en retard, dit-il l’œil rivé sur son écran palpitant.

— Je pourrais en dire autant si je savais qui c’est…

— Vous ne la connaissez pas. Mais elle a entendu parler de vous.

— Elle est si inquiète que ça ? »

Le mec ne répond pas. Il agite un pied. Le pied s’approche de mon genou puis s’éloigne. C’est comme ça qu’il invente le mouvement perpétuel. Sa vodka est nature. J’avais promis, mais j’ai oublié. Trois jours. Jamais j’ai tenu aussi longtemps. Et pour la bonne cause toujours. Du moins je l’espère. Une seule fois je me suis fais piéger. Et on s’est mis à attendre. On n’attendait pas la même chose et ça a mal fini. Mais maintenant, on attend la même chose, sauf que je ne sais pas ce qu’on attend. J’avale deux verres en même temps. C’est en tout cas l’impression que ça me fait. Je commence à avoir des visions. Par endroit. En toute discrétion. Ça vient de loin.

« Elle est en retard, avoue mon hôte. Ça ne lui arrive jamais.

— Si c’est la police, dis-je en riant sans ouvrir la bouche, il vaut peut-être mieux que je m’en enfile un troisième, croyez-vous pas… ?

— Mais servez-vous je vous en prie faites comme chez…

— Vous allez pas assez vite, mon vieux. J’ai eu le temps d’en vider un quatrième !

— Ça va faire trop… Elle a des choses importantes à vous confier…

— Elle vous les a confiées à vous… ?

— Cela va de soi ! Je suis un ami…

— Qu’est-ce que vous entendez par ami… ?

— Mais voyons… ! L’amitié, monsieur ! L’amitié et rien d’autre !

— Ah ! j’ai encore laissé parler mon imagination…

— Je ne connais rien en criminologie. »

Ça tombe bien. J’en connais un rayon question salauds qui gâchent l’existence des autres. Et en effet, mon imagination fait le reste. Il me toise maintenant.

« Vous écrivez… aussi… ? dit-il en dévissant un autre bouchon.

— Je ne fais que ça, mec ! Qu’est-ce que tu t’imagines ?

— Mais rien du tout ! Je n’ai pas d’imagination. D’ailleurs… je n’ai pas su la conseiller…

— Et qui que c’est qui vous a dirigé vers moi… si je puis m’exprimer ainsi… ?

— Monsieur Russel… du 7e

— Qu’est-ce que vous savez sur lui… ?

— Oh ! Pas grand-chose… luce me l’a présenté et…

— Encore elle ! Me dites pas que c’est elle qu’on attend…

— Non… ce n’est pas elle… La personne que nous attendons n’est pas connue de vous…

— Mais de vous assez pour vous confier ses petits secrets…

— On peut le dire, monsieur ! »

Le voilà qui prend ses grands airs de domestique. J’ai une de ces envies de le congédier ! Mais je suis pas chez moi. Ici, l’intérieur est cossu. Rien que du vrai. Et du rare. Mon costard n’entre pas dans ce décor. Je lui cours après. Un lézard vert et bleu traverse le salon sans ménager les coussins. De l’or partout. En fil. En plaqué. En torsade.

« Des fois, elles viennent pas, dis-je sans aucune intention ironique.

— Oh ! elle viendra ! Il a dû lui arriver quelque chose… Qu’en pensez-vous… ?

— La vodka me fait bander au cinquième verre. »

J’exhibe une érection aux grosses veines. J’en ris.

« Toujours fidèle au rendez-vous, cette vieille branche ! C’est le cinquième et pas un autre. Au sixième, je passe à l’acte !

— Vous n’allez pas faire ça ici, tout de même ! Elle peut arriver d’un moment à l’autre…

— Vous ne vous inquiétez plus pour elle ? Ya pas une minute, vous angoissiez à mort, tout prêt que vous étiez à me propulser à sa recherche… Ah ! Fallait vous en soucier avant le cinquième !

— Mais vous vous caressez ! »

C’est toujours ce que je fais quand j’en ai l’occasion. Je me caresse. Et ça s’achève dans un rugissement à mettre en fuite les hôtes de ces bois. J’en perds haleine. Mais qu’est-ce que c’est que cette énergie qui dort en nous ?

« Monsieur… Je vous en prie…. Pas ici… Elle devrait déjà être là… Comprenez mon inquiétude… »

Mais qui c’est ce mec ? Je ne l’ai même pas décrit. Je l’ai pris comme il est venu. Il trépigne sur le tapis persan. Il chausse des babouches. Il en perd sa pudeur et se déshabille. À mon tour d’exiger une explication. Mais il bande petit. Tout droit comme un crayon. Pas plus épais qu’un trait. Ah la la ! Si elle arrive sur ces entrefaites, on est beau pour les médisances !

« Mais voyons, ahanai-je, qu’est-ce que cela signifie, monsieur que je ne connais pas ? »

Ces paroles l’immobilisent. Il est confus maintenant. Il se rhabille en vitesse. Et s’explique :

« Je m’excuse… Ma djellaba a glissé… sur mes épaules… comprenez-vous… ?

— Et ta trique, mec ? Tu l’expliques comment ta trique… ?

— C’est l’attente, comprenez-vous ? Ce temps qui passe entre l’heure prévue et l’heure qu’il est…

— C’est pas l’angoisse donc ? Moi, ça m’angoisserait…

— Je ne sais pas ce que c’est… La faute du tailleur… C’est du sur mesure… Ça glisse dans ces moments… comprenez-vous… ? »

La bosse au bon endroit de sa djellaba témoignait qu’il était toujours aussi excité. Personnellement, j’avalais le sixième ou le septième, je sais plus. Je venais d’entamer une seconde bouteille que je prévoyais de vider plus facilement que mes couilles. Je m’assis. Elle était en retard. Il s’assit. Il ne buvait pas. Il avait ses raisons. Je ne voulais pas en savoir plus. Chacun sa douleur. Et c’est pas dans l’eau qu’on la noie. Il avait l’air très angoissé. Il me racontait peut-être une histoire. Et j’étais venu pour ça. Pour l’écouter. Bébé serait content si j’éjaculais avant dimanche. Et l’autre bandait encore, à tel point que j’eus la tentation de la sucer jusqu’à plus soif. Mais j’ai jamais fait ça à un mec. Même de cette taille, c’est humiliant. Je suis pas venu pour ça. Et on l’attendait, assis dans de confortables fauteuils de marque ou de style… moi vidant la bouteille avec un compte-goutte et lui ne cherchant même pas à mettre fin à sa minable mais duraille érection.

 

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